Illustration

« En route, dis-je tout de suite. Le compte de l’un est réglé.

— Et j’espère que celui de l’autre ne tardera pas à l’être, » conclut

Hannibal.

Notre troupe s’ébranla et se mit en marche vers le Bétis.

Bientôt le soleil se leva dans un ciel sans nuages. Nous étions

encore loin de la rivière et nous nous traînions péniblement dans la

plaine poussiéreuse, épuisés par vingt-quatre heures de combats,

d’alertes et de marche. J’allais de mon mieux, le gosier desséché et

combattant cette terrible sensation de crampe et de brûlure l’estomac

que connaissent bien tous ceux qui ont souffert de la soif. L’outre

d’Himilcon était complétement tarie, et le pauvre pilote avançait la

tête basse et les bras ballants. Bicri seul ne paraissait pas

fatigué : ce jeune homme avait réellement des jambes de bronze.

Hannibal lui-même avait fini par ôter son casque et par l’accrocher à

sa ceinture. Tout le monde était silencieux. Enfin, dans

l’après-midi, je vis de loin la légère buée de vapeur qui m’indiquait

le cours de la rivière, l’eau tant désirée. Je pris tout de suite les

devants, accompagné de Bicri et de six matelots porteurs d’outres et

de courges, pour désaltérer plus tôt tout ce monde qui se traînait à

peine. A un demi-stade de l’eau, j’eus un si violent mal d’estomac

que je crus que j’allais tomber. A vingt pas de l’eau, comme nous

hâtions le pas, je vis les roseaux qui s’agitaient, j’entendis le

tchap tchap d’une dizaine de lances qui nous arrivaient coup sur

coup, et tout de suite après, le cri de guerre des Ibères. Sans nous

laisser intimider, je mis l’épée à la main, et mes matelots, posant

leurs courges et leurs outres, m’imitèrent. Bicri apprêta son arc, et

nous continuâmes d’avancer. Aussitôt une cinquantaine de sauvages

sortirent des roseaux en nous jetant leurs lances, et une centaine

d’autres, se levant de droite et de gauche, coururent en hurlant vers

les flancs de la colonne qui nous suivait.

Bicri jeta bas, d’un coup de flèche, le premier qui courait sur nous.

Hannibal et Chamaï, déployant leurs hommes, rejetèrent à droite et à

gauche ceux qui essayaient de leur barrer le chemin. Mais mon

avant-garde fut entourée en un clin d’œil. Un de mes matelots eut le

bras percé d’un coup de lance. Une autre lance traversa mon bouclier

et mon baudrier, paralysant mes mouvements. Bicri eut le mollet

crevé. Nous allions périr, quand le son bien connu de la trompette

sidonienne retentit dans les roseaux et que de grands cris

s’élevèrent.

« Courage, tenez bon, nous voilà ! » criaient vingt voix ensemble.

Les sauvages s’enfuirent dans toutes les directions, s’éparpillant

comme un vol d’oiseaux. De loin, je vis une troupe en bon ordre,

celle de Bodmilcar sans doute, se replier précipitamment, et, venant

du côté de la rivière, Asdrubal et nos matelots arrivèrent à nous.

J’embrassai cordialement le brave Asdrubal.

« Comment se fait-il, lui dis-je, que tu aies pu les surprendre ainsi

et leur tomber sur le dos ?

— Depuis ce matin, me dit-il, je voyais leurs mouvements et je les

guettais. J’ai fait démâter le Cabire et je l’ai caché à quatre

stades d’ici, derrière le coude du Bétis, et nous sommes arrivés tout

doucement, trente hommes dans les deux barques, et le reste longeant

la rive. Ils étaient tellement occupés de vous qu’ils ne nous ont

même pas vus. »

Tout notre monde nous rejoignit, et chacun pensa d’abord à boire.

Pour la première fois de ma vie, je vis Himilcon avaler de l’eau à

pleine gorgée avec un plaisir manifeste. Une heure après, nous étions

embarqués et nous descendions le cours du Bétis, racontant

paisiblement nos aventures à nos camarades ; et après une nuit de

repos bien gagnée, le lendemain dans la journée nous retrouvions au

mouillage notre brave Dagon et notre chère Astarté.

Je fis distribuer aux matelots cinq sicles par homme et triple ration

de vin, et avant de reprendre la route, je leur accordai vingt-quatre

heures de repos à bord. Ils en avaient bien besoin. Du reste, ils se

reposèrent à leur manière. Leur journée se passa à boire, à crier, à

chanter, à danser et à se battre un peu. Le soir, tout rentra dans

l’ordre accoutumé, et le lendemain matin nous reprenions la mer. Ce

n’est pas sans plaisir que je revis la grande plaine verte et

mouvante et que j’entendis le bruissement du flot et le choc monotone

et régulier des vagues sur les murailles de nos bons navires.

Deux jours après, nous étions de retour à Gadès. Je fis aussitôt mon

partage avec Tsiba, puis j’ordonnai de préparer un grand festin, et

je réunis mes compagnons sous une tente dressée dans les jardins

autour de la ville.

« Compagnons, leur dis-je, à présent notre voyage est fait. Les

instructions du roi David sont suivies, les ordres du roi Hiram

exécutés. Les serviteurs du roi David vont retourner dans la riante

Palestine, et je les réunis ici pour leur faire mes adieux. »

Chamaï se leva, très-pâle.

« Capitaine, me dit-il en me regardant en face, je ne comprends pas

bien ce que tu veux dire.

— Je veux dire ceci, lui répondis-je. Je chargerai mon argent sur un

de ces navires, sur le Dagon ; Asdrubal en prendra le commandement et

vous ramènera Jaffa, toi, Abigaïl, Bicri Hannibal et les autres.

Votre mission est finie, et le Dagon est à la disposition de tous

ceux qui veulent à présent se rapatrier. »

Hannibal se leva à son tour. Le brave capitaine avait l’air tout ému.

« Eh bien, et toi ? me dit-il d’une voix étranglée. Et Himilcon, le

bon Himilcon ici présent, qui vide en ce moment cette grande coupe ?

Et Amilcar, et Gisgon ? Vous ne retournez donc pas, vous ?

— Non ; nous, c’est différent, nous restons ; » répondis-je.

Hannibal me regarda d’un air étrange. De grosses larmes parurent dans

ses yeux. Chamaï donna un si furieux coup de poing sur le dossier de

la chaise de bois peint qu’on m’avait dressée, qu’il la brisa en

morceaux. Quant à Bicri, qui s’était levé aussi et qui écoutait

attentivement, il se mit à siffler entre ses dents la chanson de sa

tribu, ce qui était de sa part une marque de parfait dédain. Il y eut

un moment de silence.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 28 / 51 题