— Bonne nuit, capitaine Magon, et toi, capitaine Hannibal, et toi,
joyeux pilote. Bonne nuit, Abigaïl, mon joli pigeon, cria-t-il encore
d’une voix retentissante, quand il fut dans la barque.
— Bonne nuit, Chamaï, mon agneau, » répondit de la cabine la voix
rieuse d’Abigaïl.
En ce moment, l’eunuque, accompagné de Bodmilcar, mettait le pied sur
le côté opposé du bateau.
« Il a une belle voix, ricana l’eunuque en se dirigeant vers la
cabine ; il a les poumons puissants, mais le Pharaon trouvera
peut-être mauvais qu’on fasse voir ses servantes à tout le monde.
— Et que les capitaines de navire, en compagnie de leurs scribes,
donnent des festins aux esclaves royales, ajouta Bodmilcar, en
poussant du pied le psaltérion qu’Hannon avait oublié sur le coussin
de la belle Ionienne.
— Absolument comme moi je trouve mauvais, répondis-je, exaspéré par
l’insolence de l’eunuque et la méchanceté de Bodmilcar, qu’un eunuque
syrien, un esclave, vienne se mêler de donner des avis à un homme
libre, à un capitaine sidonien sur son bord, et cherche à débaucher
ses passagères pour les conduire sur le navire d’un subordonné.
— Hazaël est maître de diriger les esclaves comme il l’entend, dit
aigrement Bodmilcar. Il a l’ordre du roi pour cela. »
Je regardai Bodmilcar dans le blanc des yeux. Il me jeta un regard de
défi.
« Oui, reprit-il, cette femme ionienne est mon ancienne esclave. Le
roi l’a achetée, c’est bien ; il l’envoie au Pharaon, c’est bien
encore, et je n’ai rien à y dire. Mais, comme serviteur du roi, je
dois empêcher que ses présents ne changent de destination et ne s’en
aillent aux mains d’un scribe quelconque.
— Et moi, répliquai-je, comme capitaine de ces navires, je dois
veiller à ce que la discipline y soit observée et ce que nul ne
prétende y donner des ordres en dehors des miens. C’est à moi qu’il
appartient d’interpréter les commandements du roi et de juger qui a
tort ou qui a raison.
— Bien dit, s’écria Hannibal. La discipline et l’obéissance doivent
être observées ! Voilà qui est bravement parlé, selon les règles de
la guerre et de la navigation !
— Je saurai ce qui me reste à faire, dit Bodmilcar d’une voix
étranglée par la colère.
— A retourner à ton bord et t’occuper de tes matelots qui ont cinq
jours à passer ici, voilà ce qu’il te reste à faire, » répondis-je
tranquillement.
Bodmilcar descendit aussitôt dans sa barque, et je l’entendis
proférer des menaces et des malédictions en s’en allant. Mais je fis
semblant de ne pas y prendre garde.
« En attendant, dit l’eunuque, je vais châtier cette servante.
— Toi ? lui dis-je, en lui arrêtant le bras.
— Moi-même, » répliqua-t-il en se dégageant.
Là-dessus il ouvrit la porte de la cabine ; mais, avant qu’il ne
l’eût refermée, la main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son
épaule, le fit pirouetter et le poussa devant moi.
Illustration : La main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son
épaule.
« Eh bien ! eh bien ! que me veut-on ? balbutia-t-il tout effaré, en
regardant tour à tour Hannibal qui le tenait toujours, et moi, qui
étais debout en face de lui, les bras croisés.
— On te veut ceci, lui dis-je : celui qui, à bord d’un navire
phénicien, lève la main sur qui que ce soit sans l’ordre du
capitaine, est lié, suspendu à une corde et plongé trois fois dans la
mer du haut de la vergue. As-tu compris clairement ? » L’eunuque,
tremblant de peur, baissa la tête.
« Eh bien, ajoutai-je, puisque tu as compris clairement, tâche de ne
pas oublier. Je te dirai de plus : celui qui, à bord d’un navire
phénicien, maudit quelqu’un, est attaché au mât et reçoit vingt-cinq
coups de corde. As-tu encore compris clairement ? »
L’eunuque fit signe que oui.
« Eh bien, lui dis-je, tâche de ne pas oublier non plus. Tu dois
savoir qu’Abigaïl a la langue bien pendue, et que moi je ne suis par
sourd. Penses-y bien ; et maintenant, lâche-le, Hannibal. »
L’eunuque rentra dans sa cabine en courbant le dos et Hannibal me
quitta, enchanté.
« Nous les ferons marcher droit, sois tranquille, capitaine, me
dit-il, et je ne m’y épargnerai pas. Qu’est-ce qu’un navire où on
désobéit ? C’est comme une compagnie de gens de guerre où on
raisonne. Ah ! ah ! mais nous sommes là, nous autres. » Le lendemain,
de bon matin, je fis venir Bodmilcar.
« Écoute, lui dis-je, tu es un vieux marin phénicien. Je crains que
ta passion et les mauvais conseils de l’eunuque ne t’aient tourné la
tête. J’espère que quand nous serons débarrassés de lui et de cette
Ionienne, je te retrouverai tel que je t’ai connu autrefois. Veux-tu
me promettre de renoncer à semer le trouble ?
— Ce n’est pas moi qui le sème, répondit Bodmilcar.
— Si fait, c’est toi. Il faut me promettre.
— Je ne ferai rien pour cela, en tout cas, me dit-il, d’un air
embarrassé.
— Eh bien, j’y compte, lui dis-je. Voici les dispositions que j’ai
prises. Tu vas rester ici, avec le commandement de la flotte en
compagnie d’Asdrubal, d’Amilcar, d’Himilcon et sous la protection des
hommes d’armes. Hannibal, Hannon et moi, nous allons à Jérusalem. Tu
n’auras rien à acheter en nous attendant : nous ferons les
approvisionnements dans l’intérieur du pays. Tu vois que ta tâche
n’est pas lourde.
— Et les deux femmes ? dit vivement Bodmilcar.
— Oh ! les deux femmes, je verrai à les installer à terre. Cela me
regarde, et ne t’en inquiète pas.
— C’est bien, répondit Bodmilcar. Et quand pars-tu ?
— Tout de suite. Ainsi, au revoir. »
Je descendis aussitôt dans la barque, en compagnie d’Hannibal,
d’Hannon, de mon esclave et de deux matelots portant notre bagage.
Quand Hannon passa devant Bodmilcar, celui-ci cracha, en le regardant
d’un air haineux. Hannon leva les épaules.
Je fis descendre ensuite devant moi l’eunuque et les deux femmes dans
l’autre barque et je donnai ordre à deux matelots de porter à terre
ce que l’eunuque demanderait. Celui-ci voulut s’attarder, pour
rassembler le bagage.
« Non, non, lui dis-je. Les matelots reviendront le chercher tout à
l’heure. Ils le trouveront bien tout seuls, sois tranquille. Allons,
nage ! » criai-je aux rameurs.
Les deux barques filèrent vers la côte. Bodmilcar, debout sur le
couronnement de la poupe, nous suivait des yeux d’un air sombre.
« A bientôt ! cria Himilcon, debout à côté de lui.
— A bientôt, vieux pilote ! » lui répondîmes-nous.
Nous accostâmes en quelques coups d’aviron. Chamaï nous attendait
avec impatience, et courut à la barque pour aider Abigaïl à
descendre. On se dirigea tout de suite vers le village, à deux traits
d’arc de la tour : il est bâti au milieu des figuiers sauvages et on
y voit une assez belle citerne. Devant la meilleure maison étaient
attachés deux chevaux et une douzaine d’ânes, les deux chevaux bien
parés, la tête ornée d’un réseau de fils de lin écarlates, garni de
pompons multicolores et de grelots, la bride brodée, la queue relevée
et nouée par des fils écarlates. Les ânes avaient la crinière et la
queue teintes de henné, comme il convient : c’étaient des montures
bien harnachées.
« Ceci, dit Chamaï, est la maison de Bicri, un de mes hommes d’armes,
que j’emmène pour faire ce voyage. Ce jeune homme est vigoureux et
adroit au maniement de l’arc, de l’épée et du bouclier. Il connaît
aussi très-bien la manière de faire le vin, ayant été vigneron dans
la montagne. »
Bicri parut et nous salua. Avec lui était un autre homme et une jeune
femme.
« Celui-ci, dit Chamaï, est Barzillaï, chef d’une de mes dizaines, et
avec lui est Milca, sœur de Bicri, femme de Barzillaï, qui excelle à
faire des gâteaux de miel.
— Très-bien, dit Hannibal. Emmènerons-nous aussi Barzillaï et sa
femme Milca, pour qu’elle nous fasse des gâteaux de miel ?
— Barzillaï ne désire point voyager en mer, répondit Chamaï.
— C’est dommage, observa Hannibal.
— Et qui commandera ici pendant que tu vas nous conduire à
Jérusalem ? demandai-je à Chamaï.
— C’est Barzillaï, répondit-il, dans lequel j’ai mis ma confiance.
— Eh bien, dis-je, nous logerons les deux femmes, soit dans la tour,
soit dans la maison de Bicri ; Barzillaï et ses hommes d’armes les
garderont et Milca leur tiendra compagnie.
— Abigaïl ne vient donc pas à Jérusalem avec nous ? s’écria Chamaï.
— Non. Je tiens à ce qu’elle reste ici, avec la dame ionienne. Tu as
tout loisir de lui faire tes adieux ce matin.
— Du moment que c’est l’ordre, dit Chamaï, il faut obéir. Et que
devra faire Barzillaï en notre absence ?
— Empêcher qui que ce soit de voir la dame ionienne, soit par ruse,
soit par force, à l’exception de cet eunuque ici.
— C’est bon, dit Barzillaï en frappant sur la garde de son épée. J’ai
compris.
— Et moi, dit l’eunuque, où logerai-je ?
— Où tu voudras, lui répondis-je. Dans la maison de Bicri, s’il veut.
— Un Syrien de Tsoba dans ma maison ! dit Bicri ; non, non, s’il te
plaît, seigneur amiral.
— Et pourquoi donc ? glapit l’eunuque. Est-ce qu’un Syrien de Tsoba
ne vaut pas les gens de ta nation ?
— Des Syriens, s’écria Bicri ! Qu’est-ce que des Syriens ? Nous avons
battu ceux de Tsoba et ceux de Damas, et notre roi les a faits ses
esclaves. Quels hommes êtes-vous ? Des puces, des chiens crevés.
— Parle-nous, dit Chamaï, des Philistins de Gaza et d’Askalon, ou des
Iduméens du sud : encore que nous les ayons vaincus et assujettis, ce
sont des guerriers et des hommes forts. Mais des Syriens ! J’avais
pour coutume d’en enfiler une douzaine dans ma lance et de les
emporter sur mon épaule.
— Chamaï, remarqua Hannibal, est un homme rempli d’esprit et qui fait
des mots très-bons et très-plaisants. Il sera un compagnon
divertissant pendant notre voyage.
— Les femmes pourront-elles sortir ? dit Barzillaï.
— Abigaïl, qui est du pays, pourra courir avec Milca, si elle veut.
Mais l’Ionienne ne doit pas sortir jusqu’à mon retour.
— Bien, dit Barzillaï. Ma femme fera en sorte qu’elle passe
agréablement son temps.
— Je lui apprêterai autant de gâteaux qu’elle désirera et des pâtes
frites dans l’huile aussi, » déclara Milca.
Les choses étant ainsi réglées, nous prîmes place dans la maison pour
manger un peu avant notre départ. Barzillaï s’étant engagé à faire
nourrir dans le village quinze hommes, Hannibal envoya chercher
quinze de ses archers à bord, qui, joints aux hommes d’armes de
Barzillaï, faisaient une garde suffisante. Je fis informer en même
temps Himilcon, Amilcar, Asdrubal et Gisgon de ma résolution. Tout
coup de tête de la part de Bodmilcar et toute machination de
l’eunuque étaient ainsi prévenus.
Celui-ci ne voulut pas manger avec nous et se retira sur les
vaisseaux. L’Ionienne se rendit dans sa chambre avec Milca qui ne
tarda pas à revenir pour nous apporter de ses fameux gâteaux au miel.
Il y en eut trois pour chaque convive, mais Abigaïl et Chamaï étaient
tellement contents de se revoir et causaient tellement qu’ils
oublièrent les leurs et qu’Hannibal les mangea pour eux.
Nous prîmes congé de Barzillaï, d’Abigaïl, ce qui fut un peu long
pour Chamaï, et de Milca, pendant que Bicri détachait les ânes et les
chevaux. En ma qualité de bon Sidonien, je refusai la bête par trop
fringante que m’offrait le Juif, ayant plus accoutumé le mouvement
des vaisseaux que le trémoussement des chevaux, et j’enfourchai un
âne de mine très-pacifique. Avant de partir, Hannon donna de ma part
une belle pièce d’étoffe rouge à notre hôte et des boucles d’oreilles
d’argent à notre hôtesse, qui ne pouvait se lasser de les admirer.
Chamaï fit don de sa vieille cuirasse à Barzillaï et endossa une
cuirasse écaillée toute neuve que je lui donnai, suivant ma promesse.
Nous distribuâmes aussi quelques poupées de terre cuite et de bois
aux enfants qui grouillaient autour de nous, et Chamaï étant venu
pour la vingtième fois embrasser Abigaïl, sous prétexte de donner
encore des instructions à ses hommes, finit par se décider à monter à
cheval, après qu’Hannon eut décliné à son tour l’offre d’un coursier.
Hannibal caracolait déjà sur le sien. Nos deux matelots, mon esclave
et Hannon enfourchèrent leurs ânes, après avoir chargé nos bagages
sur quatre baudets, et Bicri, allongeant les jambes, prit la tête de
la caravane de son pas alerte de montagnard, pour nous montrer le
chemin.
1. 1300 stades, soit 32 1/2 milles géographiques. C’est la
\ vitesse donnée par Hérodote.