Illustration

— Ne crains donc rien, dit Jonas. Ce sont les autres cuisines de

Nergal. Il cuit et fricasse sans relâche ; il a des cuisines partout

de ce côté. C’est un fameux cuisinier. »

Himilcon traduisit à Aminoclès les propos insensés de Jonas, ce qui

redoubla l’hilarité de nos matelots.

La pêche fut très-fructueuse. On nous ramena, à trois reprises, la

barque pleine de poisson. Au matin, nos pêcheurs allèrent se reposer,

après une nuit si bien employée. Dès l’aube, nos hommes de la veille

arrivèrent avec bon nombre d’autres, et l’un d’eux, s’étant mis à la

nage, traversa hardiment et vint à mon bord. C’était un homme de

haute taille, le front déprimé, le nez et les lèvres minces, le crâne

allongé, la face cuivrée et le menton imberbe, un vrai Sicule. Il

parlait l’italien des Latins, et commença par nous informer tout de

suite que les Latins occupaient toute la partie orientale de l’île et

étaient leurs ennemis.

Je lui répondis que j’étais Phénicien et qu’Italiens-Latins ou

Italiens-Samnites, Ombres et Sabelliens m’étaient complétement

indifférents ; que je voulais simplement du corail, du soufre, de la

pierre de lave, et que ce qu’ils apporteraient serait bien payé.

« Nous sommes, me dit le Sicule, sujets du roi Morgés, qui ne veut

pas qu’on prenne les marchandises autrement qu’à terre. Nous avons

quantité des objets que tu désires. Vous n’avez qu’à venir sur la

montagne, là-bas, avec vos marchandises, et nous ferons l’échange. »

Cette insistance pour nous faire venir à terre éveilla sur-le-champ

ma défiance, mais je n’en fis rien voir. Je feignis de me rendre aux

raisons du Sicule et je descendis avec des ballots et soixante hommes

bien armés. En même temps, je fis monter tous les archers sur le

Cabire, qui put se rapprocher à quelques coudées du rivage, machines

prêtes et paquets de flèches posés sur le pont.

« Pourquoi tant d’hommes ? dit le Sicule. Nous porterons très-bien

vos ballots.

— Oh ! lui répondis-je, nous ne voulons pas vous donner cette peine.

Portez les vôtres simplement de la montagne à la plage, car nous

n’irons pas plus loin dans les terres. »

Le Sicule retourna vers les siens, de fort méchante humeur, à ce

qu’il me sembla. Je profitai des négociations qu’il avait l’air

d’entamer avec eux pour faire remplir nos barriques au beau ruisseau

qui est au fond de la rade.

Bientôt mon sauvage revint avec deux camarades et me fit de nouvelles

invitations.

« Ne craignez pas de vous fatiguer pour monter, nous disaient-ils.

Nous vous porterons, vous et vos bagages. Venez là-haut, nous vous

ferons voir de belles choses : nous y avons tout le corail, la nacre

et le soufre que vous pouvez désirer.

— Cela nous est impossible, leur répondis-je ; il faut que nous

partions ce soir même, et nous n’aurions pas le temps d’aller et de

venir. Apportez vous-mêmes vos objets. »

Disant cela, je fis étaler devant eux tant de chaudrons brillants,

tant de verroteries et d’émail, tant de flacons, tant d’étoffes

chatoyantes, que la convoitise fut plus forte et qu’ils se décidèrent

à nous apporter de quoi trafiquer avec nous.

C’étaient des gens rudes et brutaux, marchandant beaucoup, puis

essayant de nous arracher brusquement des mains l’objet qui les

tentait, ou de l’escamoter subtilement s’il était de petite

dimension. Mais nous les connaissions, et ils étaient bien

surveillés. A mesure que j’avais un chargement de barque complet, je

l’envoyais tout de suite au Dagon et l’Astarté, pour ne pas être pris

à l’improviste sur la plage. Peu à peu le nombre de ces gens-là

grossissait, ils devenaient plus arrogants et les contestations se

multipliaient. Je fis rejoindre Chamaï, Bicri, Himilcon et vingt

hommes. Mes Sicules devenaient de plus en plus menaçants, et je

m’attendais à une attaque d’un moment à l’autre.

Tout à coup Gisgon, qui les observait assis sur la plage et sans dire

un mot, se leva brusquement, et mettant la main sur l’épaule

d’Himilcon, lui désigna du doigt un remous qui se faisait dans la

foule des Sicules. Je suivis des yeux la direction qu’indiquait le

pilote, et je vis s’avancer, parmi les autres qui s’écartaient sur

son passage, un de leurs chefs ou rois, devant lequel on portait des

bâtons peints de rouge et ornés de corail, de nacre et d’autres

objets voyants. Au bout d’un de ces bâtons, du plus grand, pendillait

un objet informe, qui me fit d’abord l’effet d’une guirlande de

feuilles d’arbre. Mais Gisgon était plus clairvoyant que moi.

« Mes oreilles ! capitaine, me dit-il d’une voix étranglée par

l’émotion, en me montrant le bâton.

— Tes oreilles ? lui répondis-je surpris. Où vois-tu des oreilles ?

— Là, sur le bâton, enfilées parmi les autres. Ce sont leurs trophées

de guerre, murmura le pilote. Oh ! je les reconnais bien. »

J’écarquillai les yeux pour voir à quoi Gisgon pouvait reconnaître

ses propres oreilles parmi les cartilages desséchés qu’exhibaient les

Sicules, mais je dus lui déclarer que je ne voyais absolument rien

qui me prouvât que c’étaient ses oreilles à lui plutôt que les

oreilles d’un autre.

« Oh ! dit vivement Gisgon, je reconnais l’homme qui me les a

coupées : c’est le chef ; cela me suffit. »

Le chef, propriétaire des oreilles de mon pilote, m’apportait une

bonne quantité de soufre et de nacre, que je lui achetai. Mais quand

on commença à les embarquer, la contestation recommença. Le chef

voulait absolument avoir une cuirasse comme celle d’Hannibal en sus

du marché, et je ne voulais pas la lui donner. Là-dessus, il saisit

le bord de celle que portait Hannibal et se mit à la tirer à lui de

toutes ses forces, croyant qu’il pourrait l’arracher. Le capitaine le

repoussa si rudement qu’il trébucha et tomba. Il nous arriva

aussitôt, et comme à un signal convenu, une grêle de lances et de

pierres. Je fis donner le signal à mon tour, et le Cabire commença de

balayer vivement la plage, envoyant ses projectiles par-dessus nos

têtes dans la masse des Sicules. En même temps, Hannibal et Chamaï,

prenant à droite et à gauche, les chargèrent rudement à la tête de

leurs hommes.

Mais quelqu’un avait été plus rapide que le Cabire et qu’Hannibal ;

c’était Gisgon. Avant que le roi des Sicules ne fût relevé, il était

sur lui, la hache au poing. Son ami Himilcon le rejoignit, et l’un

maniant son épée, l’autre sa hache, en deux tours de main ils eurent

fendu le crâne du roi et jeté par terre, tués ou grièvement blessés,

deux de ses porte-bâtons.

Pour moi, voyant mon chargement terminé et la barque prête à partir,

je fis sonner en retraite à mes hommes d’armes qui avaient fait

reculer les Sicules d’un bon demi-stade. Ils revinrent, et les

Sicules firent volte-face et les suivirent, leur jetant des lances et

des pierres, mais sans oser les aborder. Je fis embarquer peu à peu

mes hommes sur le Cabire et sur la barque. Comme celle-ci faisait son

dernier voyage et que nous n’étions plus qu’une quinzaine sur la

plage, les Sicules nous serrèrent d’assez près, et sans la protection

du Cabire, qui leur lançait ses projectiles dès qu’ils se groupaient

à bonne portée, ils se seraient certainement jetés sur nous. Enfin,

nous nous embarquâmes les derniers, le Cabire démarra et la barque

fit force de rames. Les Sicules nous suivirent dans l’eau aussi loin

qu’ils purent, poussant des cris furieux et jetant des pierres à la

main. Sans notre prudence et les précautions que j’avais prises, ils

nous auraient attirés dans une embuscade ou enlevés sur la plage.

Enfin, tout s’était bien terminé. Je n’avais perdu qu’un Phokien tué,

un autre était grièvement atteint et huit des nôtres étaient

légèrement blessés ou contusionnés, mais j’emportais pour quinze

cents sicles de corail, de nacre et de soufre.

Le plus content de tous était Gisgon. Il vint sur l’Astarté me faire

voir les deux bâtons conquis sur le roi. A chacun d’eux était une

paire d’oreilles fraîchement coupées et encore saignantes : le brave

pilote avait vengé les siennes.

Au reste, il fut persuadé qu’il avait retrouvé ses cartilages à lui,

et il les conserva précieusement dans sa bourse, ce qui est une façon

comme une autre de les porter.

Dans la nuit, nous passâmes au milieu des îles Ægates, où les

Phéniciens ont une station maritime, au large du promontoire de

Lilybée. Après avoir communiqué au passage avec l’un des

stationnaires, je me dirigeai vers le sud-ouest, par une mer

favorable et un vent d’est assez faible. Je comptais arriver dans

l’après-midi à la grande baie où se trouve, d’un côté, la rade

d’Utique, et de l’autre celle de Botsra la ville neuve, ce nouvel

établissement qui commence à rivaliser avec Utique, métropole et

place d’armes de tous nos établissements de Libye.

Au matin, tout le monde était sur le pont, impatient d’arriver à

notre première étape.

« Ha ! ha ! dit Hannibal ; je vais donc enfin voir Utique et

Carthada. Il y a longtemps que j’ai envie de voir ces deux places.

Carthada n’a-t-elle pas été fondée il y a une vingtaine d’années, et

ne s’appelait-elle pas d’abord Botsra ?

— Si fait, lui répondis-je. C’était d’abord une botsra, une

citadelle. Mais Utique existe depuis plus de cent ans, à l’embouchure

du grand fleuve Macar, qu’on appelle aussi Bagrada. C’est une belle

et grande ville et la rade est magnifique. Le Cothôn ou port de

guerre contient soixante cales sèches et autant de magasins

construits au-dessus ; et la ville, du côté de la terre, est

fortifiée par une triple enceinte, tellement que la place passe pour

imprenable. »

Avant de débarquer, je voulus visiter mes esclaves pour voir s’ils

étaient en bon état. Je les fis nettoyer, et on leur donna double

ration, pour qu’ils eussent meilleure apparence. Les Rasennæ, qui ont

toujours l’imagination remplie de toutes les images effroyables de

leurs dieux et de leur Chéol, et qui ne voient partout que nains,

géants, tortures et supplices, n’étaient pas rassurés du tout dans la

demi-obscurité de la cale, pensant que nous allions les sacrifier à

quelque dieu. Ils s’attendaient à voir apparaître Turms avec ses

grandes ailes qui conduit les âmes dans le séjour des morts, et

croyaient déjà sentir les fouets et les serpents avec lesquels les

nains les torturent dans le monde souterrain. Je leur annonçai que

j’allais les vendre dans une grande ville, où ils seraient employés

comme guerriers ou comme travailleurs, suivant leurs aptitudes,

qu’ils seraient bien vêtus, bien nourris, et que, s’ils se

conduisaient bien, on leur ferait plus tard des présents et qu’ils

auraient une petite part du butin ramassé à la guerre. Tous furent

dans une grande joie et mangèrent de bon appétit, sauf le regret qui

leur était commun, aux Helli comme aux Rasennæ, d’être loin de leur

Hestia, déesse de leur foyer, car les Vitaliens, qui ont une Hestia

comme les Helli, ont appris à la révérer aux Rasennæ. Mais ils

comprirent aussi que sur la terre lointaine ils auraient une autre

Hestia, car les dieux sont partout, et ainsi ils se consolèrent. Je

promis aussi aux Phokiens d’Aminoclès, enrôlés sous Hannibal, de leur

procurer un terrain où ils pourraient donner la sépulture à leur mort

suivant leurs rites, car ils l’avaient emporté avec eux sur le

vaisseau. Quand ils furent assurés qu’à proximité de terre nous ne

laisserions pas leurs morts sans sépulture, ils se réjouirent

beaucoup et se déclarèrent prêts à affronter tous les dangers avec

nous. Ce qui les avait aussi beaucoup encouragés, c’est qu’Himilcon

leur avait expliqué que les Sicules, les gens qu’ils venaient de

combattre, n’étaient autres que les Lestrigons : mais ils eurent

quelque peine à le croire.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 19 / 51 题