Quand je remontai sur le pont, on distinguait déjà très-bien le
promontoire d’Utique, que l’on nomme aussi promontoire d’Hermès,
pointe extrême de la Libye, vis-à-vis l’île des Sicules. Je revêtis
mon plus beau kitonet et je coiffai mon bonnet brodé. Tout le monde
fit toilette, content d’arriver, et Hannibal mit son casque à panache
et une tunique magnifique sous sa cuirasse.
A mesure que nous avancions, nous voyions distinctement la pointe
d’Hermès, la Grande Baie, la ville d’Utique, et à l’autre pointe de
la baie, au sud, une blancheur confuse, qui était Carthada. Nous
courions maintenant à l’ouest franc et nous entrions droit dans la
baie, laissant Carthada à notre gauche et Utique à notre droite.
Après avoir contourné la pointe extrême du cap qui fait face au cap
Hermès, je longeai la côte basse qui conduit aux ports d’Utique et je
vis bientôt la blanche ville qui s’élève en gradins, depuis les eaux
bleues de la mer jusqu’à la Botsra placée sur les hauteurs du côté
des terres. Les dômes rouges et bruns des maisons et des édifices,
les hauts créneaux de la citadelle se découpant sur l’azur du ciel,
les massifs de verdure qui entourent la ville faisaient ressortir la
blancheur des murs, peints à la chaux par-dessus une couche de
goudron.
Quand j’eus laissé derrière nous l’île couverte d’édifices imposants
et séparée de la terre ferme par un canal qui sert de port marchand,
j’entrai tout droit dans le port de guerre, au centre duquel
s’élèvent, au-dessus de la mâture des vaisseaux, les murailles
massives et percées de meurtrières, les tours, les créneaux et les
coupoles du palais amiral. J’amenai mes navires au quai de gauche où
il y avait de la place, et prenant avec moi Hannon, je descendis tout
de suite dans la barque pour me rendre au fond du port, à la jetée
qui réunit le palais amiral à la terre, faisant suite aux quais qui
entourent tout le palais. Nous montâmes sur cette jetée, qui est
dallée, d’une belle largeur et toujours encombrée de gens affairés
qui vont au palais ou en viennent.
Nous franchîmes entre deux tours une première porte haute et voûtée
par laquelle on pénètre dans l’avant-cour. Là des gardes, nous ayant
demandé qui nous étions, nous firent passer par une autre porte haute
et étroite dans une salle tendue de tapisseries alternativement
rouges et jaunes, puis dans un couloir sombre, au bout duquel, à
travers la porte entre-bâillée, on voyait la grande cour intérieure.
On nous la fit traverser, puis nous entrâmes dans un autre couloir
pareil à celui par lequel nous étions venus. Par la porte latérale de
ce couloir on entre dans une grande salle basse, carrée et voûtée, au
fond de laquelle se trouve une autre porte, petite et carrée ; on
nous introduisit par là dans une grande salle très-sombre, ronde et
en dôme. De cette salle nous passâmes, par un escalier très-étroit et
par un couloir très-sombre, deux autres escaliers tout aussi étroits
et des couloirs non moins sombres. Enfin nous arrivâmes sur une
petite plate-forme, au pied d’un dôme et aux deux tiers d’une haute
tour. Nous entrâmes dans cette tour, nous redescendîmes quelques
marches, nous traversâmes un autre couloir, et ayant, au fond de ce
couloir, monté encore un escalier, nous arrivâmes finalement dans une
belle salle ronde, voûtée et largement éclairée par les meurtrières
qui sont percées tout autour. Nous étions dans la tour de gauche de
la façade nord du palais dans laquelle sont engagées quatre tours
pareilles, deux de chaque côté de la porte et deux aux extrémités.
Elles donnent sur le bassin réservé de l’amiral, par-dessus lequel je
reconnus, dans le Cothôn, nos navires à quai. Cette salle haute est
tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, et son
dallage est recouvert de nattes. Devant une fenêtre, je reconnus tout
de suite, assis dans sa chaise de bois peint, le suffète amiral, le
vieux Adonibal. Les gardes qui nous avaient accompagnés restèrent à
la porte de la salle et je m’avançai avec Hannon au-devant du
suffète.
On sait que nos villes de Libye ne sont pas gouvernées par des rois
comme les autres nations, mais par des suffètes, comme l’étaient les
enfants d’Israël il n’y a pas longtemps, avant Saül, leur premier
roi. On sait aussi que le conseil des suffètes, nommé par le peuple,
choisit deux des siens, révocables par lui, qui gouvernent par-dessus
les autres et qui sont le suffète amiral, qui juge des choses de la
mer, et le suffète sacré, qui juge des choses de la terre. Ce que
tout le monde ne sait pas, c’est que, depuis une dizaine d’années,
les suffètes de Libye ne sont plus soumis à la sanction des rois de
Tyr et de Sidon et qu’ils sont choisis par les Sidoniens, Tyriens et
leurs descendants parmi les plus anciennes familles sidoniennes, avec
exclusion des Tyriens pour Utique, colonie sidonienne, et des
Sidoniens pour Carthada, colonie tyrienne, car ce sont les Tyriens
qui ont agrandi notre ancienne Botsra, bâti tout autour et fondé la
ville neuve. Adonibal, fils d’Adoniram, était à notre passage suffète
amiral pour Utique et Carthada depuis huit ans, et on peut dire qu’il
tenait sa magistrature dignement et d’une main ferme.
Ce vieux, après beaucoup de traverses et d’aventures sur terre et sur
mer, était venu s’établir à Utique, d’où il avait fait, avec succès,
le commerce et la course. Il avait commandé les armées de la ville
contre les Libyens, avait guerroyé sur les côtes de Tarsis et
contribué, dans le pays des Celtes, à la fondation de Massalie ou la
ville des Salies, à l’embouchure du Rhône. Les gens d’Utique, en
considération des grands services qu’il leur avait rendus, et pleins
de confiance dans son expérience, sa justice et sa fermeté, avaient
voulu l’avoir pour suffète amiral : ils n’auraient pu en choisir de
meilleur, et entre ses mains la ville et ses dépendances prospérèrent
extraordinairement. Je connaissais de longue date la sagesse
d’Adonibal et j’avais eu occasion de converser avec lui plusieurs
fois dans mes voyages. C’était un habile commerçant, courageux
navigateur, heureux corsaire et hardi forban, un vrai Phénicien.
J’eus donc plaisir à le voir assis dans son fauteuil, la moustache
rasée à l’ancienne mode de Kittim et ne portant qu’une grande barbe
blanche au menton, avec son bonnet de marin enfoncé jusqu’aux
oreilles et le nez un peu plus gros et un peu plus rouge
qu’autrefois, par suite du grand usage qu’il faisait des bons vins de
Béryte et d’Helbon.
Après l’avoir salué, je le complimentai sur sa bonne santé. Il me
reconnut tout de suite.
« Hé ! me dit-il du ton facétieux qui lui était habituel, n’est-ce
pas toi, Magon ? Magon le Sidonien, le plus fin capitaine et hardi
navigateur qui ait jamais conduit une quille de bois de cèdre en
Tarsis ?
— C’est moi-même, maître, lui répondis-je.
— Et quel est ce jeune homme avec toi ?
— C’est mon scribe Hannon ; Sidonien pareillement.
— Hé ! hé ! Magon, dit le vieux en se caressant la barbe, comment
vont les braves gens que tu avais avec toi la dernière fois que je
t’ai vu, Himilcon le borgne, et Gisgon-sans-Oreilles, et Amilcar ? Et
comment va ta brave barque, le Gaditan ?
— Tout le monde va bien, maître, lui répondis-je, enchanté de son
souvenir. Tous ceux dont tu parles sont avec moi, y compris mon bon
Gaditan, qui s’appelle à présent le Cabire, et si tu veux regarder
par ta fenêtre, tu peux voir mes bateaux à quai du Cothôn. »
Le vieux se mit à rire.
« Je les verrai, je les verrai, fit-il d’un air joyeux. Comme suffète
amiral je dois les voir, tout comme j’ai vu le Melkarth quand il a
passé ici il y a trois jours.
— Le Melkarth ! m’écriai-je. Le Melkarth et Bodmilcar ?
— Le Melkarth et Bodmilcar, répéta le suffète d’un ton goguenard.
Ah ! tu les connais bien, Magon, et tu es un vieux poisson de mer,
expert en toutes choses. Mais il est imprudent pour toi de te
présenter ici après que Bodmilcar a passé.
— Imprudent ! m’écriai-je. Si le misérable Bodmilcar était présent,
je le confondrais devant toi ! Ne sais-tu pas ce qu’il a fait ?
— Je sais, répondit Adonibal, que toi et ton scribe, vous allez
rendre les épées que vous avez au côté, et qu’on va vous conduire
dans les cachots du palais amiral, où vos gens ne tarderont pas à
vous rejoindre. »
Je restai stupéfait, mais Hannon, dont la patience n’était pas le
mérite, mit hardiment la main à la garde de son arme.
Illustration : Hannon mit la main à la garde de son épée.
« Cette épée, fit-il d’un ton assuré, m’a été donnée par David, malik
de la Judée. A qui me la demande, je la rends par la pointe, et dans
le ventre. »
Deux gardes se jetèrent sur lui. Le vieux Adonibal se dressa de son
fauteuil, pâle de fureur.
« Lâchez-le, cria-t-il, d’une voix tonnante, lâchez-le ! Il n’est pas
besoin qu’on tienne les bras d’un homme devant moi ! Vos épées,
sur-le-champ, ou je jure par Baal-Peor, dieu de Béryte, qu’avant
qu’il soit un quart d’heure vos têtes seront pendues au plus haut
créneau de cette tour ! »
Je savais qu’Adonibal n’était pas homme à prendre en vain le nom de
son dieu de prédilection, surtout lorsqu’il s’agissait de faire
abattre une tête ou deux. Mais ce n’était pas le moment de reculer.
« Maître suffète, amiral et juge des gens de mer, lui dis-je avec
fermeté, tu dois justice à tous les marins. Tu ne feras pas jeter un
capitaine sidonien au cachot avant d’avoir entendu ses raisons. »
Le vieux avait repris immédiatement son calme. Il n’était pas homme à
s’émouvoir beaucoup pour une mise aux chaînes et une exécution de
plus ou de moins dans sa vie.
« Allons, me dit-il de son ton railleur, dépense tes dernières
paroles avant qu’on apporte les menottes, en attendant mieux. Je suis
curieux de savoir ce que tu diras, après la trahison sans exemple que
tu as faite à ton capitaine Bodmilcar, marin de Tyr, sous les ordres
duquel tu as été mis par le roi Hiram, comme je l’ai vu par ses
propres lettres ?
— Une question, maître, une seule, m’écriai-je aussitôt, et après, tu
pourras nous faire décapiter, pendre ou mettre en croix à loisir.
As-tu ici le sceau et signature de Bodmilcar ? »
Adonibal étendit la main vers un sac qui pendait à côté de lui et en
tira un papyrus qu’il déroula.
« Ceci, me dit-il, est la déposition de Bodmilcar, écrite, signée et
cachetée par lui. Te voilà confondu, chien maudit !
— Bodmilcar est confondu lui-même, et par ses propres artifices, »
répondis-je tranquillement.
Et prenant des mains d’Hannon notre charte-partie que je lui avais
fait apporter, je la tendis à Adonibal.
« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le suffète surpris.
— C’est notre charte-partie et acte de navigation, lui dis-je, où tu
verras que Bodmilcar était sous mes ordres, et au bas de laquelle tu
trouveras la signature, sceau et cachet qu’il y apposa à Tyr, avec le
cachet qu’il a acheté de mes propres deniers, quand je l’ai ramassé
crevant de faim sur les dalles ! Compare-le à celui des mensonges
écrits dans sa déposition. » Le vieux Adonibal se leva tout ému.
« Magon, mon fils Magon, s’écria-t-il, je vois maintenant les preuves
de la trahison de ce Tyrien. Aussi bien étais-je surpris d’une telle
action de la part d’un homme comme toi, et de la complicité d’hommes
comme Amilcar, Himilcon et Gisgon. Raconte-moi ce qui s’est passé. Je
regrette ce que j’ai dit étant en colère, et sois tranquille, justice
te sera rendue. »
Quand le suffète eut entendu mon récit, il ne put contenir son
indignation.
« Par Baal-Péor, dieu de Béryte, que j’ai toujours honoré, dit-il, si
Bodmilcar et ses Tyriens me tombent entre les mains, je les ferai
attacher en croix une heure après, et tu me connais assez pour savoir
si je tiens mes promesses. Or çà, brave scribe, avance ici ; tu me
parais un homme hardi et déterminé, malgré ton jeune âge.
— Maître, répondit Hannon, je n’eusse point été si hardi si par Magon
je n’avais appris ton renom de justice et de sagesse. Qu’avais-je à
craindre ? Je pensais bien que tu saurais démêler la vérité.
— Bien répondu, dit le vieux en souriant. Magon, tu as trouvé là un
habile homme. Holà ! vous autres, qu’on apporte le vin. Vous allez
présentement vous rafraîchir avec moi, mes enfants ; et tout à
l’heure, ceux des tiens que tu me désigneras, Magon, prendront leur
repas avec vous et moi, et nous causerons tout à l’aise de nos
affaires. »
Je le remerciai, et remis à un garde la liste de ceux que j’invitais,
après qu’Hannon l’eut écrite.
« J’ai beaucoup à vous apprendre sur le compte de ce Bodmilcar,
ajouta le suffète. Nous en parlerons, nous en parlerons. »
Là-dessus, comme on avait apporté le vin, il me tendit une grande et
belle coupe de l’ivoire le plus blanc, cerclée d’argent de Tarsis, et
on en offrit une semblable à Hannon.
« Eh bien, Magon, mon fils, me dit le vieux après que nous eûmes bu,
je ne pense pas que tu sois venu dans cette ville d’Utique les mains
vides. Tu fais ta cargaison pour le roi David, c’est fort bien ; mais
tu es trop habile homme pour n’avoir pas quelque chose à nous vendre
en passant. Hé ! hé ! que dis-tu, vieux poisson de mer ?
— J’ai, répondis-je, quelques mesures de soufre en fleur et des
pierres de laves, qui étaient les bienvenues à la côte de Libye dans
mon temps.
— Et qui le sont toujours, reprit Adonibal. Nous t’achèterons ton
soufre et tes pierres à de bonnes conditions. Est-ce tout ?
— Ho ! lui dis-je humilié, crois-tu, maître suffète, que j’aie passé
les côtes d’Ionie et de Sicile, combattant trois fois, sans avoir
ramassé quelque autre petite chose ?
— Ha ha ! s’écria le vieux en riant, tu es un vrai marin de Sidon. Tu
ne laisses rien traîner. Et qu’as-tu encore de beau ?
— J’ai, repris-je, soixante et un esclaves, gens forts et vigoureux,
que je céderai au conseil des suffètes pour le plus juste prix,
préférant les vendre en bloc à la république qu’au détail à des
particuliers.
— Excellent ! s’écria Adonibal. Nous avons justement besoin de
soldats, ayant eu dans ces derniers temps quelques rudes affaires
avec les Lybiens. Quand les Helli sont commandés par des Phéniciens,
ils sont très-bons pour tenir garnison dans les forts du Macar ; et
quand ils y périssent, la perte est moindre. C’est de l’argent bien
employé. Je les mettrai avec les brutes égyptiennes que m’a vendues
ce scélérat de Bodmilcar, et on fera un tri : les uns pour les
garnisons, les autres pour les bâtisses, les autres pour les coupes
de bois, selon leurs aptitudes. Les Égyptiens sont bons pour la
bâtisse.
— Bodmilcar t’a vendu des Égyptiens ? dis-je, confondu des
scélératesses de cet homme. Mais il avait des Égyptiens avec lui, me
poursuivant par ordre du Pharaon ; j’ai vu les épaves d’un de leurs
navires, naufragé en Crète !
— Tout juste, me répondit le vieux, tout juste ! Ah ! ce Bodmilcar
est un rusé compagnon, et c’est un bon tour. Il aura trouvé un moyen
quelconque de désarmer ses Égyptiens ; quand ils sont venus ici, il
me les a vendus, corps et biens, Égyptiens et navires. Ils ont crié
tant qu’ils ont pu ; mais tu comprends que je les ai laissés crier,
et que deux jours de cachot et de diète accompagnés d’une salutaire
fustigation, les ont calmés. Depuis ce matin ils ne disent plus rien.
— De fait, c’est un joli tour, et de bonne guerre, dis-je, ne pouvant
m’empêcher de rire moi-même, en pensant à l’adresse et à la subtilité
de Bodmilcar avec ses Égyptiens.
— Oui, reprit Adonibal, mais ce n’est pas tout, et je devine
maintenant un autre tour que le coquin m’a joué à moi-même.
— Te jouer, te tromper, toi, Adonibal ! m’écriai-je. Ah ! ceci est
trop fort, et je n’y puis pas croire !
— Moi-même Adonibal, suffète amiral de la ville d’Utique, et connu
dans le monde entier comme un homme assez difficile à frauder, dit le
vieux, moitié goguenard, moitié vexé. Mais qu’y a-t-il de surprenant
à cela ? Il t’a bien trompé, toi, Magon, un vieux poisson de mer
sidonien qui connaît les choses et qui est réputé pour le plus avisé
capitaine allant en Tarsis !
— Oh ! je le lui revaudrai, m’écriai-je. Je finirai bien par
l’attraper.
— Je l’espère, me répondit le suffète ; mais il te donnera du câble à
défaire. Figure-toi que ce renard d’eau salée est arrivé à me
soutirer deux bonnes galères et trois cents solides Phéniciens !
— Par Astarté, voilà qui est habile ! exclamai-je. Et comment a-t-il
fait, ce Tyrien de malheur ?
— Comment il a fait ? dit Adonibal après avoir vidé sa coupe. J’avais
trois cents criminels de la métropole, condamnés à la déportation, et
faisant escale ici. Mes prisons étant encombrées d’esclaves, je
n’attendais qu’une occasion de les expédier aux mines en Tarsis,
quand le Bodmilcar est venu. Trois cents hommes, des Sidoniens, des
gens de Béryte, de Byblos et d’Arvad, des malfaiteurs, tous frais et
solides comme des dauphins. J’ai chargé Bodmilcar de me les emmener
là-bas, et je lui ai donné deux galères, et je lui ai écrit, signé,
scellé, cacheté sa commission, et que Khousor-Phtah l’écrase ! Il
aura, tout simplement, dans l’espoir de te rencontrer, armé mes
galères avec ses malfaiteurs mis en liberté.
— Ils sont faits pour s’entendre, m’écriai-je ; mais que j’arrive
dans ses eaux, et je m’en charge. »
Sur ces entrefaites entrèrent Hannibal, Asdrubal, Amilcar, Chamaï,
Himilcon et Gisgon.
« Hé ! vous voilà, mes enfants, dit Adonibal ; approchez, que je vous
voie. Vous vous êtes toujours bien portés, m’a-t-on dit ?
— Nous nous sommes bien portés, notre maître, répondirent-ils.
— Voici Amilcar, que j’ai vu mousse sur mon navire, reprit le vieux
suffète, et à présent il est capitaine ! Et Himilcon, qui connaît si
bien les constellations. Aimes-tu toujours le bon vin, Himilcon ?
— Toujours, maître, répondit le pilote. Le bon vin me conserve la vue
et l’entendement.
— Tu as raison, tu as raison, dit le vieux. Et toi, Gisgon, n’as-tu
pas encore retrouvé tes oreilles ?
— Les voici, dit Gisgon, dans cette bourse, et j’y ai ajouté trois
jolies paires d’autres, celles des Sicules qui me les ont coupées. »
Adonibal se fit raconter notre combat chez les Sicules, et rit de bon
cœur au récit de Gisgon. Ensuite on apporta le pain et la viande, et
nous mangeâmes.
« Je suis content de vous voir, mes enfants, dit le suffète, et aussi
de voir Asdrubal et ces deux capitaines ici. Je visiterai vos navires
demain. Quand je les regarde par cette fenêtre, ils me paraissent
beaux et bien construits.
— Maître suffète, lui dis-je, parmi ces Égyptiens que t’a vendus si
subtilement Bodmilcar, ne se trouvait-il pas aussi quelques Helli,
des Phokiens ?
— Une douzaine, mon fils, répondit le suffète.
— Et parmi ceux-ci, n’y avait-il pas une femme et un jeune garçon ?
— L’un et l’autre, reprit Adonibal ; mais que veux-tu que nous
fassions de Pilegech et de jeunes garçons ici ? Il nous faut des
hommes forts et vigoureux. Les Libyennes ne nous manquent pas. J’ai
donc laissé à Bodmilcar la femme et le jeune enfant, et il les a
emmenés avec lui. N’a-t-il pas un eunuque pour les garder ?
— Ah ! m’écriai-je, tu as vu l’eunuque ?
— Oui, un grand Syrien couard, qui m’a fort déplu. Je ne sais trop
combien de fois il m’a demandé s’il était possible de revenir d’ici à
Tyr. Mais Bodmilcar le traîne à sa suite, et ne le lâche pas. Oh ! il
tient bien ce qu’il tient ! »
Après le repas, des hommes, avec des torches, vinrent nous
reconduire. Nous descendîmes directement l’escalier de la tour,
jusqu’au premier étage. De là, par une petite porte carrée, nous
arrivâmes sur la galerie intérieure d’une courtine ; sur cette
galerie en pente ouvrent les portes et les fenêtres des logements
construits dans l’épaisseur du mur pour les soldats. Au bas de la
courtine, nous traversâmes une grande salle voûtée, puis un corridor
qui nous conduisit sous la porte nord du palais amiral. Au bas de
l’escalier qui monte du quai à la plateforme de cette porte, la
propre barque du suffète amiral nous attendait. Elle nous conduisit
hors du bassin réservé ; nous longeâmes le môle et nous fûmes bientôt
à nos navires où les matelots, consignés par mon ordre, attendaient
le lendemain avec impatience, en faisant toutes sortes de beaux
projets. Les trompettes, autour de nous, sonnaient la retraite pour
faire revenir sur les navires les marins attardés, et les fanaux
allumés de tous côtés faisaient voir la masse des navires encombrant
le quai, les hautes fenêtres éclairées de la ville au loin, et près
de nous le palais amiral, massif et sombre, par les meurtrières
duquel perçaient quelques rares et faibles lumières.
Dès le matin, je fis tout mettre en ordre pour recevoir la visite de
l’amiral. Il ne tarda pas ; je vis bientôt sa grande barque à douze
rameurs, qui sortait du bassin réservé. Dès qu’il fut sur le pont de
l’Astarté, il se retourna d’un air impatient du côté des créneaux de
son palais.
« Est-ce qu’ils n’ont pas encore fini, grommela-t-il, ces imbéciles ?
Je leur avais pourtant donné mes ordres en partant. Ah ! tout va mal,
tout va mal, maintenant que nous vieillissons ! Au temps de notre
jeunesse on était plus expéditif. »
Comme il disait cela, des hommes parurent au haut de la tour et on
attacha une dizaine de têtes aux créneaux.
« Ce n’est pas malheureux ! dit le suffète. Ils ne savent plus couper
une tête à présent. Il y a un grand quart d’heure que la chose
devrait être faite. »
Après que l’amiral eut compté ses têtes du doigt, sa bonne humeur lui
revint. J’en profitai pour lui écouler sur-le-champ ma marchandise et
mes esclaves. Le vieux suffète avait le cœur généreux et la main
ouverte. Il me paya largement. Quand on commande à des gens de mer,
il faut savoir ne pas marchander à l’occasion, et peu de gens étaient
propres à commander et à gouverner comme Adonibal, amiral d’Utique.
Il visita ensuite mes navires dans toutes leurs parties et loua fort
la construction et l’aménagement.
« Tu pourras, me dit-il, les faire entrer en cale sèche et visiter
ton doublage et tes éperons. Il ne t’en coûtera rien. Je te donne
cette marque de ma satisfaction, en compensation du mauvais quart
d’heure que je t’ai fait passer à ton arrivée. Allons, qu’on enlève
ces marchandises et qu’on emmène ces esclaves. Il faut maintenant que
j’aille à Carthada, de l’autre côté de la baie, rendre un peu la
justice à ces Tyriens et régler leurs contestations. Où est mon
bourreau et ses aides ?
— Nous voici, répondirent ses gens.
— Avez-vous vos fouets, vos cordes et vos instruments ?
— Nous les avons, seigneur amiral, répondit le bourreau.
— Bien, partons. Au revoir, Magon ; au revoir, vous autres ; d’autant
que je vois que tous ces braves gens sont impatients de courir la
ville ; leurs sicles les démangent dans la bourse. Ah ! la jeunesse,
la jeunesse ! nous avons été jeune aussi ! »
Disant cela, le bon Adonibal descendit dans sa barque suivi de ses
gardes, scribes et bourreaux, et s’éloigna rapidement dans la
direction de l’île où est bâtie la vieille Utique. Des gardes vinrent
par le quai, avec des manœuvres, enlever le soufre et les pierres de
lave et emmener les esclaves.
Je donnai aussitôt congé à tous les hommes qui n’étaient pas
nécessaires à la garde des navires. Les Phokiens partirent, emportant
leur mort enveloppé dans une grande étoffe, vers le cimetière, où un
de nos matelots se chargea de les conduire. Comme j’avais été
satisfait d’Aminoclès, je lui remis, pour lui et les siens, deux
sicles d’argent. Il les regarda surpris.
« Pour quoi faire, ces images en argent ? me demanda-t-il.
— C’est juste, dis-je ; les sauvages de ton pays ne connaissent pas
l’usage de l’argent monnayé. Va, le matelot qui est avec toi ne
tardera pas à te l’apprendre : sois tranquille ! »
Je descendis sur le quai, accompagné d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï,
de Bicri et des deux femmes. Himilcon et son ami Gisgon partirent
avec Asdrubal et Amilcar. Nous avions tous la bourse bien garnie, et
mes nouveaux compagnons étaient impatients de visiter les curiosités
de la célèbre ville d’Utique. A quelques pas de l’endroit où étaient
mes vaisseaux, je me rendis d’abord au temple d’Astarté qui est à
l’entrée du port, au rez-de-chaussée d’un des forts qui défendent le
passage. Chamaï, Bicri et Abigaïl, qui ne voulaient pas sacrifier à
la déesse, m’attendirent sur le quai, s’amusant à regarder le
mouvement des navires qui entrent et qui sortent du Cothôn et du port
marchand, dont on voit, de ce coin, la tour d’angle à droite et
l’avant-bassin à gauche.
Le temple d’Astarté est fort simple, comme il convient pour un temple
bâti dans un fort. Il est supporté par huit pilastres sans ornements,
revêtus, comme les murs, d’un stucage d’ocre jaune. Au fond, on voit
une statue de la déesse qui est représentée couchée, avec un
croissant d’or sur la tête. La tablette du tarif des sacrifices est à
l’entrée, à droite, et j’eus bientôt expédié le mien, qui me coûta
cinq sicles. Le commandant du fort, qui me connaissait, me permit de
monter sur la terrasse, du haut de laquelle on a une fort belle vue.
Chamaï, Bicri et Abigaïl vinrent m’y rejoindre. De cette terrasse,
quand on est tourné vers la mer, on voit à sa gauche le palais amiral
et le Cothôn, à sa droite la partie de la ville qui touche à la mer,
l’île, berceau d’Utique, et le port marchand qui la sépare de la
terre ferme. Quand on regarde vers la terre, on voit le tapis blanc
de la ville, coupé par les rubans noirs et tortueux des rues, parsemé
de dômes bruns et rouges qui se détachent sur la blancheur des
terrasses et des murs, la double ligne brune des fortifications qui
enserrent la ville par terre et par mer, et au sud, au sommet de la
ville, sur une hauteur, la forte et massive Botsra, où réside le
suffète sacré. Tout autour de la ville, au delà d’un mouvement de
terrain le long duquel serpentent un fossé et une palissade,
troisième ligne avancée des fortifications, on voit la campagne
verdoyante et jaunissante, couverte d’arbres et de moissons, parmi
lesquels on distingue les terrasses blanches et les dômes bruns des
maisons de campagne, des fermes et des citernes[1].
Le Cothôn d’Utique, sans pouvoir être comparé à ceux des métropoles
Tyr et Sidon, est encore magnifique ; c’est le plus beau de nos
établissements de l’ouest, tant pour la commodité des dispositions
que pour leur appropriation au climat. Ce Cothôn est carré, à angles
arrondis. Il peut contenir quatre cents navires de guerre. A droite,
en venant de la mer, il a pour annexe un petit bassin au fond duquel
s’ouvre, entre deux grandes colonnes, la large porte de l’Arsenal. Le
fond du Cothôn, du côté de la terre, a quatre cent quatre-vingts
coudées, soit près de trois quarts de stade de façade. La longueur,
depuis le fond du Cothôn jusqu’au môle qui le ferme du côté de la
mer, est pareillement de quatre cent quatre-vingts coudées. Sur trois
faces, au fond, à droite et à gauche, on voit, presque à fleur d’eau,
d’abord les quais qui ont plus de douze coudées de large et sont
dallés ; derrière ces quais, on voit un mur en blocage, revêtu d’un
parement de pierre de Malte, uni et plat, évidé régulièrement par les
ouvertures des voûtes et les baies des portes de cales. Ces cales,
comme je l’ai dit, sont au nombre de soixante. Leur profondeur
n’étant que de quarante coudées et leur largeur de douze, elles ne
peuvent recevoir que de petits vaisseaux, comme le Cabire. On conduit
les grands navires à radouber dans le bassin annexe qui est devant
l’Arsenal. La hauteur des cales est de seize coudées. Elles sont
recouvertes d’une terrasse plate et dallée, qui forme ainsi,
au-dessus du quai à fleur d’eau, un deuxième quai. Sur ce deuxième
quai, large comme le quai inférieur, sont bâtis en retraite les
magasins superposés aux cales, lesquels ont quatorze coudées de haut
et sont disposés symétriquement à l’étage inférieur. Les terrasses de
ces magasins forment un troisième quai, qui est au niveau de la
ville, et toutes ces constructions sont bâties sur citernes. Ce sont
vraiment de beaux édifices.
Illustration : Utique.
Le fond du port est interrompu au milieu par une jetée dallée, qui
fait suite aux quais inférieurs, de niveau avec eux, et les rejoint
au quai pareil qui fait le tour du palais amiral. Cette jetée et le
quai forment une belle place au fond du Cothôn, dans l’intervalle des
cales et des magasins. Au fond de cette place, qui est toujours
très-animée, des degrés dallés conduisent aux quais du premier et du
deuxième étage, par les derniers desquels on entre dans la ville, en
passant sous des voûtes percées dans le mur épais et crénelé qui
entoure tout le Cothôn, l’Arsenal et son avant-bassin et rejoint le
môle du côté de la mer. L’entrée du Cothôn est défendue, du côté de
la terre, par le fort dans lequel est le temple d’Astarté, formant
l’extrémité du mur crénelé auquel s’appuient les cales et les
magasins, et en face de ce fort, à soixante coudées de là, par deux
forts reliés par une courtine, formant l’extrémité du môle. La passe,
rétrécie par les quais de halage qui entourent les forts, n’a que
trente coudées de large et cent coudées, soit un demi-trait d’arc, de
long.
L’entrée du bassin du fond, qui est l’avant-bassin de l’Arsenal, est
pareillement défendue par deux forts dont l’un forme l’autre
extrémité du môle. En face, aux deux angles du fond du Cothôn, sont
aussi deux forts, dont l’un contient un temple ; le mur qui s’appuie
au môle et fait le tour de l’avant-bassin et de l’Arsenal pour venir
rejoindre le fort de gauche du fond du Cothôn et le grand mur
d’enceinte de la ville est épais et crénelé, et l’Arsenal est séparé
de son avant-bassin par un autre mur crénelé dans lequel est percée
une haute porte carrée, flanquée de meurtrières.
Hannibal, regardant d’abord tout cet ensemble, ces sept forts, ce mur
qui entoure le Cothôn et l’Arsenal, et se joint par un fort au mur
d’enceinte de la ville, le jugea très-bien imaginé, bâti dans toutes
les règles et propre à défier les plus vigoureuses attaques.
Le môle lui-même est une très-belle construction. Il va de l’entrée
de l’avant-bassin de l’Arsenal à l’entrée du Cothôn, et est élevé sur
pilotis. Il n’a pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur, et
dans le blocage épais sont percés des évents habilement ménagés pour
diviser, amortir et finalement annuler la force du choc des lames. La
pente de ces petits canaux rejette l’eau vers la mer. C’est un
très-bel ouvrage, et qui fait honneur à la ville d’Utique et à son
suffète amiral Adonibal qui l’a fait construire.
Au centre du Cothôn s’élève le palais amiral ; ce vaste et superbe
édifice se compose d’un corps de logis principal, flanqué de six
tours rondes et de quatre bastions ou forts latéraux.
Le corps principal, vaste parallélogramme irrégulier, porte une tour
ronde à chaque angle extérieur. Le centre est une cour rectangulaire
sur laquelle donnent toutes les baies de portes et de fenêtres des
différentes salles de l’édifice. Tout autour de l’intérieur de cette
cour règne une galerie à piliers supportant deux étages de voûtes.
Au nord du palais, une grande porte surmontée d’un large balcon et
protégée par deux tours engagées, pareilles à celles des angles
extérieurs, s’ouvre sur le bassin réservé au suffète amiral. Au sud,
l’avant-cour, par laquelle nous avions passé pour monter dans une des
tours intérieures dont on ne voit du dehors que le sommet et le dôme,
est précédée d’une haute porte fortifiée, appuyée sur deux tours
rondes semblables aux autres et protégée par des murs crénelés,
percés de meurtrières et engagés dans la façade du palais.
En sortant du temple, je longeai le quai ; je pris par la place qui
est au bout de la jetée du palais amiral, je montai les degrés qui
conduisent sous les voûtes du mur et nous sortîmes de l’enceinte du
Cothôn vers la ville. Après avoir passé devant le bel établissement
des bains, je pris par la deuxième rue de gauche qui monte, en
serpentant, jusqu’au quartier de la Botsra : dans ce quartier se
trouve, tout en haut, au pied du plateau même où est la Botsra, une
place avec des arbres, des échoppes où l’on vend à boire et à manger,
des musiques et des divertissements de toute espèce. C’est le
rendez-vous ordinaire des gens de mer. A l’une des extrémités de la
place se tient aussi le marché des animaux sauvages, de l’ivoire, des
esclaves et autres produits et curiosités de l’intérieur de la Libye.
Cette place est encombrée à toute heure de gens de toute espèce, des
meilleurs comme des pires, musiciens, montreurs de singes, acrobates,
danseurs et danseuses, marchands de bonnets et de sandales,
perruquiers, vendeurs de gâteaux et de boissons fraîches, chanteuses
et vendeuses de fruits frais et secs, et autres gens qui s’empressent
autour du matelot à terre, quand il a des sicles dans sa bourse. Pour
moi, je n’avais pas eu l’intention d’y aller en sortant du Cothôn,
mais mes pieds m’y avaient porté machinalement, par suite de mes
vieilles habitudes du temps que j’avais été matelot et pilote.
Et de fait, on s’y amusait à la place de la Botsra. Je ne tardai pas
y rencontrer bon nombre de mes garçons qui s’en allaient par bandes,
comme c’est la coutume des gens de mer, riant, criant, chantant, se
poussant, bousculant les gens et achetant des boissons et du vin à
tous les marchands qu’ils rencontraient.
« Voici, dit Hannibal, un joli endroit et plein de gaieté.
— Parles-tu de ce mur ? dit Hannon en lui montrant la muraille
au-dessus de la porte de la Botsra, à laquelle étaient attachées
quelques têtes de la juridiction du suffète sacré.
— Pour ce qui est de cette muraille crénelée et percée de
meurtrières, répondit Hannibal, elle est d’une bonne construction et
difficile à escalader. Les quatre tours et les huit tourelles qui la
flanquent me réjouissent la vue. Mais, quelle est cette bête ici ? »
Chamaï, Bicri et les femmes laissèrent échapper une exclamation de
surprise à la vue d’un grand éléphant conduit par des Libyens.
« Seigneur des cieux ! s’écria Bicri, combien faudrait-il de flèches
pour abattre un monstre pareil ! C’est une bête effroyable.
— Ce doit être le Béhémoth dont on parle chez nous, dit Chamaï ; mais
je ne l’avais jamais vu.
— C’est un éléphant, répondis-je, et les grandes dents que vous voyez
dans sa gueule comme des cornes, c’est de l’ivoire, et cette espèce
de câble qu’il a au bout du nez, c’est sa trompe, dont il est adroit
comme d’une main.
Illustration : C’est un éléphant, répondis-je.
— Une charge d’animaux pareils, s’écria Hannibal, renverserait en
plaine des bataillons entiers, et je ne verrais qu’un moyen d’y
résister, ce serait de s’ouvrir devant eux et de les laisser passer,
en leur jetant des flèches et des lances dans les flancs et par
derrière.
— On commence, dis-je, à savoir les apprivoiser et à les dresser pour
la guerre. On leur met une tour sur le dos avec des archers dedans.
Ces bêtes viennent du haut Bagrada et des bords du grand lac Triton,
des forêts sauvages de l’intérieur de la Libye. »
Nous vîmes aussi un hippopotame ou cheval de rivière et deux
rhinocéros, avec des cornes sur le nez, que conduisaient ces Libyens.
Ils les menaient à la Botsra, au suffète sacré, qui impose aux
Libyens soumis du Bagrada un tribut d’ivoire, d’éléphants dressés et
de bêtes curieuses. Chamaï, Hannibal et Bicri ne pouvaient se lasser
d’admirer ces énormes animaux.
Parmi la foule des spectateurs, je vis Jonas, qui les dépassait des
épaules, entouré de cinq ou six matelots qui riaient grandement. De
loin, on entendait sa grosse voix.
« Maintenant, s’écria le sonneur, advienne que pourra ! Je suis en
Tarsis et je vois les bêtes curieuses. Je n’aurais jamais cru qu’il y
eût des bêtes pareilles, avec deux queues dont l’une au bout du nez !
Combien d’hommes faudrait-il pour manger un animal si gros ! Et
combien de marmites pour le cuire ! Et combien d’oignons pour
l’assaisonner ! »
Nous allâmes au marché, où nous vîmes vendre des Libyens rouges, à
nez aquilin et à longs cheveux tressés. Je m’assis sous une tente,
dans laquelle un homme syrien, qui se trouvait à Utique comme
esclave, vendait, pour le compte de son maître, toute sorte de
nourriture et de boisson. Il nous apporta deux pintades rôties, des
olives, un ragoût de fèves et d’oignons, du bon pain et d’excellent
vin d’Helbon. Hannibal s’assit à portée de son fourneau, où il se
réjouissait de le voir frire des gâteaux de froment et de miel dans
de l’huile. Bientôt je vis paraître Himilcon avec Gisgon, suivis
d’une danseuse, d’une joueuse de flûte et de deux tambourins.
La danseuse était une Maure de l’ouest, à face cuivrée, à cheveux
tressés semblables à des serpents. Ses ongles, ses mains et ses
sourcils étaient peints de rouge et sa figure était couturée aux
joues de trois barres parallèles, comme s’en font les Mahouârins. La
joueuse de flûte était une Libyenne blanche, une Berbère avec des
cheveux blonds, le front haut et étroit. Elles étaient vêtues, toutes
deux, de robes bariolées et fendues sur le côté à partir du genou, et
portaient des épingles piquées dans les cheveux, les bouts des
épingles formant des figures grotesques, des ceintures et des
colliers de verroteries et d’émail, et des boucles d’oreilles en
forme de croix. Les musiciens étaient fort laids. L’un me parut
Rasenna, et l’autre avait la figure tellement peinte de rouge et de
bleu et faisait tant de grimaces que je ne pus reconnaître sa nation.
La danseuse avait des crotales et des bracelets sonores à ses bras
nus et ses jambes.
Himilcon vint me saluer, paraissant déjà fort gai. Il m’apprit que
depuis le matin lui et Gisgon promenaient cet orchestre de taverne en
taverne, pour se donner le plaisir de la danse et de la musique
pendant qu’ils buvaient.
« Ah ! les pauvres filles ! dit Abigaïl. Sont-elles ainsi forcées de
danser pour tous les matelots ?
— Non, dis-je. Elles dansent pour ceux qui les payent. Il n’y a point
de mal à cela. »
Nous nous divertîmes beaucoup à voir les danses de la Libyenne. Comme
nous sortions après avoir mangé, je rencontrai Amilcar en compagnie
d’un singe.
« Où as-tu acheté ton singe, Amilcar ? s’écria Hannibal. Voici
longtemps que j’ai envie d’en avoir un ; je veux lui apprendre le
maniement des armes.
— Et moi, la danse, dit Hannon.
— Et moi, à monter au mât et à tirer de l’arc, dit Bicri.
— Et moi, à faire des grimaces et à imiter Jonas, dit Chamaï.
— C’est cela, s’écria tout le monde. Achetons un singe : il nous
divertira pendant la navigation.
— Vous n’avez qu’à descendre près du port marchand, sur la place où
demeure le riche marchand Hamoun. Dans la maison qui fait le coin de
cette place et de la rue qui conduit au temple de Moloch, vous
trouverez un marchand qui en a toute une cargaison, de fauves, de
roux, de gris, de noirs, de verts, avec et sans queue, dressés ou non
dressés : il y a du choix. »
En descendant du côté du port marchand, j’eus la satisfaction de
rencontrer Aminoclès complétement ivre, entre deux matelots qui
l’emmenaient en chantant à tue-tête. Il avait appris l’usage qu’on
peut faire d’un sicle monnayé.
Je n’eus pas de peine à trouver le marchand de singes. Hannon fut
chargé de choisir celui qu’il trouverait le plus spirituel, et en
désigna un qui fut honoré de l’approbation générale.
« Et comment l’appellerons-nous ? dit Hannibal, qui était ponctuel en
toutes choses ; car il lui faut un nom.
— Ne trouves-tu pas, dit Hannon, qu’il ressemble tout à fait au vieux
Guébal, juge du bas quartier à Sidon, quand il roule ses yeux et se
gratte la tête en rendant ses sentences ?
— Tout à fait, s’écria Hannibal en éclatant de rire ; c’est tout à
fait lui-même.
— Eh bien ! appelons-le Guébal. Viens, Guébal ! »
Nous nous rendîmes ensuite, en compagnie de Guébal, sur le quai, d’où
un canot nous transporta, à travers le port marchand, sur l’île qui
est le quartier des gens les plus riches et où sont les plus belles
maisons. Nous conduisîmes les deux femmes à un bain superbe, qui est
à l’extrémité de l’île, sur le terre-plein du mur, au-dessus du petit
bassin annexe où les gens riches ont leurs bateaux de plaisance ;
car, depuis dix ans, il y a dans Utique quelques marchands qui ont de
grosses fortunes et de belles maisons, et on commence à goûter des
plaisirs plus tranquilles que ceux de gens de mer, toujours en voyage
ou en expédition. Nous nous rendîmes nous-mêmes aux bains des hommes
pour nous faire étuver, arranger la barbe et les cheveux. Nous
allâmes ensuite chercher les deux femmes, et notre canot nous
conduisit à la pointe voisine du Cothôn, où nous visitâmes la tour
des signaux. De là je conduisis mon monde dans les jardins qui sont
entre la basse ville et la Botsra, jardins magnifiques où se voit un
temple d’Achmoun et une grande citerne publique, toujours entourée de
femmes et de bavards, et, la nuit approchant, nous revînmes sur
l’Astarté, dont tous les fanaux étaient allumés. J’y trouvai
l’esclave de mon ancien hôte, que j’avais connu à mes précédents
passages à Utique et qui nous priait de venir manger avec lui le
lendemain : ce que je lui fis promettre. Mon cuisinier nous avait
préparé un festin superbe, qui fut entamé au son des trompettes
sonnant la retraite. Peu à peu mes gens rentrèrent les uns après les
autres, plus ou moins ivres, plus ou moins bruyants ; mais à mesure
qu’ils touchaient le pont du navire, l’habitude de la discipline leur
rendait leur silence accoutumé, et ils allaient se coucher sans
bruit. Himilcon rentra des derniers ; je dois dire, à sa louange,
qu’il revint sur ses pieds et traversa le pont à peu près droit, même
sans le secours de son ami Gisgon.
1. Les descriptions d’Utique sont empruntées à l’excellent livre
\ de M. Daux : Fouilles exécutées dans le Zeugis et le Byzacium.