Après avoir traversé les plaines basses parsemées de champs de blé,
de bouquets de figuiers et de dattiers, et d’arbres de Judée au tronc
rabougri, au parasol de feuillage étendu à plat comme un pain, nous
commençâmes à gravir la montagne par des sentiers étroits, bordés
alternativement de bois de chênes, de grandes plantations d’oliviers
et de vignes. Par cette route ombreuse on arrive sur la crête, dans
la petite ville de Timna, où Chamaï avait un hôte qui nous logea,
nous et nos bêtes. Timna est une petite ville irrégulièrement bâtie,
les maisons entourées de jardins et très-basses, n’ayant pas plus
d’un étage. Elle possède un mur crénelé en pisé, deux portes et douze
tours rondes. Nous y fûmes tourmentés par les puces, qui sont en
Judée d’une abondance et d’un acharnement extraordinaires, et par les
mouches, qui sont aussi très-nombreuses.
« Les hommes d’ici, remarqua judicieusement Hannibal, qui avait ôté
sa cuirasse pour mieux se gratter, devraient adorer, non pas le grand
dieu El, dieu du ciel et de la terre, mais le dieu Baal-Zébub, dieu
des mouches et autres insectes, pour qu’il les débarrasse du fléau de
la vermine. »
Le lendemain, de bon matin, après avoir traversé bon nombre de ravins
et grimpé des côtes, car tout ce pays est montagneux, mais fertile et
bien cultivé, nous vîmes une vallée profonde et encaissée, toute
stérile et déserte. Au fond et sur les flancs pierreux de cette
vallée blanchissaient des ossements humains, en grand nombre ; vers
l’est, on voyait des mamelons couronnés d’un fort, et la vallée
remontait vers les crêtes au sud.
« La vallée des Géants, dit Bicri en s’arrêtant, et en faisant rouler
un crâne du bout de son bâton.
— J’y étais, dit Chamaï, comme fort jeune homme, écuyer de Bénaïa,
capitaine de cent hommes, un des trente-sept vaillants du roi, qui a
tué un lion dans une fosse, dans un jour de neige, et un géant
égyptien armé de pied en cap, lui Bénaïa n’ayant que son bâton à la
main. Nous y battîmes les Philistins de telle façon, que depuis ce
temps ceux d’Achdod nous payent tribut.
— Oui, oui, dit Hannibal, les Philistins étaient là-haut, sur les
hauteurs à notre droite et voulaient attaquer le château par devant
nous. Mais le roi, descendant dans la vallée, leur épargna la moitié
du chemin et monta ensuite sur les hauteurs en les poursuivant. C’est
dans la vallée que fut le fort de la bataille, et sur le versant, de
l’autre côté des crêtes, que fut la fuite des Philistins et le
carnage. »
Nous traversâmes la vallée des Géants, et sur le revers opposé
Hannibal nous fit voir les trente pieux aigus auxquels le roi David
fit attacher par la poitrine les trente chefs des Philistins faits
prisonniers. Des débris de leurs squelettes y pendaient encore.
« Ah ! s’écria Chamaï, notre roi est un bon roi ! Aussi, quand son
fils Absalom fit sédition contre lui, je pris le parti des gens du
roi.
— Et moi aussi, dit Bicri. Et dans la bataille qui s’ensuivit, je
perçai d’une flèche à travers les tempes Hothniel, fils de Tsiba, et
je pris ses dépouilles. Voilà sa belle ceinture de fils d’hyacinthe
que j’ai encore autour des reins. »
Nous continuâmes ainsi notre route, Chamaï, Hannibal et Bicri nous
faisant voir les endroits remarquables. Des villes et villages près
desquels nous passions, il sortait bon nombre de gens qui, nous
reconnaissant pour Phéniciens à nos habits, couraient après nous,
nous offrant du lait, des raisins secs, des figues, du vin et
d’autres rafraîchissements, et nous demandaient si nous n’avions rien
à vendre. Mais Bicri leur répondait :
« Allez à Jérusalem, frères, car nous y allons, ou descendez à Jaffa,
car nous en venons. C’est là que vous trouverez nos marchandises. »
Les bergers, ayant des troupeaux de belles chèvres, venaient aussi
nous parler, mais nous n’achetâmes rien d’eux, sauf deux fromages,
qu’ils font excellents dans ce pays, et des rayons de miel qu’ils
nous vendirent pour quelques zeraas. Des jeunes filles, pendant que
nous mangions nos fromages à l’ombre d’un chêne, vinrent nous
apporter dans leurs cruches de l’eau très-fraîche. Hannon leur donna
quelques perles de verre qui les comblèrent de joie.
Peu avant le coucher du soleil du deuxième jour, nous arrivions à
Jérusalem, ville forte, bâtie avantageusement sur un plateau escarpé.
Les beaux jardins d’oliviers qui entourent cette ville, la blancheur
de ses murailles, les dômes nombreux qu’on voit dans le feuillage des
faubourgs, font une impression agréable. De loin on voit la ville
comme bosselée de dômes et de terrasses, car elle est bâtie sur un
terrain fort inégal. Après avoir passé un chemin qu’on voit se perdre
au loin du côté du désert, et qui est bordé par le torrent de Kidron,
nous franchîmes une dernière montagne couverte d’oliviers, puis un
ravin, et nous montâmes par une rue assez large, où trois cavaliers
peuvent aller de front. Cette rue est dallée, bordée de maisons
bâties en briques et de jardins entourés de petits murs de torchis. A
la nuit, Chamaï qui avait galopé devant, en laissant Bicri nous
conduire, nous attendait sur la porte d’un grand jardin, au fond
duquel était une belle maison de briques à deux étages. C’était la
maison de Hira, un des principaux officiers du roi, chargé de
recevoir les ambassadeurs étrangers. Les esclaves vinrent tout de
suite à notre rencontre, prirent nos bêtes et transportèrent nos
bagages dans une grande salle basse, où ils nous apportèrent de l’eau
pour nous laver les pieds. Hira vint après nous souhaiter la
bienvenue et nous fit apprêter à manger. Je lui appris qui j’étais et
pourquoi je venais, et lui fis voir la lettre du roi Hiram au roi
David : il l’éleva sur sa tête en signe de respect et me promit de
prévenir le roi de mon arrivée, dès le lendemain matin.
Illustration : De loin on voit la ville.
Tout de suite après le repas, je préparai mes présents pour le roi
David. Je choisis une tunique de dessous du lin d’Égypte le plus fin,
teinte en hyacinthe, une tunique de dessus en pourpre, avec le tour
du cou brodé de fleurons, les manches brodées pareillement et tout le
pourtour garni de franges d’argent. Je pris une ceinture ornée
d’orfévrerie, ouvrage égyptien curieux à voir, et le coulant de
ceinture était une tête de lion en or avec des yeux d’émail. J’avais
acheté quatre ceintures pareilles à un artiste égyptien, pour en
faire présent à des rois. Je pris aussi une coupe à deux anses et à
pied, en argent, avec des incrustations d’or relevé en bosse et
figurant des fleurons et des grappes de raisin. Je déposai le tout
dans un grand coffre en bois de santal qui vient d’Ophir, incrusté de
filigrane d’or et de petits morceaux de nacre. Enfin, sachant que le
roi se plaisait à la musique et jouait des instruments lui-même,
j’ajoutai à tout cela une harpe en bois de santal, une harpe à trois
cordes, et le bois était orné de pompons multicolores et surmonté
d’un oiseau en or, le bec ouvert et les ailes étendues. Cette harpe
venait pareillement d’Ophir et n’avait pas de semblable en Phénicie.
Je l’avais eue de Khelesbaal, capitaine sidonien, auquel la reine
d’Ophir l’avait donnée, pour le récompenser de lui avoir construit
des navires tenant la pleine mer.
Le lendemain, Hira vint de bon matin m’annoncer qu’il se rendait chez
le roi. Je lui fis voir les présents et il fut émerveillé. Il
m’assura qu’ils seraient tout à fait trouvés agréables et que le roi
attendait mon arrivée avec impatience. Deux heures après, des
esclaves du palais nous amenèrent un veau pour nous régaler, de la
part du roi David. Ils portaient aussi des pains, des gâteaux, des
fromages, des figues, une grande jarre d’olives et une très-grande
jarre de vin d’Helbon. L’un d’eux ayant demandé qui était
l’ambassadeur d’Hiram, je me nommai.
« Le roi, me dit cet homme, m’a chargé de te mener devant lui, toi et
ta suite. Viens donc à présent. »
Mes deux matelots prirent le coffre où étaient les présents destinés
à David, Hannibal revêtit sa cuirasse et coiffa son casque, Hannon
passa son écritoire dans sa ceinture, et nous partîmes, à la grande
joie de Chamaï et surtout de Bicri, qui n’avait jamais vu le roi.
« Il a fait bien du mal aux enfants de Benjamin dont je fais partie,
disait-il. Mais il a réparé ce mal par ses bontés envers la
descendance du feu roi Saül, et il est l’honneur et le rempart de
toutes les douze tribus. Je suis content de le voir.
— Le mal qu’il a fait aux enfants de Benjamin, répondit Chamaï, il
l’a fait contre son cœur. N’était-il pas l’ami de Jonathan, fils du
roi, et le mari de Mical, sa fille ? Et n’a-t-il pas pleuré le feu
roi, et ne l’a-t-il pas vengé ?
— C’est un roi très-vaillant, dit Hannibal, et qui connaît les choses
et l’art de la guerre. Et son général Joab, fils de Tsérouia, est un
bon général. Leurs faits d’armes à tous deux sont illustres et
mémorables. »
Nous marchions par des rues étroites et montueuses, toujours
entourées de jardins et de maisons à un ou deux étages. Les gens qui
nous voyaient accompagnés des serviteurs du roi, qu’ils connaissaient
à leurs habits, lesquels sont blancs, bordés d’hyacinthe, nous
saluaient en passant : ce qui nous fit voir que le roi était
très-respecté de son peuple.
Après avoir traversé un quartier de la ville qui s’appelle Millo,
nous arrivâmes à un canal qui sort vers la campagne et qui est dominé
par une élévation du plateau nommée Sion. Tout l’espace entre Sion et
Millo a été bâti de maisons neuves par le roi David et, de ce côté,
le mur d’enceinte porte encore la brèche qu’y fit le roi quand il
prit la ville sur les Jébusiens. Sur la hauteur de Sion est la
forteresse que le roi prit aussi et dans laquelle est bâti son
palais. Ce palais a été construit dans une cour intérieure par des
architectes tyriens : il est à trois étages avec un dôme au milieu,
entouré de terrasses. On y a employé pour matériaux le bois de cèdre
et la pierre de taille, et des deux côtés de la porte sont deux
belles colonnes de bronze. A la droite de l’une d’elles, on voit
contre le mur le banc sur lequel le roi vient s’asseoir quand il rend
la justice au peuple, et deux potences toutes neuves. Derrière le
palais sont des jardins où se trouvent des constructions plus basses,
dans lesquelles habitent les femmes du roi.
Hira nous attendait à la porte et nous fit monter, par un escalier en
vis, dans une salle carrée et bien éclairée. Au fond de cette salle
est une estrade de bois de cèdre à laquelle on monte par trois
degrés. Les murs sont tendus d’étoffes où l’on voit représentés des
fleurs et des oiseaux. Sur l’estrade est une peau de lion, aux pieds
du trône du roi, lequel est en bois de santal, sans peintures ni
dorures. A côté du trône était Joab, général de l’armée, revêtu de sa
cuirasse et coiffé de son casque ; et derrière le trône on voyait la
lance du roi appuyée contre le mur, et son écuyer, debout, portant
l’épée du roi dans sa main. Sur les degrés de l’estrade étaient
plusieurs officiers du palais et quatre hommes vaillants debout,
l’épée nue à la main.
Le roi lui-même était assis sur son trône, très-simplement vêtu.
C’était un homme âgé, de stature moyenne et de corpulence maigre ;
mais malgré son âge on voyait qu’il était encore leste et vigoureux.
Sa barbe était toute blanche, sans frisure, et ses cheveux nattés
comme ceux des autres. Il ne porte ni bandeau ni couronne. A ses bras
il n’a pas de bracelets ; au lieu de patins élevés, comme les autres
rois, il a aux pieds des sandales de montagnard et pas d’anneaux aux
orteils. Sa tunique est blanche, bordée d’hyacinthe et sans broderie.
C’est un roi sans pompe et vêtu comme les gens du commun ; mais à ses
yeux gris bleu, à son regard clair et perçant, on voit bien qu’il est
le roi.
Mes gens se rangèrent sur une seule ligne et, m’avançant devant eux
jusqu’au pied de l’estrade, je me prosternai. Puis je me tins debout,
les mains croisées.
Illustration : Je me tins debout, les mains croisées.
« Magon le Sidonien, dit le roi.
— Me voici, répondis-je.
— Sois le bienvenu, As-tu voyagé en paix ?
— J’ai voyagé en paix.
— Comment se porte le roi Hiram ?
— Il se porte bien.
— Et comment se porte le peuple de Tyr, et aussi le roi de Sidon et
le peuple de Sidon ?
— Ils se portent bien.
— Je suis satisfait. Donne-moi les lettres du roi Hiram. »
Je remis le papyrus scellé à un des officiers, qui le présenta au
roi. Il le lut avec attention, et me regardant d’un air
bienveillant :
« Magon, fils de Maharbaal, je suis content de te voir, me dit-il.
Qui sont ces gens avec toi ? »
Je les nommai l’un après l’autre.
« Je suis satisfait que tu emmènes Chamaï et Bicri, et que tes
guerriers soient sous les ordres d’Hannibal, que je reconnais à
présent. J’aime que mes jeunes gens voyagent par toute la terre : ils
rapporteront de l’expérience et de la sagesse dans ce pays.
Jéhochaphat, le secrétaire, préparera la liste des objets que tu dois
rapporter. Tu y ajouteras, suivant ton jugement, ce que tu trouveras
de rare et de curieux. Que désires-tu de moi avant de partir ?
— O roi, lui répondis-je, je désire que Chamaï ici présent puisse
recruter quarante archers et hommes d’armes experts et vigoureux. Je
désire aussi du blé, de l’huile, du vin et ce qu’il faut en choses
pouvant se conserver, afin de nourrir tous mes gens sur la Grande
Mer.
— Tes demandes sont justes, dit le roi. Joab choisira quarante hommes
bien armés pour les mettre sous les ordres de Chamaï et d’Hannibal,
et tu les commanderas par-dessus eux. Mon trésorier te délivrera de
l’argent pour leur solde, suivant l’état que tu en feras. Hira te
conduira dans mes magasins, où tu prendras les vivres qui te seront
nécessaires, et il rassemblera aussi des hommes et des ânes pour
porter les provisions jusqu’à tes navires. Et tout ce qu’il te faudra
encore, demande-le-moi, je te le donnerai. »
Je me prosternai devant le roi pour le remercier, puis je lui offris
mon présent, qu’il trouva fort beau.
Il se fit expliquer par moi l’origine de chaque objet ; puis s’étant
levé, il nous ordonna de le suivre dans une salle voisine, où l’on
avait préparé du vin et des coupes. On lui apporta son trône et il
voulut boire dans la coupe dont je lui avais fait don.
Il me questionna beaucoup sur mes voyages et sur les pays lointains
et fut content de mes réponses. Il me demanda aussi si dans les pays
de l’ouest on trouvait des paons et des singes. Je lui répondis que
ces animaux venaient d’Ophir et qu’à mon retour je ferais, s’il le
voulait, un voyage dans cette direction.
« Tu es un homme hardi, me dit-il, de songer à de nouveaux voyages au
moment où tu entreprends celui-ci. J’aime les hommes hardis, et je
loue Hiram de t’avoir envoyé à mon service. Je veux te faire voir
présentement l’emplacement du temple que je veux construire à mon
Dieu. »
Nous sortîmes du palais, le roi marchant d’un pas aussi alerte qu’un
jeune homme. Il nous conduisit sur une colline voisine du palais, où
se trouvait une aire à battre le blé. On appelle cette colline le
mont Moriah.
« J’ai acheté cette aire et deux bœufs, nous dit le roi, à Arauna le
Jébusien, pour cinquante sicles d’argent. C’est un lieu élevé, propre
à bâtir un temple et un fort.
— J’ai entendu, dit Hannon, que le roi prenait plus de forts qu’il
n’en bâtissait et que son épée était la véritable forteresse de son
peuple.
— Tu es un flatteur, scribe, répondit le roi en souriant. Mais je
pense que des poitrines vaillantes défendent mieux un pays que des
tas de pierres : c’est la vérité.
— Ma flatterie, dit Hannon, est donc d’avoir deviné la pensée du roi.
C’est un peuple heureux celui chez lequel il suffit de dire les
actions du roi pour le louer.
— Si, reprit le roi, tu as une langue aussi dorée auprès des femmes,
je te prédis que tu épouseras quelque princesse. »
Hannon rougit et le roi se mit à rire.
« Tu as là, me dit-il, un scribe qui sait bien tourner les paroles et
son éloquence me plaît.
— O roi, répondit Hannon, nous passerons bientôt chez tant de peuples
sauvages et parlant tant de langues bizarres, nous aurons avec eux
des conversations si brutales à coups de lance et à coups d’épée,
nous soutiendrons contre les hurlements de la mer et les sifflements
du vent de si rudes dialogues, que nous dépensons ici nos dernières
belles paroles en langue cananéenne. Nous vidons le trésor de notre
politesse, afin d’être à même de causer avec les gens de Tarsis. »
Le roi fut très-content des paroles d’Hannon.
« Je veux, lui dit-il, que tu mettes par écrit les singularités de
ton voyage et que tu me les apportes. As-tu ici quelque papyrus écrit
par toi ? »
Hannon lui tendit un rouleau sur lequel étaient des vers de sa
composition en l’honneur d’une dame. Le roi loua beaucoup l’harmonie
des vers et la beauté de l’écriture et fit donner à Hannon un papyrus
sur lequel il avait écrit des poésies de sa propre main ; car il s’y
entend très-bien et passe pour un excellent poëte et un habile
calligraphe.
« Mais, dit Hannon, les poésies que le roi a écrites dans la vallée
des Géants et dans tant d’autres endroits, il ne peut pas me les
donner ? »
Le roi prit aussitôt son épée des mains de son écuyer et la
présentant à Hannon :
« Emporte donc celle-ci ; avec ce calame de bronze, tu écriras des
poésies comme j’en ai écrites en l’honneur de mon Dieu et de mon
peuple dans la vallée des Géants.
— La parole du roi est une prophétie, dit Hannon en baisant l’épée.
Je n’ai garde de la faire mentir. »
Après avoir pris congé de ce bon roi, je me rendis immédiatement dans
ses magasins, avec Hira, pendant qu’Hannibal, Chamaï et Bicri
suivaient Joab.
Les magasins sont un long bâtiment en briques, à un étage où l’on
arrive par un chemin dallé et bordé de sycomores. Ils sont construits
sur citerne, à la manière phénicienne, et sont flanqués, à droite et
à gauche, de hangars et de prés où sont les chariots, les chevaux,
les ânes et le bétail du roi. Hannon avait dressé la liste de ce
qu’il nous fallait. Je choisis donc cent mesures de grain, cinquante
mesures d’huile et autant de vin, des fromages, des figues et des
raisins secs, vingt-cinq barils d’olives, et je fis peser deux mille
sicles de viande salée et séchée. Je pris aussi du sel, des fèves,
des dattes. Hannon fit en double l’état de ce que nous emportions,
pour être remis au roi, et Hira nous assura que les ânes et leurs
conducteurs seraient prêts le lendemain matin.
En revenant dans la maison de Hira, je trouvai des serviteurs du roi
qui nous apportaient des présents : un bouclier, une lance, un
poignard et une hache d’armes égyptienne pour moi, une épée et une
masse d’armes chaldéenne pour Hannibal, un bouclier et un casque pour
Chamaï, un bel arc, un carquois et un bandeau d’archer pour Bicri, et
une épée pour Hannon. Le roi David est connu pour sa libéralité.
Vers le soir, Hannibal revint avec toute sa troupe et Jéhochaphat, le
secrétaire, m’apporta les lettres du roi. Le lendemain, de bon matin,
je trouvai la rue encombrée d’ânes chargés de ballots et de
conducteurs. Nous n’avions plus qu’à prendre congé de notre hôte, ce
que je fis en lui remettant un présent et en lui donnant deux fioles
d’onguent royal pour ses femmes, et nous partîmes sur-le-champ.
Notre retour à Jaffa se passa sans incidents. Bicri nous y donna
plusieurs fois les preuves de son adresse, perçant de ses flèches des
perdreaux et d’autres oiseaux qu’il tirait au vol. Hannon, qui avait
mis sa ceinture à la mode juive, en passant son épée sur le côté,
était redevenu gai comme à l’ordinaire et chantait tout le temps.
« Le roi est prophète, me disait-il sans cesse ; tout le monde sait
qu’il prédit l’avenir en prose et en vers. Maintenant que j’ai son
épée, je crois que je me battrais contre l’univers entier.
— Est-ce que tu aurais l’intention de percer le flanc au Pharaon ?
lui dis-je, inquiet de son humeur belliqueuse.
— Bah ! me répondit il, tu sais bien que ma belle, c’est la dame
Astarté, la reine des cieux et de la mer, la déesse en personne, et
celle-là se moque bien du Pharaon et de Bodmilcar par-dessus le
marché.
— Dis-moi, seigneur amiral, me demanda Bicri en m’apportant un
perdreau qu’il venait d’abattre, est-ce qu’ils ont des vignes,
là-bas, en Tarsis ?
— Non, lui répondis-je, et cela ennuie fort nos colons phéniciens.
— Eh bien, reprit Bicri, puisqu’on m’a dit qu’il fait chaud là-bas
presque autant qu’ici, j’ai bien fait d’en emporter des boutures.
Nous en planterons et plus tard ils pourront dire qu’ils boivent de
notre vin
— C’est bien vu, archer, dis-je à Bicri, et tu as là une bonne idée,
dont je te félicite. »
Comme nous approchions de Jaffa, et que je distinguais de loin la
tour et les mâts de nos navires, Abigaïl courut à notre rencontre et
Chamaï, sautant de son cheval, la prit dans ses bras.
« Quoi de nouveau ? lui criai-je en hâtant le pas.
— Tout est bien, » me cria-t-elle.
Rassuré, je descendis vers la plage. Barzillaï vint à ma rencontre et
m’apprit que l’eunuque n’avait pas reparu dans le village et que
personne n’avait tenté de communiquer avec l’Ionienne. Bientôt
Himilcon, Asdrubal, Amilcar, Gisgon et Bodmilcar lui-même vinrent me
souhaiter le bonjour. Je fis aussitôt procéder à l’embarquement de
nos vivres et de nos recrues ; je gardais ces dernières sur ma
galère, ce qui complétait mon effectif à deux cent dix hommes,
cinquante rameurs, soixante-dix matelots, quatre-vingts soldats et
dix officiers. Comme les âniers aidaient à l’embarquement, l’un d’eux
vint à moi. C’était un homme de très-haute taille et gros à
proportion, avec un cou de taureau enfoncé dans des épaules
démesurées, des cheveux crépus qui lui descendaient sur les sourcils
et une barbe épaisse, courte et frisée, qui lui montait jusqu’aux
yeux. Cet homme se mit devant moi, les bras ballants et me regarda
fixement.
« Qu’est-ce que tu veux, toi ? lui dis-je.
— Je suis Jonas, me dit le colosse d’une voix de tonnerre.
— Eh bien, et après ? lui dis-je surpris.
— Eh bien, Jonas, de la tribu de Dan, Jonas du village d’Eltéké.
— Alors, toi Jonas, du village d’Eltéké, dis-moi ce que tu me veux.
— Je veux partir aussi ; je veux aller dans le pays des bêtes
curieuses. »
Je regardai Jonas, de plus en plus surpris.
« Et qu’est-ce que tu veux faire dans le pays des bêtes curieuses ?
lui demandai-je.
— Je ne sais pas, répondit le géant ; je veux y aller.
— Oui, mais pourquoi veux-tu y aller ?
— Je ne sais pas, » mugit Jonas.
Décidément, Jonas était stupéfiant.
« Et que sais-tu faire ? lui dis-je.
— Je suis de la descendance de Samson, de Samson l’homme fort, tu
sais bien ?
— Mais enfin, sais-tu faire quelque chose par laquelle tu puisses te
rendre utile sur mes vaisseaux ? lui répétai-je.
— Je sais sonner de la trompette, s’écria Jonas en se donnant un
formidable coup de poing dans la poitrine, et je peux porter un bœuf
sur mon dos. »
Hannibal, qui le contemplait d’un air connaisseur, exclama :
« Je n’aurai jamais de cuirasse assez large pour ce gaillard-là.
— Voyons, reprit Hannibal, moi, j’ai un bon sonneur de trompette. Je
vais te faire donner une trompette, tu sonneras avec lui, et si tu
sonnes mieux, je t’emmène, avec la permission de l’amiral. »
Je fis un signe d’assentiment. On envoya chercher le trompette
d’Hannibal et je fis prendre dans la cargaison un énorme clairon
qu’on remit à Jonas. On plaça les deux rivaux en face l’un de
l’autre, un cercle de curieux se forma autour d’eux, et Hannibal leur
dit :
« Allons, sonnez maintenant tous les deux, mais sonnez fort, aussi
fort que vous pourrez. »
Aussitôt les deux combattants embouchèrent leurs trompettes et en
tirèrent des sons éclatants. Bientôt le son enfla, grossit, et l’on
vit les deux sonneurs, les joues gonflées, le cou tendu, s’animer et
se défier. Au bout d’un quart d’heure, les yeux du sonneur d’Hannibal
commençaient à lui sortir de la tête et il donnait des signes de
fatigue. Les veines du cou de Jonas étaient devenues grosses comme le
doigt, mais il soufflait avec aisance. La musique du sonneur
d’Hannibal dégénérait en beuglements. Celle du géant hurlait à nous
déchirer les oreilles. Au bout d’un autre quart d’heure, la trompette
d’Hannibal poussa un dernier gémissement plaintif et le sonneur se
laissa tomber sur une pierre, affaissé et étouffé. Jonas tira de son
instrument des mugissements de triomphe, le nez en l’air et le poing
sur la hanche. Il avait l’air parfaitement à l’aise.
Illustration : Jonas, le sonneur de trompette.
« Assez, assez ! criâmes-nous au vainqueur.
— Qu’on lui apporte la plus grande des casaques rouges qu’on pourra
trouver, dit Hannibal ; il l’a bien gagnée.
— Est-ce que tu m’emmènes ? dit Jonas.
— Oui, oui, » s’écria Hannibal.
Himilcon tourna autour du sonneur pendant qu’il endossait sa casaque,
en faisant craquer toutes les coutures.
« Je serais curieux de voir ce que ce bœuf peut avoir dans la
poitrine, dit-il. Je n’ai jamais entendu tonnerre pareil.
— J’ai soif, voilà ce que j’ai, » tonna le géant.
On lui apporta une énorme coupe de vin.
« Est-ce là ce que vous appelez une coupe de vin, vous autres ?
cria-t-il après l’avoir engloutie. C’est ce qu’on donne aux petits
enfants de ma famille. Ma soif est plus grande que cela. Donnez-moi
quelque cruche ou quelque baril, que je puisse boire.
— Cet homme est étonnant, dit Himilcon, en faisant remplir de nouveau
la coupe et en le regardant avec une admiration mêlée de terreur ;
mais il nous coûtera cher à nourrir et à désaltérer. »
Là-dessus, le chargement étant fini, nous commençâmes à nous
embarquer, après avoir fait nos adieux à nos hôtes et les avoir
cordialement embrassés. L’Ionienne embrassa tendrement Milca, qui lui
avait prodigué les soins et les gâteaux, et Abigaïl, ayant jeté un
long regard sur les montagnes de son pays, quitta la plage la
dernière.
Le lendemain soir de notre départ de Jaffa, nous passions au large de
la pointe de Péluse, facile à reconnaître à un bouquet de palmiers
qu’on distingue de loin sur la côte plate et basse, et nous dirigeant
directement vers l’ouest, par une mer un peu houleuse qui incommoda
beaucoup nos nouveaux passagers, nous aperçûmes vers le midi du
lendemain, l’eau trouble que produit la décharge des embouchures du
Nil.