La reine, qui parlait fort bien le phénicien, car la langue qu’on
parle en Ophir ressemble beaucoup à la nôtre, fut enchantée de
l’éloquence d’Hannon. Elle daigna jeter un regard sur mon présent, et
voulut que moi-même je lui racontasse mes aventures. Ensuite elle se
leva et nous ordonna de la suivre dans son jardin qu’elle nous fit
voir elle-même. Elle s’avançait en se balançant sur ses hanches,
suivie de toute sa cour et pareille à une déesse. Avant que je prisse
congé d’elle, elle me dit de revenir le soir avant mon départ,
attendu qu’elle avait des ordres à me donner.
Le soir même, la reine envoya des présents magnifiques, des
provisions abondantes pour nos navires, des vêtements brodés pour les
femmes qui étaient avec nous, et une tunique d’écarlate avec une
ceinture d’hyacinthe et un baudrier brodé d’or et de perles pour
Hannon.
Nous passâmes huit jours à Havilah, faisant nos échanges et admirant
les curiosités de la ville. On y rencontre les peuples les plus
divers, ceux qui viennent de l’Inde et de la Taprobane, ceux qui
viennent de l’Éthiopie et ceux qui viennent des bouches de
l’Euphrate. Les Sabéens eux-mêmes ressemblent beaucoup aux Juifs, aux
Phéniciens et aux Arabes, sauf qu’ils sont plus petits de taille et
plus bruns de visage, mais leur reine est très-blanche. L’or et
l’étain qui existent dans ce pays viennent de l’Inde, ainsi que les
paons, l’écaille et l’ivoire. Les épices, les étoffes précieuses et
les vases de verre opaque viennent de plus loin encore, par l’Inde,
de pays où personne n’est jamais allé. On m’a dit qu’il fallait deux
ans pour y aller, en partant de l’extrémité de l’Inde.
Le jour de mon départ, je me présentai devant la reine.
« Magon, me dit cette grande souveraine, tu sauras qu’il y a dix-huit
mois, le vieux roi David qui t’avait envoyé en Tarsis est mort. Son
successeur est un jeune roi, son fils, qui s’appelle Salomon, de la
puissance et de la sagesse duquel on me dit des choses merveilleuses.
Il domine jusqu’au golfe d’Élam, sur la mer des Roseaux, où il
possède le port d’Hetsion-Guéber. Je veux entrer en amitié avec ce
grand roi, et je te chargerai pour lui d’un présent digne de lui et
de moi-même.
— Votre volonté est ma loi, répondis-je.
— Mais d’abord, me dit-elle, si tes gens et tes navires, et toi vous
n’êtes pas trop fatigués, veux-tu faire un voyage à mon service ?
— Quel est-il, ô reine ? demandai-je.
— J’ai appris que le roi de Babylone, d’Assur et d’Accad marche avec
une puissante armée, pour soumettre les peuples de l’embouchure de
l’Euphrate, qui se sont révoltés contre lui. Tu lui porteras des
lettres et des présents et tu le salueras de ma part.
— Je le ferai volontiers, ô reine ! répondis-je, d’autant que le
voyage d’ici à l’embouchure de l’Euphrate n’est pas des plus longs,
ni des plus difficiles.
— Va donc, dit la reine en souriant, et je te récompenserai comme il
convient. »
Je me prosternai devant elle, et je sortis vers les miens. Une heure
après, je m’embarquai, après avoir pris congé d’Ettbal, qui
retournait à Sidon par Hetsion-Guéber et le canal du Pharaon.
Illustration : Je me prosternai devant la reine.