XIV L’embuscade.

Au bout de deux jours de marche sans incident, j’arrivai au pied des

hauteurs qui conduisent au plateau derrière lequel coule le Bétis.

Nous grimpions le long de la côte comme des chèvres, nous accrochant

aux broussailles et aux rochers. Nous suivions péniblement le sentier

que traçait la tête de la file, écartant les branches et brisant les

ronces et les herbes sèches avec nos pieds ; de droite et de gauche,

la forêt était toute noire : on ne se voyait pas à dix pas. A

mi-chemin de la côte, nous arrivâmes à une clairière où le terrain

s’affaissait brusquement. Il fallait descendre dans cette coupure

dénudée et remonter de l’autre côté. Nous nous arrêtâmes un instant

pour reprendre haleine avant de franchir le ravin. Derrière nous, la

longue file de nos hommes et des porteurs se frayait lentement un

passage dans le fourré. En face de nous était le ravin béant et

escarpé, et sur l’autre bord, le bois touffu, sombre, couvrant la

montagne, jusqu’en haut. Des aigles planaient au-dessus de la

clairière.

« Bel endroit pour une embuscade ! » dit Hannibal en s’essuyant le

front.

Himilcon but un bon coup à l’outre qu’il portait en sautoir, puis

soupira profondément.

« C’est dans un trou de ce genre, dit-il, que les sauvages m’ont

éborgné il y a dix ans. Que la main de celui qui a fait la lance

pourrisse, et aussi la main de celui qui la tenait ! »

J’envoyai Hannon accompagné de Jonas avec sa trompette à la queue du

convoi, pour accélérer la marche des retardataires et rallier les

traînards qui avaient pu s’égarer dans les bois. En même temps, je

détachai Bicri avec ses dix archers de Benjamin et Aminoclès avec ses

cinq Phokiens pour franchir le ravin et fouiller le bois en face de

nous. Mon habitude de Tarsis et mon expérience du danger que l’on

court dans ces pays me faisaient prendre ces précautions. Hannibal et

Chamaï, gens entendus à la guerre, les approuvèrent tout à fait.

J’entendis bientôt derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait le

ralliement. Presque en même temps, je vis Bicri, Aminoclès et leurs

hommes paraître sur la crête du ravin et s’engager dans le bois. A

peu près rassuré, je donnai l’ordre d’avancer ; je commandai au

guide, toujours accompagné de son matelot, de franchir la clairière

pour rejoindre Bicri et Aminoclès, et toute ma troupe descendit dans

le ravin. Nous étions au fond quand le guide, qui nous précédait

d’environ cinquante pas, s’arrêta tout à coup sur le revers de la

montée. Derrière nous, la file des porteurs, des hommes d’armes et

des matelots descendait lentement, et en débandade, cherchant les

meilleurs passages à travers les rochers.

A ce moment, j’entendis dans le bois, en face de nous, un coup de

sifflet de mauvais augure.

Himilcon tressaillit.

« Gare à nous ! s’écria-t-il. Il y a des coups dans l’air ! »

Je criai au guide de se dépêcher de monter ; mais au moment où le

matelot qui l’accompagnait allait le saisir par le bras, le sauvage

se baissa vivement et se jeta sur lui. Le matelot roula par terre, le

guide franchit en quelques bonds l’espace qui le séparait de la crête

et disparut sous bois.

« Qu’est-ce que je disais ? fit Himilcon en tirant son coutelas. Nous

y voilà ! Les sauvages éborgneurs vont se mettre à l’ouvrage. »

Comme il disait ces mots, j’entendis derrière nous la trompette de

Jonas qui sonnait l’alarme dans l’épaisseur du bois, et en face de

nous, sur la crête du ravin, s’éleva un concert de cris de guerre et

de hurlements, aussitôt suivi d’une véritable avalanche de pierres.

Un matelot tomba près de moi le crâne fendu, et tous les porteurs qui

avaient débouché dans la clairière jetèrent leurs charges par terre

et s’enfuirent dans toutes les directions.

Illustration : Ces cris furent suivis d’une avalanche de pierres.

« Attention, et en ligne ! » cria Hannibal à ses hommes, en

dégainant.

Et sautant bravement sur une pointe de rocher, au milieu des pierres

qui arrivaient de toutes parts, il fit tournoyer son épée au-dessus

de sa tête pour grouper ses guerriers.

Quelques matelots entourèrent les deux femmes, leur faisant un

rempart de leurs corps. Chamaï, pâle de colère, courut se placer à

côté d’Hannibal, l’épée au poing.

« Eh bien, me dit mélancoliquement Himilcon en ramassant un caillou

gros comme les deux poings qui avait manqué de lui casser la jambe,

eh bien, capitaine, voilà les amandes de Tarsis qui commencent à

tomber ! »

Comme Himilcon parlait de la sorte, il nous arriva une nouvelle grêle

de ce qu’il appelait des « amandes de Tarsis ». Celle-ci venait de

derrière nous, de la crête du ravin que nous venions de quitter. Nous

étions attaqués en tête et en queue et accablés de projectiles. Deux

ou trois hommes tombèrent.

« Si nous avions de la cavalerie et des chariots, dit Hannibal, nous

enverrions la cavalerie à notre gauche et les chariots à notre droite

le long du fond du ravin, à la recherche d’un passage, tournant

l’ennemi par ses deux ailes, comme ont fait les Khétas[1] à leur

bataille contre les Assyriens[2].... »

J’interrompis la dissertation stratégique du brave capitaine en lui

faisant observer que nous n’avions ni cavalerie ni chariots, et que

nous étions lapidés dans notre entonnoir.

« Il est certain, me répondit Hannibal, que la position où nous

sommes est désavantageuse ; mais je ne désespère pas de tourner le

flanc de ces ennemis, car.... »

En ce moment, une grosse pierre tomba sur le casque d’Hannibal,

brisant le cimier et faussant la coiffe. Le capitaine chancela et

resta un instant étourdi.

Il se remit bien vite et se redressa furieux.

« Par Nergal, dieu de la guerre, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre,

par El Adonaï, seigneur des armées, ceci est une impudence grande,

que je veux faire payer à ces vils coquins ! Archers, répandez-vous

sur les deux pentes et percez de vos flèches tout ce qui osera

s’aventurer dans le ravin ! Toi, amiral, avec tes matelots, escalade

la crête d’où nous descendons et balaye tous ceux qui nous attaquent

par derrière ! Hommes d’armes de Juda, suivez Chamaï et montez la

côte en face de vous ! Et vous autres, suivez-moi, à droite, et à

l’assaut ! En avant !

— A gauche et en avant ! cria Chamaï à ses hommes. Vive le roi et

tombons dessus ! »

La moitié des hommes d’Hannibal s’élança derrière lui, grimpant à

droite. L’autre moitié courut derrière Chamaï, grimpant à gauche. Les

archers, avec Amilcar, formèrent un grand cercle autour des deux

femmes et de ce qui restait du bagage, s’échelonnant sur les pentes

et surveillant le fond du ravin. Himilcon, Gisgon et mes matelots se

jetèrent à ma suite à l’assaut de la crête d’où nous venions de

descendre. Nous faisions front de tous côtés.

De notre côté, le ravin fut escaladé en un instant. Nos matelots

pénétrèrent dans le bois, l’épée, la hache ou le coutelas au poing,

culbutant devant eux les gens de Tarsis. Ces sauvages demi-nus, armés

de mauvais casse-tête et de lances durcies au feu ou terminées par

des pointes d’os, tombaient par douzaines devant nos armes bien

affilées. Ils disparurent de tous côtés dans le fourré, mais nous

nous gardions bien de nous disperser pour les suivre. Bien serrés

ensemble, nous marchions droit devant nous. Eux, nous suivant sous

bois, allaient relever des paquets de lances placés d’avance dans les

broussailles et nous les jetaient de loin. A chaque éclaircie du

fourré, un groupe des nôtres se détachait et poussait vivement sur

les flancs, pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui nous

harcelaient, mais ils étaient si agiles qu’on ne les rejoignait

guère. Une quinzaine qui s’attardèrent furent attrapés. Naturellement

on ne leur faisait pas de quartier. Après avoir poussé deux stades

dans le bois, je ne trouvai pas trace d’Hannon ni de Jonas ; je fis

arrêter les hommes et former en cercle dans une petite clairière

autour d’un gros chêne. Himilcon, qui était particulièrement acharné,

poussa un stade plus loin sous bois avec Gisgon et une douzaine

d’hommes. Ils nous revinrent au bout d’une heure, n’ayant pu attraper

que deux sauvages, qu’ils avaient tués tout de suite. Mais ils

avaient trouvé, dans un fourré, l’écritoire d’Hannon tachée de sang,

les cadavres d’une dizaine de sauvages et le corps mutilé d’un de nos

matelots. C’était là que notre brave scribe et que le pauvre Jonas

avaient dû être massacrés, après une furieuse défense, comme le

prouvaient le sol foulé tout autour, les flaques de sang et les

hommes de Tarsis tués par eux. Il était probable que les sauvages

avaient emporté leurs corps, après les avoir renversés par le nombre

et égorgés.

Illustration : On ne faisait pas de quartier.

Nous revenions tristement vers le ravin où nous avions été surpris

par l’embuscade, repoussant sur notre chemin les Ibères qui nous

harcelaient. Au bord du ravin, nous serrâmes nos rangs, et après

avoir constaté qu’Amilcar, les deux femmes et les archers étaient là,

je comptai mon monde. Six hommes étaient tombés en route, sous les

lances de nos ennemis. J’étais inquiet maintenant d’Hannibal et de

Chamaï ; mais j’entendis bientôt leurs trompettes sonner de l’autre

côté de la coupure de terrain et je vis leur troupe se former en bon

ordre sur la crête en face de nous ; Bicri était avec eux et dans

leurs rangs ; ils conduisaient une quarantaine de prisonniers. Je

cherchai des yeux Aminoclès, quand je l’aperçus au milieu des autres,

portant un enfant dans ses bras. Au milieu des prisonniers demi-nus,

je distinguai aussi une femme, deux hommes en kitonet et un autre,

vêtu d’une longue robe la syrienne. Hannibal, debout devant les

autres, me faisait toutes sortes de signes d’amitié et de saluts avec

son épée, et Chamaï, la tête nue et le front ensanglanté, mais le

visage rayonnant, descendit la pente en courant et remonta de mon

côté. Naturellement, il embrassa Abigaïl en passant : je n’y faisais

plus attention.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 24 / 51 题