XV Guébal se distingue.

A vingt pas du campement, nos sentinelles, qui faisaient bonne garde,

vinrent nous reconnaître. Comme nous arrivions au centre du cercle,

Aminoclès accourut au-devant de nous en faisant de grands gestes.

« Qu’est-ce qu’il y a ? lui dis-je.

— Amiral, me dit-il dans son mauvais phénicien, le petit homme est

arrivé, puis il s’est enfui dans le bouquet d’arbres là-bas.

— Quel petit homme ? répondis-je, ne comprenant pas.

— Guébal ! s’écria Bicri ; c’est Guébal ! »

Et sans attendre la réponse d’Aminoclès, il courut à toutes jambes

vers le bouquet d’arbres qu’il lui indiquait.

« Oui, Guébal, Guébal, » finit par dire Aminoclès.

Mais Bicri avait déjà disparu dans les ténèbres et nous l’entendions

siffler et appeler son tendre ami sur tous les tons.

Bientôt il revint, toujours courant et le visage triomphant. Guébal,

Guébal en personne était noblement assis sur son épaule, et nous

salua de cris aigus entremêlés de grimaces affreuses. Malgré la

laideur et les malices de cette vilaine bête, ce n’est pas sans

plaisir que je la revis.

Tous ses amis allèrent lui dire bonjour. Il tira la barbe d’Hannibal,

égratigna le visage d’Himilcon et mordit le nez de Gisgon, à la

satisfaction générale. Quand Chamaï, qui ne l’aimait guère,

s’approcha, le singe lui donna un grand soufflet, que Chamaï lui

rendit aussitôt, n’étant guère plus patient avec les bêtes qu’avec

les hommes. Pendant que Guébal hurlait en se cramponnant à la

chevelure de Bicri, Chamaï se baissa et ramassa quelque chose.

« Cette vilaine bête tenait ceci à la main. Il l’a laissé tomber en

me frappant. Voyons donc ce que c’est. Il me semble que c’est une

courroie de sandale. »

Chamaï s’approcha d’une torche et examina la courroie de plus près.

« Il y a des caractères écrits dessus, s’écria-t-il ; par le Dieu

vivant, il y a des caractères phéniciens. »

Je lui pris la courroie des mains, et à la lueur de la torche je

distinguai des caractères écrits avec du sang, ce qu’il me sembla. A

peine eus-je déchiffré une ligne que je poussai un cri.

« Venez tous ! Hannon n’est pas mort ! C’est une lettre de lui que

nous apporte Guébal ! Écoutez :

« Nous sommes prisonniers, mais sains et saufs. Les sauvages ont

\ refusé de nous livrer à Bodmilcar. La trompette de Jonas nous

\ a sauvé la vie ; ils vont nous conduire à un roi sauvage du

\ nord, qui a promis sa fille en mariage au chef d’ici, s’il lui

\ amenait un Phénicien joueur de trompette : j’ai passé

\ par-dessus le marché. Méfiez-vous. Bodmilcar a donné l’ordre

\ ce matin de vous dresser une embuscade au petit bras du Bétis

\ et de vous couper le chemin de l’eau si l’attaque manquait. Ne

\ vous occupez pas de nous. A la première occasion, nous verrons

\ à nous évader de chez notre prince. »

Chryséis se jeta dans les bras d’Abigaïl en sanglotant de joie.

Gisgon lança son bonnet en l’air. Himilcon but à son outre un coup

prodigieux, et Hannibal manifesta son émotion en éternuant par sept

fois. Bicri, dans son enthousiasme, serra Guébal sur son cœur, et

Guébal prit part au contentement général en arrachant une poignée de

cheveux à Bicri.

« Bravo, Guébal ! s’écria l’archer. Vive Guébal ! Guébal, veux-tu

lâcher mes cheveux ! Quand je disais que Guébal était un compagnon

précieux. »

Guébal fut comblé de caresses, de félicitations, d’amandes et de

raisins secs, qu’il accepta sans quitter son perchoir humain.

« Allons, dis-je aussitôt, nous n’avons pas le temps de nous amuser.

La nuit tire à sa fin, la provision d’eau est épuisée, et il faut

arriver sur le Bétis avant ces brigands, si c’est possible.

— Sinon bataille, s’écrièrent à la fois Hannibal et Chamaï.

— Nous avons un petit compte à régler d’abord, continuai-je ; ce ne

sera pas long. Toi, Hazaël, tu as entendu cette lettre. Tu nous as

fait cette nuit ta quatrième trahison, te parjurant pour nous faire

perdre du temps et nous tromper sur l’endroit où nous guettait

Bodmilcar. A présent, je n’ai plus de comptes à te demander. Dans un

instant, c’est Menath, Hokk et Rhadamath qui te jugeront ; moi, je

vais t’envoyer devant leur tribunal. »

Le misérable tomba la face contre terre, poussant des cris

déchirants, entremêlés de larmes et de supplications. Deux matelots

le remirent sur ses pieds. Himilcon lui présenta sa corde, à laquelle

il avait fait un nœud coulant, et la lui passa autour du cou.

« Choisis ton arbre, lui dit-il. Pour ma part, je te conseille cette

yeuse, qui est tout à fait agréable et où tu seras très-bien. »

Le Syrien se débattit en hurlant, pendant qu’on le traînait vers

l’yeuse.

« Cet homme est étrange, remarqua Gisgon. Il ne veut pas être pendu.

Voyons, homme, pourquoi ne veux-tu pas être pendu ? On est très à

l’aise quand on est pendu ; on use beaucoup moins de souliers.

— Voilà, dit Himilcon quand on fut sous l’arbre. Amarrez-le par le

cou à cette manœuvre dormante, et mettez une fin à sa navigation sur

cette terre. »

Quelques instants après, le corps inerte du misérable Hazaël se

balançait à une branche.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 27 / 51 题