La première parole de Jonas fut :
« Et mon vin ?
— Tout à l’heure, lui dis-je ; dans deux ou trois mois ; patiente un
peu. »
Le sonneur me regarda d’un air hébété.
Chamaï lui détacha une bourrade amicale dans les côtes.
« Je suis content de te revoir tout de même, ivrogne, lui dit-il.
— Et moi aussi, capitaine, et moi aussi, répondit Jonas. Qu’est-ce
que je dois faire à présent ?
— Tu dois faire, lui répondis-je, exactement ce que te dira Hannon,
pour nous aider à sortir de ce lieu maudit et à rejoindre nos
navires. »
Jonas parut réfléchir profondément. Son front se rida, tellement il
fit effort pour rassembler ses pensées, et la couche de vernis rouge
qui l’embellissait s’écailla de plus en plus.
« Alors, dit-il enfin, je retournerai, moi aussi ?
— Sans doute, répondis-je ; as-tu l’intention de rester ici avec tes
sauvages ?
— Dans ton huile de poisson ? appuya Himilcon.
— Ah ! je vais vous dire : ici, je suis dieu.
— Belle divinité ! dis-je en haussant les épaules.
— Quand je serai sur les navires, continua Jonas, Chamaï me donnera
des coups de poing et le seigneur Hannibal des coups de pied ; chacun
m’appellera Jonas la bête, Jonas tête de bœuf, Jonas la brute. Ici,
c’est moi qui donne des coups aux autres. J’ai rossé tellement le
dieu des sauvages du Nord, un dieu qui savait siffler et chasser les
nuages, qu’il en est mort une heure après. Les sauvages m’apportent
tout ce que je veux, des bœufs, des renns, de la viande plus qu’un
homme ne peut manger. A Eltéké, les petits garçons couraient après
moi et m’appelaient le simple, le niais, l’idiot ; et les anciens me
donnaient les travaux les plus lourds à faire, outre que je tirais
toute l’eau du puits. Et quand j’avais porté les gros paniers
d’olives sur ma tête et les grands sacs de blé sur mon dos, j’étais
bien content quand on me donnait seulement une petite mesure de vin.
Ici je n’ai qu’à souffler un peu dans ma trompette, et tout le monde
se prosterne, et les vierges du peuple m’apportent un bœuf ou un
grand poisson tout au moins. C’est une belle chose d’être dieu. On ne
fait rien et on mange son soûl ; voilà ! »
Nous regardâmes tous notre sonneur de trompette avec admiration.
Jamais Jonas n’avait tenu un discours aussi long ; jamais il n’avait
raisonné avec tant d’intelligence et de lucidité. Sa profession de
dieu lui avait évidemment ouvert les idées, et même, d’une certaine
manière, donné de l’ambition. Nous étions stupéfaits.
« Alors, lui dis-je, tu ne veux pas venir avec nous ?
— Je ne dis pas cela, capitaine, répondit Jonas avec une vivacité
insolite. Je vous aime bien tous, et surtout Hannon. Où ira Hannon,
j’irai.
— Tu veux, reprit Himilcon, t’abreuver d’eau puante et d’huile de
poisson, et ne plus jamais goûter de ta vie au bon vin d’Helbon ?
— Non, non ! s’écria Jonas.
— Tu veux, dis-je à mon tour, rester sous le ciel brumeux et froid,
et ne plus revoir le soleil de Palestine, et les coteaux de Dan, et
les bois d’oliviers ?
— Non, non ! gémit le sonneur les larmes aux yeux.
— Tu veux, dit Bicri, ne plus manger de pain, de bon pain de fleur de
froment et de bons gâteaux frits dans l’huile d’olives, et ne plus
revoir Jaffa et la riante Jérusalem ?
— Non, non ! pleura Jonas, emmenez-moi ; j’irai, j’irai.
— Tu veux, reprit Hannon, ne plus revoir Eltéké, et ne pas triompher
en racontant dans ton village les choses extraordinaires que tu as
vues, les Béhémoth, les Léviathans, la cuisine de Nergal et comment
tu as été dieu toi-même ?
— Ils ne me croiront pas, beugla Jonas, ils me donneront cent coups
de bâton ; mais emmenez-moi vite. Allons, retournons, rentrons chez
nous, allons vite à Eltéké.
— Sans compter, dit encore Bicri, que nous emmènerons Guébal, et que
nous le ferons voir par toute la tribu de Dan, et par celle de
Benjamin aussi. »
Cette fois, Jonas n’y tint plus. Il poussa de véritables mugissements
et versa un torrent de larmes.
« Oh ! dit-il, emmenez-moi avec Guébal et avec vous. Allons-nous-en
de chez ces vilains sauvages. Tuons-les tous ; donnez-moi une canne,
un bâton, une trique, une poutre, que je les assomme ! Je me repens
d’avoir hésité, et je ne le ferai plus jamais.
— Jonas, observa Hannibal, pleure exactement comme un veau. Je suis
heureux de voir rentrer dans ma troupe un si bon sonneur de
trompette. Tiens, Jonas, voici deux sicles d’argent pour toi ; ce
sera pour te débarbouiller quand nous serons de retour sur nos
navires. Les sauvages qui m’ont dépouillé ont oublié de prendre ma
bourse.
— Voici, dit Hannon, ce que nous allons faire. J’ai écrit à Amilcar
de ne rien brusquer et de parlementer avec les sauvages, jusqu’au
moment où il entendra sonner la trompette. Alors, qu’il réponde avec
toutes les siennes. Je profiterai de ce moment pour leur expliquer
que les dieux nous appellent et nous disent de leur amener les
victimes. Une fois de l’autre côté de la chaussée et près des nôtres,
nous ne serons pas embarrassés pour nous tirer d’affaire.
— C’est parfait, répondis-je. Mais comment sauras-tu que nos
compagnons parlementent avec les sauvages ?
— Oh ! pour cela, ne crains rien. Ils viendront bien vite me le dire.
Rien ne se fait ici sans le dieu Jouno et son prêtre.
— Alors patientons, dit Hannibal. Toutefois je dois dire que la
patience est pénible ; depuis trente heures mon ventre est vide et je
meurs de faim.
— Et moi donc ! s’écria Bicri.
— Et nous ! » dîmes-nous tous.
Hannon se précipita vers la porte et croassa quelque chose.
« Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.
— Je leur dis que le dieu a faim ! Ne crains rien : les mâchoires de
Jonas leur ont appris à ne pas mesurer les offrandes. »
Un instant après, les sauvages apportaient devant le temple des
entassements de viande qu’Hannon nous repassa. Poissons bouillis,
venaison rôtie, et même grandes cornes remplies de boisson, rien n’y
manquait. Nous tombâmes sur les victuailles en gens affamés ; le dieu
prit modestement sa part du repas, un léger poisson moitié gros comme
un thon et une simple cuisse de renn.
Hannon mangeait de bon appétit en nous accablant de questions. Puis
il prit une des grandes cornes remplies de liquide qu’il avait
fichées en terre par le bout pointu, et, la portant à sa bouche, se
mit à boire à grands traits. Jonas l’imita.
« Horreur ! s’écria Himilcon en faisant des gestes qui exprimaient
l’épouvante ; horreur ! Voilà qu’Hannon et Jonas boivent de l’huile
de poisson ! »
Hannibal partagea l’indignation du pilote.
« Quels hommes êtes-vous devenus dans vos pérégrinations !
exclama-t-il. Le gosier humain se peut-il pervertir à ce point ?
— Mais non, mais non, répondit Hannon en riant, ce n’est pas de
l’huile de poisson ! Les Celtes de l’ouest, et les Kymris, et les
Souomi du nord, et les Goti de l’est, et les Guermani du sud,
fabriquent également cette boisson avec de l’orge fermentée et le suc
d’une autre plante. Ce n’est pas aussi bon que du vin, sans doute,
mais ce n’est pas mauvais ; goûtez-en, et vous verrez que c’est
potable. »
Hannibal ouvrait de grands yeux.
« Gisgon m’a parlé d’une boisson de ce genre, s’écria Himilcon, et je
me souviens d’en avoir bu moi-même à l’embouchure du Rhône. Voyons
donc un peu. »
Il approcha une corne de ses lèvres, non sans méfiance. Chacun de
nous l’imita.
« C’est aigre, s’écria Bicri.
— C’est amer, dit Chamaï.
— Je reconnais cette piquette, déclarai-je.
— Et moi aussi, dit le matelot ; c’est fade.
— C’est mauvais, appuya Hannibal en vidant sa corne jusqu’à la
dernière goutte. Est-ce que cela enivre ?
— Sans doute, répliqua Hannon.
— C’est exécrable, dit Himilcon le dernier. Tiens, donne-m’en encore
un peu. »
Hannon lui passa une corne. Le pilote la vida d’un trait.
« C’est écœurant, conclut-il, mais passe-m’en encore une autre corne.
Après tout, cela vaut toujours mieux que de l’eau. »
Himilcon et Hannibal finirent par se réconcilier tout à fait avec la
boisson des sauvages. Il me parut même que le pilote se réconciliait
un peu trop. Nous finissions de manger quand on appela Hannon du
dehors. Le jour commençait à poindre.
« A la trompette, vivement, dit-il en rentrant, et apprêtons-nous ! »
Jonas emboucha aussitôt son instrument et en tira des sons
formidables, pendant qu’Himilcon achevait de vider les cornes, en
protestant que cette boisson était répugnante et qu’il ne l’avalait
que par horreur de l’eau.
Un instant après, le son lointain de la trompette phénicienne nous
répondit en sonnant joyeusement le ralliement. C’était le signal du
départ. Nous sortîmes, Hannon et Jonas en tête. Les sauvages
s’écartaient sur notre passage, donnant les marques du plus profond
respect. Une demi-heure après, nous étions au milieu de nos
compagnons, Hannon dans les bras de Chryséis, Jonas dans les
étreintes de Guébal, et Chamaï tellement occupé à embrasser Abigaïl,
qu’il ne vit même pas Hannibal, Himilcon et Bicri se donner cette
douce satisfaction de rosser les trois sauvages les plus voisins.
Cette manière de leur faire nos adieux les indisposa-t-elle contre
nous ? Ou bien, la singularité de notre rencontre avec nos camarades
et le départ de Jonas leur apprirent-ils les qualités terrestres et
l’imposture de leur dieu ? Toujours est-il qu’ils nous accompagnèrent
jusqu’à nos navires à coups de pierres et coups de lance ; mais nous
étions en nombre et bien disposés à les recevoir. Nous pûmes nous
embarquer heureusement, sans perdre personne, et même sans blessures
sérieuses. Parmi ceux qui reçurent des horions, je dois signaler
Jonas, dont le nez fut irrévérencieusement entamé par une pierre, que
lui lança un de ses anciens et fervents adorateurs.