XIII Les mines d’argent.

La ville de Gadès n’a pas une étendue considérable, mais elle est

coquette et bien bâtie. Les Phéniciens ont introduit aux environs, la

culture du grenadier et du citronnier, et les jardins qui entourent

Gadès produisent en abondance grenades, oranges et limons. Au centre

de la ville, et communiquant directement avec le port par une rue

large et droite, est le marché. C’est l’entrepôt de l’argent en

lingots qui vient des mines de l’intérieur. On y vend aussi des

murènes salées en barils, qu’on pêche et qu’on apprête dans ces

parages, des chats de Tarsis[1] excellents pour la chasse du lapin,

un peu de fer qui vient de la côte nord, et généralement toute espèce

de marchandises et de curiosités. Ce marché est entouré de boutiques

de riches marchands et chargeurs, propriétaires de mines, qui

échangent l’argent contre le cuivre, les objets manufacturés, les

marchandises de pacotille. C’est là que nous nous rendîmes après

avoir fait notre visite au suffète amiral, distribué la paye aux

matelots, rameurs et soldats, et placé nos navires à la place qui

leur fut assignée à quai.

Je n’eus pas de peine à retrouver la maison du riche marchand

Balsatsar, avec lequel j’avais eu affaire dans mon précédent voyage,

mais je n’y rencontrai que sa veuve Tsiba. Balsatsar lui-même était

mort en mon absence. Tsiba dirigeait son négoce en association avec

plusieurs autres marchands de Gadès. Elle me fit bon accueil, et nous

retint pour marger dans sa maison, avec les capitaines, nos pilotes,

moi et les deux femmes.

Le repas fut copieux et magnifique. A la fin, j’exposai à Tsiba le

but de mon voyage, et je lui demandai de me conseiller sur la

meilleure manière de me procurer de l’argent en barres ou en lingots.

« Tu sauras, me dit Tsiba, que le cours de l’argent est actuellement

très-bas, et qu’on peut s’en procurer aisément, soit en l’achetant

ici, soit en faisant le troc avec les sauvages de l’intérieur. On

vient d’en découvrir des mines considérables sur le fleuve Bétis[2],

à quatre journées de marche dans l’intérieur des terres, et si elles

ne sont pas encore toutes exploitées, cela tient au manque de bras,

car nous avons ici peu de monde, et presque tous marchands et gens de

mer. Il nous faudrait beaucoup de soldats, restant à demeure dans le

pays.

— Voilà qui est bien dit ! s’écria Hannibal ; la prospérité d’un pays

se mesure au nombre de soldats qu’il entretient. Tsiba, tu as

raison ! »

Tsiba regarda, d’un air étonné, l’étrange figure du bon capitaine,

car, vivant depuis longtemps aux colonies, elle était peu faite à la

mine et aux façons des guerriers qu’on trouve dans les grands

empires.

« Je dis, reprit la veuve, qu’il nous faudrait beaucoup de soldats,

d’esclaves et de malfaiteurs. »

Ce fut le tour d’Hannibal d’être surpris.

« Eh quoi ! s’écria-t-il, qu’est-ce que les troupes des gens de

guerre ont à démêler avec les vils esclaves et les malfaiteurs ?

— C’est facile à comprendre, répondit Tsiba. Il faudrait que les

marchands s’associassent pour louer ou acheter des soldats, afin de

chasser tous les sauvages des districts argentifères et de s’y

établir solidement. Ensuite, sous la surveillance de trois ou quatre

hommes habiles et entendus en ces sortes d’affaires, on ferait

travailler aux mines les Ibères qu’on aurait faits prisonniers, et on

leur adjoindrait des esclaves de rebut achetés à bas prix, et des

criminels déportés ici, qui ne coûtent que la nourriture.

— Voilà qui est bien, dis-je à mon tour, coupant la parole à Hannibal

qui s’apprêtait à répondre quelque sottise ; ce qu’il m’importe de

savoir, c’est s’il est possible de se procurer actuellement des

esclaves à bon marché, et si les sauvages des districts argentifères

se montrent pacifiques ou hostiles.

— Pour ce qui est des esclaves, me répondit Tsiba, tu n’en trouveras

pas un sur le marché ; tous ont été achetés et sont actuellement

employés aux mines. Quant aux sauvages, ils se sont montrés jusqu’ici

pacifiques, mais ils louent cher leurs services, et, sachant le prix

que nous attachons à l’argent, se font payer tant qu’ils peuvent.

— Pacifiques ! s’écria Himilcon, en montrant la place de son œil

absent ; je ne sais pas ce que vous appelez pacifique ! si vous

entendez par pacifiques les coups de lance dans les yeux et les

cailloux de rivière dans l’estomac, je ne pense pas qu’il y ait des

gens au monde vous donnant plus de pacifique que ces Ibères de

Tarsis. »

La veuve se mit à rire, car c’était une femme très-gaie, outre

qu’elle était prudente et bien expérimentée dans le négoce.

« Pilote Himilcon, dit-elle, je connais tes malheurs ; n’est-ce pas

moi-même qui, lors de votre dernier voyage ici, ai pansé tes

blessures avec de l’huile et du romarin ? Mais à présent, crois-moi,

les tribus du Bétis sont plus disposées à recevoir des marchandises

qu’à donner des coups de lance, et avec le temps j’espère qu’ils

finiront par nous être tous assujettis et soumis !

— Et alors, m’écriai-je, le Zeugis et le Tarsis seront les deux plus

belles pierreries de la couronne de notre mère, Sidon la grande

ville ! »

Chacun vida sa coupe, entendant ce nom qui nous était cher.

« Écoute, me dit Tsiba, nous allons présentement nous rendre chez le

suffète amiral. Peut-être trouvera-t-il quelque moyen de te fournir

des bras pour l’exploitation des mines. Avec ton équipage et ces

hommes d’armes que tu amènes, tu es en force pour protéger tes

travailleurs contre toute velléité hostile des Ibères, et le Bétis

est assez large pour porter tes navires jusqu’à une journée de marche

seulement des districts argentifères les plus riches. »

Le repas étant fini, la veuve mit aussitôt son voile, et nous

sortîmes tous derrière elle. Elle monta sur une mule richement

caparaçonnée, accompagnée de deux esclaves écuyers bien vêtus, et

précédée d’un coureur armé d’une baguette. Nous la suivîmes, nous

rendant avec elle au palais amiral du suffète.

Illustration : Elle montait une mule richement caparaçonnée.

Celui-ci nous reçut en sa grand’salle, assis sur un fauteuil de bois

peint. Je lui exposai le but de ma visite.

« Ah ! me dit-il, si tu étais arrivé quatre jours plus tôt, tu eusses

pu aisément t’entendre avec un capitaine de Tyr qui était ici et qui

est parti pour les mines.

— Quel capitaine ? lui demandai-je tout de suite, dressant

l’oreille ; ne s’appelait-il pas Bodmilcar ?

— Justement, me répondit l’amiral, et il était suivi d’une troupe de

gens de fort mauvaise mine ; mais ce qu’on demande aux chercheurs

d’argent n’a rien à faire avec leur conduite passée. Toujours est-il

que les gens de ce Bodmilcar avaient tout à fait la tournure de

voleurs et de meurtriers....

— Qu’ils sont en effet ! m’écriai-je ; et leur chef ne vaut pas mieux

qu’eux. Lis toi-même cette lettre que t’adresse Adonibal, amiral

d’Utique, et tu sauras qui est ce Bodmilcar !

— Par Astarté ! s’écria le suffète quand il eut fini de lire, cet

homme est un grand scélérat. Je vais te donner avec toi cinquante

marins et guerriers bien armés, pour que tu purges la terre de ce

coquin, si tu viens à le rencontrer. Je ne puis pas me séparer de

plus de monde ; mais au moment de partir pour l’intérieur il est

nécessaire que tu te renforces, car il y a toutes sortes de gens aux

mines, et ils pourraient bien se mettre tous d’accord pour tomber sur

le nouveau venu. Plus tard, quand nous nous renforcerons, j’espère

que nous établirons notre autorité dans ces quartiers ; en attendant,

c’est au plus fort.

— Nous verrons à être celui-là, dit très-judicieusement Hannibal.

— J’ai, dit Tsiba, dans le pays des mines, un traité avec le chef

ibère Aitz, moyennant lequel il me fournit des travailleurs, des

porteurs, et laisse mes douze cents esclaves fouiller le sol. Cent

guerriers et mon chef de travaux les surveillent dans un fortin

qu’ils ont construit à mes frais. Si Magon ici présent veut s’engager

à me remettre le cinquième de ce qu’il rapportera, je m’engage, de

mon côté, à lui donner des lettres pour mon chef de travaux et le

faire bénéficier de mon traité et du concours de mes gens.

— C’est raisonnablement parlé, dit le suffète.

— J’y souscrirai volontiers, dis-je à mon tour si Tsiba veut réduire

à un sixième sa part dans mon exploitation. »

Nous débattîmes un instant ce partage. Enfin Tsiba consentit à la

réduction que je demandais. Hannon rédigea sur-le-champ en double les

clauses de notre accord, et nous allâmes au temple d’Astarté faire un

sacrifice à la déesse et lui jurer d’observer fidèlement notre

traité.

Nous étions dans la bonne saison, et je ne voulais pas perdre de

temps. Quatre jours après notre arrivée à Gadès, nos navires

repartaient déjà, en route pour l’embouchure du Bétis. Deux jours

d’une navigation facile nous y conduisirent. On sait que passé le

détroit de Gadès il y a des marées comme dans le Iam-Souph, et même

bien plus considérables. Je dus donc attendre quelque temps le flot

pour franchir la barre du Bétis. A cette heure où la barre est

praticable, l’entrée du fleuve présente toujours un spectacle des

plus animés. Des navires phéniciens de tout tonnage, depuis le gaoul

jusqu’à la barque de pêche, des pirogues ibères et d’autres grandes

pirogues à voiles d’écorce brunes ou noires, et jusqu’à de longues

pirogues celtes faites de peaux cousues ensemble, glissent sur la mer

et se croisent en tous sens, entrant ou sortant du fleuve. Ces

embarcations ne sont jamais vides ; elles partent chargées de

marchandises et de provisions, et reviennent chargées de minerai, car

tout ce qui se consomme aux mines vient de Gadès. Ma flottille

franchit heureusement la barre, et comme le courant était fort et le

vent nul, je remontai à la rame.

Le fleuve Bétis, aux eaux rapides et jaunâtres, coule entre des

berges boisées ou des plateaux arides. Le pays est sauvage et

montagneux. De loin en loin, on rencontre quelques villages d’Ibères,

formés de huttes en boue et en branchages ; ces huttes sont peu

élevées, car elles sont construites au-dessus de terriers dont elles

ne sont que le toit. Les villages de nos mineurs sont construits en

huttes plus grandes et plus propres, mais avec les mêmes matériaux.

Seulement, au centre de chacun d’eux se voit un enclos palissadé avec

un réduit ou fortin crénelé, bâti de briques crues et cuites.

« Voilà, dit Hannon, un pays qui n’est pas gai. Je pense que l’argent

qu’on en rapporte se dépense plus joyeusement qu’il ne s’acquiert.

— Tous ces lieux que nous voyons, observa Hannibal, sont

naturellement très-forts, et le Bétis serait une très-bonne ligne de

défense. Il a dû se livrer par ici de vigoureux combats.

— Hélas ! s’écria Himilcon, j’en sais quelque chose ! Dans ce pays de

Tarsis, on a plus vite fait de crever un œil à un honnête homme que

de lui offrir une coupe de vin d’Helbon. Tenez, regardez là-bas : les

voilà, les coquins ! les voilà, les vils sauvages ! » Tout le monde

regarda du côté qu’indiquait le pilote. En effet, une vingtaine de

sauvages marchaient, ou plutôt couraient à la file le long de la

berge, paraissant observer nos vaisseaux. Ils avaient la tête

entourée d’une sorte de turban en tissu d’écorce, un lambeau de la

même étoffe serré autour des reins, et du reste complétement nus. Ces

hommes ont la peau très-hâlée, les cheveux noirs, les yeux petits et

obliques ; ils sont bien faits, de moyenne stature, et extrêmement

agiles. Quelques-uns, parmi eux, semblent être d’une autre race :

ceux-là ont la tête longue, sont très-barbus, de haute taille,

maigres de corps et affreusement laids de visage. Tous étaient armés,

portant des boucliers oblongs et étroits, des casse-tête, des frondes

et des lances ou javelines en bois très-dur, la pointe durcie au feu,

ou garnies d’une pointe de pierre ou d’os.

Je hélai les sauvages, mais ils ne répondirent pas et continuèrent à

trotter.

« Bicri, dit Himilcon à l’archer, qui était assis sur le pont entre

son carquois et Jonas, fort occupé de l’éducation du singe Guébal,

Bicri, envoie donc une flèche à l’un de ces gaillards-là, pour voir

si elle ne l’arrêterait pas mieux que la voix du capitaine. »

L’archer se leva en ramassant son arc. Je m’interposai :

« Pas de cela, dis-je au rancunier pilote. Les sauvages ne nous

disent rien ; laissons-les tranquilles. S’ils veulent commencer, ils

trouveront à qui parler.

— Alors je retourne à Guébal, dit Bicri. Guébal fait mes délices ; il

est aussi raisonnable qu’un homme, sauf qu’il m’égratigne un peu trop

souvent, et qu’il me mord bien un peu aussi, sans compter qu’il me

tire les cheveux. Mais il est bien amusant tout de même.

— Retourne à ton Guébal, dit Hannon, cela ne te changera guère : il

est presque aussi joli que ces Ibères là-bas. »

Quant à Jonas, il ne se dérangea même pas pour voir les bêtes

curieuses. Une amitié toute particulière s’était établie, dès les

premiers jours, entre le singe et l’épais sonneur de trompette. Le

singe avait trouvé commode de s’installer sur les épaules du géant et

de se cramponner à sa chevelure crépue : de ce poste élevé, il

faisait des grimaces à tout le monde en claquant des dents. Le géant

se pâmait d’admiration devant les grimaces du singe et l’étouffait de

friandises. Quant au remuant Bicri, ce qui l’avait enthousiasmé pour

Guébal, c’était que Guébal était encore plus remuant que lui. L’agile

archer, si adroit, si dévoué, si brave et si intelligent, avait

dix-sept ans d’âge, et douze ans pour le sérieux, de sorte qu’entre

le singe et l’adolescent c’était un assaut perpétuel de tours

d’adresse : c’était à qui grimperait le plus vite au mât, ou se

balancerait le plus lestement au bout d’une corde. C’est ainsi que le

géant, le singe et l’archer s’étaient pris l’un pour l’autre d’une

amitié inaltérable, à peine troublée par quelques égratignures du

singe et quelques soufflets de l’archer.

Le soir de ce jour-là, nous nous arrêtâmes en face d’un village de

mineurs. Le chef vint au-devant de nous pour nous recevoir. C’était

un homme rude et grossier : il était d’Arvad, et reconnut très-bien

Hannibal.

« Par Menath, par Hokk, par Rhadamath et par tous les dieux de

l’autre monde, s’écria-t-il en jurant et en blasphémant, c’est donc

la semaine aux gens d’outre-mer ?

— Et pourquoi cela, homme d’Arvad ? lui demandai-je.

— Ne vient-il pas de me passer, il y a cinq jours, une bande de

vauriens commandés par un certain Bodmilcar, Tyrien ? Ils ont saccagé

deux maisons ici étant pris de boisson. Et que Khousor-Phtah

m’écrase ! si tous les mineurs ne s’étaient réunis contre eux, ils

mettaient tout à feu et à sang ! Celui qui aura pendu ce Bodmilcar

avec une bonne corde, à une bonne branche, pourra se vanter d’avoir

branché un vrai coquin. Et en matière de coquins, j’ai la prétention

de m’y connaître !

— Je le crois, chef de travaux, je le crois, lui répondis-je ; mais

où est ce Bodmilcar, à présent ?

— Que t’importe ?

— Il m’importe que j’ai un petit compte à régler avec lui.

— Eh bien, si tu prétends le trouver, tu iras loin. Il est parti avec

une tribu d’Ibères de l’intérieur, de mauvaises gens, des gens avec

lesquels il n’y a que des coups de lance à attraper.

— Nous sommes gens à les leur rendre au centuple.

— Je te conseille de te méfier. Le Bodmilcar me fait l’effet d’un

hardi compagnon, et sa troupe est en nombre.

— Oh ! s’écria Chamaï impatienté, qu’il soit ce qu’il voudra, cela

nous est fort égal, mais qu’on me le donne à longueur d’épée....

— Jeune homme, répondit flegmatiquement le chef des travaux, nous

n’avons que faire ici de vos longueurs et de vos épées. Procurez-moi

plutôt quelque bonne coupe de vin à boire ; et puisque vous êtes

tellement à l’épreuve du danger, je vous indiquerai, moi, de bons

gisements. L’argent est l’argent, n’est-ce pas ?

— Et le bon vin est le bon vin, répondit Himilcon. Homme d’Arvad, tu

as raison.

— Or çà, dis-je tout de suite, qu’on apporte une outre du meilleur

vin de Byblos, et nous causerons plus à l’aise avec le seigneur chef

de ces mines en le dégustant ici.

— Voilà qui est bien parlé, s’écria le chef des travaux, et je ne

veux pas demeurer en reste avec vous. Qu’on m’égorge un jeune bœuf,

des meilleurs, et qu’on fasse un festin à nos compatriotes. Ils nous

donneront des nouvelles de Phénicie, et nous leur dirons des

nouvelles de Tarsis et des gisements argentifères. »

Là-dessus, l’homme d’Arvad frappa trois fois dans ses mains.

L’intendant de ses esclaves parut aussitôt, et il lui donna des

ordres pour le festin, qu’on nous prépara à l’ombre d’un bouquet

d’arbres.

« Écoutez, nous dit le mineur, vous me faites l’effet de braves gens,

et puis vous êtes en force. Moi, j’aime les gens qui sont en force,

et je les respecte. Puisque Hannibal est avec vous, et qu’il est de

ma ville d’Arvad, et puisque vous m’offrez de bon vin à boire, je

vais vous donner un bon conseil et un bon renseignement aussi, que

tous les dieux infernaux m’emportent ! Sur le territoire du chef

voisin de celui qui est l’allié de la Tsiba, il y a des filons de la

plus grande richesse. Les sauvages sont hostiles, vous avez de la

pacotille pour les rendre aimables, et au besoin vous avez vos

flèches et vos épées, n’est-il pas vrai ?

— Tout à fait vrai, répondis-je. A combien de marche est le district

en question de l’endroit où on peut arriver à flot ?

— Trois petites journées.

— Et les moyens de communication ?

— Néant. Pas de route. Des bois et des ravins tout le temps. Ni

chevaux, ni ânes, ni mulets.

— Joli chemin ! observa Hannibal. Alors nous porterons nos

marchandises sous notre bras ?

— Vous les ferez porter sur la tête ou sur le dos des Ibères que vous

fournira le chef des travaux de Tsiba. Bête de somme pour bête de

somme, l’Ibère en vaut bien une autre.

— Et s’il existe encore des bâtons dans cette partie du monde,

s’écria Himilcon, je garantis que les Ibères à moi confiés marcheront

bien. Avec un bâton pas plus gros que deux fois mon pouce, j’écris

couramment la langue ibère sur le dos du premier sauvage de Tarsis

venu. »

L’homme d’Arvad se mit à rire de la bonne plaisanterie d’Himilcon, et

nous vidâmes une dernière coupe. Le lendemain, au petit jour, nous

repartîmes pour l’intérieur des terres. Vingt-quatre heures après,

nous étions sur le terrain de la veuve Tsiba. J’y pris tout de suite

mes arrangements.

Le chef des travaux, qui était un homme d’Utique, me réunit deux

cents porteurs et esclaves mineurs. Je les chargeai de mes

marchandises, et les répartis par quatre groupes, sous la

surveillance de mes capitaines et pilotes. Je laissai la flottille

avec une partie des équipages sous les ordres d’Asdrubal. Le Dagon et

l’Astarté descendirent en aval pour choisir un mouillage convenable.

Le Cabire, qui tirait peu d’eau, fut désigné pour circuler sur la

rivière, en surveiller le cours et nous fournir de vivres. Avec le

reste de ma troupe, je partis le lendemain pour les nouveaux

territoires, précédé par un guide que me fournit le chef des travaux.

Nous traversâmes un grand plateau, puis des ravins boisés. La

première nuit, on campa dans les bois. Le jour suivant, nous

descendîmes une série de pentes étagées, et nous arrivâmes dans une

vallée profonde que nous suivîmes toute la journée. Ce n’est que le

quatrième jour que je finis par rencontrer de nombreux parcs à

bestiaux, et enfin un grand village ibère. Toute la population nous

reçut en armes, et nous témoigna de très-mauvaises dispositions. A

force de présents, je finis par me concilier les chefs qui

m’accordèrent l’autorisation de m’établir sur une butte dénudée, à

trois stades du village et en plaine. J’y installai aussitôt mon

camp, qu’Hannibal fortifia de fossés et de palissades. Deux jours

après, sous la direction d’un homme expert que nous envoya le chef

des travaux de Tsiba, je commençai à fouiller les mines, et, sauf le

nombre d’hommes strictement nécessaires à la garde du camp, tout le

monde mit la main à l’œuvre.

Nos travaux durèrent trois mois. Pendant tout ce temps, les Ibères se

montrèrent défiants et peu communicatifs, mais non hostiles. Par la

protection d’Astarté, les fouilles furent des plus fructueuses. La

mine était d’une richesse extraordinaire, et j’en tirai deux mille

talents d’argent. J’en affinai une partie sur place ; j’envoyai tout

le minerai par les porteurs rejoindre l’Astarté, qui m’accusa

réception. Quant aux lingots affinés, je voulais les emporter

moi-même. Les chefs des sauvages me louèrent cent cinquante hommes

comme porteurs, car le chef des travaux de Tsiba ne m’avait pas

renvoyé les siens. Enfin, le 10 du mois de Sin, ma caravane fut

organisée, et je quittai sans regret notre campement pour revenir à

nos navires, chargé de richesses et le cœur joyeux. Les Ibères me

fournirent un guide que je plaçai en tête à côté d’un matelot sûr, et

à peine eûmes-nous le dos tourné qu’ils se précipitèrent sur notre

camp pour démolir les palissades et s’approprier les menus objets que

nous abandonnions dans l’enceinte.

1. C’est ainsi qu’on appelait les furets dans l’antiquité.

2. Le Guadalquivir.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 23 / 51 题