Nous passâmes le détroit sans difficulté, malgré le courant très-fort
qui porte contre le cap qui le termine à droite, et qui a donné lieu
à toutes ces histoires de Charybde et de Scylla que nos Phéniciens
s’amusent à raconter aux gens pour les effrayer. Mais je connaissais
si bien le bon chenal, mes navires étaient si propres à la manœuvre,
que je ne diminuai pas sensiblement ma vitesse. Bientôt je doublai le
cap et je longeai la côte vers l’ouest, laissant à ma droite les
montagnes enflammées des îles volcaniques.
Toute cette côte, des deux côtés, est couverte de belles montagnes
boisées, couronnées par des rochers gris, à pic et déchiquetés comme
des créneaux de forteresse. Elle présente partout de très-beaux
mouillages, surtout la baie magnifique qui est sur la côte de l’île
dans le détroit. J’avançais rapidement, comptant arriver vers la rade
qui précède le promontoire de Lilybée avant la nuit. Les Sicules ont
quelques cabanes dans cette rade, où les Phéniciens ont l’habitude de
se rendre régulièrement pour acheter du soufre et des pierres de
lave ; car les Sicules de la côte nord sont moins farouches que ceux
de la côte ouest et sud. Le contact fréquent des navigateurs, le flot
croissant de l’immigration des Italiens-Latins, les ont beaucoup
adoucis, tout en réduisant leur nombre, et je crois que les Sicules
finiront par disparaître entièrement devant les Latins.
A la nuit, je reconnus ma baie, et j’y mouillai commodément, sur bon
fond, à deux traits d’arc de la côte. Comme il faut néanmoins se
défier un peu dans ces parages, je n’envoyai ni marchandises ni
hommes à terre, me réservant de communiquer le lendemain. Mais il
vint encore des hommes avec des torches qui nous firent des signes
d’amitié sur le bord. Je leur répondis, en langue italienne, que
j’entrerais en relation avec eux au matin et que, s’ils avaient du
soufre, du corail, de la nacre, je leur en achèterais à de bonnes
conditions. Ils insistèrent pour venir à bord ; mais, voyant que
j’étais inflexible, ils s’en allèrent, en me promettant de revenir de
bonne heure avec leurs marchandises.
Peu après, Himilcon me signala plusieurs bancs de thons à notre
portée et me demanda la permission d’aller à la pêche. Comme il y
avait longtemps que nos équipages n’avaient eu de poisson frais, je
la lui accordai volontiers. Quelques matelots, adroits pêcheurs,
descendirent dans la barque avec des tridents et des harpons. Bicri
se joignit à eux avec deux archers ; nos harponneurs leur avaient
donné des flèches à pointes barbelées et leur avaient enseigné à les
attacher à une ligne, pour ne pas perdre le poisson piqué. Jonas les
accompagna par goinfrerie, dès qu’il entendit parler de grands
poissons bons à manger. On lui fit emporter sa trompette et les
torches qui servent à attirer le poisson curieux.
Aminoclès, qui, paraît-il, était bon pêcheur, se décida lui-même,
quand on lui eut bien promis qu’il ne verrait aucun monstre.
« Mais, dit-il à Himilcon, comment avons-nous échappé à la Charybde ?
J’ai bien regardé un petit peu par-dessous mon manteau, et je n’ai
rien vu.
— Moi non plus, répondit Himilcon d’un air sérieux. La Charybde n’y
est pas tous les jours. Elle s’était probablement cachée : peut-être
a-t-elle eu peur de la trompette de Jonas, ou du panache du capitaine
Hannibal. On ne sait pas : ces monstres sont si bizarres !
— Elle a bien fait d’avoir eu peur, s’écria Jonas. Moi, maintenant
que j’ai vu la cuisine de Nergal, je n’ai plus peur de rien. Je
l’aurais assommée, si elle avait eu l’audace de se montrer.
— Ces flammes que nous avons vues là-bas en passant, demanda encore
Aminoclès, effrayé de nouveau au souvenir du volcan, sont-elles bien
loin ?
— Oh ! très-loin, reprit Himilcon. A six cents stades au moins. Nous
n’avons vu que leur reflet dans les nuages, et non pas les montagnes
elles-mêmes.