Illustration

« Enfin, m’écriai-je, dès que nos navires eurent pris la mer et

commencèrent à s’éloigner de cette côte inhospitalière, enfin Hannon,

tu vas nous raconter tes aventures. Je ne doute pas qu’elles ne

soient des plus intéressantes et des plus accidentées.

— Je le veux, » répondit Hannon.

Nos navires se dirigeaient vers l’ouest pour revenir dans la

direction de l’île de Preudayn ; la mer était belle, le vent

favorable. Tout le monde se groupa sur l’arrière autour du scribe et

de Jonas pour écouter leur récit. Mais avant qu’Hannon commençât,

Jonas voulut absolument être débarbouillé et endosser des vêtements

phéniciens : ce qui lui fut accordé. Enfin, Hannon ayant pris place

au milieu de nous, et Jonas à son côté, avec son singe sur son

épaule, le scribe commença en ces termes :

« Vous saurez que quand les sauvages nous capturèrent en Tarsis, il y

a maintenant plus d’un an, nous courûmes d’abord un grand danger. Un

homme phénicien, qui se trouvait là, nous apprit que Bodmilcar était

avec eux, et ils tinrent conseil ensemble pour nous livrer ce

traître. Sur ces entrefaites, un des chefs des sauvages, enthousiasmé

de la trompette de Jonas, nous réclama, et nous refusa à Bodmilcar,

qui, nous dit-on, venait d’être blessé. Sauvé de la méchanceté de ce

scélérat, je pus, dès la tombée de la nuit, écrire sur une de mes

courroies de sandale, à l’aide d’un bout de bois que je trempai dans

mon sang, car j’étais blessé moi-même, un message que je liai à la

patte de Guébal ; je comptais que l’instinct du singe et son amitié

pour Bicri le pousseraient à vous rejoindre.

— Et tu ne t’es pas trompé, répondis-je. Nous avons, en effet, reçu

le message.

— Je le pensais bien, ne voyant pas revenir Guébal, reprit Hannon. Le

soir même, nous partions vers le nord, conduits par une troupe

d’Ibères qui nous traitèrent assez bien. Après un long et pénible

voyage, nous arrivâmes à des montagnes d’une hauteur prodigieuse et

couvertes de neige. Elles s’appellent Pyrène et séparent Tarsis du

pays des Celtes. Nous y fûmes remis au chef des Guipuzcoa, auquel

nous étions destinés. Ces Guipuzcoa ou Bascons sont d’agiles et

belliqueux sauvages, qui vivent dans les montagnes au bord de la mer,

combattant les Celtes au nord-est, les Aitzcoa ou hommes des rochers

au nord-ouest et les Ibères au sud. Nous y passâmes deux mois,

guettant une occasion de nous échapper. Enfin elle se présenta : la

plupart des sauvages étaient partis en guerre et nous avaient laissés

à leur village, qui est bâti sur pilotis à l’embouchure d’une petite

rivière. Nous pûmes nous emparer d’une pirogue, y jeter à la hâte

quelques provisions et prendre la mer. C’est ainsi que nous arrivâmes

chez les Celtes. J’appris d’eux qu’il venait de passer de ce côté des

navires, et je reconnus entre leurs mains différents objets vous

ayant appartenu. Je ne doutai pas que ces navires ne fussent les

vôtres, et les Celtes m’ayant fait comprendre que vous aviez pris la

direction du nord, naviguant vers le pays d’Armor, je partis sur une

de leurs barques qui allait vers cette contrée. C’est là que j’appris

un peu la langue celtique. Les gens d’Armor étaient en ce moment en

guerre avec les Kymris de l’île de Preudayn, et refusèrent de m’y

conduire. Je séjournai deux mois dans leur archipel, ne sachant

comment faire pour vous rejoindre à ces îles du nord, où je savais,

de source certaine, que vous aviez abordé. Je finis par trouver une

barque de Kymris, d’une tribu qui n’était pas en guerre avec ceux de

Preudayn, et qui nous offrit de nous y conduire. Je m’embarquai

joyeusement, mais un coup de vent nous poussa vers les régions de

l’est.

Illustration : Nous arrivâmes à des montagnes couvertes de neige.

— Oui, s’écria Jonas, il nous faisait tourbillonner comme les

feuilles sèches ; et c’est là que je vis des Léviathans, soufflant de

l’eau par le nez plus haut que le mât de ce navire ; et c’est là que

nous restâmes trois jours sans boire ni manger !

— C’est vrai, reprit Hannon. La tempête était terrible. Elle nous

jeta sur la côte, dans la vase et dans les marécages, où nous

faillîmes périr. Nos Kymris s’y noyèrent. Pour nous, demi-nus et

mourant de faim, nous avons vécu huit jours dans les bois, mangeant

des racines et des fruits sauvages.

— Mauvaise nourriture, observa Hannibal.

— Et que buviez vous, dans ces marais croupis ? dit Himilcon.

— L’eau vaseuse et saumâtre.

— Triste boisson, soupira le pilote. Je ne la connais que trop !

— A la fin, continua Hannon, Jonas, qui sonnait à chaque instant de

sa trompette pour attirer l’attention des habitants, s’il y en avait,

finit par se faire entendre d’une troupe de Souomi qui émigraient

vers l’est. Ces sauvages fuyaient devant les Kymris, et aussi devant

les Guermani du sud, gens de taille gigantesque, roux de cheveux et

très-féroces. Ils détruisent partout les anciens habitants du pays,

et s’emparent de leurs territoires. Aux éclats retentissants de la

trompette de Jonas, les sauvages nous entourèrent, stupéfaits

d’admiration. Tout en nous les surprenait, mais surtout, pour ces

peuples imberbes et assez chétifs, la barbe et la taille de Jonas

étaient extraordinaires ; trompette et barbe aidant, nous leur

inspirions une terreur superstitieuse. Je ne tardai pas à m’en

apercevoir, et je l’exploitai à notre profit. C’est ainsi que nous

les avons suivis vers leur nouvelle demeure, que nous les avons vus

construire ce village où nous étions et que nous y sommes restés,

Jonas comme dieu et moi comme son prêtre. Mais, dans toute ma

grandeur, je pensais sans cesse à vous, à nos navires, au ciel

brillant des rivages de la Grande Mer et à la chère Sidon.

Illustration : Jonas sonnait à chaque instant de sa trompette.

— Où nous retournons cette fois, dis-je aussitôt ; car à présent j’ai

été aussi loin qu’un homme peut aller, et l’heure du retour est

arrivée.

— Vive le roi ! s’écria Chamaï ; nous allons donc revoir le soleil !

— Et boire du vin ! s’écria Himilcon en jetant son bonnet en l’air en

signe d’allégresse.

— Et nous vêtir magnifiquement ! dit Hannibal, car nos habits

commencent à s’user, et bientôt nous ressemblerons plutôt à des

mendiants qu’à des guerriers. »

Chacun dit son mot, exprimant la joie que lui causait le retour. Le

seul Jonas resta silencieux.

« Eh bien ! et toi, Jonas, tu ne dis rien ? lui demandai-je. Tu ne te

réjouis pas de revoir Eltéké et le pays de Dan ?

— Est-ce qu’ils me croiront seulement, répondit le sonneur, quand je

leur dirai comment j’ai vu des Béhémoth, et des Léviathans à la

douzaine, et les cuisines de Nergal ? Et comment les Souomi

m’honoraient et m’apportaient, en un jour, plus de viande qu’on n’en

mange en une année dans la maison de mon père ? Est-ce qu’ils me

croiront ?

— Nous te porterons tous témoignage, s’écria Chamaï, et le roi

lui-même te verra et voudra t’entendre, et il saura que tu es un

homme bon et fidèle. »

Bouleversé des marques de tendresse que lui donnait Chamaï et de la

perspective des honneurs qu’on lui promettait, Jonas fondit en

larmes.

« Est-ce que le roi me verra vraiment ? bégaya-t-il. Le roi me verra

lui-même, en sa propre personne ? Et il verra Guébal aussi ? Et je

sonnerai de la trompette devant lui et devant tous les grands ? Oh !

oh ! oh !

— Ouï, dit Chamaï, il te verra et tu sonneras de la trompette devant

lui.

— Et il verra aussi Guébal, s’écria Bicri, qui saura le saluer

poliment.

— Et moi-même, dit Hannibal, je demanderai qu’on te retienne à la

cour, et qu’on t’y donne la charge de sonneur de trompette, et qu’on

t’y habille d’un habit d’écarlate, car tu es le plus fameux homme qui

ait jamais soufflé dans un tube de bronze.

— Et moi, terminai-je, je m’engage à te faire obtenir cette charge,

et je te ferai présent d’un vêtement complet !

— Oh ! mugit Jonas, oh ! je serai vêtu d’écarlate et je sonnerai de

la trompette devant le roi ! Oh ! que diront-ils à Eltéké ? Oh ! que

je suis content d’être venu à Tarsis ! Vive le roi ! Et vive le

roi ! »

Là-dessus, Jonas s’enfuit à l’avant, pour méditer à son aise sur les

grandeurs qu’on lui promettait, et à partir de ce jour il devint un

autre homme.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 37 / 51 题