La ville de Gadès n’a pas une étendue considérable, mais elle est
coquette et bien bâtie. Les Phéniciens ont introduit aux environs, la
culture du grenadier et du citronnier, et les jardins qui entourent
Gadès produisent en abondance grenades, oranges et limons. Au centre
de la ville, et communiquant directement avec le port par une rue
large et droite, est le marché. C’est l’entrepôt de l’argent en
lingots qui vient des mines de l’intérieur. On y vend aussi des
murènes salées en barils, qu’on pêche et qu’on apprête dans ces
parages, des chats de Tarsis[1] excellents pour la chasse du lapin,
un peu de fer qui vient de la côte nord, et généralement toute espèce
de marchandises et de curiosités. Ce marché est entouré de boutiques
de riches marchands et chargeurs, propriétaires de mines, qui
échangent l’argent contre le cuivre, les objets manufacturés, les
marchandises de pacotille. C’est là que nous nous rendîmes après
avoir fait notre visite au suffète amiral, distribué la paye aux
matelots, rameurs et soldats, et placé nos navires à la place qui
leur fut assignée à quai.
Je n’eus pas de peine à retrouver la maison du riche marchand
Balsatsar, avec lequel j’avais eu affaire dans mon précédent voyage,
mais je n’y rencontrai que sa veuve Tsiba. Balsatsar lui-même était
mort en mon absence. Tsiba dirigeait son négoce en association avec
plusieurs autres marchands de Gadès. Elle me fit bon accueil, et nous
retint pour marger dans sa maison, avec les capitaines, nos pilotes,
moi et les deux femmes.
Le repas fut copieux et magnifique. A la fin, j’exposai à Tsiba le
but de mon voyage, et je lui demandai de me conseiller sur la
meilleure manière de me procurer de l’argent en barres ou en lingots.
« Tu sauras, me dit Tsiba, que le cours de l’argent est actuellement
très-bas, et qu’on peut s’en procurer aisément, soit en l’achetant
ici, soit en faisant le troc avec les sauvages de l’intérieur. On
vient d’en découvrir des mines considérables sur le fleuve Bétis[2],
à quatre journées de marche dans l’intérieur des terres, et si elles
ne sont pas encore toutes exploitées, cela tient au manque de bras,
car nous avons ici peu de monde, et presque tous marchands et gens de
mer. Il nous faudrait beaucoup de soldats, restant à demeure dans le
pays.
— Voilà qui est bien dit ! s’écria Hannibal ; la prospérité d’un pays
se mesure au nombre de soldats qu’il entretient. Tsiba, tu as
raison ! »
Tsiba regarda, d’un air étonné, l’étrange figure du bon capitaine,
car, vivant depuis longtemps aux colonies, elle était peu faite à la
mine et aux façons des guerriers qu’on trouve dans les grands
empires.
« Je dis, reprit la veuve, qu’il nous faudrait beaucoup de soldats,
d’esclaves et de malfaiteurs. »
Ce fut le tour d’Hannibal d’être surpris.
« Eh quoi ! s’écria-t-il, qu’est-ce que les troupes des gens de
guerre ont à démêler avec les vils esclaves et les malfaiteurs ?
— C’est facile à comprendre, répondit Tsiba. Il faudrait que les
marchands s’associassent pour louer ou acheter des soldats, afin de
chasser tous les sauvages des districts argentifères et de s’y
établir solidement. Ensuite, sous la surveillance de trois ou quatre
hommes habiles et entendus en ces sortes d’affaires, on ferait
travailler aux mines les Ibères qu’on aurait faits prisonniers, et on
leur adjoindrait des esclaves de rebut achetés à bas prix, et des
criminels déportés ici, qui ne coûtent que la nourriture.
— Voilà qui est bien, dis-je à mon tour, coupant la parole à Hannibal
qui s’apprêtait à répondre quelque sottise ; ce qu’il m’importe de
savoir, c’est s’il est possible de se procurer actuellement des
esclaves à bon marché, et si les sauvages des districts argentifères
se montrent pacifiques ou hostiles.
— Pour ce qui est des esclaves, me répondit Tsiba, tu n’en trouveras
pas un sur le marché ; tous ont été achetés et sont actuellement
employés aux mines. Quant aux sauvages, ils se sont montrés jusqu’ici
pacifiques, mais ils louent cher leurs services, et, sachant le prix
que nous attachons à l’argent, se font payer tant qu’ils peuvent.
— Pacifiques ! s’écria Himilcon, en montrant la place de son œil
absent ; je ne sais pas ce que vous appelez pacifique ! si vous
entendez par pacifiques les coups de lance dans les yeux et les
cailloux de rivière dans l’estomac, je ne pense pas qu’il y ait des
gens au monde vous donnant plus de pacifique que ces Ibères de
Tarsis. »
La veuve se mit à rire, car c’était une femme très-gaie, outre
qu’elle était prudente et bien expérimentée dans le négoce.
« Pilote Himilcon, dit-elle, je connais tes malheurs ; n’est-ce pas
moi-même qui, lors de votre dernier voyage ici, ai pansé tes
blessures avec de l’huile et du romarin ? Mais à présent, crois-moi,
les tribus du Bétis sont plus disposées à recevoir des marchandises
qu’à donner des coups de lance, et avec le temps j’espère qu’ils
finiront par nous être tous assujettis et soumis !
— Et alors, m’écriai-je, le Zeugis et le Tarsis seront les deux plus
belles pierreries de la couronne de notre mère, Sidon la grande
ville ! »
Chacun vida sa coupe, entendant ce nom qui nous était cher.
« Écoute, me dit Tsiba, nous allons présentement nous rendre chez le
suffète amiral. Peut-être trouvera-t-il quelque moyen de te fournir
des bras pour l’exploitation des mines. Avec ton équipage et ces
hommes d’armes que tu amènes, tu es en force pour protéger tes
travailleurs contre toute velléité hostile des Ibères, et le Bétis
est assez large pour porter tes navires jusqu’à une journée de marche
seulement des districts argentifères les plus riches. »
Le repas étant fini, la veuve mit aussitôt son voile, et nous
sortîmes tous derrière elle. Elle monta sur une mule richement
caparaçonnée, accompagnée de deux esclaves écuyers bien vêtus, et
précédée d’un coureur armé d’une baguette. Nous la suivîmes, nous
rendant avec elle au palais amiral du suffète.
Illustration : Elle montait une mule richement caparaçonnée.
Celui-ci nous reçut en sa grand’salle, assis sur un fauteuil de bois
peint. Je lui exposai le but de ma visite.
« Ah ! me dit-il, si tu étais arrivé quatre jours plus tôt, tu eusses
pu aisément t’entendre avec un capitaine de Tyr qui était ici et qui
est parti pour les mines.
— Quel capitaine ? lui demandai-je tout de suite, dressant
l’oreille ; ne s’appelait-il pas Bodmilcar ?
— Justement, me répondit l’amiral, et il était suivi d’une troupe de
gens de fort mauvaise mine ; mais ce qu’on demande aux chercheurs
d’argent n’a rien à faire avec leur conduite passée. Toujours est-il
que les gens de ce Bodmilcar avaient tout à fait la tournure de
voleurs et de meurtriers....
— Qu’ils sont en effet ! m’écriai-je ; et leur chef ne vaut pas mieux
qu’eux. Lis toi-même cette lettre que t’adresse Adonibal, amiral
d’Utique, et tu sauras qui est ce Bodmilcar !
— Par Astarté ! s’écria le suffète quand il eut fini de lire, cet
homme est un grand scélérat. Je vais te donner avec toi cinquante
marins et guerriers bien armés, pour que tu purges la terre de ce
coquin, si tu viens à le rencontrer. Je ne puis pas me séparer de
plus de monde ; mais au moment de partir pour l’intérieur il est
nécessaire que tu te renforces, car il y a toutes sortes de gens aux
mines, et ils pourraient bien se mettre tous d’accord pour tomber sur
le nouveau venu. Plus tard, quand nous nous renforcerons, j’espère
que nous établirons notre autorité dans ces quartiers ; en attendant,
c’est au plus fort.
— Nous verrons à être celui-là, dit très-judicieusement Hannibal.
— J’ai, dit Tsiba, dans le pays des mines, un traité avec le chef
ibère Aitz, moyennant lequel il me fournit des travailleurs, des
porteurs, et laisse mes douze cents esclaves fouiller le sol. Cent
guerriers et mon chef de travaux les surveillent dans un fortin
qu’ils ont construit à mes frais. Si Magon ici présent veut s’engager
à me remettre le cinquième de ce qu’il rapportera, je m’engage, de
mon côté, à lui donner des lettres pour mon chef de travaux et le
faire bénéficier de mon traité et du concours de mes gens.
— C’est raisonnablement parlé, dit le suffète.
— J’y souscrirai volontiers, dis-je à mon tour si Tsiba veut réduire
à un sixième sa part dans mon exploitation. »
Nous débattîmes un instant ce partage. Enfin Tsiba consentit à la
réduction que je demandais. Hannon rédigea sur-le-champ en double les
clauses de notre accord, et nous allâmes au temple d’Astarté faire un
sacrifice à la déesse et lui jurer d’observer fidèlement notre
traité.
Nous étions dans la bonne saison, et je ne voulais pas perdre de
temps. Quatre jours après notre arrivée à Gadès, nos navires
repartaient déjà, en route pour l’embouchure du Bétis. Deux jours
d’une navigation facile nous y conduisirent. On sait que passé le
détroit de Gadès il y a des marées comme dans le Iam-Souph, et même
bien plus considérables. Je dus donc attendre quelque temps le flot
pour franchir la barre du Bétis. A cette heure où la barre est
praticable, l’entrée du fleuve présente toujours un spectacle des
plus animés. Des navires phéniciens de tout tonnage, depuis le gaoul
jusqu’à la barque de pêche, des pirogues ibères et d’autres grandes
pirogues à voiles d’écorce brunes ou noires, et jusqu’à de longues
pirogues celtes faites de peaux cousues ensemble, glissent sur la mer
et se croisent en tous sens, entrant ou sortant du fleuve. Ces
embarcations ne sont jamais vides ; elles partent chargées de
marchandises et de provisions, et reviennent chargées de minerai, car
tout ce qui se consomme aux mines vient de Gadès. Ma flottille
franchit heureusement la barre, et comme le courant était fort et le
vent nul, je remontai à la rame.
Le fleuve Bétis, aux eaux rapides et jaunâtres, coule entre des
berges boisées ou des plateaux arides. Le pays est sauvage et
montagneux. De loin en loin, on rencontre quelques villages d’Ibères,
formés de huttes en boue et en branchages ; ces huttes sont peu
élevées, car elles sont construites au-dessus de terriers dont elles
ne sont que le toit. Les villages de nos mineurs sont construits en
huttes plus grandes et plus propres, mais avec les mêmes matériaux.
Seulement, au centre de chacun d’eux se voit un enclos palissadé avec
un réduit ou fortin crénelé, bâti de briques crues et cuites.
« Voilà, dit Hannon, un pays qui n’est pas gai. Je pense que l’argent
qu’on en rapporte se dépense plus joyeusement qu’il ne s’acquiert.
— Tous ces lieux que nous voyons, observa Hannibal, sont
naturellement très-forts, et le Bétis serait une très-bonne ligne de
défense. Il a dû se livrer par ici de vigoureux combats.
— Hélas ! s’écria Himilcon, j’en sais quelque chose ! Dans ce pays de
Tarsis, on a plus vite fait de crever un œil à un honnête homme que
de lui offrir une coupe de vin d’Helbon. Tenez, regardez là-bas : les
voilà, les coquins ! les voilà, les vils sauvages ! » Tout le monde
regarda du côté qu’indiquait le pilote. En effet, une vingtaine de
sauvages marchaient, ou plutôt couraient à la file le long de la
berge, paraissant observer nos vaisseaux. Ils avaient la tête
entourée d’une sorte de turban en tissu d’écorce, un lambeau de la
même étoffe serré autour des reins, et du reste complétement nus. Ces
hommes ont la peau très-hâlée, les cheveux noirs, les yeux petits et
obliques ; ils sont bien faits, de moyenne stature, et extrêmement
agiles. Quelques-uns, parmi eux, semblent être d’une autre race :
ceux-là ont la tête longue, sont très-barbus, de haute taille,
maigres de corps et affreusement laids de visage. Tous étaient armés,
portant des boucliers oblongs et étroits, des casse-tête, des frondes
et des lances ou javelines en bois très-dur, la pointe durcie au feu,
ou garnies d’une pointe de pierre ou d’os.
Je hélai les sauvages, mais ils ne répondirent pas et continuèrent à
trotter.
« Bicri, dit Himilcon à l’archer, qui était assis sur le pont entre
son carquois et Jonas, fort occupé de l’éducation du singe Guébal,
Bicri, envoie donc une flèche à l’un de ces gaillards-là, pour voir
si elle ne l’arrêterait pas mieux que la voix du capitaine. »
L’archer se leva en ramassant son arc. Je m’interposai :
« Pas de cela, dis-je au rancunier pilote. Les sauvages ne nous
disent rien ; laissons-les tranquilles. S’ils veulent commencer, ils
trouveront à qui parler.
— Alors je retourne à Guébal, dit Bicri. Guébal fait mes délices ; il
est aussi raisonnable qu’un homme, sauf qu’il m’égratigne un peu trop
souvent, et qu’il me mord bien un peu aussi, sans compter qu’il me
tire les cheveux. Mais il est bien amusant tout de même.
— Retourne à ton Guébal, dit Hannon, cela ne te changera guère : il
est presque aussi joli que ces Ibères là-bas. »
Quant à Jonas, il ne se dérangea même pas pour voir les bêtes
curieuses. Une amitié toute particulière s’était établie, dès les
premiers jours, entre le singe et l’épais sonneur de trompette. Le
singe avait trouvé commode de s’installer sur les épaules du géant et
de se cramponner à sa chevelure crépue : de ce poste élevé, il
faisait des grimaces à tout le monde en claquant des dents. Le géant
se pâmait d’admiration devant les grimaces du singe et l’étouffait de
friandises. Quant au remuant Bicri, ce qui l’avait enthousiasmé pour
Guébal, c’était que Guébal était encore plus remuant que lui. L’agile
archer, si adroit, si dévoué, si brave et si intelligent, avait
dix-sept ans d’âge, et douze ans pour le sérieux, de sorte qu’entre
le singe et l’adolescent c’était un assaut perpétuel de tours
d’adresse : c’était à qui grimperait le plus vite au mât, ou se
balancerait le plus lestement au bout d’une corde. C’est ainsi que le
géant, le singe et l’archer s’étaient pris l’un pour l’autre d’une
amitié inaltérable, à peine troublée par quelques égratignures du
singe et quelques soufflets de l’archer.
Le soir de ce jour-là, nous nous arrêtâmes en face d’un village de
mineurs. Le chef vint au-devant de nous pour nous recevoir. C’était
un homme rude et grossier : il était d’Arvad, et reconnut très-bien
Hannibal.
« Par Menath, par Hokk, par Rhadamath et par tous les dieux de
l’autre monde, s’écria-t-il en jurant et en blasphémant, c’est donc
la semaine aux gens d’outre-mer ?
— Et pourquoi cela, homme d’Arvad ? lui demandai-je.
— Ne vient-il pas de me passer, il y a cinq jours, une bande de
vauriens commandés par un certain Bodmilcar, Tyrien ? Ils ont saccagé
deux maisons ici étant pris de boisson. Et que Khousor-Phtah
m’écrase ! si tous les mineurs ne s’étaient réunis contre eux, ils
mettaient tout à feu et à sang ! Celui qui aura pendu ce Bodmilcar
avec une bonne corde, à une bonne branche, pourra se vanter d’avoir
branché un vrai coquin. Et en matière de coquins, j’ai la prétention
de m’y connaître !
— Je le crois, chef de travaux, je le crois, lui répondis-je ; mais
où est ce Bodmilcar, à présent ?
— Que t’importe ?
— Il m’importe que j’ai un petit compte à régler avec lui.
— Eh bien, si tu prétends le trouver, tu iras loin. Il est parti avec
une tribu d’Ibères de l’intérieur, de mauvaises gens, des gens avec
lesquels il n’y a que des coups de lance à attraper.
— Nous sommes gens à les leur rendre au centuple.
— Je te conseille de te méfier. Le Bodmilcar me fait l’effet d’un
hardi compagnon, et sa troupe est en nombre.
— Oh ! s’écria Chamaï impatienté, qu’il soit ce qu’il voudra, cela
nous est fort égal, mais qu’on me le donne à longueur d’épée....
— Jeune homme, répondit flegmatiquement le chef des travaux, nous
n’avons que faire ici de vos longueurs et de vos épées. Procurez-moi
plutôt quelque bonne coupe de vin à boire ; et puisque vous êtes
tellement à l’épreuve du danger, je vous indiquerai, moi, de bons
gisements. L’argent est l’argent, n’est-ce pas ?
— Et le bon vin est le bon vin, répondit Himilcon. Homme d’Arvad, tu
as raison.
— Or çà, dis-je tout de suite, qu’on apporte une outre du meilleur
vin de Byblos, et nous causerons plus à l’aise avec le seigneur chef
de ces mines en le dégustant ici.
— Voilà qui est bien parlé, s’écria le chef des travaux, et je ne
veux pas demeurer en reste avec vous. Qu’on m’égorge un jeune bœuf,
des meilleurs, et qu’on fasse un festin à nos compatriotes. Ils nous
donneront des nouvelles de Phénicie, et nous leur dirons des
nouvelles de Tarsis et des gisements argentifères. »
Là-dessus, l’homme d’Arvad frappa trois fois dans ses mains.
L’intendant de ses esclaves parut aussitôt, et il lui donna des
ordres pour le festin, qu’on nous prépara à l’ombre d’un bouquet
d’arbres.
« Écoutez, nous dit le mineur, vous me faites l’effet de braves gens,
et puis vous êtes en force. Moi, j’aime les gens qui sont en force,
et je les respecte. Puisque Hannibal est avec vous, et qu’il est de
ma ville d’Arvad, et puisque vous m’offrez de bon vin à boire, je
vais vous donner un bon conseil et un bon renseignement aussi, que
tous les dieux infernaux m’emportent ! Sur le territoire du chef
voisin de celui qui est l’allié de la Tsiba, il y a des filons de la
plus grande richesse. Les sauvages sont hostiles, vous avez de la
pacotille pour les rendre aimables, et au besoin vous avez vos
flèches et vos épées, n’est-il pas vrai ?
— Tout à fait vrai, répondis-je. A combien de marche est le district
en question de l’endroit où on peut arriver à flot ?
— Trois petites journées.
— Et les moyens de communication ?
— Néant. Pas de route. Des bois et des ravins tout le temps. Ni
chevaux, ni ânes, ni mulets.
— Joli chemin ! observa Hannibal. Alors nous porterons nos
marchandises sous notre bras ?
— Vous les ferez porter sur la tête ou sur le dos des Ibères que vous
fournira le chef des travaux de Tsiba. Bête de somme pour bête de
somme, l’Ibère en vaut bien une autre.
— Et s’il existe encore des bâtons dans cette partie du monde,
s’écria Himilcon, je garantis que les Ibères à moi confiés marcheront
bien. Avec un bâton pas plus gros que deux fois mon pouce, j’écris
couramment la langue ibère sur le dos du premier sauvage de Tarsis
venu. »
L’homme d’Arvad se mit à rire de la bonne plaisanterie d’Himilcon, et
nous vidâmes une dernière coupe. Le lendemain, au petit jour, nous
repartîmes pour l’intérieur des terres. Vingt-quatre heures après,
nous étions sur le terrain de la veuve Tsiba. J’y pris tout de suite
mes arrangements.
Le chef des travaux, qui était un homme d’Utique, me réunit deux
cents porteurs et esclaves mineurs. Je les chargeai de mes
marchandises, et les répartis par quatre groupes, sous la
surveillance de mes capitaines et pilotes. Je laissai la flottille
avec une partie des équipages sous les ordres d’Asdrubal. Le Dagon et
l’Astarté descendirent en aval pour choisir un mouillage convenable.
Le Cabire, qui tirait peu d’eau, fut désigné pour circuler sur la
rivière, en surveiller le cours et nous fournir de vivres. Avec le
reste de ma troupe, je partis le lendemain pour les nouveaux
territoires, précédé par un guide que me fournit le chef des travaux.
Nous traversâmes un grand plateau, puis des ravins boisés. La
première nuit, on campa dans les bois. Le jour suivant, nous
descendîmes une série de pentes étagées, et nous arrivâmes dans une
vallée profonde que nous suivîmes toute la journée. Ce n’est que le
quatrième jour que je finis par rencontrer de nombreux parcs à
bestiaux, et enfin un grand village ibère. Toute la population nous
reçut en armes, et nous témoigna de très-mauvaises dispositions. A
force de présents, je finis par me concilier les chefs qui
m’accordèrent l’autorisation de m’établir sur une butte dénudée, à
trois stades du village et en plaine. J’y installai aussitôt mon
camp, qu’Hannibal fortifia de fossés et de palissades. Deux jours
après, sous la direction d’un homme expert que nous envoya le chef
des travaux de Tsiba, je commençai à fouiller les mines, et, sauf le
nombre d’hommes strictement nécessaires à la garde du camp, tout le
monde mit la main à l’œuvre.
Nos travaux durèrent trois mois. Pendant tout ce temps, les Ibères se
montrèrent défiants et peu communicatifs, mais non hostiles. Par la
protection d’Astarté, les fouilles furent des plus fructueuses. La
mine était d’une richesse extraordinaire, et j’en tirai deux mille
talents d’argent. J’en affinai une partie sur place ; j’envoyai tout
le minerai par les porteurs rejoindre l’Astarté, qui m’accusa
réception. Quant aux lingots affinés, je voulais les emporter
moi-même. Les chefs des sauvages me louèrent cent cinquante hommes
comme porteurs, car le chef des travaux de Tsiba ne m’avait pas
renvoyé les siens. Enfin, le 10 du mois de Sin, ma caravane fut
organisée, et je quittai sans regret notre campement pour revenir à
nos navires, chargé de richesses et le cœur joyeux. Les Ibères me
fournirent un guide que je plaçai en tête à côté d’un matelot sûr, et
à peine eûmes-nous le dos tourné qu’ils se précipitèrent sur notre
camp pour démolir les palissades et s’approprier les menus objets que
nous abandonnions dans l’enceinte.
1. C’est ainsi qu’on appelait les furets dans l’antiquité.
2. Le Guadalquivir.