II Du sacrifice que nous fîmes à Astarté et de notre départ.

L’avant-veille de la fête de la Navigation[1], nos navires étaient

complétement terminés sur chantiers et en trois heures de travail ils

furent mis à l’eau.

Les deux galères mesuraient soixante-douze coudées ordinaires de

long, soit soixante-deux coudées sacrées sur dix-sept coudées

ordinaires de large. Le gaoul, dont la quille était faite d’un seul

tronc de cèdre, mesurait soixante-sept coudées de long sur vingt

coudées de large ; il était à trois ponts et avait deux bancs de

rameurs ; la distance de ses ponts était de quatre coudées,

l’élévation totale au milieu, au-dessus de l’eau, de douze coudées,

et l’avant comme l’arrière de seize coudées. Les deux galères, deux

rangs de rameurs, deux étages, s’élevaient de huit coudées au-dessus

de la flottaison, à pleine charge. Elles avaient place chacune pour

cent cinquante matelots et cinquante rameurs. Mais je n’avais encore

pour elles deux que deux cents matelots, comptant recruter en route

une centaine d’hommes d’armes et archers qui pourraient aussi aider à

la manœuvre. Les cent cinquante matelots et rameurs du gaoul étaient

au complet, ainsi que les trente-sept hommes du Gaditan et les huit

hommes des deux barques. Chacun des navires, sauf naturellement les

deux barques auxquelles on donnait la remorque, avait deux pilotes,

l’un pour l’avant, l’autre pour l’arrière, Himilcon restant pilote en

chef ; et au sommet de chacun des mâts était une guette en bois de

sapin de Scénir, pour placer une vigie. Les sabords des rameurs

s’ouvraient à égales distances et tous les navires étaient

soigneusement calfatés, goudronnés et peints en noir avec des

bordages rouges. Sur les listes que chacun des capitaines avait entre

les mains, Hannon avait inscrit les rôles des équipages, la place de

chaque objet du gréement de rechange et celle de chaque colis ou

ballot de la cargaison. Tous les objets usuels, armes, tapis de

couchage, barriques d’eau, ustensiles de cuisine, avaient aussi leur

place soigneusement désignée et inscrite d’avance. Le logement des

équipages dans les entre ponts portait marquées les places de chaque

matelot ou rameur. Sous l’arrière surélevé était la cabine des

capitaines et des pilotes, et sous l’avant celle des chefs de

chiourme et des chefs de dix et de vingt matelots ou soldats. Enfin,

sur la galère que j’avais choisie pour moi, j’avais fait ménager sur

l’arrière une cabine de planches, séparée en deux par une cloison et

percée de deux petites fenêtres, pour l’esclave ionienne et l’eunuque

du roi.

Hannon se chargea de trouver de beaux noms pour les navires. Le

gaoul, que commandait Bodmilcar, et sur lequel se trouvaient le plus

de Tyriens, reçut le nom de Melkarth, dieu de Tyr. L’une des galères

fut mise sous l’invocation de Dagon, dieu des Philistins, qui est le

roi des poissons, et la galère sur laquelle nous nous embarquions fut

consacrée à la dame Astarté, la patronne des Sidoniens, pour laquelle

nous avions une dévotion particulière. Le Gaditan ne pouvait

conserver son nom, en compagnie de ces divinités ; comme il était

chargé de guider notre route, à la requête d’Himilcon, il fut appelé

le Cabire. Bodachmoun, grand prêtre d’Astarté, nous promit de nous

donner des images de chacun de ces dieux, pour les mettre sur les

navires qui leur étaient consacrés.

Bodmilcar reçut le commandement du Melkarth et de ses deux barques.

Asdrubal, Sidonien, fut désigné pour capitaine du Dagon, et le Cabire

fut confié à mon ancien pilote Amilcar, Sidonien aussi, marin, hardi

et expérimenté. Sur l’Astarté je plaçai mon pavillon amiral, ayant,

avec Hannon pour scribe et Himilcon pour pilote en chef, Hannibal

d’Arvad, homme fort et courageux, pour capitaine des hommes d’armes.

Cet Hannibal avait placé à l’avant et à l’arrière de chaque navire,

aussi bien du Daoul que des deux galères, deux machines de son

invention faites pour lancer des traits et deux autres pour lancer

des pierres ; on les nomme scorpions. Chaque navire eut donc quatre

scorpions, sauf le Cabire qui, étant plus petit, n’en eut que deux.

Nous passâmes durement la nuit et la matinée suivante à compléter le

chargement et l’arrimage de la flottille, à quai sur l’arrière bassin

du port de commerce Le Cabire était venu nous y rejoindre pour

prendre son chargement et ses provisions. Vers le midi du lendemain,

qui se trouvait la veille du départ, nous pûmes enfin prendre quelque

repos, et nous fîmes apporter notre nourriture sous une tente qu’on

avait dressée sur le quai. Nous étions assis sur le tapis, en train

de manger, mes trois capitaines, mon capitaine des gens de guerre,

mon chef pilote, mon scribe et moi, quand la portière de la tente se

souleva et qu’un de mes matelots m’annonça l’eunuque Hazaël.

Il entra de son air languissant. Derrière lui étaient six esclaves

porteurs de coffres, de paquets et de paniers, et un esclave ouvrier

avec un marteau et des outils. Au dehors, sur des ânes blancs deux

femmes étaient assises, l’une tellement enveloppée de voiles qu’on ne

pouvait même distinguer ses pieds, l’autre le visage découvert. A la

calotte rouge cerclée d’or de celle-ci, au voile blanc qu’elle

portait par-dessus, ses cheveux noirs artistement frisés, à l’air de

son visage, je reconnus tout de suite une fille d’Israël.

Illustration : Le Syrien entra d’un air languissant.

« Nous venons, dit l’eunuque, prendre possession de nos logements sur

le navire et y installer nos bagages. »

Hannon se leva vivement.

« Où vas-tu ? fis-je en le retenant.

— Faire leur arrimage, si tu le veux bien, capitaine.

— Non, non, lui répondis-je ; toi, tu vas rester ici ; j’aurai besoin

de toi tout à l’heure. Himilcon s’y entend bien mieux. Va, pilote,

aider le seigneur eunuque à disposer son bagage et installer la dame

et sa servante. »

Himilcon vida sa coupe et partit, en jetant un coup d’œil de regret

sur la grande cruche placée au milieu de nous. Hannon se rassit d’un

air indifférent.

« Où faut-il que j’aille présentement ? me demanda-t-il.

— Mais au temple d’Astarté, tout préparer pour le sacrifice de

demain. Ensuite tu chercheras les oiseaux qu’on embarque, pour que,

par les temps de brume ou au large, ils indiquent la direction des

côtes en s’envolant vers la terre. Il faudra aussi que tu remettes au

suffète amiral le rôle des équipages et l’état de la cargaison, puis

encore que tu rendes nos comptes au trésorier du roi.

— Je n’ai pas de temps à perdre alors, » dit Hannon en prenant ses

papyrus ; et il sortit en courant.

Il me sembla, par la portière entrebâillée de la tente, voir qu’au

lieu de remonter vers la ville pour aller au temple, il prenait la

direction du bassin où se trouvaient nos navires. Mais quand il

revint le soir, il s’était fort exactement acquitté de sa besogne.

Avec lui était un serviteur du temple portant sur la tête de grandes

cages en baguettes de palmier, et lui-même en portait une plus

petite, dans laquelle on voyait quatre pigeons* de couleur

chatoyante, des plus jolis et des plus rares.

« Voilà mes oiseaux, me dit-il en me les montrant, et je peux dire

que ceux ci nous porteront certainement bonheur. Ils viennent du

temple d’Astarté, et c’est la prêtresse elle-même qui me les a

donnés. Aussi je lui ai promis de bien les soigner. »

Chacun des capitaines choisit une cage, à l’exception de Bodmilcar.

« Eh bien, capitaine, lui demanda Hannon, est-ce qu’ils ne te

plaisent pas ?

— Je ne prends pas de pigeons, scribe, lui répondit Bodmilcar. J’ai

déjà embarqué mes oiseaux, des corbeaux, qui sont plus à mon goût. »

Hannon s’inclina sans répondre.

« Eh bien, dit Himilcon, qui rentrait juste ce moment, il est heureux

que nos passagers ne soient pas embarqués sur le Melkarth, car les

roucoulements des colombes seront certainement plus agréables que les

croassements des corbeaux pour les oreilles de l’Ionienne.

— L’Ionienne ! s’écria Bodmilcar en se dressant tout pâle. Notre

passagère est Ionienne ! »

Je donnai, par derrière, un fort coup de poing dans les reins du

malencontreux pilote.

« Non, non, exclama vivement Himilcon en se frappant le front.

Qu’est-ce que je dis ? Qui a parlé d’Ionienne ? Est-ce que nous

sommes des gens à embarquer des Ioniennes ? J’ai dit la Lydienne,

oui, la Lydienne, une Lydienne de la Lydie ; pas vrai, capitaine ? »

Je fis de la tête un signe que Bodmilcar put prendre pour un

acquiescement. Il se tut et, un instant après, sortit en maugréant

entre ses dents, suivant sa coutume. Hannon, qui déroulait

silencieusement ses papyrus dans un coin, lui fit un grand salut dès

qu’il eut le dos tourné, ce qui fit éclater de rire Himilcon.

« Il me semble, remarqua le capitaine Hannibal, que le capitaine

Bodmilcar est d’humeur sombre et colérique.

— Je puis t’assurer, seigneur Hannibal, répondit Hannon, qu’on ne vit

jamais homme plus gai que le capitaine Bodmilcar. Mais que nous

importe, nous ? Nous ne sommes pas sur son navire.

— C’est fort juste, dit Hannibal ; pour moi, comme militaire et comme

natif d’Arvad, j’aime fort la gaieté. »

Là-dessus, l’heure étant venue de nous coucher, nous bûmes une

dernière coupe d’amitié, et nous allâmes chacun à notre lit, pleins

d’émotions diverses, en attendant la grande journée du lendemain.

De bon matin je me rendis à l’arsenal, où tous mes matelots se

réunirent, chacun autour de son capitaine, et mes archers et hommes

d’armes autour d’Hannibal. Chaque capitaine avait avec lui son

sonneur de trompette, vêtu d’une tunique écarlate, et le sonneur de

la troupe des gens de guerre tenait une trompette deux fois plus

grande que les autres. Hannibal avait magnifiquement rangé ses

soldats sur trois rangs également espacés, le premier rang composé de

vingt archers vêtus de tuniques blanches et coiffés de bonnets de lin

serrés par un bandeau de cuir garni de clous et dont les bouts

flottaient par derrière. Ces archers étaient ceints de ceintures

d’étoffe écarlate dans lesquelles étaient passées de larges et

courtes épées à poignée d’ivoire ; leurs carquois pendaient des

baudriers de cuir de bœuf ornés de plaques et de gros clous de

cuivre, et ils tenaient à la main de grands arcs de Chaldée, dont le

bout supérieur était façonné en forme de tête d’oie. Derrière les

archers étaient deux rangs de vingt hommes d’armes chacun. Ils

portaient des cuirasses en petites lames de cuivre étincelant et des

casques ronds de même métal. Sous leur cuirasse on voyait dépasser

leurs tuniques rouges, et dans leurs ceintures étaient passées, à

gauche, de larges et fortes épées de Chalcis[2], à droite, des

poignards à manche d’ivoire. Ils tenaient d’une main leurs grands

boucliers ronds, au centre desquels était un soleil de cuivre rouge,

et de l’autre leurs lances terminées par des pointes aiguës en

bronze. Hannibal se tenait à leur tête, coiffé d’un casque à la

lydienne. Ce casque était surmonté d’un cimier en argent, qui

lui-même était orné de panaches en crin écarlate. Le soleil de son

bouclier était pareillement en argent, et autour du soleil étaient

incrustées les onze planètes. La poignée de son épée représentait un

lion debout, la tête du lion formant la garde, et, comme tous ses

gens de guerre, il était chaussé de hauts brodequins de cuir lacés

par devant, à la mode juive, et la pointe relevée. Du plus loin qu’il

me vit, il dégaina son épée, et aussitôt son sonneur de trompette

sonna par trois fois, après quoi les autres sonneurs de trompette

sonnèrent aussi, et tous les capitaines et les pilotes vinrent me

saluer.

Nos matelots à nous ne portaient ni ceintures, ni casques, ni

boucliers, mais, suivant la coutume des gens de mer, ils avaient

leurs grands coutelas attachés à la ceinture de leurs caleçons, sous

le kitonet, et sur la tête des bonnets pointus couvre-nuque, comme on

les porte à Sidon. Hannibal me proposa de les faire ranger en bonne

ordonnance, suivant l’art et science de la guerre ; mais je lui dis

de les laisser groupés à leur manière, attendu que leur ordonnance à

eux était sur les navires, où chacun avait son poste désigné.

Hannon et Himilcon, que j’avais envoyés chercher ce qu’il fallait

pour le sacrifice, nous rejoignirent à leur tour. Avec eux étaient

deux hommes qui conduisaient deux bœufs des plus beaux, couverts

d’une housse de pourpre et les cornes ornées de bandelettes brodées,

de clochettes et de grelots. A côté marchait aussi mon esclave,

portant sur la tête un grand panier rempli de pommes de grenade et

recouvert d’une belle étoffe lamée d’argent.

Hannibal courut aussitôt chercher notre quatres sonneurs de trompette

qu’il plaça, deux par deux, derrière le sien, et, me regardant, il

vit que je donnais le signal en levant la main. Il fit sur-le-champ

un commandement d’une voix retentissante, et ses archers et hommes

d’armes doublèrent leurs files et se tournèrent avec une célérité que

nous admirâmes tous. Les trompettes ouvrirent la marche, sonnant des

fanfares triomphales. Les archers suivirent, marchant deux par deux,

puis Hannibal, l’épée au poing, la tête des hommes d’armes, la lance

sur l’épaule. Je venais après, accompagné d’Hannon, d’Himilcon, des

bœufs et de mon esclave, et derrière nous s’avançaient les quatre

troupes confuses des matelots, précédée chacune de son capitaine et

de ses pilotes.

Les rues à travers lesquelles nous passions étaient déjà tendues et

couvertes de voiles rouges, bleus, verts et jaunes, en l’honneur de

la fête de Melkarth, fête de l’ouverture de la navigation, à laquelle

se rendait toute la ville. Aux fenêtres pendaient des banderoles

multicolores de lin, des palmes et des branches de cèdre. Le peuple,

en habits de fête, qui sortait de tous côtés pour se rendre à l’île

où est le temple de Melkarth, se rangeait dans l’entre-colonnement

des portes, pour nous laisser passer, et nous pressait de questions.

A mesure qu’on apprenait que nous montions au temple d’Astarté, au

sommet de la ville, pour sacrifier avant un voyage en Tarsis, on

faisait retentir l’air d’acclamations en notre honneur. Les hommes

admiraient le nombre de nos matelots, la beauté de nos bœufs de

sacrifice ; les femmes louaient à haute voix la belle mine de nos

gens et surtout celle d’Hannon, l’éclat de nos vêtements, et les

enfants couraient après le panache d’Hannibal et les tuniques rouges

des trompettes. Enfin, et la voix du peuple était unanime, jamais on

n’avait vu si belle troupe de gens de mer sortir d’une ville

phénicienne pour les lointains voyages.

Sur la place où est le palais du roi, passant sous les sycomores, la

foule qui s’assemblait pour la procession s’écarta pour nous livrer

passage. Les trompettes et les cymbaliers royaux, déjà rangés devant

la porte, nous saluèrent de leur musique, et un serviteur sortit en

courant du palais pour nous dire de nous arrêter. Hannibal fit

immédiatement faire front à ses soldats, mes marins se tournèrent

vers le palais et je m’avançai devant tout le monde, accompagné

d’Hannon et d’Himilcon, en face de la grande fenêtre par laquelle le

roi se fait voir au peuple, fenêtre facile à reconnaître aux dorures,

aux peintures et aux riches voiles d’étoffes qui la décorent. En même

temps nos trompettes, répondant aux musiques de la place et à celles

du palais, sonnèrent la marche royale.

Le roi ne tarda pas à paraître à sa fenêtre. Sur sa tête un serviteur

tenait un parasol de pourpre brodé d’or et enrichi de pierreries.

Derrière lui, on voyait briller les casques et les cuirasses de ses

hommes d’armes. Ce grand roi m’appelant en présence du peuple

assemblé, je me prosternai devant lui, puis je me tins debout, les

mains croisées.

« Magon, me dit-il, je suis content de ce que tu as fait,

construisant des navires et assemblant des matelots et des gens de

guerre pour le service de mon ami et allié le roi David. Tu vas dans

le pays lointain de Tarsis. Mon serviteur Hazaël te portera sur tes

navires des lettres écrites par moi et cachetées, pour être remises

aux rois mes alliés, ainsi que des papyrus contenant mes

instructions. Je verrai moi-même ta flotte à ton départ, après que

j’aurai sacrifié à Melkarth. Va donc et sacrifie à ta déesse, la dame

Astarté ; je te donnerai encore, au moment de ton départ, des marques

de ma faveur. »

Je me prosternai une seconde fois devant le roi, qui disparut

aussitôt, et me relevant, je repris la route du temple d’Astarté, au

son des trompettes et au bruit des acclamations du peuple. Au même

instant, la porte du palais s’ouvrit et la grande procession sortit,

avec ses cymbales, ses sistres, ses tambourins et ses flûtes, pour

descendre vers l’île où sont les colonnes et le temple de Melkarth,

dieu fort, dieu étincelant, dieu chéri des Tyriens.

Avant que nous eussions tourné le coin de la place, Bodmilcar,

doublant le pas, vint à moi, et me dit d’un air inspiré :

« Melkarth est un grand dieu ?

— Oui, sans doute, lui répondis-je.

— Melkarth est le dieu des Tyriens, et veut des sacrifices plus

grands qu’Astarté ; on va aujourd’hui sacrifier des enfants à

Melkarth ; Melkarth veut les mêmes offrandes que Moloch.

— Certainement, dis-je encore, ne sachant où il voulait en venir.

— Permets qu’en ce jour j’aille avec mes Tyriens sacrifier à

Melkarth. »

Il me déplaisait de voir ma troupe diminuée pour arriver au temple de

la dame Astarté ; mais je n’avais rien à répliquer à Bodmilcar : je

ne pouvais pas l’empêcher d’aller sacrifier à son dieu de

prédilection le jour même de sa grande fête. Je lui fis donc signe

que je consentais.

En me retournant, vers le milieu de la rue en pente qui conduit aux

hauts lieux où sont les bocages de Baaltis[3] Astarté, je pus voir

Bodmilcar et une trentaine de matelots quitter notre cortége et se

joindre à la procession qui entourait un char élevé, chargé de

dorures et surmonté d’un dais empanaché de plumes d’autruche. Dans ce

char, étaient les enfants destinés au sacrifice. Autour, les cris du

peuple et le vacarme des cymbales redoublèrent.

« Je n’aime pas les sacrifices d’enfants, me dit Hannon.

— Moi non plus, répondis-je ; mais Moloch et Melkarth les réclament :

ils sont agréables à ces dieux, il faut leur obéir.

— Il me plaît, reprit Hannon, qu’Astarté, déesse des Sidoniens, n’en

demande pas autant, et que nous allions lui sacrifier à elle. Que

Moloch me le pardonne ! »

Disant cela, nous débouchâmes dans l’allée sinueuse qui conduit, à

travers le bocage, à la maison de Baaltis.

Il n’y avait que six prêtres et quatre prêtresses, car la plupart des

prêtres s’étaient portés, avec toute la ville, à la grande fête de

Melkarth. L’aspect du bocage et du temple dans la buée du soleil

levant était plus charmant que jamais et on se surprenait presque à

regretter de quitter la terre ferme en voyant qu’on y trouve de si

belles choses. Je comprenais qu’un pareil séjour amollisse les âmes

et rende les hommes impropres aux dures épreuves de la navigation ;

mais je pensais aussi que les Phéniciens ne posséderaient pas de

semblables lieux de délices, si leur trafic ne leur donnait pas les

richesses, si leur hardiesse et leur habileté dans l’industrie et la

navigation ne leur donnaient pas la sécurité contre les rois

puissants, leurs armées conquérantes et leurs guerres dévastatrices.

Hannon sembla deviner ma pensée,

« Oui, me dit-il, que le Pharaon, ou le Malik[4] David, ou les

Chaldéens et les Assyriens assemblent leurs gens de guerre, leurs

chariots et leurs cavaliers, et qu’ils attaquent les Phéniciens. Les

vieux poissons se jetteront à l’eau et les braveront sur leurs

navires. Qu’ils les poursuivent de Sidon à Tyr, ils iront à Kittim,

et si, par la multitude de leurs gens, ils pouvaient construire des

navires et lutter sur mer contre nous, derrière Kittim nous avons

Utique, et derrière Utique, Carthada, et plus loin que Carthada,

Tarsis et l’Océan immense. Nous avons le monde !

— Oui, nous avons le monde, répondis-je, car nous avons le travail et

l’industrie. Nos rois ne nous conduisent pas, comme une meute de

chiens, à la curée des empires, mais nous allons hardiment sur nos

vaisseaux à la découverte de peuples inconnus, de richesses

mystérieuses, ne dépendant que de notre courage, de notre habileté et

de la protection des dieux. Aussi les plus puissants nous respectent.

Qui donc oserait nous attaquer ? Qui donne au Malik David les bois

précieux, l’or et l’argent ? Qui donne au Pharaon les pierres rares,

le baume, le cuivre, l’étain et le fer des Chalybes ? Qui donne aux

Assyriens la pourpre et le verre, l’ivoire et les broderies ? Qui

donne tout, qui vend tout, qui sont les rois du monde ? Les marins de

Sidon, les marchands de Phénicie !

— Les Cabires m’entendent, s’écria Himilcon, qu’étant sur la proue de

ma galère, je ne donnerais point ma place pour le trône du Pharaon,

et que je préfère mon bonnet pointu et mon kitonet goudronné à la

tiare fleurdelisée[5] et aux robes brodées du roi de Ninive, monarque

d’Assur et d’Accad[6]. »

Pendant que nous causions ainsi, les prêtres avaient allumé le feu

sur l’autel, disposé les bassins, les uns vides, les autres remplis

d’eau, et Hannibal avait rangé ses gens sur les degrés plus

magnifiquement que jamais. Il les avait placés en forme de croissant,

les archers aux extrémités, en haut des degrés, sur deux rangs, et

les hommes d’armes, sur les degrés, sur quatre rangs, et au milieu,

au dernier degré en bas, ils laissaient une ouverture par où nous

pouvions passer. Les bœufs furent conduits dans le temple par une

porte de derrière, et nos trompettes ayant sonné une éclatante

fanfare, les sistres et les flûtes cachés dans le temple leur

répondirent.

Le chef des prêtres, s’avançant sur les degrés, dit d’une voix

forte :

« Que Magon, l’amiral, le capitaine de navire, fils de Maharbaal,

Sidonien, se présente devant la déesse, et que ses gens le

suivent ! »

Je montai aussitôt les degrés, ayant à ma droite Hannibal et Hannon,

à ma gauche Asdrubal, Amilcar et Himilcon. Mon esclave me suivait, et

derrière moi venait la foule des matelots et des rameurs. Sur un

signe d’Hannibal, les soldats haussèrent leurs arcs et leurs lances,

puis, se tournant de côté, entrèrent par les deux portes latérales et

garnirent le pourtour du temple, qui fut bientôt encombré.

« Voyons, cria le prêtre appariteur, faisons un peu d’ordre et de

silence. Magon, fils de Maharbaal, fera l’offrande pour tous les

siens. »

Les deux bœufs ayant été amenés, abattus et dépecés, mon esclave nous

distribua des pommes de grenade, et le prêtre-chef m’ayant présenté

une épaule des victimes, je plaçai dessus une bourse de dix sicles

monnayés, suivant le tarif*. Alors le scribe des prêtres inscrivit

sur le registre du temple mon nom et celui des capitaines et notre

offrande, pendant que le prêtre-appariteur proclamait à haute voix ma

libéralité. Le prêtre-chef plaça les poitrines des deux victimes sur

l’autel, et la fumée monta vers la lucarne ronde ouverte au dôme du

toit. La musique se tut, et ce prêtre, se rendant au fond du temple,

devant la statue de la déesse, — car à Tyr ils n’ont qu’une statue,

tandis que nous, à Sidon, nous avons une pierre noire qui est la

déesse elle-même, — le prêtre donc fit une invocation et chanta des

prières.

Pendant ce temps, les autres morceaux des bœufs, ayant été lavés dans

les bassins, furent mis à bouillir dans de grands chaudrons, les uns

sur les réchauds dans la cuisine du temple, les autres en plein air

dans les bosquets. Nos matelots eurent bientôt fait de prêter la main

pour allumer du feu et dresser les marmites.

Le prêtre-chef prit ensuite une des poitrines et me la donna. Je

l’élevai devant la déesse sur mes deux mains. Il la reprit et la fit

tournoyer trois fois pour moi. Il fit élever l’autre poitrine par

Hannon et la fit tournoyer sept fois pour nous tous. Alors nous nous

prosternâmes l’un après l’autre devant la dame Astarté, et je remis

cinq sicles au prêtre-scribe pour qu’il nous cherchât du pain.

Amilcar lui remit, au nom des capitaines, pilotes et matelots, huit

sicles, partie pour du vin, partie par pur don gracieux à la déesse.

Le prêtre-appariteur ayant encore proclamé notre libéralité après que

le prêtre-scribe l’eût inscrite, le prêtre-chef fit une courte

invocation. Tout le monde alors sortit joyeux dans les bosquets et,

sur un signe d’Hannibal, ses soldats, qui étaient restés immobiles

jusqu’au bout, se débandèrent et se précipitèrent tumultueusement

hors du temple, pour aider nos matelots à faire la cuisine.

Je m’assis au pied d’un cyprès, ayant à mes côtés Hannon, Asdrubal,

Amilcar et Gisgon. Himilcon voulut aller lui-même faire préparer

notre vin dans un grand vase de terre cuite qu’on apporta tout près,

pendant que mon esclave disposait autour ma coupe à mufle de lion, la

coupe d’Hannibal qui était en cuivre argenté, avec un pied, deux

anses, et portait autour des fleurons repoussés et des images de

grappes de raisin, enfin les coupes des autres capitaines. On apporta

aussi une corbeille remplie de pains, et Hannibal étant arrivé,

précédé de deux soldats qui portaient une marmite, s’assit par terre

avec un bruit de bronze, que firent les lames de sa cuirasse en

s’entrechoquant. Alors chacun tira de sa ceinture de dessous sa

spatule de bois et son couteau, et Hannibal, ayant ôté son casque,

découvrit la marmite. Nous mangeâmes de bon appétit, et mon esclave

ayant donné les coupes, je levai la mienne et saluai l’assistance.

« Ceci, dit Hannibal en vidant sa coupe, est du vin de ma ville, du

vin d’Arvad. Il invite à la gaieté et donne du courage ; c’est

pourquoi la ville d’Arvad est réputée pour ses hommes d’armes et les

bons mots de ses habitants.

— Je sais, dis-je au capitaine, que tu as fait des guerres

nombreuses, tant sur mer que sur terre. Tes aventures t’ont peut-être

conduit dans la Judée, que nous allons d’abord visiter ?

— Cette épée que tu vois, et ce baudrier orné de pourpre, répondit

Hannibal la bouche pleine, sont un présent de Joab, général des

armées du Malik David et son cousin. Je commandais vingt archers sous

ses ordres à la bataille de Gabaon, où les Philistins furent défaits

dans le bois des mûriers. J’ai tenu garnison deux ans à Hamath dans

les troupes de Naharaï, écuyer de Joab, et l’un des trente-sept

vaillants du roi. C’est en revenant de là que je commandai les hommes

d’armes sur le navire du bon Asdrubal, ici présent, quand les galères

de Sidon firent l’expédition contre les Ciliciens.

— J’ai beaucoup entendu parler de cette expédition, dit Himilcon.

Nous étions ce moment-là du côté de Gadès.

— Et nous, dit Amilcar, nous faisions la course sur les côtes des

Ethiopiens, au sud de la mer des Roseaux[7], pour le service du

Pharaon. C’est dans ces mers qu’on trouve les coquillages où sont les

perles et les poissons monstrueux qui avalent un homme tout entier. »

En ce moment, une jeune femme, une prêtresse du temple, parut dans

notre cercle.

« Voici l’image de Baaltis, ami marin, dit-elle à Hannon, en lui

tendant un paquet enveloppé de linges. J’ai fait sur elle des

incantations, j’ai brûlé des parfums, je l’ai ointe d’onguents

précieux. Je l’ai présentée à la déesse, qui l’a favorisée.

Prends-la, Sidonien, et qu’elle porte bonheur à ton navire, aux

navires qui l’accompagnent et à tous ceux qui seront dessus. »

Le prêtre-chef revint lui-même et nous apporta les autres images,

sauf celle de Melkarth que Bodmilcar s’était chargé de chercher.

Himilcon réclama celle des Cabires qu’il voulait porter jusqu’au quai

avant de la céder au capitaine du navire consacré à ces dieux, et la

prêtresse s’offrit à nous accompagner et à faire, avant notre départ,

des aspersions sur toutes les divinités.

« Eh bien, et ton vœu aux Cabires ? dis-je à Himilcon quand nous nous

levâmes.

— Quel vœu ?

— Tes vingt sicles et ton bœuf.

— Ah oui, quand nous serons à Tarsis. Les Cabires me connaissent bien

et ne veulent pas que je paye d’avance. Il faut d’abord que

j’attrappe mon éborgneur.

— Tu as raison, lui dit Hannon qui venait de démailloter la dame

Astarté et la tenait à deux mains, la regardant amoureusement, — elle

était en albâtre, ornée d’un triple collier de perles d’or et portant

sur la tête un bonnet pointu de marin, sous lequel passaient les

épais bandeaux de ses cheveux ondulés. — Moi aussi, je fais un vœu à

la déesse, et je suis convenu avec elle de ne le remplir que quand

elle m’aura exaucé. »

A ces mots, il baisa la face de l’image, et il me sembla que les

feuillages des cyprès frémirent doucement. La prêtresse aussi dut

l’entendre, car, posant sa main sur l’épaule d’Hannon et me souriant,

elle s’écria :

« Allons, amiral Magon, marchons ! Le moment de s’embarquer est venu.

Le moment est heureux, je le sens, la déesse me le dit. Marchons.

— Oui, marchons ! répétai-je. A nos vaisseaux, enfants ! Adieu,

Baaltis Tyrienne ; adieu, dame des cieux. Cette nuit, tu nous

regarderas du ciel sur la Grande Mer, et non plus en tes bosquets. »

Hannibal, qui avait remis son casque, fit un signe et les trompettes

sonnèrent leur fanfare. Hannon et la prêtresse vinrent se placer d’un

côté, et de l’autre, Himilcon serrant les Cabires entre ses bras. De

toutes parts accoururent soldats et matelots et le cortége se

reformant dans l’ordre où il était venu, nous descendîmes vers le

port, par les rues pavoisées en l’honneur de la fête du Printemps.

Les quais et les rues avoisinantes du port étaient tellement remplis

de monde que nous eûmes peine à nous frayer un passage. Au milieu de

la foule des Phéniciens, on voyait des Syriens en robe frangée, des

Chaldéens à la barbe frisée, des Juifs en tunique courte et aux hauts

brodequins, portant la peau de panthère sur l’épaule, des Lydiens au

front entouré d’un bandeau, des Égyptiens, la tête rasée ou portant

une grande perruque, des Chalibes sauvages à demi nus, des hommes du

Caucase gigantesques, enfin toutes les nations, car les peuples les

plus éloignés se rencontrent dans nos villes phéniciennes, où les

conduisent le commerce et l’industrie des nôtres.

Des Arabes et des Madianites nomades regardaient avec étonnement le

mouvement de la foule et la hauteur des maisons. Des Scythes de

Thogarma, aux jambes entourées de courroies, à la démarche pesante,

semblaient surpris de ne voir ni chevaux ni chariots dans les rues

étroites.

Tout ce peuple riait, criait, chantait en vingt langues différentes,

se poussait et se bousculait à chaque nouveau flot de gens qui

descendaient d’une rue ou qui venaient d’un autre quai, et se

précipitait à chaque nouvelle bande de musiciens, à chaque nouvelle

troupe de prêtres, chaque disque peint porté en procession. Nos

trompettes et nos soldats eurent leur part de curiosité, et c’est au

milieu d’un véritable remous que nous pénétrâmes, par l’arsenal, sur

le quai réservé où nos navires, la poupe tournée vers la terre, nous

attendaient avec les quelques matelots qu’on y avait laissés de

garde.

Bodmilcar et l’eunuque étaient en avance, debout contre l’échelle qui

montait à la poupe du Melkarth et causant avec animation. Dès qu’ils

nous virent, ils se turent et l’eunuque vint vers moi, tandis que

Bodmilcar sifflait pour rassembler ses matelots.

« Eh bien, dis-je à l’eunuque, votre embarquement est fait ?

— Oui, répondit-il, et je regrette que tu n’aies pas choisi pour nous

ce grand navire rond. Nous y eussions été plus à l’aise, et s’il

était temps encore, au premier port de relâche on pourrait changer

l’installation. C’est l’avis du capitaine Bodmilcar.

— Non pas, interrompis-je aussitôt. Je suis l’amiral chef de

l’expédition et personnellement chargé d’amener la dame esclave au

Pharaon. C’est sur mon navire et sous ma surveillance qu’elle

restera. Le Melkarth est un transport et son capitaine n’a rien à y

voir. Présentement, le roi t’a donné des lettres pour moi : où

sont-elles ? »

L’eunuque ne répliqua rien et me tendit un coffret en bois de santal.

Je l’ouvris et, y ayant trouvé les papyrus, je dis à mon trompette de

sonner pour faire faire silence à tout le monde.

Au même moment, Bodmilcar s’avança et se jeta dans mes bras. Puis,

élevant la voix :

« Je ne veux pas, s’écria-t-il, m’embarquer l’âme embarrassée, après

avoir sacrifié au dieu Melkarth. Si j’ai eu des discussions avec

quelqu’un et si j’ai montré de la colère, qu’il me le pardonne. Pour

moi, je n’y pense plus. »

Hannon, lui prenant la main, la serra dans la sienne.

« Je puis t’assurer, Bodmilcar, s’écria-t-il, que je ne garde aucun

souvenir de nos querelles, et je te jure de me conduire envers toi en

fidèle compagnon et en scribe obéissant. Après ce que m’a dit Magon

de ta personne, je n’ai jamais douté de ton bon cœur.

— Allons, dis-je à mon tour, maintenant tout est bien et nous nous

embarquerons l’âme contente.

— Maudit soit, reprit Bodmilcar, qui cherchera des dissensions !

— Et que celui qui tend un piége aux autres y tombe lui-même ! »

ajouta Hannon.

Cependant tous les capitaines avaient assemblé leurs matelots et fait

l’appel. La prêtresse plaçait les dieux sur chaque navire, suivant

les rites. Hannibal avait partagé ses archers et hommes d’armes, en

gardant dix archers et dix soldats pour notre navire. Mon hôte

arrivait dans l’enceinte réservée, malgré les gardes, pour nous faire

ses adieux.

« Adieu, brave Magon, me dit-il en me serrant dans ses bras. Voici un

panier de gâteaux et un autre de raisins secs de Béryte, et deux

outres de vrai vin de nectar que je t’apporte ; je veux que tu les

acceptes ; adieu et bon voyage !

— Adieu, dit à Himilcon la femme de mon hôte, adieu, honnête pilote.

Voici une outre de vin de Byblos que j’ai achetée pour toi ; je sais

que c’est le vin que tu préfères.

— Merci, répondit Himilcon. De tous les vins, ce sont ceux de la

Phénicie qui me sont le plus précieux. Merci, bonne hôtesse, et s’il

plaît aux Cabires que je revienne, je te rapporterai des pays

lointains quelque parure qui fera crever de jalousie toutes les

femmes de Tyr. »

Le fils de notre hôte, jeune homme de seize ans, qui s’était attaché

d’amitié à Hannon, ne pouvait se séparer de nous. Il eût voulu

absolument partir aussi. Il remit à son ami un gros paquet de roseaux

les plus fins, des calames pour écrire, et ils s’embrassèrent

tendrement.

Il vint aussi un vieux prêtre, devant lequel tout le monde s’écartait

avec respect. Ce prêtre, nommé Sanchoniaton[8], écrivait les

chroniques, et les histoires du temps passé, et quoiqu’il n’eût

jamais voyagé, il connaissait le monde entier. Sa science était quasi

divine, et je le saluai profondément.

« Magon, me dit ce vieux, ton scribe Hannon, que j’aime beaucoup, m’a

promis de mettre par écrit tout ce que vous verriez de curieux dans

les pays lointains. Hannon est rempli de génie mais, par son âge, il

est encore oublieux et étourdi comme une jeune chèvre. Tu le feras

penser à tenir sa promesse.

— Je t’assure, bon père, dit Hannon en lui baisant les deux mains,

que, pour te complaire, je contiendrai mes capricieux écarts. Les

leçons que tu m’as données, je ne les oublierai pas plus que ton

souvenir ; je tâcherai, par mon calame, d’être digne d’un maître

comme toi, et je ferai en sorte que les Phéniciens soient informés

des merveilles du monde. »

Le vieux Sanchoniaton nous bénit tous et, comme il finissait, la

prêtresse d’Astarté revint de nos vaisseaux. En passant à côté

d’Hannon, elle lui dit rapidement, et moi seul je l’entendis :

« Elle est aussi bonne que belle !

— Tais-toi, murmura Hannon. Mon devoir est de l’oublier. Que Pharaon

soit heureux ! »

En ce moment, je donnai le signal, nos trompettes sonnèrent et nous

montâmes sur nos vaisseaux. Celui qui monta le premier fut le pilote

du Cabire, le vieux Gisgon, qu’on appelait le Celte, et aussi

Gisgon-sans-oreilles ; car, ayant fait huit fois le voyage du Rhône,

il avait épousé là-bas une femme celte, aux cheveux jaunes, qui

l’attendait dans ses forêts, et les Sicules, dont il avait été le

prisonnier, lui avaient coupé les deux oreilles. Ce Gisgon, montant

donc sur la poupe du Cabire, agita son bonnet au-dessus de sa tête

et, le visage riant, cria d’une voix forte :

« Allons, les vieux poissons de mer ! avec la permission du seigneur

amiral, en route, vous autres ! A bord les rois de l’océan ! à bord

les enfants d’Astarté ! A l’eau et en avant les Sidoniens et les

Tyriens, et vive l’amiral Magon ! »

Aussitôt tout le monde se précipita sur les navires et je pris place

sur le banc élevé de la poupe. Les échelles furent levées, je fis

tournoyer mon pavillon pour signal, les gaffes nous repoussèrent du

quai, le Cabire abattit ses vingt-deux rames et prit rapidement les

devants ; l’Astarté suivit, le Dagon donna sa remorque au Melkarth

qui ne pouvait hisser sa voile que hors du port, et notre flotte

s’avança majestueusement hors de la foule des navires à quai, au

milieu des barques et des canots qui glissaient en tous sens sur le

bassin, se rendant à la fête ou revenant de l’île et du temple de

Melkarth. Mille acclamations de bons souhaits et de joie nous

saluèrent en même temps, quand on vit nos cent vingt-deux avirons

battre l’eau en cadence, et nos trompettes, sur chaque navire,

sonnèrent la fanfare du départ.

Illustration : Le Cabire.

Du haut de ma poupe je dominais le pont de mes navires. Himilcon,

debout à l’avant, assisté du pilote, donnait ses ordres au timonier.

Hannon, à côté de moi, assistait au spectacle. Hannibal faisait

suspendre les boucliers de ses hommes hors des bordages. Chacun était

à son poste, y compris l’eunuque, puisqu’il avait disparu dans sa

cabine. Bientôt nous passâmes l’entrée du port de commerce et les

deux tours des guetteurs. Nous entrâmes dans le canal de l’île,

couvert de barques tendues et pavoisées d’étoffes. Je vis le palais

amiral tout pavoisé et ses terrasses fourmillant d’une foule

bariolée. Je vis, au centre de l’île, les dômes et les terrasses du

temple de Melkarth, peint d’ocre jaune, et la fumée bleue des

sacrifices qui sortait en haute colonne de ses toits. J’entendis le

bruit furieux des cymbales et des instruments qui s’en échappait. Je

vis aussi la Galère amirale, précédant la Galère royale, qui venaient

à nous. Sur la poupe de cette dernière était une estrade couverte

d’étoffes d’or et d’argent, tellement qu’elle brillait comme si elle

avait été en métal massif. Les rames étaient ornées d’un placage

d’ivoire, ses voiles de pourpre avaient des broderies en fil de métal

représentant Melkarth, Astarté, Moloch. Au milieu, on voyait brodé

sur une voile d’hyacinthe, avec des ondulations vertes qui

représentaient les flots, l’image d’Astarté protégeant les poissons

contre le dieu Dagon en fureur. Sur l’avant, les musiciens vêtus

d’écarlate faisaient rage. Sur le pont, de belles femmes coiffées de

tiares de cérémonie et portant de triples colliers, agitaient des

bâtons ornés de grelots, de flocs de pourpre et d’hyacinthe et des

tambourins peints de couleurs bariolées. Sur l’arrière était assis le

roi Hiram, portant un bonnet phénicien, mais la barbe frisée à la

syrienne et les bras ornés chacun de deux bracelets d’or. Son trône

était d’or et d’émail ; le dossier représentait un navire et les bras

des dauphins. A ses côtés se tenaient son scribe et son garde des

sceaux, les mains croisées, et derrière lui deux officiers portaient,

l’un un parasol de pourpre frangé d’or, et l’autre l’étendard royal,

qui était un grand disque d’hyacinthe où l’on voyait, en or et en

argent, le soleil et les planètes et, au-dessus, le croissant de la

lune.

Les gardes qui entouraient les suffètes, sur la galère amirale,

avaient des casques lydiens, et des boucliers et des cuirasses

d’argent éblouissants à voir au soleil.

Devant le cortége royal, je donnai le commandement aussitôt répété

par les autres capitaines ; nos rameurs bordèrent leurs avirons et

nos vaisseaux s’arrêtèrent. Les deux vaisseaux, royal et amiral,

imitèrent sur-le-champ notre manœuvre.

Un ponton d’ébène s’abattit de la galère royale sur la mienne et des

esclaves le recouvrirent d’un tapis bariolé. Le roi se leva et vint

lui-même sur mon navire, dont je lui fis voir toutes les parties, lui

montrant les deux ponts, l’arrimage des marchandises et des effets et

celui de l’eau dans les grands tonneaux de terre cuite. Il visita

seul l’installation de l’esclave et, avant de retourner sur son

vaisseau, me fit donner, par son trésorier qui était avec lui, deux

talents d’argent. Dès qu’il fut remonté sur son trône et que la

passerelle fut retirée, je donnai le signal : nos cent vingt-deux

rames tombèrent à l’eau en même temps, sans faire jaillir une goutte,

nos fanfares sonnèrent, matelots, soldats et rameurs firent trois

grandes acclamations, et du haut de mon banc je criai d’une voix

forte :

« Adieu, roi ; adieu, Tyr ; adieu, Phénicie. Enfants d’Astarté,

serviteurs des Cabires, en avant ! »

Nos vaisseaux filèrent rapidement et tournèrent les deux tours

avancées du port de guerre, où deux guetteurs veillent

perpétuellement. Je jetai un dernier coup d’œil sur les ports et le

canal, scintillant de barques de parade et fourmillant de beaux

habits ; je regardai l’amphithéâtre blanc de la ville coupé par les

fils noirs et tortueux des rues qui serpentent ; je vis au bas le

massif temple jaune de Melkarth et le noir palais amiral, au niveau

de l’eau. Au loin, en haut de la ville, je vis encore scintiller la

maison bariolée de Baaltis-Astarté, et derrière, le Liban, vert et

noir, se découpant sur le ciel. Je reportai mes regards sur mes

navires devant la proue desquels blanchissait l’écume, sur le Cabire

qui coupait les flots en bondissant comme un dauphin, sur le Dagon,

sur le Melkarth qui avait lâché sa remorque et qui se couvrait de

toile. Je commandai de hisser les voiles de nos galères et de les

tendre au vent favorable qui nous poussait vers le sud-ouest, je fis

border la moitié des avirons pour reposer mes rameurs, et je m’assis

sur mon banc, le dos tourné la terre, les yeux fixés sur la mer

immense et brillante de soleil.

Nous étions en route pour Tarsis.

1. La fête du Printemps ou de l’ouverture de la navigation, fête

\ nationale chez ce peuple de navigateurs.

2. Les lames de Chalcis étaient très-réputées.

3. Féminin de Baal, seigneur.

4. Malik, roi, était le titre des rois de Judée, comme Pharaon

\ celui des rois d’Égypte.

5-6. Voir les notes à la fin du volume.

7. Iam Souph, la mer Rouge.

8. Je me permets un anachronisme, pour présenter au lecteur le

\ chroniqueur tyrien.

III Comment la servante de la dame ionienne reconnut le capitaine

Chamaï.

Je coupais diagonalement la baie au nord de laquelle se trouve Tyr,

pour passer au large du cap Blanc, qui la ferme au sud-ouest. De là

je comptais reconnaître de loin le cap du mont Carmel, pour éviter de

longer la baie profonde qui le borne au nord, reprendre le voisinage

de la côte au mont Carmel et me diriger directement sur Jaffa, en

serrant la côte tout le temps.

Le Cabire était capable de faire treize cents stades[1] en

vingt-quatre heures, mais nos galères et surtout le gaoul, qui

marchait la voile en temps ordinaire et qui était lourdement chargé,

ne pouvaient prétendre cette vitesse. Avec le vent favorable qui me

poussait, et dans des parages si connus, je comptais sur mille stades

en vingt-quatre heures. En marchant cette vitesse, trois heures après

mon départ je doublais le cap Blanc et, à la tombée de la nuit, je

perdais vue de terre et je continuais ma route vers le sud-ouest.

Vers le milieu de la nuit, Himilcon vint me réveiller pour me

signaler le mont Carmel, dont on voyait très-bien briller les sommets

escarpés aux rayons de la lune ; je fis reprendre aussitôt la

direction du sud franc et, par mesure de précaution, je fis signal au

Melkarth de carguer sa voile et de marcher à la rame, puisque nous

allions vers la terre. Le matin, par une bonne brise, nous vîmes la

côte basse et plate de la Palestine et, vers le milieu du jour, une

tour élevée et des bouquets de palmiers et de figuiers sauvages nous

firent reconnaître Jaffa.

Après que nous eûmes passé l’embouchure d’une rivière qui est

quarante stades au nord de ce port, le Cabire alla longer la côte,

les deux galères et le Melkarth restant à un stade et demi sur leurs

ancres, cause du peu de profondeur des fonds.

Le port de Jaffa n’a ni bassins, ni jetée, ni môles. C’est une plage

où se voient quelques cabanes et des hangars délabrés, autour d’un

fortin et d’une tour en blocage que le roi David fit construire quand

il se mit en relations avec les Phéniciens et que Ceux de Tyr et

Sidon coupèrent pour lui des bois de cèdre et de sapin et amenèrent

des trains flottés en Judée par cette voie. Une grande barque

phénicienne et un assez piètre navire égyptien à proue terminée en

cou d’oie étaient envasés à un trait d’arc de la plage, sur laquelle

on avait tiré quelques méchants canots des pêcheurs de la Judée. Je

descendis à terre dans une barque, accompagné d’Hannibal et d’Hannon,

pour aller rendre visite au gouverneur, qui commandait une petite

garnison dans le fortin et dans la tour. Il nous épargna le chemin,

car nous le vîmes bientôt sortir lui-même de la tour, suivi d’une

quinzaine d’hommes armés de lances et d’épées, portant des boucliers

carrés, la taille entourée de ceintures de fil de lin, auxquelles

pendait de côté la courroie terminée par une olive de silex avec

laquelle on les serre. Ces hommes avaient les cheveux nattés en une

foule de petites tresses, la tête nue, les pieds et les jambes

chaussés de hauts brodequins lacés et la peau de panthère sur

l’épaule, à la mode juive. Leur chef seul portait une cuirasse de

lames de cuivre assez mal ajustées. J’allai immédiatement à sa

rencontre, et à cinq pas je m’arrêtai en le saluant.

Illustration : Je m’arrêtai pour le saluer.

« Homme phénicien, me dit-il en me rendant mon salut, es-tu le

capitaine que doit envoyer le roi Hiram vers notre roi ?

— Je le suis, répondis-je.

— Ton arrivée m’est annoncée, ainsi que celle de tes navires. Que la

paix soit avec toi. Je suis ici pour t’attendre et pour te conduire à

la ville de Jérusalem. Viens présentement dans la forteresse, te

rafraîchir avec tes gens. »

Enchanté de son bon accueil, nous le suivîmes à la tour, où l’on

entre par une porte voûtée. Il nous conduisit à une salle haute, d’où

l’on avait vue sur la mer, et fit étendre un tapis sur le pavage

irrégulier de la chambre. Les murs en blocage grossier étaient nus et

toute la construction fort misérable. On nous apporta aussitôt de

l’eau, du pain, des figues sèches, du fromage et un peu d’assez bon

vin d’Helbon, que les Juifs se procurent depuis qu’ils ont assujetti

la Syrie de Damas.

Après nous être mutuellement enquis de notre santé et de celle de nos

rois, le capitaine juif nous donna l’exemple en se fourrant dans la

bouche un gros morceau de fromage.

« Ah ! me dit-il, en me voyant regarder la chambre, nous ne sommes

pas d’habiles constructeurs comme vous autres Phéniciens. Aussi bien,

nous n’avons pas vos matériaux de construction et vos richesses, et

nous sommes ici dans une bourgade. Mais tu verras, allant à

Jérusalem, un pays gras et fertile et de belles villes populeuses.

— Je connais la Judée, capitaine, dit Hannibal, et je puis dire que

c’est une terre bien cultivée, la terre des olives et du blé, des

dattes et du vin. Chaque peuple a ses talents. Vous autres êtes

guerriers, bergers, cultivateurs ; les Phéniciens sont industrieux,

commerçants et marins, quoique je puisse dire, sans orgueil, que

quelques villes de Phénicie, et particulièrement Arvad, ont vu naître

des hommes habiles à ranger les troupes en bataille.

— Je le vois, dit l’autre, admirant la cuirasse et les armes

d’Hannibal, et je vois aussi que les guerriers de Phénicie sont bien

équipés.

— J’ai servi ton roi, répondit Hannibal, malgré votre coutume de ne

point entretenir de troupes en temps de paix et de ne point prendre

d’étrangers à votre solde. Mais ayant passé fort jeune dans la ville

de Kana, dans l’héritage de la tribu des enfants d’Ascer, j’y fus

considéré moi-même comme un enfant de la tribu, et j’ai ainsi

combattu dans vos guerres. »

Le capitaine juif se leva aussitôt pour embrasser Hannibal, et ils

burent tous deux à la coupe d’amitié, qu’on nous fit passer ensuite à

Hannon et moi.

« Je suis, dit ce capitaine, de la tribu des enfants de Juda sur

l’héritage de laquelle nous passons pour aller à Jérusalem. Tu sauras

que présentement le roi entretient quelques troupes, dont je fais

partie, comme chef de vingt hommes. Je vous attends ici, où l’on a

préparé des chevaux et des ânes pour votre voyage, et dès ce soir

nous pourrons partir.

— Je le veux bien, répondis-je. Mais je désire aussi prendre quelques

dispositions à bord de mes navires, avant de les quitter pour

quelques jours. Nous partirons donc demain matin.

— Alors, s’écria le Juif, veux-tu nous permettre de visiter tes

vaisseaux ? Vous êtes Phéniciens, vous devez avoir des objets à

vendre, et nous avons, nous, des emplettes à faire.

— Bien volontiers, dis-je au capitaine. Mais étant au service du roi

qui est notre armateur, nous n’avons emporté de marchandises que pour

le troc, et non pour le commerce. Nous ne faisons donc aucun

bénéfice, et nous voulons ici seulement compléter notre chargement et

nos provisions.

— Nous trouverons dans les montagnes et dans les villages des

troupeaux de chèvres, des oliviers, des arbres à baume, dit aussitôt

le capitaine. Mon nom est Chamaï, fils de Rehaïa ; il est connu dans

le pays. Je me mets à ta disposition pour ton chargement de vivres. »

J’acceptai de bon cœur les offres du capitaine Chamaï, qui nous

suivit sur nos navires. Nos matelots avaient déjà étalé sur la plage

les marchandises que je leur avais permis d’emporter pour leur

commerce particulier, et ils discutaient activement avec des pêcheurs

et quelques bergers rassemblés autour d’eux. Sur le Melkarth on fit

déballer d’autres marchandises, appartenant à l’expédition. J’avais

fait dresser par Hannon l’état de ce que nous voulions céder et celui

de ce que nous voulions acquérir, savoir : dix mesures de grain, deux

d’huile, un baril d’olives, une demi-mesure de baume, six paniers de

figues sèches, six de dattes et cinquante fromages. Pour les grandes

provisions, je comptais sur ce que je trouverais jusqu’à Jérusalem et

sur la libéralité du roi David. J’ordonnai aussi à Bodmilcar, qui

était chargé de la vente et des emplettes, d’acheter quelques moutons

et chevreaux, pour que nos hommes eussent de la viande fraîche

jusqu’en Égypte.

Chamaï ne pouvait se lasser d’admirer nos navires et leur ordonnance,

le soin et la propreté avec lesquels tout était rangé, l’obéissance

de chacun et la stricte discipline, la beauté et l’étrangeté des

agrès et des instruments. Tout était nouveau pour lui, et à chaque

pas il faisait des exclamations de surprise. Je le retins à souper,

et quand nous fûmes assis sur la poupe de l’Astarté, il soupira

profondément.

« Ah ! dit-il, que la navigation et les voyages lointains sont une

belle chose, et quelle source inépuisable de richesses est la Grande

Mer ! Pour nous, nous vivons dans nos montagnes aussi ignorants que

des bouquetins sauvages, et quand nous avons mis à sac quelque ville

ou village des ennemis, qu’est-ce que notre maigre butin en

comparaison de ce que vous acquérez par le commerce ? Sans compter

que le roi et les principaux du peuple prennent la meilleure part.

— Et les choses rares et merveilleuses qu’on voit, lui répondis-je,

les comptes-tu pour rien ?

— Non sans doute, s’écria Chamaï. J’ai entendu parler par vos

marchands phéniciens des vallées où sont les pierreries et les

serpents de deux stades de long, des mines d’argent et d’or, et des

pierreries qui flottent sur la mer, des poissons de cinquante

coudées, des géants et des montagnes qui jettent du feu.

— Il y a beaucoup à rabattre là-dessus, lui dis-je en riant ; mais

dans nos voyages nous voyons pourtant des choses extraordinaires et

des peuples bien singuliers.

— Vraiment ! s’écria Chamaï ; je passe pour un brave guerrier et la

force de mon bras a renversé plus d’un Syrien, plus d’un Moabite et

plus d’un Philistin. Dans vos aventures lointaines, vous devez avoir

de rudes combats à soutenir. Veux-tu m’emmener, capitaine

sidonien ? »

Hannibal, lui mettant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix

retentissante :

« Brave Chamaï, il me manque quarante hommes d’armes et archers. Te

fais-tu fort de les recruter ?

— Je m’en fais fort, par le nom de El, mon dieu, le dieu des

guerriers.

— Bien parlé, dis-je à mon tour. Amène-nous quarante braves garçons,

hardis et robustes, tu les commanderas sous les ordres d’Hannibal,

sur nos navires. Et je te fais immédiatement présent d’une cuirasse

neuve et d’un poignard des Chalybes, d’un poignard manche d’ivoire.

— Vive le roi ! s’écria Chamaï. Je suis votre homme.

— Ah ! ah ! fit Hannibal en se frottant les mains, voici mon armée

qui augmente. Nous finirons par conquérir des royaumes.

— Le royaume que je conquerrai, conclut Hannon, je le vends aux

enchères, terre, ville et sujets. J’aime mieux mon futur palais, et

j’y nomme d’avance Himilcon pour mon grand échanson. Le bouc pour

jardinier, les outres verront beau jeu !

— Tâtons de celle-ci en attendant les tiennes, » dit Himilcon,

s’asseyant à la vue du repas qu’on apportait.

En ce moment, un matelot vint me dire de la part de Bodmilcar que ses

échanges étaient faits.

« Pourquoi ne vient-il pas manger avec nous ? demandai-je.

— Je l’ignore, répondit le matelot. Le seigneur capitaine a fait

faire son repas à son bord, où il a invité l’eunuque passager. »

Hannon pâlit.

« La malédiction soit de l’eunuque ! m’écriai-je dès que le matelot

fut parti. Il se brasse encore quelque machination. Pourvu que les

filles ne soient pas parties avec lui. »

Hannon se précipita vers la cabine, mais au même instant la porte

s’ouvrit, et la servante parut, suivie de la dame esclave

complétement voilée.

« Ne crains rien, dit la servante en riant, ne crains rien, seigneur.

Le vilain oiseau est envolé, mais les colombes restent. Nous lui

avons refusé de le suivre.

— Il vous l’a donc demandé ? dis-je, furieux.

— Non, il s’est borné à nous l’offrir, sans insister. Mais nous

aimons mieux rester sur ton joli navire, où nous sommes si bien, que

nous en aller sur ce navire tout noir, là-bas.

— C’est bon, c’est bon, lui répondis-je. Jusqu’à l’arrivée, je ne

veux pas absolument que vous me quittiez. Vous avez bien fait de

rester et je tancerai vigoureusement l’eunuque.

— Pouvons-nous prendre le frais sur le pont, capitaine ? me demanda

la jolie servante.

— Comme il vous plaira, » lui répondis-je.

Chamaï, qui était absorbé dans une conversation qu’il avait engagée

avec Hannibal sur leurs actions de guerre, leva la tête, et se

dressant sur ses pieds :

« Comment, mais n’est-ce pas toi, Abigaïl, que je vois ?

— Et n’est-ce pas toi, Chamaï, du village de Guédor ? »

Ils se prirent les mains et, se regardant l’un l’autre, comme des

amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps, pleurèrent tous les

deux.

« Comment es-tu ici, sur ce navire phénicien, Abigaïl ? dit enfin

Chamaï.

— Ignores-tu donc que j’ai été enlevée de mon village lors d’une

incursion des Philistins d’Ascalon, et qu’ils m’ont vendue aux

Tyriens ?

— J’étais à la guerre dans le nord, contre le roi de Tsoba, et je ne

suis pas revenu au pays depuis mon retour : comment pourrais-je le

savoir ?

— Sache donc, dit Abigaïl en reprenant son air joyeux, que le roi

Hiram m’acheta et me donna pour servante à cette dame ionienne qu’il

a achetée pareillement et dont il fait présent au Pharaon d’Égypte.

Le bon capitaine Magon est chargé de nous conduire.

— Hélas ! s’écria Chamaï, je suis des vôtres ; je te retrouve, et il

faudra encore nous séparer. Que je regrette donc à présent que la

route vers l’Égypte soit si courte ! Je voudrais que notre voyage

durât aussi longtemps que celui de nos pères, quand ils vinrent de

cette même terre d’Égypte en cette terre de Kanaan que nous voyons

d’ici. »

J’invitai Abigaïl à s’asseoir avec nous, touché de cette rencontre,

et je priai Hannon de faire la même invitation à la dame ionienne,

puisqu’il savait parler sa langue. Celle-ci fit une profonde

inclination et s’assit sur un coussin qu’on lui avait préparé.

Pendant le repas, qui fut des plus gais, Abigaïl et Chamaï nous

racontèrent comment ils avaient gardé les chèvres ensemble pendant

leur enfance et quel attachement ils avaient l’un pour l’autre. Je me

sentais presque fâché de la conduire au Pharaon.

« Peut-être, dit Abigaïl, le Pharaon aura-t-il pitié de moi et ne

voudra-t-il pas me garder. Je ne suis qu’une servante, et c’est la

dame ionienne qui lui est destinée. Qu’est-ce qu’un si grand monarque

ferait de moi ? Il a des servantes par milliers. Il me renverra.

— Oui, oui, dit Chamaï en serrant ses poings robustes, N’est-ce pas

vrai, capitaine Magon ?

— Je pense en moi, répondis-je, qu’Abigaïl n’est point envoyée au

Pharaon, mais doit accompagner la dame ionienne pour la désennuyer en

route.

— D’autant plus, ajouta Hannibal, que c’est nécessaire, car son

eunuque paraît l’amuser médiocrement. »

Pendant tout ce temps, Hannon et la dame ionienne causaient ensemble.

Comme on remplissait les coupes de vin :

« Hannon, lui dis-je, pour mettre fin à cette conversation qui

m’alarmait, tu sais jouer du psaltérion ?

— Oui, dit Hannon. Tu m’as déjà entendu.

— La dame doit savoir chanter des chansons de son pays et ne nous

refusera pas de nous en chanter une ? »

La dame, qui comprenait quelque peu le phénicien, me répondit qu’elle

chanterait bien volontiers.

« Eh bien ! Hannon, mon ami, lui dis-je, va-t’en querir ton

psaltérion et accompagne les chants de cette dame ; après quoi nous

irons chacun à nos affaires. Allons, va. »

Hannon ayant accordé son instrument, la dame écarta son voile et nous

fit voir un visage d’une beauté merveilleuse. Elle était vêtue et

parée à la phénicienne, portant robe de pourpre lamée d’argent,

triple collier en perles d’or, perles fines et perles émaillées de

dessins divers, mais coiffée à la mode de son pays, la tête nue, et

les cheveux relevés sur le front et attachés par le milieu. Nous

fûmes tous frappés de sa beauté et nous restâmes silencieux.

Mon esclave apporta deux lampes de terre qu’il accrocha sur des

bâtons dressés contre les bordages et l’Ionienne commença.

Elle nous chanta, d’une voix harmonieuse, des vers où étaient

racontées les actions de la guerre que les Achaïens de son pays

firent, il y a longtemps maintenant, au roi et à la ville d’Ilion. Je

comprenais moi-même quelques mots d’ionien, comme en apprennent les

marins dans leurs voyages, mais je n’entendais pas grand’chose à son

récit. Pourtant, par instants, sa voix devenait vibrante, et je

voyais briller les yeux de Chamaï et Hannibal caresser la garde de

son épée. Nous étions émus par sa beauté, par sa voix, par l’harmonie

de ses chants, sans comprendre ce qu’elle disait. Quand elle se leva

pour rentrer dans sa cabine, sa démarche était si majestueuse qu’il

me sembla que la déesse Astarté devait marcher ainsi sur les flots.

Illustration : L’Ionienne chanta d’une voix harmonieuse.

Hannon se leva aussi, sans la regarder, et alla s’appuyer contre le

bordage, où il resta en silence la tête tournée vers la mer, comme

quelqu’un qui a le cœur oppressé. Depuis quelque temps je ne

retrouvais plus sa gaieté et ses plaisanteries d’autrefois. J’allai

m’appuyer à côté de lui.

« Allons, Hannon, mon enfant, lui dis-je, je vois que tu as du

chagrin.

— Je ne le nierai pas, capitaine, me répondit-il. Cela se passera.

— Il ne faut rien dire de tout cela à Bodmilcar, appuyai-je. Je n’ai

pas confiance en son serment et je crains quelque malice de

l’eunuque.

— Oh ! reprit Hannon vivement, qu’il fasse ce qu’il voudra. Pour moi,

j’ai fait un serment et j’y resterai fidèle. Je n’ai plus qu’un

désir, c’est d’être au plus tôt à Tarsis, d’y courir les aventures et

d’y faire des découvertes. Me voilà en passe de devenir un vrai

marin, crois-moi, bon capitaine. »

Nous nous serrâmes la main. Je me sentais tous les jours plus attaché

à Hannon. Quand je revins vers la compagnie, je trouvai Chamaï qui se

disposait à descendre dans la barque, pour revenir à terre.

« Allons, bonne nuit, capitaine Chamaï, lui dis-je, et à demain, de

bon matin.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 9 / 51 题