Illustration

Chamaï, devinant à moitié la cause d’une si grande douleur, dit

rapidement à Himilcon :

« Et Hannon ? Et Jonas ? »

Le pilote haussa les épaules et se borna à montrer à Chamaï le bois

d’où nous descendions.

Comme j’arrivais auprès d’Hannibal, celui-ci vint à moi l’air

joyeux ; mais, à la vue de Chryséis et d’Abigaïl en pleurs, il

chercha tout de suite qui manquait dans notre troupe.

« Que veux-tu, dit le brave capitaine en essayant de déguiser son

émotion, c’est le sort de la guerre. Dans une heure, ce sera

peut-être notre tour. Où marchons-nous à présent ?

— A la poursuite de Bodmilcar, répondis-je tout de suite. C’est notre

route pour revenir.

— Ceci, dit Hannibal, est moins facile. Le coquin s’est jeté sur nous

suivi d’une troupe de malfaiteurs et de déserteurs phéniciens et

accompagné d’une nuée de ces sauvages à javelines et à casse-tête. A

la façon dont nous les avons reçus, ils ont compris que le jeu ne

tournerait pas à leur avantage. Nous les avons bien frottés, et que

le Tyrien soit mort ou vivant, il a de nos marques. A présent, dans

ces fourrés épais, s’ils ne veulent pas se laisser rejoindre, il leur

sera facile de se tenir hors d’atteinte, car nous ne sommes pas assez

nombreux pour essayer de les cerner ; et nous disperser pour courir

après eux, c’est nous livrer sottement à leurs embuscades.

— Eh bien, lui dis-je, tu parles prudemment ; mais que faut-il

faire ?

— Gagner avant la nuit le sommet des hauteurs. Une fois en plaine,

nous sommes à l’abri des surprises et des embuscades. Nous ferons

reposer et manger nos hommes qui sont éreintés, et nous interrogerons

tout à loisir ces prisonniers que voici.

— C’est bien vu, lui dis-je. Avant de nous remettre en route, qu’on

attache une corde au cou de ces sauvages et qu’on me les mette en

chapelet. Quarante hommes les accompagneront, sous les ordres

d’Himilcon et de Gisgon, prêts à les tuer au moindre geste.

— Tu peux y compter, capitaine, dit le rancunier pilote. Pour un œil

qu’ils m’ont crevé jadis, l’autre ne les regardera pas tendrement.

— Vous irez, ajoutai-je, ramasser les charges et les lingots d’argent

qu’ont jetés ces traîtres porteurs, et je ne ferai plus la sottise de

ne pas enchaîner des porteurs ibères dans un cas pareil. En

attendant, ces prisonniers ainsi attachés les remplaceront ; ils en

seront quittes pour porter triple charge.

— Et voici pour leur donner du cœur aux jambes, dit Gisgon en

brandissant une grosse et forte branche qu’il venait de couper au

tronc d’une yeuse.

— En route, bêtes brutes ! cria Himilcon en ibère aux prisonniers

qu’on venait d’attacher. Le premier qui bronche, je le tue.

— Et le premier qui n’est pas content, je l’assomme, » ajouta Gisgon

en moulinant son gourdin.

Les deux pilotes revinrent bientôt, ayant recueilli toutes les

charges abandonnées, sans avoir rencontré aucun ennemi. Toute notre

troupe réunie reprit aussitôt l’ascension des hauteurs, les

prisonniers et les porteurs au milieu de nous et chacun marchant

attentif et prêt à la défense. En chemin, je questionnai Bicri.

« Voilà, me dit l’archer. Quand nous sommes entrés dans le bois, nous

n’avons d’abord vu personne. Nous avons fait environ cinq cents pas

bien tranquillement, quand tout à coup les sauvages se sont levés

dans le fourré devant et derrière nous, et les lances et les pierres

ont commencé à tomber de tous côtés. J’ai rapidement couru avec nos

gens jusqu’à un rocher inaccessible devant lequel le terrain était un

peu plus découvert ; nous nous sommes adossés à cette muraille, et à

coups de flèches nous avons tenu les Ibères à distance. Mais voici

qu’une troupe débouche en bon ordre, gens bien armés, et marche droit

à nous. C’était Bodmilcar et ses déserteurs. Nous allions être

enlevés ou massacrés, quand Hannibal et tout de suite après Chamaï

ont paru et se sont jetés sur eux. Dans la bagarre, j’ai vu tomber

Bodmilcar. Nous nous sommes battus autour de son corps, mais Chamaï a

été étourdi d’un coup de coutelas ; les autres étaient nombreux et

ont réussi à emporter leur chef et à s’échapper sous bois pendant que

les sauvages nous harcelaient et couvraient leur retraite.

— Et cet Hazaël, et cette femme, et cet enfant ? demandai-je.

— En poursuivant les autres, répondit Bicri, nous sommes arrivés à un

endroit où nous avons trouvé cet enfant lié près d’une pile de bois.

Ils voulaient sans doute le sacrifier à Moloch. Hazaël, tenant un

couteau à la main, s’apprêtait à l’égorger, et une quinzaine d’autres

en armes l’entouraient ; la femme couvrait l’enfant de son corps, et

deux d’entre eux l’avaient saisie et allaient l’arracher de là, quand

Aminoclès, qui était en tête à côté de moi, les a vus le premier.

Aussitôt il est devenu comme fou et s’est précipité vers eux en

criant : « Mon fils, mon fils ! » Nous avons suivi en courant.

L’eunuque a porté un coup de couteau à l’enfant et s’est dépêché de

se sauver. Mais j’ai de bonnes jambes et je l’ai bien vite rattrapé.

Les autres sont tombés sous les coups d’Aminoclès et de ses Phokiens

et sous nos flèches. On a délié l’enfant qui était évanoui. Mais la

blessure qu’il a n’est rien : une simple égratignure ; le bras du

Syrien a trompé sa méchanceté. Voilà comment Aminoclès a retrouvé son

fils, l’un de ses Phokiens sa femme, et moi ce misérable Syrien qui

nous a déjà fait tant de mal. Et maintenant, le pauvre Hannon et

cette brute épaisse de Jonas....

— Ont péri, hélas ! dis-je à Bicri.

— Pauvre Hannon ! s’écria l’archer. Je l’aimais plus fort que je ne

puis le dire. Et ce bœuf de Jonas, je l’aimais aussi. Et Guébal ?

— Guébal était sans doute cramponné à la chevelure de Jonas,

répondis-je. On ne l’a plus revu. »

L’archer soupira profondément.

« Pauvre Hannon ! Malheureux Jonas ! Infortuné Guébal ! »

murmura-t-il en allongeant le pas.

Évidemment, dans le jeune cœur de ce brave garçon Guébal tenait une

place aussi importante que les autres.

Illustration : La femme couvrait l’enfant de son corps.

Le plateau où nous arrivions était une grande plaine triste et nue,

parsemée çà et là de quelques rares bouquets d’arbres et de quelques

touffes de chardon. J’estimais que le cours du Bétis était encore à

au moins douze stades. Comme nous avions peu d’eau, nous soupâmes

légèrement, de crainte d’indigestion. Après souper, je fis éteindre

les feux et Hannibal distribua les postes et les sentinelles. En

suite de quoi je fis planter deux torches en terre et j’ordonnai

qu’on amenât devant moi le Syrien.

J’étais entouré des capitaines et des pilotes. Je fis venir aussi

Bicri, Aminoclès et son fils, ainsi que le Phokien qui avait retrouvé

sa femme, et la femme délivrée.

Hazaël parut devant moi, pâle et tremblant. Ses beaux habits brodés

étaient déchirés et souillés de sang et de poussière. On lui avait

ramené les bras en arrière et lié les coudes derrière le dos.

« Me reconnais-tu, Hazaël ? lui dis-je.

— Oui, seigneur, répondit-il d’une voix chevrotante et les yeux

baissés.

— Qui t’a porté à te joindre à Bodmilcar et à nous faire ces

trahisons méchantes, en Égypte d’abord, puis Utique et ici à

Tarsis ? »

L’eunuque garda le silence.

« Pourquoi, lui dis-je encore, voulais-tu égorger cet enfant ?

— Bodmilcar m’avait ordonné de le sacrifier au Moloch pour que ce

dieu fût favorable au succès de nos armes, et je n’osais pas désobéir

à Bodmilcar. C’est lui qui m’a entraîné dès notre arrivée à Jaffa ;

c’est lui qui est la cause de tout.

— Peu importe qui est la cause, répondis-je. Veux-tu maintenant

sauver ta vie ? »

L’eunuque se prosterna devant moi la face contre terre.

Illustration : Le misérable se prosterna devant moi.

« Mets ton pied sur ma tête, gémit-il. Je suis ton esclave et ta

chose. Épargne ma vie, et quoi que tu me demandes, je le ferai. »

Chamaï, qui se tenait près de moi le front bandé, détourna la tête

avec mépris.

« Je devrais bien, lui dis-je, te sacrifier aux ombres de ceux des

nôtres qui ont péri par tes artifices et ceux de ton maître. Mais si

tu fais bien fidèlement ce que je vais te demander, non-seulement je

t’épargnerai, mais à notre retour à Gadès je te rendrai la liberté,

et tu pourras te rapatrier.

— Jure-le-moi, répondit le misérable, toujours prosterné le front

dans la poussière.

— Par Astarté, dame des cieux et de la mer, m’écriai-je, je te le

jure. »

Il se redressa tout aussitôt, seul et sans aide.

« Commande, dit-il vivement, j’obéirai.

— Combien d’hommes nous ont attaqués ? demandai-je.

— Bodmilcar avait avec lui cent soixante Phéniciens, auxquels il

avait réuni cinq ou six cents Ibères.

— Eh bien, repris-je, Bodmilcar a dû vous fixer un rendez-vous, dans

le cas où l’attaque échouerait. Où est ce rendez-vous ?

— S’il le dit, s’écria le bouillant Chamaï, il mérite d’être pendu

vingt fois. »

La généreuse sottise de Chamaï me fit lever les épaules.

« Et s’il ne le dit pas, répliquai-je, il sera pendu une seule fois,

mais cela suffira. Himilcon ! une corde !

— Voilà, voilà, s’écria le pilote en sortant une corde de dessous son

kitonet, car il en portait toujours une enroulée autour de sa

ceinture ; voilà, capitaine, un bon bout de grelin, filé à trois

brins, et en chanvre de Byblos encore. Où faut-il amarrer ce Syrien

par le cou ? »

Hazaël fit un soubresaut.

« Je vais le dire, s’écria-t-il d’une voix étranglée. C’est à la

butte du Loup.

— Très-bien, répondis-je. Et où est cette butte du Loup ?

— A deux stades à droite derrière nous, dans le bois.

— Bon ; tu vas nous y conduire.

— Je suis ton esclave, dit simplement l’eunuque. J’irai. »

J’étais brisé de fatigue ; mais l’espoir de saisir Bodmilcar me

soutenait.

« Cinquante hommes de bonne volonté pour me suivre, m’écriai-je.

— Moi, moi ! cria tout le monde à la fois.

— Qu’Hannibal choisisse les meilleurs alors. Les autres resteront ici

à la garde du camp, des femmes, des porteurs et du bagage. »

Aminoclès et un de ses hommes vinrent à moi.

« Amiral, me dit le Phokien, ma vie est à toi. Par toi j’ai retrouvé

mon enfant ; mais il est blessé. Permets-moi donc de rester cette

fois avec le bagage, afin de soigner mon fils Dionysos ; et permets

aussi à Démarétès de rester avec sa femme nouvellement retrouvée.

Nous frapperons double à la prochaine occasion.

— Restez, restez, dis-je à ce brave homme. Et nous, marchons.

Peut-être retrouverons-nous chez ces scélérats les corps de Jonas et

d’Hannon, et pourrons-nous leur rendre les derniers devoirs. »

A ces mots, Chryséis se leva, droite et pâle, et vint se placer

devant la colonne en armes.

« Où vas-tu, jeune fille ? lui demandai-je.

— Chercher le corps de mon fiancé et l’ensevelir si les dieux me le

rendent, répondit Chryséis d’une voix ferme et le front fièrement

levé.

— Viens alors, lui dis-je ému ; viens avec nous, et qu’Astarté nous

protége tous.

— En route, » dit Hannibal à ses hommes.

L’infatigable Bicri courut se placer en fête, tenant Hazaël par la

corde qui lui liait les bras. Gisgon se plaça à côté de lui, la hache

sur l’épaule, et Himilcon par derrière, l’épée au poing. Nous

partîmes aussitôt, et prenant par un fond de terrain plus sombre, où

la lune ne donnait pas, notre troupe s’avança en silence vers le

bois. Bientôt nous vîmes sa masse noire se détacher sur le sol

blanchi par les rayons de la lune, et nous entrâmes sous la futaie en

faisant le moins de bruit possible. A la crête de la côte que nous

avions escaladée le matin, le plateau se relevait brusquement et

formait une butte boisée d’une soixantaine de coudées de haut. C’est

sur cette butte que se cachait la bande de Bodmilcar. Nous nous

arrêtâmes au pied avec toutes sortes de précautions. A travers les

arbres, on ne voyait la lueur d’aucun feu ; tout était morne, noir et

silencieux.

« Il faudrait voir ce qu’ils font là-haut, avant de prendre nos

dispositions et de donner le signal, dit Hannibal à voix basse.

— Déliez-moi ! dit l’eunuque. J’irai voir, et je vous rapporterai

ensuite ce que j’aurai vu.

— Merci, répondit Himilcon. Tu es trop bon. Nous craindrions de te

fatiguer. »

L’eunuque ne répliqua rien, après ce grotesque essai d’évasion.

« Écoute, dit Bicri, il y a un moyen. Que l’eunuque me montre le

chemin, et qu’il me conduise à un endroit d’où on peut voir leur

camp. Nous irons sans bruit, et s’il essaye de crier ou de faire un

mouvement, je lui plante mon couteau dans le ventre.

— C’est bien vu, » dit Hannibal.

Bicri tira son couteau de la main droite et saisit les coudes de

l’eunuque de la main gauche.

« Marche ! » dit-il en le poussant devant lui.

Tous deux disparurent dans le fourré.

Au bout d’une demi-heure, les branches craquèrent et je les vis

ressortir.

« Eh bien ? dit tout le monde haletant.

— Personne ! s’écria Bicri. J’ai été jusqu’à l’autre revers,

personne ! Il faut que ce maudit eunuque nous trompe.

— Ho ! fit l’eunuque en pleurant, ho ! comment exposerais-je ma vie

pour vous tromper ? Je jure par Nitsroc, mon dieu, et par le Moloch,

et par Melkarth, que Bodmilcar nous avait bien dit la butte du Loup.

Que ma langue pourrisse si je mens !

— Assez de serments, dis-je impatienté. Je t’ai donné la vie sauve.

Je te tiendrai parole. Tu nous serviras en quelque autre occasion.

— Les coquins qui rôdent dans les bois, observa Hannibal auront eu

vent de notre approche et auront décampé sans se vanter. Retournons.

Aussi bien ai-je les jambes rompues.

— Et moi aussi, dit Himilcon.

— Et moi aussi, dit Amilcar.

— Allons, retournons, dis-je à mon tour. Ce sera pour une autre

fois. »

1. Les Ilittiens de la Bible. C’est le nom général que les

\ Égyptiens donnaient aux gens de race sémitique.

2. En 1070.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 26 / 51 题