L’impatient Chamaï reprit le premier la parole :
« Par El Adonaï, mon dieu, s’écria-t-il, je ne te croyais point
capable de cela, capitaine Magon !
— Et par Nergal, et par tout ce que tu voudras, cria tumultueusement
Hannibal, que t’avons-nous fait pour que tu nous traites ainsi ?
— En quoi vous ai-je maltraités ? répondis-je. Nous avons tou- jours
vécu ensemble en bons et loyaux amis. Maintenant que notre voyage est
fini, je mets un navire à votre disposition pour vous ramener dans
votre pays, chargés de richesses. Vous y vivrez paisibles et heureux.
— Alors, pourquoi ne retournes-tu pas toi-même ? dit Hannibal.
— Parce que moi, avec mes vieux Sidoniens, je vais faire un voyage de
découvertes par mer, pour chercher s’il n’existe pas au nord des îles
et des continents, et si on ne peut pas atteindre le pays des Celtes
en contournant le Tarsis par l’ouest.
— Et nous, dit le bouillant Chamaï, nous serions assez lâches et
assez ingrats pour jouir de l’honneur et des richesses que tu nous as
procurés, pendant que tu cours les périls de la mer ?
— Nous déserterions l’armée avant que la guerre soit finie ? tonna
Hannibal indigné. Retourne qui veut : je reste !
— Et moi aussi, dit Chamaï.
— Si Chamaï reste, je ne m’en vais pas, » dit Abigaïl.
Saisi d’émotion, je serrai mes dévoués compagnons dans mes bras.
« Eh bien, m’écriai-je ne nous séparons plus ! Et que les dieux
récompensent votre courage et votre fidélité ! Je vais dresser tout
de suite la liste de ceux qui veulent se rapatrier. Voyons, toi,
Aminoclès, avec ton fils ? et toi, Chryséis ?
— Mon fils, dit Aminoclès, est en compagnie de guerriers illustres,
de héros vaillants. Il apprendra leurs vertus en partageant leurs
travaux. Je reste aussi.
— Moi, dit Chryséis, tu m’as délivrée de l’esclavage. Je resterai.
Peut-être les dieux récompenseront-ils ma constance en me rendant mon
fiancé Hannon. »
Quant à Bicri, il sifflait d’un air tellement méprisant, qu’il était
inutile de l’interroger.
« Tu n’as rien dit, toi, jeune archer ? lui demandai-je.
— Je n’avais rien à dire, me répondit-il. J’ai planté quarante pieds
de vigne dans la concession de Tsiba. J’irai au nord avec vous
autres, et quand nous repasserons par Tarsis, je verrai si mes
boutures ont bien pris et si elles donneront de bon vin.
— Bicri, tu es un homme rempli de vertus ! s’écria Himilcon en
l’embrassant tendrement. Des générations d’ivrognes se transmettront
ton nom en cette terre de Tarsis. Que les Cabires les protégent et
fassent fructifier tes vignes !
— C’est bon, ajouta l’archer. Avec Guébal et le petit Dionysos, nous
en ferons encore bien d’autres. C’est seulement dommage que cette
brute de Jonas n’y soit plus. »
En définitive, personne ne voulut partir. Je traitai avec un
capitaine de Sidon pour qu’il rapportât mon chargement, et je
m’occupai tout de suite de compléter mes équipages et mes provisions
et de faire tous les préparatifs en vue de mon voyage de découvertes.
Le jour même de notre départ, comme je prenais congé de Tsiba et du
suffète amiral, un grand concours de peuple était assemblé à l’entrée
du port. On y dressait deux splendides colonnes de bronze portant,
l’une l’image du soleil, et l’autre celle du dieu Melkarth.
« Qu’est-ce que ces colonnes que vous dressez là ? demandai-je.
— Ce sont les colonnes de Melkarth, qui doivent indiquer les limites
de la terre, me fut-il répondu. Au delà, tu sais bien qu’il n’y a
plus rien que l’océan.
— C’est ce que nous verrons bien ! » répondis-je.
Et pensant à l’oracle libyen, je m’embarquai le cœur gonflé d’orgueil
et d’espérance.