Le lendemain, je me rendis d’abord à la place qui est près du temple
d’Achmoun et du port marchand. C’est le grand marché d’Utique. Elle
est entourée de hautes maisons à piliers, et sous les piliers il y a
des voûtes où sont les boutiques des marchands. Leurs magasins sont
dans des cours, à l’intérieur des maisons. On peut voir sous ces
voûtes toute espèce de marchandises de Libye, des cuirs crus et
travaillés, des pierres fines propres à la gravure, du cuivre de
Numidie, des peaux de lion de l’Atlas, des lanières de cuir
d’hippopotame du lac Triton, des dents d’éléphant du Macar, des blés
du Zeugis et du Byzacium, des laines de chez les Libyens Garamantes.
Je consacrai une partie de la journée à faire mes achats en ivoire,
dont je me procurai, à de bonnes conditions, une très-grande
quantité. Mes opérations marchaient à souhait. Le soir, je me rendis
chez mon hôte en compagnie d’Hannibal et d’Amilcar. Hannon et Chamaï
préféraient courir la ville avec Abigaïl et Chryséis, et Bicri se
divertissait en compagnie de Gisgon, d’Asdrubal et d’Himilcon. Mon
hôte Barca, riche armateur de la ville, nous avait fait préparer, sur
la terrasse de sa maison, une tente de belles étoffes sous laquelle
on servit un repas magnifique.
A la fin du festin, on apporta le vin et on fit venir des musiciennes
et des danseuses, pour divertir l’assistance. Parmi les esclaves de
Barca se trouvait un vieux Libyen qui connaissait tous les chants et
traditions de son peuple, et qui nous raconta des choses
extraordinaires sur son origine.
D’après cet homme, il y aurait eu autrefois au sud de la Libye une
très-grande mer*, recevant plusieurs fleuves. Au sud de cette mer
était le pays des hommes noirs, pareils à des singes. C’était le vrai
lac Triton ou Pallas, et les lacs que nous appelons maintenant
Tritons, et qui forment une chaîne au pied des monts Atlas, depuis le
voisinage de Gadès sur Syrte jusqu’au sud de Karth[1] en Byzacium
sont ou des marais produits par le déversement des deux grands
fleuves qui viennent des montagnes du sud, et dont les eaux sont
arrêtées par l’Atlas, ou des restes de cette mer quand ils sont
salés. Il y a donc un premier gradin de montagnes et de plateaux,
tout au sud, qui versent leurs eaux jusqu’aux Tritons et à l’Atlas,
et un deuxième qui verse les eaux de l’Atlas, comme par exemple le
Macar ou Bagrada, dans la Grande Mer. Mais plus à l’ouest il y a
d’autres fleuves dont la source vient de l’Atlas, qui se tarissent
actuellement dans les sables, et qui se jetaient autrefois dans la
grande mer du sud, laquelle communiquait à l’Océan. Ainsi, il y a des
centaines et des centaines d’années, la Libye était bordée, au sud du
plateau sur lequel l’Atlas s’élève au nord, par l’Atlantique qui
pénétrait jusque dans la Syrte et près de l’Égypte. La Libye était
alors une presqu’île, que le détroit de Gadès ne séparait pas encore
de Tarsis. Mais le détroit de Gadès était un isthme, et la mer
faisait le tour de la Libye par sa côte nord actuelle, par les
Syrtes, la séparant de l’Égypte par un bras assez étroit, par le sud,
où elle occupait la place où sont maintenant les sables, et par
l’ouest, où elle rejoignait l’Océan.
A la suite de violents tremblements de terre, les Libyens disent que
l’isthme de Gadès fut rompu et changé en détroit, et que la mer, se
déversant d’un côté par les Syrtes et de l’autre par le midi de la
Libye, s’écoula vers la Grande Mer et vers l’Océan ; du côté de la
Grande Mer elle inonda tout, et je le crois volontiers, car les
Sicules racontent qu’il y a de longues, longues années, leur terre
tenait par un isthme celle des Vitaliens, et nous-mêmes, Phéniciens,
nous nous souvenons de ce terrible déluge qui dans ces temps reculés
sépara Kittim de la terre ferme. A l’ouest, la mer, en s’écoulant
dans l’Océan, submergea nombre d’îles dont il ne reste aujourd’hui
que les îles Fortunées, dont je parlerai plus tard. Ces archipels
offraient, même pour des barques, une communication facile avec la
grande terre des Atlantes, à l’ouest de laquelle est encore une autre
grande terre. Mais l’Atlantide a disparu, et avec elle toute
communication avec la grande terre de l’extrême ouest. C’est de là
que disent être venus les Libyens, tant les Libyens rouges que les
Libyens blancs ; ils marchèrent vers l’est, fondant les villes et
répandant le culte de leurs dieux, qui sont le Dionysos et la Minerva
des Helli et des Vitaliens, et aussi le Dzeus Libyen que nous
appelons Baal Hamoun, et ce sont eux qui fondèrent des villes en
Égypte avant les Égyptiens. Puis les Pélasges vinrent à leur tour en
Libye, conduits par Melkarth Ouso, et s’en retournèrent après vers
l’est, comme ils le racontent encore maintenant, et comme les Helli
le racontent d’après eux. Puis les terres se rompirent, les mers se
précipitèrent, le monde devint comme il est maintenant, et les dieux
protégèrent les gens de Sidon, rois de la mer, qu’on vit apparaître
partout sur leurs navires, trafiquant, exploitant les mines, fondant
les villes, répandant les arts et la connaissance de l’écriture.
Je ne saurais dire combien les récits du vieux Libyen nous
intéressèrent. Hannibal s’écarquillait les yeux à force de l’écouter,
poussant des exclamations de surprise. Pour moi, je n’étais pas
étonné, car j’avais pensé souvent à toutes ces choses, mais jamais je
ne les avais si clairement entendues. Je me couchai la tête troublée,
et dans la nuit je rêvai que je découvrais la terre à l’ouest de
l’Atlantide et que j’y faisais un merveilleux voyage. Quand je me
réveillai de mon rêve, je formai intérieurement la résolution de
pousser une pointe vers l’ouest et d’y faire un voyage de découverte,
après que j’aurais fini mes affaires en Tarsis.
Le troisième jour de mon arrivée à Utique, Adonibal me fit demander.
Je me rendis aussitôt au palais amiral, dans la grande salle à
coupole d’où l’amiral peut voir la ville, la mer et le port.
« Quand pars-tu, Magon ? me demanda le suffète.
— Je compte partir après-demain, lui dis-je. J’ai fait mon
chargement.
— Bien. Voici des lettres pour les suffètes de Rusadir et de Gadès,
me répondit-il. Je te donne aussi dix bons marins pour compléter ton
équipage, vu les pertes que tu as faites, dans le cas où tu
réussirais à mettre la main sur Bodmilcar. Tu sais que l’homme est de
taille à se défendre.
— Je te rends grâce, répondis-je au bon Adonibal, et tu peux être
assuré que je ferai de mon mieux.
— A propos, me dit l’amiral, donne-moi donc cinquante sicles si tu
les portes sur toi.
— Bien volontiers, maître, répondis-je. Mais me diras-tu pourquoi je
te dois cinquante sicles ?
— Oh ! ce n’est rien, reprit l’amiral de son ton facétieux : le prix
de deux Ligures que tes hommes m’ont à peu près tués. Je ne t’en
parlerais pas, mais tu sais qu’il faut tenir ses comptes exactement :
c’est le premier principe d’un bon Phénicien. Pour ce qui est de tes
assommeurs de Ligures, tu n’as qu’à les aller réclamer au cachot, là
en bas ; voici l’ordre pour qu’on te les délivre. Ils sont en train
d’y cuver honorablement leur vin.
— Ah ! ah ! dis-je en riant, tu me les as fait ramasser pour me
prouver que ta police est bien faite. Te souviens-tu, maître suffète,
quand j’étais timonier à bord de ton navire, et que tu vins me
réclamer dans la prison de Kittim, où ils m’avaient mis, parce que
j’avais cassé la tête au gros marchand de Séhir ?
— Oui, oui, fit joyeusement le suffète. Nous étions jeunes dans ce
temps et je commandais l’Achmoun, un joli bateau. Moi aussi j’ai fait
du bruit quand j’étais matelot et pilote et que j’arrivais à terre la
bourse bien garnie. Maintenant je suis vieux, je ne peux plus
naviguer, et je suis échoué ici sur le rivage comme une vieille
carcasse démâtée. Je rends la justice au peuple : quand on est jeune,
on s’amuse à fendre les têtes, et quand on est vieux, les faire
couper !
— Qu’est-ce qu’ils ont fait, mes garçons ? demandai-je.
— Il paraît, me répondit l’amiral en riant, qu’ils s’étaient mis dans
la tête de faire danser un prêtre de Dionysos. Ils l’avaient emmené
boire avec eux, l’avaient enivré, lui avaient barbouillé la figure de
rouge et de bleu, et voulaient absolument le faire danser. Là-dessus,
des soldats ligures ont tenté de mettre le holà et de protéger le
prêtre. Tu comprends que tes garçons n’ont pas perdu cette belle
occasion de querelle ; deux Ligures sont restés sur le carreau, et la
garde amirale étant survenue au tapage m’a conduit quatre de tes
ivrognes, que je me suis empressé d’envoyer au cachot. Mais je ne les
ai pas fait fouetter : tu sais que je suis indulgent pour les gens de
mer. Délit commis à terre, délit oublié : il faut bien que le marin
s’amuse, et on a beau être vieux et amiral, on se rappelle le temps
où on était jeune et pilote. »
Je descendis au cachot, qui est dans de grandes salles voûtées et
sans lumière construites sous le palais. Les unes servent de prison
et les autres de dépôt d’armes et de munitions. Dans l’une de ces
caves, je reconnus, à la lueur d’une torche que portait le
guichetier, Bicri et trois de nos matelots, l’oreille fort basse.
Après que je les eus fortement sermonnés, malgré mon envie de rire,
je les envoyai consignés à bord. Ils ne se firent pas prier pour
déguerpir, car les cachots du palais amiral ne sont pas précisément
un lieu de plaisance, et on n’en sort généralement que pour aller à
la croix ou à la potence.
En remontant sur le quai du Cothôn, je me rendis à l’Arsenal par le
passage souterrain pratiqué sous les quais, et je m’occupai, le reste
de ce jour, du radoub de mes navires, qui fut terminé le soir même.
J’en fus si content, qu’en revenant à bord je fis grâce à mes
tapageurs, leur accordant encore la journée du lendemain pour se
réjouir avant le départ.
J’employai cette journée à me rendre tout seul, en compagnie de
l’esclave Libyen de mon hôte, à un petit temple de Baal Hamoun qui
est dans la campagne, à peu de distance de la ville d’Utique.
Ce temple est au milieu d’une vaste et sombre forêt. Il est oblong,
voûté sans porte ni fenêtre, n’ayant qu’une petite ouverture au dôme,
par laquelle sort la fumée des sacrifices. On y pénètre par un
passage souterrain, caché dans des broussailles sous une grosse
pierre*. Trois vieux Libyens demi-nus, qui nous attendaient là,
écartèrent la pierre, après avoir causé à voix basse avec l’esclave.
Par le souterrain, j’arrivai dans une petite salle obscure, d’où
j’entrai dans une seconde salle en me glissant entre le mur et une
pierre plate posée de champ qu’on faisait tourner comme une porte sur
ses gonds. Cette seconde salle était éclairée par deux lampes
rougeâtres et fumeuses. Au fond, il y avait une autre pierre plate
dans laquelle était percé un trou rond. On me fit rester dans cette
salle, et un des Libyens, faisant tourner la pierre, me laissa jeter
un regard dans la troisième salle. Elle était toute petite, et au
fond, dans une niche, était une pierre incisée et tailladée qu’ils me
dirent être le dieu. Sur leur ordre, je me prosternai par trois fois,
puis ils amenèrent devant la niche un mouton noir dont l’esclave
m’avait fait munir, et l’égorgèrent là, en faisant couler son sang
dans une pierre creusée qui était par terre. Après cela, ils
sortirent, refermèrent la pierre de la troisième salle où il ne resta
que la niche, le dieu et le mouton égorgé, puis me dirent d’appliquer
mon oreille contre le trou de la pierre plate, ce que je fis.
Aussitôt ils éteignirent les deux lampes et nous restâmes dans une
obscurité complète.
Illustration : Je me prosternai.
« Homme phénicien, dit une voix sourde, qui sortait de dessous terre,
du fond du caveau, que me veux-tu ?
— Oracle du dieu Hamoun, répondis-je saisi d’émotion, je veux savoir
de toi si je dois naviguer à l’ouest, passé le détroit de Gadès, et
s’il s’y trouve des terres ?
— Elles s’y trouvent, répondit l’oracle.
— Faut-il aller vers le nord pour les trouver, repris-je, ou vers
l’ouest franc, ou vers le sud ?
— Elles sont, répondit l’oracle, au nord, elles sont à l’ouest, elles
sont au sud.
— Mais, dis-je enhardi, quelle est la meilleure route à tenir ?
Doublerai-je le promontoire Sacré, ou reconnaîtrai-je d’abord le cap
de Gadès ?
— Tu m’en demandes plus qu’un mortel n’en doit savoir. Laisse-moi, je
ne puis plus répondre. »
Les Libyens firent tourner la première pierre, et nous sortîmes à
tâtons par le souterrain. Je leur fis un beau présent, et je
retournai vers la ville, ému, perplexe, mais plein de confiance, et
résolu à chercher des terres nouvelles en dehors du détroit de Gadès,
dans le grand Océan.
En revenant, je demandai à mon Libyen s’ils avaient beaucoup de
temples souterrains pareils en Zeugis et en Byzacium. Il me dit
qu’ils en avaient de plus beaux dans l’intérieur du pays, construits
régulièrement avec des voûtes et des dômes, mais que les plus
anciens, les vrais temples des Atlantes, étaient faits comme celui
que nous venions de voir ; qu’il y en avait se composant seulement de
deux pierres plates non taillées, posées de champ, avec une troisième
placée par-dessus ; d’autres d’un plus grand nombre de pierres
forment une allée couverte ; que les uns étaient à découvert, et que
d’autres étaient cachés sous des monceaux de terre formant une
colline ronde. Au sommet de ces collines, ils avaient quelquefois
trois pierres placées deux de champ et l’autre par-dessus, et il y
avait des cercles de grandes pierres autour de la colline. Les unes
étaient des temples, d’autres des tombeaux, et il y en avait qui, par
leur nombre couvraient une grande étendue de terrain. Quand on
suivait ces groupes de temples, tombeaux et collines artificielles,
on pouvait voir que leurs rangées formaient l’image d’un homme, ou
d’un serpent, ou d’un œuf, ou d’un scorpion. Voilà ce que disait mon
Libyen. Mais quand je lui demandai ce que signifiaient ces images, et
pourquoi ces temples étaient les uns souterrains, les autres
découverts, et ce qu’étaient les tombeaux de cette forme, je ne pus
rien tirer de lui, sinon que c’était de la magie et de grands secrets
qu’ils tenaient de leurs pères. C’est tout ce que je pus apprendre.
Le lendemain, de bonne heure, je m’en fus, avec la permission du
suffète amiral, faire puiser notre provision d’eau dans les belles
citernes du quai. Elles sont à deux compartiments : l’un qui reçoit
l’eau trouble des pluies découlant des rues dallées, des quais et des
terrasses ; l’autre qui reçoit cette eau quand elle a reposé et s’est
clarifiée. Les deux compartiments communiquent par des robinets en
pierre à tête carrée, qu’on tourne au moyen d’une clef de bois.
Toutes les maisons particulières et tous les établissements publics
de nos villes de Libye ont de semblables citernes, et dans les
villages de la campagne il y a aussi des citernes découvertes se
composant de deux cercles accolés, dont l’un sert de réceptacle et
l’autre de réservoir.
Hannibal, qui s’était diverti à visiter les remparts, me dit qu’ils
étaient aussi bâtis sur citerne. Il les trouvait fort beaux. Ces murs
de blocage n’ont pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur à la
base et dix-huit au sommet. Aux deux tiers, au-dessus de la portée
des béliers, les logements des soldats sont pratiqués sur deux étages
dans l’épaisseur du mur, et on y monte par des rampes en pente douce.
A trois quarts de portée d’arc en avant est une seconde ligne de murs
moitié moins hauts, et plus avant encore, une palissade avec
retranchement et fossé. Seulement, Hannibal avait observé sur la
droite de la ville, tirant de l’Arsenal vers la campagne, un point
faible, attendu qu’il était dominé par une hauteur, et il jugeait
qu’on devrait y bâtir un fort couvrant cette hauteur et la joignant
aux murs de la place. Sur ce point, je suis de son avis.
Le cadran solaire établi par le suffète au-dessus du palais amiral
marquait midi, quand, après avoir fait l’appel et trouvé tout le
monde au complet, j’allai prendre congé du bon Adonibal. Le vieux
suffète nous fit ses adieux avec toute sorte de souhaits de
prospérité, et étant retournés à nos navires, je donnai l’ordre du
départ. L’amiral, debout sur son balcon nous regarda partir, et nous
le saluâmes de nos acclamations. Derrière nous sortirent quatre
autres navires, qui se rendaient à Massalie, aux embouchures du
Rhône, avec chargement complet.