Une heure après notre capture, nous traversions, bien malgré nous, la
chaussée qui nous avait été interdite la veille, et nous entrions,
portés et poussés à la fois, sous une des huttes coniques que nous
avions remarquées. Un troupeau de femmes hideuses et une nuée
d’affreux enfants nous accompagnèrent de leurs vociférations jusqu’au
moment où nous fûmes jetés sur la terre froide et humide, dans cette
cabane obscure. Aussitôt on tendit devant la porte un rideau fait de
peaux de bêtes et on nous laissa seuls, plongés dans une obscurité
complète. Un instant après, nous entendîmes, aux trépignements de la
foule que tout le monde s’en allait. Le bruit des voix, des chants et
des pas finit par s’éteindre, et nous restâmes étendus sur le sol,
garrottés, dépouillés, déchirés, au milieu des ténèbres silencieuses.
Ce n’était pas avec de grosses cordes à travers les nœuds desquelles
il est possible de glisser les mains que nous avions été liés,
c’était avec des cordes d’écorce minces et souples, qui vous entrent
dans les chairs au plus petit mouvement. Chamaï, qui se raidissait
pour essayer de rompre ses liens, s’en aperçut bien vite, car il se
coupa les poignets et ne put retenir un gémissement de douleur.
« Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda la voix d’Hannibal.
— C’est moi, répondit Chamaï ; j’essaye de casser mes cordes, et je
ne puis pas.
— Sottise, de vouloir casser de la corde mince, dit Himilcon : on
romprait plutôt un câble. Amiral Magon, es-tu là ?
— Oui, pilote, répondis-je.
— Et toi, Bicri ? reprit le pilote.
— J’y suis aussi, dit l’archer, mais j’aimerais mieux être ailleurs.
Et Guébal qui est resté au camp avec Dionysos ! Si Guébal était ici,
je suis sûr qu’il nous tirerait d’affaire.
— Oui, dis-je à mon tour, mais Guébal n’est pas ici. Tâchons donc de
nous tirer d’affaire sans lui, bien que la chose ne paraisse pas
facile.
— Amilcar et Asdrubal, dit Hannibal, marcheront certainement pour
nous délivrer, dès qu’ils s’apercevront de notre absence. S’ils ne
marchent pas, je déclare qu’ils sont les plus viles et couardes
créatures qui aient jamais chaussé un soulier.
— Je ne doute pas que nos camarades n’essayent de faire quelque
chose, répondis-je. Mais à l’heure présente ils ont probablement
eux-mêmes les sauvages sur les bras. Qui sait s’ils n’ont pas été
massacrés ou enlevés de la même manière que nous ? Et s’ils peuvent
percer jusqu’à cet étang, comment feront-ils pour traverser cette
chaussée étroite et facile à couper ?
— Comment ils feront ! s’écria Hannibal indigné ; ils déploieront
leurs archers à droite et gauche de la chaussée pour la balayer à
coups de flèches ; ils formeront leurs pelotons de gens de guerre par
quatre pour marcher à l’attaque ; s’ils ne font pas cela, ils sont
indignes de porter une épée et un bouclier, par Nergal et par le Dieu
des armées ! Oui, et ils sonneront leurs trompettes.... »
En ce moment, comme à point nommé, le son lointain d’une trompette se
fit entendre. Nous tendîmes tous l’oreille.
« C’est la trompette ! s’écria Chamaï ; les nôtres attaquent, nous
sommes sauvés ! »
La sonnerie se prolongea, parfaitement distincte.
« Seigneur des cieux, reprit Chamaï, étends ta main sur nos braves
compagnons !
— Pourvu, s’écria Hannibal à son tour, qu’ils se forment par pelotons
de quatre de front et de huit de profondeur, et qu’ils fassent
alterner les pelotons de piquiers avec les pelotons d’hommes armés
d’épées, et je réponds de tout ! Ah ! si j’étais là pour leur faire
observer les règles de la vraie tactique ! »
Bicri, que l’enthousiasme gagnait, se mit à exhorter des archers
imaginaires.
« Mettez le genou en terre, compagnons ! cria-t-il. Archers, visez à
la tête ! »
Le son de la trompette se prolongeait toujours.
« Ce n’est pas la trompette phénicienne, dit l’incrédule Himilcon.
Écoutez et taisez-vous : ce n’est pas la trompette de nos navires.
— Et quelle trompette veux-tu que ce soit, pilote ? fit Hannibal en
colère. Où as-tu vu que ces sauvages aient des trompettes ?
— Himilcon a raison, dis-je à mon tour. Écoutez attentivement. Cette
trompette ne sonne ni la marche ni la charge, mais des notes confuses
et discordantes.
— D’ailleurs, reprit le pilote, si je suis bien orienté dans ce trou
où nous sommes, le son ne vient pas du côté de la terre, mais
précisément du centre de ce maudit étang.
— Je juge comme toi, répondis-je à Himilcon. Et puis, si les nôtres
approchaient et attaquaient, on entendrait les cris de guerre et le
bruit du combat.
— Alors qu’est-ce donc ? dit Hannibal à demi convaincu, et comment
expliquer le mystère de ce clairon que nous entendons ? »
En ce moment, les sons de trompette cessèrent et furent immédiatement
suivis de trois grandes acclamations. Ils avaient bien duré un quart
d’heure.
« Je ne connais qu’une seule poitrine capable de souffler aussi fort
et aussi longtemps, » dit Himilcon.
Le nom de Jonas fut sur toutes les bouches.
« Comment cette brute épaisse serait-elle ici ? s’écria Chamaï.
— Je ne me charge pas de l’expliquer, reprit le pilote, et je ne dis
même pas qu’il y soit. Mais quel autre homme pourrait tirer d’un tube
de bronze des mugissements si prolongés ?
— Moi, observa Bicri, je crois bien avoir reconnu sa manière de
sonner. Si Guébal était ici, il l’aurait reconnue bien vite.
— Voyons, dis-je, ne nous laissons pas aller à de sottes rêveries.
Nous ne pouvons être délivrés que de trois manières : ou de vive
force par nos camarades, ou par composition en payant une rançon à
ces sauvages, ou par ruse en nous évadant. Quand ils viendront tout à
l’heure, tâchons de nous faire entendre d’eux et offrons-leur de nous
racheter ; ou cherchons tout de suite quelque moyen de nous
débarrasser de nos liens et de nous échapper de cet étang maudit.
— Amiral, dit le matelot qui était avec nous, en traversant la
chaussée j’ai vu des pirogues amarrées contre l’îlot.
— Et moi aussi, dit Himilcon.
— Voilà qui est bien, répondis-je. Il s’agit donc à présent de nous
délier, de sortir de cette hutte et de nous glisser inaperçus
jusqu’aux pirogues. Ceci est moins facile.
— Et quand nous serons aux pirogues, dit Hannibal, et si nous
arrivons heureusement à terre, comment ferons-nous pour échapper aux
recherches de ces barbares et pour retrouver les nôtres ?
— Voyons d’abord à nous défaire de nos liens, s’écria Chamaï ; moi,
ce qui m’ennuie le plus, c’est d’être attaché. Un homme qui a la
libre disposition de ses bras et de ses jambes peut tout
entreprendre. Mais quand je suis garrotté de la sorte, mes pensées
sont obscures et confuses.
— Ah ! jouer des jambes ! soupira Bicri ; me trouver dans la plaine
ou dans la montagne, avec un bon arc à la main, en face d’une
douzaine de ces hideux sauvages, et même de plus encore !
— Personne n’a un couteau ? interrompis-je.
— Personne, me répondirent mes compagnons l’un après l’autre. Les
sauvages nous ont complétement dépouillés.
— Toi, Bicri, qui es le plus jeune et le plus souple, essaye de te
rouler de mon côté.
— Bien, répondit l’archer : je vais essayer. »
Tout le monde garda le silence. On n’entendit plus que le bruit de la
respiration haletante de Bicri et le choc sourd de ses épaules contre
la terre, à mesure qu’il arrivait à se retourner. Au bout d’une
demi-heure d’efforts, je le sentis contre moi.
« Nous y voilà, dis-je alors. Maintenant, tâche de placer ta tête sur
mes poignets, et quand tu y seras, ronge la corde si tu peux.
— J’ai de bonnes dents, dit Bicri. Pourvu que je la tienne, ce sera
vite fait. »
Un instant après, je sentis la bouche de l’archer sur mes mains et
ses dents qui entamaient la corde, et un peu aussi ma peau ; mais
nous n’en étions pas à ces détails. Bientôt la corde ne tenait plus
qu’à un fil, et en faisant un petit effort je la rompis, et j’étendis
joyeusement mes mains libres.
« Ouf ! m’écriai-je ; maintenant je peux jouer des mains. Dans cinq
minutes nous serons debout, et alors....
— Silence ! dit vivement Himilcon qui était couché en travers de la
porte ; silence, on vient. »
J’allongeai les bras, en entortillant mes mains dans la corde le
mieux que je pus. Aussitôt la portière de cuir s’écarta et plusieurs
sauvages entrèrent dans la hutte.
Illustration : Plusieurs sauvages entrèrent dans la hutte.
L’un d’eux fixa la tenture de la porte ; un autre, à l’aide d’une
perche, souleva une espèce de chapeau qui couvrait un trou rond
pratiqué au sommet du toit et destiné à laisser échapper la fumée.
Grâce à cette double ouverture, un peu de jour entra sous la cabane,
et on put y voir à peu près clair. L’intérieur était complétement nu.
Au milieu étaient des débris de cendres de cuisine entre les trois
pierres du foyer. Les parois étaient couvertes de suie. Par
l’ouverture du sommet, une pluie fine et froide pénétra dans cette
tanière, et commença à clapoter sur le sol de terre battue.
Les sauvages qui nous visitaient étaient barbouillés de leurs plus
belles peintures. L’un d’eux était couvert de la peau d’un ours dont
la tête était rabattue sur la sienne et lui faisait un masque
grimaçant ; j’ai vu de ces masques de bêtes chez les Assyriens. Un
autre avait la tête et les cornes d’un élan sur les épaules. Un
troisième, qui tenait un bâton à la main, conduisit ces deux-là au
milieu de la loge, où ils se mirent à danser gravement en faisant des
contorsions, mais sans prononcer une parole. Quand ils eurent bien
dansé, l’un d’eux, qui avait un collier de dents de bêtes et qui
tenait ma propre épée, s’approcha de moi.
C’était vraisemblablement le chef. Il me regarda attentivement, puis
prononça un discours auquel naturellement je ne compris rien. Tout ce
que j’entendais, c’est que le mot de « jouno » y revenait
fréquemment, et chaque fois qu’il disait « jouno » tous les autres
faisaient un grand cri. Quand il eut fini, l’un d’eux prit une corne
de bœuf sauvage et nous arrosa chacun d’un liquide nauséabond, après
quoi ils crièrent tous ensemble quelque chose qui finissait par
« jouno » et s’en allèrent en refermant la portière derrière eux.
« Négociez donc avec des animaux pareils ! m’écriai-je furieux et
perdant toute patience.
— Attends un peu, dit Hannibal ; tout à l’heure nous aurons les mains
libres, et que Baal Péor me confonde si, même sans armes, je n’écrase
une demi-douzaine de ces singes !
— Et moi, dit Himilcon, je ne m’y épargnerai pas ! je vais leur
donner de leur jouno, et de leur huile de poisson, et de leur eau
sale à travers la figure !
— Par le Dieu vivant qui nous voit, s’écria Chamaï, fussent-ils plus
nombreux que les palmes à Jéricho et les puces à Chekem, ils ne
m’empêcheront pas de passer à travers eux et de rejoindre Abigaïl. »
Pendant que mes amis parlaient, j’avais achevé de défaire mes liens
et j’avais défait ceux de Bicri. En un clin d’œil tout le monde fut
délivré et debout. Chacun se détira et frotta ses articulations
engourdies. Puis le premier geste d’Hannibal, de Chamaï et d’Himilcon
fut de s’emparer des pierres du foyer.
« Massue pour massue, dit Chamaï en levant la sienne, celle-ci en
vaut bien une autre, et fendra suffisamment la tête du premier
sauvage que je rencontrerai.
— Cette arme, observa Hannibal en contemplant attentivement sa pierre
et en la retournant sur toutes ses faces, cette arme est bizarre et
insolite. Mais, à défaut d’autre chose, elle peut être employée sans
honte ni scrupule ; j’ai entendu dire qu’il y a de longues années nos
pères s’en servirent.
— Ah ! si j’avais une fronde ! soupira Bicri en ramassant deux ou
trois éclats de pierre que le feu avait détachés.
— Une fronde ? dit Himilcon ; n’est-ce que cela ? Et mon grelin et un
morceau de mon outre vide ? Elle sera vite faite !
— Donne, donne ! » s’écria Bicri en sautant de joie.
Le jeune archer se mit immédiatement à se confectionner une fronde.
Pendant tous ces préparatifs, la nuit était venue ; la pluie tombait
toujours ; la tourmente soufflait avec force, ébranlant notre hutte.
Le moment était favorable.
« Préparons-nous, dis-je à mes compagnons, et que chacun invoque son
dieu. Nous allons sortir. S’il n’y a qu’une sentinelle, nous en
aurons aisément raison. S’il y en a plusieurs, nous tâcherons de leur
passer sur le corps. Une fois dehors, vite à la chaussée, et tâchons
de nous saisir d’une pirogue ; sinon, jetons-nous à la nage, et
dirigeons-nous chacun vers la tête de la chaussée. Pour ralliement,
nous imiterons trois fois le cri du corbeau. Personne n’a rien à
objecter ?
— Personne, » répondirent ensemble mes compagnons.
J’adressai mentalement une courte invitation à Astarté. Himilcon leva
machinalement les yeux vers le trou du toit pour voir ses Cabires ;
mais il ne vit que la nuit noire et le ciel obscur.
J’approchai de la tenture et j’y appliquai mon oreille. Tout à coup,
j’entendis le bruit de pas d’hommes qui approchaient, et par la fente
de la portière et de la paroi je distinguai la lueur d’une torche.
Mon cœur battait violemment.
« Attention ! dis-je voix basse. Groupons-nous des deux côtés de la
porte, et dès qu’ils entreront, précipitons-nous sur eux. D’après le
bruit de leurs pas, ils ne sont pas plus de trois ou quatre. Il ne
faut pas leur laisser le temps de jeter un cri. »
Chacun s’effaça contre la paroi, prêt à se ruer sur ceux qui
entreraient. Ils ne se pressaient pas. Nous les entendions très-bien,
arrêtés devant la hutte et causant entre eux. Je distinguai encore à
plusieurs reprises le mot de « jouno ».
« Est-ce qu’ils veulent encore nous asperger d’eau sale et nous
abreuver d’huile de poisson ? dit Himilcon à voix basse.
— Attends, répondit Hannibal, je vais les abreuver de coups de pierre
sur la tête. »
Au même instant, le son assez voisin de la trompette, perçant le
silence de la nuit d’accords discordants, se fit entendre, et bientôt
il fut suivi de hurlements et de vociférations. Comme si cette
trompette et ces cris avaient été un signal, la portière se leva, la
lueur d’une torche éclaira l’intérieur de la hutte, et l’homme qui
portait la torche entra seul, en laissant retomber la portière
derrière lui.
Il ne fit qu’un pas, un seul ; la main de Chamaï s’abattit sur sa
bouche, étouffant ses cris. Quatre bras vigoureux le saisirent ; je
lui arrachai sa torche, prêt à m’en faire une arme ; Himilcon leva sa
pierre sur sa tête ; mais, au lieu de frapper, il se jeta en arrière
et, les yeux hagards, laissa échapper une exclamation :
« Dieux Cabires ! »
Je portai la torche au visage de l’homme, et la laissant tomber de
surprise, je me jetai dans les bras de celui que nous allions
assommer.
C’était Hannon !
Hannon, Hannon lui-même ! Mon matelot ramassa la torche et nous
éclaira. Hannon nous reconnaissait, nous reconnaissions Hannon !
L’émotion nous empêchait de parler, nous ne pouvions que l’embrasser,
et l’embrasser encore, et lui serrer les mains ; et Astarté sait
quelles cordiales étreintes notre brave scribe nous rendait.
Enfin il prit la parole.
« Ouf ! c’est bon de se revoir, dit-il ; à présent, Hannibal, cesse
de m’étouffer, et toi, Chamaï, ne m’étrangle pas !
— Fais-nous un bon mot, dit Hannibal, que je sois sûr que c’est toi !
— Capitaine, me dit le bon Hannon, où sont nos amis, où est
Chryséis ?
— A nos navires, répondis-je, à l’embouchure du fleuve voisin, bien
portante et pensant à toi.
— Astarté soit louée ! » s’écria Hannon les yeux humides.
En ce moment, on heurta du dehors contre la portière de cuir. Ceci
nous ramena vers la réalité.
Hannon se tourna vers la portière, l’entre-bâilla et croassa quelque
chose qui fut accueilli par des grognements d’approbation ; puis il
se retourna vers nous.
« Maintenant, nous dit-il, reprenant son ton joyeux d’autrefois, vous
savez pourquoi je viens ?
— Non, répondis-je.
— Eh bien, je viens vous chercher pour vous conduire au grand temple
des Souomi, qui est bâti dans la plus belle architecture, en roseaux
et en os de poissons, et pour vous sacrifier au grand dieu Jouno.
— Bon, dis-je au scribe. Du moment que tu es sacrificateur, la chose
me paraît un peu moins dangereuse que ce matin.
— Je le crois, dit Hannon en riant ; mais savez-vous qui est ce grand
dieu Jouno ?
— Le dieu de l’huile de poisson, s’écria Himilcon, que les Cabires le
plongent à cinq cents brasses au fond de la mer !
— Le dieu Jouno, reprit gravement Hannon, respecte-le, mon cher
pilote. Le dieu Jouno méprise l’huile de poisson tout autant que toi,
et chérit le bon vin tout autant que toi. Le dieu Jouno est Jonas
d’Eltéké, Jonas la tête de bœuf, Jonas l’ami de Guébal, Jonas enfin,
le seul, l’incomparable, Jonas le sonneur de trompette !
— Qu’est-ce que je disais ! s’écria Himilcon. J’ai reconnu sa
trompette du premier coup !
— Et la voilà qui sonne, dit Hannon, dans le temple où le peuple
assemblé attend les victimes.
— J’espère que tu vas nous procurer des armes, dit Chamaï, et que
nous allons tomber sur les sauvages à bras raccourcis.
— Doucement, répondit Hannon. Ils sont plus de trois mille ici ; avec
nos armes nous n’arriverions qu’à nous faire mettre en morceaux. Il
s’agit d’user de ruse et de se servir de la légitime influence du
dieu Jouno, de sa trompette et de son prêtre Houno, votre serviteur.
Je vais d’abord leur dire que j’ai fait tomber vos liens, et que rien
qu’en prononçant trois paroles magiques je vous ai rendus obéissants
et soumis.
— A présent, dis-je à Hannon, as-tu des nouvelles de nos compagnons ?
— Ils viennent justement de paraître dans les bois et ils marchent
vers nous. C’est pour obtenir la victoire sur eux qu’on veut vous
sacrifier.
— Brave Amilcar ! vaillant Asdrubal ! s’écria Hannibal. Sauvages
stupides et scélérats ! Je vais les rouer de coups !
— Patience, capitaine, reprit Hannon ; modère ton ardeur et
laisse-moi faire. J’ai un plan excellent, et si vous suivez bien
exactement tout ce que je vous dirai, je me charge de le mettre à
exécution. Le tout est de faire parvenir un message aux nôtres. Je
vais l’écrire tout de suite. Je me suis fait un calame avec un roseau
d’ici, de l’encre avec leur peinture de guerre et du papyrus avec de
la peau de renn. Je vais écrire présentement. »
Hannon s’accroupit et rédigea vivement son message.
« Maintenant, il n’y a pas de temps à perdre. Suivez-moi et allons au
temple. Le dieu Jouno déclarera par ma bouche qu’il ne veut pas
encore de vous. Nous gagnerons ainsi trois ou quatre heures, pendant
lesquelles je trouverai bien un moyen de faire parvenir ma lettre à
nos compagnons.
— Marchons, dis-je aussitôt.
— Ayez bien l’œil sur moi, et ne vous décontenancez pas, quoi que je
fasse, dit encore Hannon. Je vais les étonner de mes prodiges.
— Si tu nous tires de leurs griffes, répondis-je, tu seras le plus
grand des thaumaturges.
— Oh ! s’écria Hannon, tu sais que j’ai étudié pour être prêtre et
que j’ai toujours eu des dispositions pour la magie. Tôt ou tard je
devais faire des miracles. Seulement, je ne pensais pas les faire en
un si vilain pays, et les devoir à mon intercession auprès de
Jonas. »
A ces mots, Hannon prit sa torche, leva la portière et nous fit signe
de le suivre. Nous nous avançâmes la tête basse, et nous sortîmes
derrière lui, à la grande surprise des sauvages qui l’attendaient.
L’îlot que nous traversions était plus grand qu’il ne nous avait
paru. Les huttes y étaient disposées irrégulièrement, par groupes
entourés de palissades. Nous marchions dans un dédale obscur et
fangeux, où nos pieds clapotaient dans les flaques d’eau, pendant que
la pluie ruisselait sur nos têtes nues et sur nos épaules. Après de
nombreux détours, nous arrivâmes tout à coup sur la place au centre
de la ville sauvage. Cette place, assez spacieuse, éclairée par des
torches, fourmillait de Souomi armés et barbouillés de leurs
peintures. Nous entrâmes sous la grande hutte qui servait de temple,
et qui était ronde et faite comme une ruche. Plus de deux cents
sauvages y grouillaient, parmi les torches et les pots de poterie
grossière remplis d’huile ou de graisse, dans lesquels brûlaient des
mèches d’écorce. Ces lampes fumeuses répandaient une odeur infecte, à
laquelle s’ajoutaient le parfum de l’huile de poisson, dont le corps
et les guenilles de ces Souomis sont toujours imprégnés, et toutes
sortes d’autres senteurs nauséabondes.
J’eus d’abord de la peine à distinguer la divinité au fond de son
temple. Les lampes et les torches faisaient tant de fumée, les
sauvages s’agitaient et se démenaient tellement dans cette atmosphère
puante et épaisse, que la vue se troublait. Enfin, j’aperçus sur une
espèce d’estrade ou d’autel fait d’os de poissons barbouillés de noir
et de rouge un monstre informe et horrible dont la tête énorme
émergeait d’un tas d’ornements, ou plutôt de détritus de toute
nature. Peaux de bêtes, colliers d’intestins de poissons, vessies de
veaux marins, plumes d’oiseaux formaient une espèce de hutte dans
laquelle était fourrée l’idole, et au-dessus de laquelle on voyait sa
tête hideuse et effroyable. Cette tête à la chevelure noire et crépue
était peinte de rouge et de bleu et ornée de cornes de bœuf et de
défenses de vache marine. Du fouillis des vêtements de l’idole
sortait une main, peinte de rouge également et tenant une grande
trompette que je reconnus tout de suite pour l’avoir achetée chez
Khelesbaal, marchand de la rue des Calfats, à Tyr, moyennant douze
sicles d’argent. La trompette me fit immédiatement reconnaître Jonas.
Sans elle, il eût été parfaitement méconnaissable sous ses peintures
et sous ses ornements.
Les sauvages s’écartèrent devant nous et on nous poussa en avant, au
pied de l’autel où trônait l’idole. Hannon se plaça aussitôt à côté
et lui fit un signe. Le monstre emboucha sa trompette et en tira des
sons à nous déchirer les oreilles. Ensuite Hannon dit quelques
paroles à l’assistance, qui se prosterna la face contre terre.
A ce moment, l’idole daigna baisser les yeux et laissa tomber ses
regards sur nous, qui étions restés debout. Rien ne peut rendre la
grimace qu’il fit. Sa bouche s’ouvrit deux ou trois fois, énorme et
béante. Toute sa figure se distendit, écaillant la couche de peinture
rouge dont elle était couverte. Enfin sa voix sortit de son gosier et
s’écria d’un ton rauque :
« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! »
Un murmure de terreur parcourut l’assistance prosternée. Le dieu
Jouno avait parlé !
« Jonas, triple brute, veux-tu te taire ! » s’écria le prêtre Hannon
d’un ton solennel, mais en bon et intelligible phénicien.
Le dieu fit un soubresaut et ferma la bouche. Les fidèles
frissonnaient de frayeur.
Illustration : Le dieu Jouno.
Mais voilà que de grands cris s’élevèrent du dehors, et que quelque
chose de fauve et de velu se précipita en bondissant par la porte
ouverte, et s’élança d’un saut sur la tête crépue de l’idole, lui
tirant les cheveux, l’égratignant, le mordant et l’embrassant à la
fois. Tous les sauvages se levèrent, hurlant, gesticulant et donnant
les marques de la peur la plus insensée. Quelques-uns même
s’enfuirent. Mais le désordre fut à son comble quand l’idole, se
levant tout de son haut, bouscula ses ornements, lâcha sa trompette,
saisit l’être cramponné à sa chevelure et le serra dans ses bras en
s’écriant :
« Guébal ! Te voilà, petit homme ! Comment vas-tu ? Reconnais-tu ton
ami Jonas ? »
A l’aspect effroyable du singe, créature si nouvelle pour eux, à la
vue de l’émotion du dieu Jouno, à ses paroles mystérieuses, tous les
sauvages s’enfuirent terrifiés. En un clin d’œil le temple fut vide.
Aussitôt, et ostensiblement, Chamaï donna un grand coup de poing sur
la figure de la divinité, pendant qu’Hannon lui détachait un grand
coup de pied du côté opposé. Mais Jonas resta insensible à ces
chiquenaudes.
« Bonjour, capitaine, s’écria-t-il ; bonjour, seigneur Hannibal ;
bonjour, Himilcon, et bonjour aussi, petit Bicri. A présent que je
suis dieu, que voulez-vous que je vous fasse servir à manger ?
— Je veux, dit vivement Hannon, que tu commences par te taire, que tu
remontes sur ton estrade et que tu y restes complétement immobile
pendant que je parlerai. »
Jonas parut hésiter. Sa dignité céleste lui montait à la tête et le
rendait très-indiscipliné.
« J’ai une outre de vin pour toi si tu obéis, » dis-je tout de suite.
Cette fois le dieu fut vaincu. Il s’accroupit sur son estrade sans
murmurer. Hannon se dépêcha de l’envelopper de ses oripeaux et Bicri
siffla le singe qui lui sauta sur l’épaule.
« Voilà le messager tout trouvé, dit Hannon. Tiens, Guébal, porte,
porte à Amilcar ; vivement, tu auras des gâteaux. »
Le singe saisit le fragment de cuir que lui tendait Hannon, fit une
grimace, claqua des dents et s’enfuit sur trois mains par la porte du
temple.
Un murmure de surprise et de peur nous apprit qu’il passait au milieu
des Souomi.
« A présent, dit Hannon, ma lettre est en route ; tout marche à
souhait ; prosternez-vous devant Jonas : les sauvages peuvent
rentrer. »
Nous nous empressâmes d’obéir à Hannon malgré Jonas, qui se trémoussa
sur son autel et dit à deux ou trois reprises :
« Mais non, amiral ; mais non, capitaine, mais.... » Chamaï lui ferma
la bouche d’un nouveau coup de poing, puis se prosterna aussitôt
devant lui, en donnant les marques du plus profond respect. Hannon,
debout à la porte, haranguait les sauvages, les rassurant et les
exhortant à rentrer.
Les plus hardis se décidèrent peu à peu, et une cinquantaine se
réunirent dans le temple, l’oreille basse et tout tremblants.
Jonas emboucha sur-le-champ sa trompette et leur sonna des fanfares
cacophoniques ; après quoi Hannon leur fit un beau discours. Son
éloquence eut son succès accoutumé. Ils nous laissèrent seuls, et
j’entendis qu’ils plaçaient des sentinelles à la porte pour empêcher
tout le monde d’entrer. Alors Hannon, après avoir regardé s’il n’y
avait plus de danger d’être dérangé, éteignit toutes les lampes et
les torches, à l’exception de deux, et nous attira dans le coin le
plus obscur du temple. Jonas, lançant ses oripeaux dans toutes les
directions, nous y suivit sans qu’on eût besoin de rien lui dire.