En l’année troisième de son règne, Hiram[1], roi de Tyr, me fit
venir, moi marin de la ville des pêcheurs, de Sidon[2], la métropole
des Phéniciens*. Ayant appris mes voyages, et comment j’avais été à
Malte la Ronde, et à Botsra[3] fondée par les Sidoniens, que les
Tyriens appellent aujourd’hui Carthada[4], et jusqu’à la lointaine
Gadès, sur la terre de Tarsis[5], le roi Hiram me connaissait pour un
marin expérimenté. L’astre de Sidon déclinait. Tyr couvrait la mer de
ses vaisseaux et la terre de ses caravanes. Les Tyriens avaient fondé
la monarchie, et leur roi gouvernait, avec l’aide des suffètes[6],
nos autres villes phéniciennes ; la fortune de Tyr croissait sans
cesse et beaucoup de marins et de marchands de Sidon, de Guébal,
d’Arvad et de Byblos se mettaient au service des puissantes
corporations tyriennes.
Hiram m’apprit que son allié et ami David, roi des Juifs, rassemblait
des matériaux pour construire, en sa ville de Jérusalem, un temple à
son Dieu, que les enfants d’Israël appellent Adonaï ou Notre
Seigneur. Il me proposa d’équiper des navires pour le compte du roi
David, et de faire, à sa solde, le voyage de Tarsis, afin d’en
rapporter de l’argent et des objets rares et précieux, nécessaires à
l’ornement du temple projeté.
Ayant le désir de revoir Tarsis et les pays de l’Ouest, j’acceptai
les offres du roi Hiram et je lui dis que j’étais prêt à partir, dès
que j’aurais rassemblé mes matelots, construit et équipé mes navires.
Il me restait deux mois jusqu’à la fête du Printemps, époque de
l’ouverture de la navigation. Ce temps me suffisait pour mes
préparatifs ; comme le roi me demandait d’aller d’abord à Jaffa, port
peu distant de Jérusalem, pour recevoir les instructions du roi
David, je n’avais à m’occuper que des navires et des matelots,
comptant faire les approvisionnements et recruter des gens de guerre
dans la fertile et belliqueuse Judée.
Le roi fut très-content de mon acceptation. Il me fit immédiatement
délivrer par son trésorier mille sicles d’argent[7] pour mes premiers
frais et donna l’ordre aux gouverneurs des arsenaux de me remettre le
bois, le cuivre et le chanvre que je leur demanderais.
Après que j’eus pris congé de lui, je retrouvai à la porte de son
palais mon scribe Hannon et Himilcon le pilote, qui avait toujours
navigué avec moi dans mes précédents voyages. Tous deux
m’attendaient, assis sur le banc qui est à côté de la grande porte,
impatients de savoir pourquoi le roi de Tyr nous avait fait venir
tous trois de Sidon et pensant bien qu’il s’agissait de navigation à
entreprendre et d’aventures à courir. A la vue de mon air joyeux,
Hannon s’écria :
« Maître, le roi a dû te donner ce que ton cœur désire.
— Et que penses-tu que mon cœur désire ? lui dis-je.
— Un navire pour remplacer celui que tu as perdu sur les écueils de
la grande Syrte, des marchandises pour le charger, qu’est-ce qu’un
enfant de Sidon peut souhaiter de plus ?
— Tu as raison, Hannon, et nous allons tous trois au temple
d’Astarté[8] remercier la déesse du bienfait qu’elle nous envoie par
la main du roi et lui demander sa protection, pour bien construire
les navires qui nous porteront à Jaffa d’abord et ensuite à la
lointaine Tarsis.
— Tarsis ! s’écria Himilcon en levant au ciel son œil unique, car il
avait perdu l’autre dans un combat ; Tarsis ! O dieux Cabires[9],
vous que je contemple la nuit quand je reste assis sur l’avant de mon
vaisseau, dieux Cabires qui guidez la proue des navires sidoniens, il
me reste vingt sicles d’argent, je veux les dépenser à vous offrir un
sacrifice. Si je puis retrouver en Tarsis le coquin qui m’a crevé
l’œil avec sa lance, — maudit soit-il ! — et le chatouiller sous la
côte avec la pointe d’une bonne épée de Chalcis, je vous sacrifierai
un bœuf plus beau qu’Apis, le dieu des Égyptiens imbéciles.
— Et moi, dit Hannon, il me suffira de vendre aux sauvages de Tarsis
assez de mauvais vin de Judée et de pacotille de Sidon et d’en
retirer assez de bel argent blanc. Je me ferai bâtir un palais au
bord de la mer, j’aurai un navire de plaisance en bois de cèdre avec
des voiles de pourpre et je passerai le reste de ma vie en festins et
en réjouissances.
— D’ici au jour où tu bâtiras ton palais, lui répondis-je, nous
coucherons encore plus d’une fois sous le ciel froid de l’Ouest, et
d’ici au jour où nous mangerons tes festins, nous avalerons encore
plus d’un mauvais repas.
— Nous n’aurons que plus de plaisir à nous le rappeler, reprit
Hannon, et d’agrément à le raconter, quand nous serons assis, dans
des fauteuils ornés de peintures, une table en bois précieux entourée
de joyeux convives, qui oublieront de manger en écoutant le récit des
choses extraordinaires que nous aurons vues. »
Tenant ces propos, nous arrivâmes au bois de cyprès où le temple
d’Astarté élève son toit couvert de tuiles d’argent. Le soleil était
près de finir sa course et ses rayons obliques faisaient étinceler le
sommet des colonnes peintes et chargées de dorures qui soutiennent le
faîte du temple. Des essaims de colombes consacrées à la déesse
voltigeaient dans le bois sacré, ou se posaient sur les barreaux
dorés qui joignent les colonnes entre elles. Des groupes de jeunes
filles vêtues de robes de lin brodées de pourpre et de fils d’argent,
la tête couverte de longs voiles de pourpre lamée d’argent et
frangée, venaient, des pommes de grenade à la main, sacrifier à la
dame Astarté ou se promener dans ses jardins. De la porte ouverte du
temple s’échappait, en joyeuses bouffées, le bruit des sistres, des
flûtes et des tambourins que les prêtres et les prêtresses sonnaient
en l’honneur de la déesse. Cette musique, se mêlant au roucoulement
des colombes, aux voix et aux rires joyeux de toutes ces jeunes
femmes, formait un murmure confus et doux, un murmure délicieux à
l’oreille de gens de mer comme nous, habitués au grondement des
flots, aux craquements du navire et au sifflement du vent dans les
cordages.
J’allai avec Himilcon lire sur la tablette qui est entre les pieds
d’une grande colombe de marbre, à droite de la porte d’entrée du
temple, le tarif des sacrifices. Comme je venais de choisir une
oblation de fruits et de gâteaux, qui ne coûte qu’un sicle, et que je
me retournais pour appeler Hannon, je me heurtai contre un homme vêtu
d’un costume de marine sale et râpé, qui marchait précipitamment en
maugréant entre ses dents.
« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! m’écriai-je, n’est-ce pas
Bodmilcar le Tyrien ? »
L’homme s’arrêta, me reconnaissant aussi, et nous nous jetâmes dans
les bras l’un de l’autre. Bodmilcar était mon plus vieux compagnon ;
il avait commandé un navire à côté de moi en maintes occasions,
faisant la guerre ou le commerce. Himilcon le reconnut aussi, et tous
deux nous pleurâmes à son cou, le voyant en si triste équipage.
« Quel mauvais sort as-tu rencontré, lui dis-je, que je te trouve en
kitonet[10] déchiré, toi qui possédais deux gaouls[11] et quatre
galères sur le port de Tyr ?
— Que le Moloch[12] confonde les Chaldéens ! s’écria Bodmilcar ; que
Nergal[13], leur dieu à face de coq, les brûle et les rôtisse !
J’avais la plus belle cargaison d’esclaves que jamais gaoul tyrien
ait portée dans son entrepont ; j’avais des hommes du Caucase forts
comme des bœufs et des filles de la Grèce souples comme des joncs ;
j’avais des cuisiniers, des coiffeuses et des musiciennes de Syrie ;
j’avais des paysans de Judée habiles à cultiver le froment et la
vigne....
— Où sont-ils, Bodmilcar ? interrompis-je. Combien de sicles
t’ont-ils rapportés ?
— Où ils sont ? Combien ils m’ont rapporté ? Ils sont sur le marché
de quelque ville des Chaldéens maudits, de l’autre côté de Rehoboth ;
et ils m’ont rapporté des coups et des horions dont j’ai encore la
tête endolorie et les côtes moulues. Si le suffète amiral ne m’avait
donné quelques zeraas[14] pour soulager ma détresse, je n’aurais pas
eu un morceau de pain à me mettre sous la dent depuis trois jours que
je suis arrivé en cette ville de Tyr. J’ai les pieds engourdis
d’avoir tant marché pour y venir.
— Marché ? dit Himilcon attendri. Tu n’as pas même trouvé une barque
pour voyager jusqu’ici ?
— Où veux-tu que j’aie trouvé une barque, pilote, gronda Bodmilcar en
colère, pour aller de Rehoboth en Phénicie ? Est-ce que les barques
naviguent à travers champs à présent ? Je te dis que je reviens de
Rehoboth, du pays des Chaldéens maudits ! J’avais cinq beaux navires.
J’ai d’abord été à la côte, chez les Philistins, acheter quelques
esclaves et puis chez les Juifs acheter du blé et de l’huile. Ensuite
je m’en suis allé faire quelques échanges du côté de la Grèce.
J’avais ramassé par là quelques-uns de leurs mauvais canots ioniens
et j’y avais fait du butin. J’eus alors l’idée de passer le détroit
et d’aller querir du fer et des esclaves au Caucase. Ma fortune était
faite, et je me préparais au retour, quand aux embouchures du Phase,
la côte des Chalybes, quelques dieux à moi inconnus m’envoyèrent une
terrible tempête ; car ni Melkarth, ni le Moloch n’auraient pu
traiter de la sorte un honnête marin de Tyr. Je parvins à sauver mon
équipage et ma marchandise à deux pieds : mais la cargaison et mes
pauvres navires !... Enfin je pris mon parti de me rapatrier par
terre, de traverser l’Arménie et la Chaldée, me disant qu’après tout
je pourrais me défaire de mon bétail humain en route. Nous étions
cinquante marins bien armés pour garder quatre cents esclaves ; mais
les dieux ennemis nous firent attaquer par une troupe de Chaldéens,
et j’eus beau battre mes esclaves, les exhorter, les supplier, les
rouer de coups, jamais ils ne voulurent se défendre. Si bien que, les
deux tiers de mes matelots étant hors de combat, je fus pris avec
tout mon bien. Les Chaldéens se proposaient de nous vendre au roi de
Ninive, et j’eus le désagrément de faire partie de ma propre
cargaison. — Et comment t’en es-tu tiré ? » dis-je à mon vieux
camarade. Bodmilcar leva le pan de son kitonet graisseux et rapiécé
et me fit voir un long couteau à poignée d’ivoire qui pendait à la
ceinture de son caleçon.
« Les Chaldéens avaient oublié de me fouiller, dit-il, et de
m’attacher. Or, la première nuit sans lune, comme je racontais aux
deux coquins qui veillaient sur moi l’histoire des serpents de la
Libye et des hommes de Tarsis qui ont la bouche au milieu de la
poitrine et les yeux au bout des mains, et comme ils écoutaient mes
mensonges bouche béante, je profitai du moment où ils étaient sans
défiance pour éventrer l’un, couper la gorge à l’autre et prendre la
fuite. Les niais ont perdu ma trace, si bien que me voilà, et quant à
eux, que Moloch les écrase ! Mais que vais-je devenir maintenant ?
Qui sait si je ne serai pas forcé de m’engager comme pilote, ou même
comme matelot, sur quelque navire tyrien ?
— Non ! m’écriai-je, ami Bodmilcar, non, grâce la protection
d’Astarté, qui t’envoie à moi en ce jour heureux. J’ai l’ordre
d’équiper des navires pour Tarsis, je suis le chef de cette
flottille, et je te prends pour mon second. Himilcon est mon pilote,
tu le connais ; et voici mon scribe Hannon, qui, devant la déesse, va
rédiger immédiatement l’acte qui doit être fait entre nous pour cette
expédition.
— Que les dieux te protégent, ami Magon ! merci, frère ! s’écria
Bodmilcar. Si les Chaldéens ne m’avaient tant battu, je leur rendrais
grâce volontiers pour le plaisir qu’ils me donnent de faire ce voyage
avec toi. A nous deux avec Himilcon, plaise à Melkarth que nous ayons
un bon navire, et le bout du monde ne sera pas trop loin pour nous. »
Cependant Hannon, qui nous avait rejoints, tira de sa ceinture son
écritoire de cuivre. Il l’ouvrit et en sortit une feuille toute
blanche de papyrus d’Égypte, du noir, des calames[15], une pierre à
broyer, et, s’asseyant sur les marches du temple, rédigea
l’engagement qui nous liait ensemble, moi Magon comme amiral,
Bodmilcar comme vice-amiral et Himilcon comme chef des pilotes.
Chacun de nous cacheta de son sceau, excepté Bodmilcar, qui, en
voulant machinalement prendre le sien, se rappela que les Chaldéens
le lui avaient volé. Mais je lui donnai immédiatement vingt sicles
pour s’en acheter un autre et s’habiller de neuf ; puis, ayant fait
une oblation de fruits et de gâteaux à la dame Astarté, nous partîmes
joyeusement, Himilcon et moi, pour le port de guerre, où notre navire
léger, le Gaditan, nous attendait à quai.
Illustration : Hannon rédigea l’engagement.
Le lendemain, de bon matin, nous nous répartîmes la besogne. J’avais
le plan de mes navires dans la tête et je le dessinai immédiatement
sur une feuille de papyrus. Je gardais mon Gaditan comme bâtiment
léger. Je résolus de construire un gaoul, ou transport rond marchant
à la voile, pour porter les marchandises, et deux barques[16] pour le
service du gaoul, que son grand tirant d’eau empêche d’approcher de
terre. Je choisis pour bâtiments d’escorte et de combat deux grandes
galères à deux ponts et à cinquante rameurs[17], telles qu’elles
viennent d’être récemment inventées à Sidon. Les Tyriens avaient déjà
dans leur port de guerre trois galères amirales taillées sur ce
modèle, navires rapides, tirant peu d’eau, marchant à la voile et à
la rame, doublés de cuivre, armés d’un puissant éperon et propres à
la bataille comme à l’exploration.
Je désignai pour matériaux le bois de cèdre pour la quille et les
flancs, le chêne qui vient de Bazan, en Judée, pour la mâture et les
avirons. Au lieu de faire tisser ma voilure en roseaux de Galilée, à
l’ancienne mode, ou en fibres de papyrus, je pris notre magnifique
chanvre de Phénicie, que les gens d’Arvad et de Tyr savent
aujourd’hui si bien filer et serrer en trame solide. C’est en chanvre
aussi que je décidai de faire faire tous mes cordages. Je trouvai
dans l’arsenal une immense quantité de cuivre et un peu de ce bel
étain blanc que les Celtes tirent d’îles lointaines du nord-ouest.
Ces îles sont restées inconnues jusqu’à mon voyage, et je puis dire
que par leur découverte j’ai enrichi les Phéniciens autant qu’ils le
furent il y a deux cents ans par la découverte des mines d’argent de
Tarsis. J’avais pensé depuis longtemps à renforcer de cuivre la
quille et les flancs immergés des navires, comme on fait pour les
éperons. La solidité du vaisseau est ainsi augmentée et le bois
pourrit moins vite à la mer. Je résolus donc de revêtir les éperons
de mes galères d’un alliage de cuivre durci par de l’étain et de
doubler la quille et les flancs des quatre bâtiments avec des lames
de cuivre forgé. Je renonçai au cuivre de Chypre comme étant trop mou
et spongieux et à celui du Liban comme trop cassant ; le métal ferme
et ductile de la Cilicie me convenait le mieux, et Khelesbaal, le
fameux fondeur tyrien, se fit fort de m’en forger des plaques de
trois coudées[18] de long sur deux de large.
Pour tous ces travaux, le roi avait mis deux cents ouvriers à ma
disposition. Je me logeai, avec mes trois amis, dans une maison qui
faisait le coin de la rue des Calfats, juste en face de l’Arsenal,
pour être mieux à même d’y surveiller les travailleurs, que je
pouvais très-bien voir à leurs chantiers du haut du quatrième étage
que mon hôte m’avait loué. Himilcon et Hannon s’occupèrent plus
spécialement de réunir les marchandises de troc, dont je fis écrire
la liste par Hannon, et Bodmilcar, vaguant sur le port avec deux de
mes matelots, recruta quelques bonnes acquisitions pour l’équipage
parmi les gens de mer désœuvrés qu’on voyait flâner sur les dalles
des quais, le bonnet sur les yeux et le nez en l’air, la recherche
d’un engagement.
Le premier jour du mois de Nissan[19], vingt-huit jours après le
commencement de mes travaux, comme je rentrais à la maison pour
prendre le repas du soir, voilà que je trouvai tout le monde en
dispute.
« Qu’y a-t-il, demandai-je en entrant, et qui sème la discorde ici ?
— Je dis à Bodmilcar, répondit Hannon, qu’il a la cervelle d’un bœuf
et la bonne grâce d’un chameau de la Bactriane.
— Me laisserai-je ainsi traiter par cet adolescent ! s’écria
Bodmilcar en colère, par un marin d’eau douce qui gémira comme une
femme au premier coup de vent et qui pleurera en redemandant la
terre ? par une tortue de jardins qui n’a jamais vu le danger et qui
a vécu entre la robe des femmes et l’écritoire des bavards ?
— Sans doute, dit tranquillement Hannon, je n’ai pas eu comme toi
l’avantage d’être battu par les Chaldéens et rossé par mes propres
esclaves. Mais je suis dans ma vingtième année, et le jour où tu me
verras avoir peur à la mer, je t’autorise à m’y jeter comme une
sandale usée. J’ai déjà navigué jusqu’à Kittim[20] et jusque chez les
Ioniens, dont je connais la langue mieux que toi, soit dit en
passant.
— Je te défends de parler des Ioniens, cria Bodmilcar furieux, ou je
te casse bras et jambes. »
Disant cela, il mit la main à son couteau ; mais Hannon, sans
reculer, saisit une grande cruche qui se trouvait au milieu de la
table.
Illustration : Hannon saisit une grande cruche.
Ne renverse pas le nectar[21] ! exclama Himilcon, se précipitant
entre eux les bras levés. Ne renverse pas ce qui reste de nectar dans
cette cruche, excellent Hannon !
J’arrêtai le bras de Bodmilcar et lui fis rengainer son couteau,
pendant qu’Himilcon s’emparait de la cruche de vin et allait la
déposer précieusement dans un coin.
« Voyons, dis-je aux adversaires, il ne faut ni vous tailler les
côtes, ni vous fendre la fête. Vous êtes Phéniciens, vous êtes
marins, vous faites partie d’une même expédition sous mes ordres ; il
faut vivre ensemble comme des amis, ou je me mettrai contre le
premier qui troublera la paix, aussi vrai que Moloch luit sur nous.
D’abord, qu’avez-vous à brouiller d’Ioniens ensemble, et qu’est-ce
que les Ioniens viennent faire ici ? »
Hannon vint à moi les deux mains ouvertes, et me dit :
« Je suis fâché d’avoir fait de la peine à Bodmilcar, qui est ton
ami, et qui a le pouvoir de me donner des ordres. Ce que j’en ai dit
était en plaisantant.
Allons, Bodmilcar, dis-je à mon tour, tu dois traiter Hannon en frère
tant que tu n’as pas à lui commander sur la flotte. Que t’a-t-il dit
de si grave ? »
Bodmilcar, tortillant sa barbe, me répondit, sans regarder Hannon :
« J’avais une jeune Ionienne parmi mes esclaves, et je la pleure tous
les jours, car je voulais la prendre pour femme et en faire l’honneur
de ma maison, quand les Chaldéens me l’enlevèrent. Voici maintenant
qu’Hannon, à qui je l’ai raconté, me dit des paroles de raillerie et
me couvre de confusion, proclamant que l’Ionienne m’a vu de mauvais
œil et a suivi volontairement les Chaldéens, plutôt qu’un maître
comme moi. Je me suis irrité : n’ai-je pas eu raison ?
— J’ai peut-être parlé inconsidérément, répliqua Hannon, mais que
Bodmilcar me pardonne. Qu’ai-je dit autre que son âge et sa figure
n’étaient plus pour une jeune fille et que les Ioniennes préféraient
l’odeur des aromates et des fleurs à celle du goudron ?
— Tu as eu tort, dis-je sévèrement à Hannon, bien que l’irritation de
Bodmilcar à propos des plaisanteries qu’on faisait sur sa figure et
sa rudesse me donnât envie de rire. Faites votre paix, buvez ensemble
une coupe de vin, et n’en parlons plus.
— Bien volontiers, Bodmilcar, s’écria Hannon allant à sa rencontre,
et qu’Astarté la jolie, la chère dame Astarté me confonde, si jamais
je plaisante encore ta barbe grise ! »
Bodmilcar lui toucha les deux mains d’un air contraint et Himilcon
rapporta la cruche, voyant qu’elle ne courait plus de danger. A
partir de ce moment, il ne fut plus question d’Ionienne ni de
querelle. Seulement je crus remarquer que Bodmilcar gardait rancune à
Hannon, évitant de lui parler autant que possible.
Huit jours après cette dispute, j’étais à l’arsenal en train de
choisir des cordages pour mon gréement, quand Himilcon accourut, me
disant qu’un serviteur du roi demandait à me parler. J’allai à sa
rencontre et je vis un grand eunuque syrien, les cheveux frisés, des
anneaux d’or aux oreilles, la figure fardée et vêtu d’une longue robe
brodée, à la mode de son pays. Cet officier tenait à la main une
longue canne terminée par une pomme de grenade en or et parlait en
grasseyant et d’un ton languissant.
« Tu es le capitaine marin Magon, le serviteur du roi ? me dit-il en
me toisant.
— Je le suis, répondis-je.
— Je suis Hazaël, de sa maison, continua l’eunuque, et voici l’anneau
avec le cachet royal pour qu’on m’obéisse. Je viens voir les navires
que tu construis et donner mes ordres pour mon installation et celle
d’une esclave que le roi me charge de conduire auprès du grand
Pharaon d’Égypte. Tu dois te rendre auprès de ce souverain et lui
remettre cette esclave après ton voyage à Jérusalem : voilà ce que
dit le roi.
— Quelle installation ? dis-je, étonné. Un navire est un navire, et
chaque chose, chaque homme embarqué, a sa place désignée par le
capitaine et le pilote.
— Oh ! reprit l’eunuque, il faut que l’esclave du roi ait un logement
séparé, ainsi que moi, avec des tentures et des tapis. Nous ne
pouvons coucher grossièrement, comme les gens de mer, et vivre en
contact avec des matelots goudronnés. »
Il me prit une forte envie d’envoyer l’eunuque Hazaël s’allonger sur
un monceau de tessons de tonneaux qui se trouvait par là, pour voir
s’il s’y jugerait couché mollement, mais je me contins, et je lui
répondis :
« Si tout se borne à faire une cloison dans un coin de l’entrepont,
ou bâtir sur le pont une cahute de planches, cela m’est indifférent.
Je m’arrangerai pour la disposer de façon que cela ne gêne pas la
manœuvre, et tu pourras la radouber, la gréer, la calfater, la tendre
à ton aise. Par les gros temps, quand nous embarquerons de la lame,
tes belles tentures seront perdues, et voilà tout. C’est ton affaire.
— Je veux deux chambres de douze coudées de long sur six de large,
avec six siéges en bois de santal incrustés d’ivoire, des lits en
marqueterie, des fenêtres encadrées.....
— Oh ! interrompis-je, tu y mettras tout ce que tu pourras y faire
tenir et tu l’arrimeras de façon que le roulis y mette le moins de
désordre possible. Mais pour la grandeur des cabines et leur
emplacement, moi seul j’ai à la fixer, car à mon bord c’est moi seul
qui commande, après les dieux. Par ainsi, tu diras au roi que
l’installation de l’esclave et la tienne seront bien disposées par
son serviteur et tu ne te mêleras plus de m’ordonner comment je dois
l’entendre. »
Illustration : C’est moi qui commande.
L’eunuque me regarda, surpris de ma hardiesse, mais il vit bien à mon
air que je ne me laissais pas troubler sur mon terrain. Il balbutia
donc quelques paroles pour me recommander de tout arranger au mieux
et s’en alla d’un pas nonchalant, en négligeant de me saluer. Je le
suivis des yeux un instant, puis je dis à Himilcon, qui avait tout
entendu :
« Voilà un homme qui nous causera des embarras, ou je me trompe fort.
— Celui-là ? s’écria Himilcon, ce chien fardé et frisé ? Je le
tremperai plutôt dans l’eau la tête la première et je l’y laisserai
de Jaffa à Tarsis. Sommes-nous des chiens, capitaine, pour nous
laisser pourchasser par un être pareil ?
— Bah ! dis-je, le Moloch luit pour tous, et Astarté protége les
marins de Sidon. Une fois sur l’eau salée, nous verrons. Je redoute
seulement les colères de Bodmilcar et les plaisanteries d’Hannon.
— Bodmilcar sera sans doute sur le gaoul, reprit Himilcon, et Hannon
avec nous, sur l’une des galères ?
— Oui, je l’ai décidé ainsi, pour les tenir séparés l’un de l’autre.
Pour l’eunuque et l’esclave, je ne sais si je dois les mettre sur le
gaoul, où j’aurais plus de place pour installer deux cabines, ou bien
sur notre galère, où je serai mieux pour veiller sur eux.....
— Une esclave, un eunuque ! s’écria Hannon qui arrivait, un grand
rouleau de papyrus à la main ; j’en fais mon affaire. Ne t’embarrasse
pas autrement de leur garde ; je les prends dans mes bagages. Le soin
des esclaves femelles et des eunuques est expressément dévolu aux
scribes, et je connais les paroles magiques qui conjurent l’esprit
capricieux des unes et la mauvaise humeur des autres, ayant quelque
peu étudié pour être prêtre, ou tout au moins magicien.
— Non, lui répondis-je ; c’est un présent du roi pour le Pharaon ;
c’est l’affaire des magiciens d’Égypte de les conjurer. En attendant,
c’est moi qui les garderai en cage.
— Alors, dit Hannon en riant, je renonce à leur enseigner
l’éloquence, la calligraphie et la versification et je me rabats sur
ma comptabilité. Voici donc ces papyrus, sur lesquels j’ai inscrit le
décompte de la solde de nos matelots et rameurs, ainsi que la liste
des objets de troc que nous avons achetés jusqu’au présent jour. »
Le talent[22] du roi se trouvait de beaucoup dépassé : j’avais dit à
Hannon de ne pas s’en inquiéter, attendu que le roi m’avait
recommandé lui-même d’acheter sans crainte, et qu’il me donnerait
l’argent au fur et mesure de mes besoins. J’envoyai donc Hannon chez
lui, pour lui porter mes comptes et lui demander des fonds, qui me
furent généreusement accordés. Puis j’allai m’occuper avec Himilcon
de faire poser aux flancs de mes navires des planchers en sapin de
Scénir[23] et de faire gréer pour mes mâts en chêne un peu lourd, des
vergues en bois de cèdre plus léger. Ma construction avançait à
souhait.
Le Gaditan était déjà entièrement réparé et renouvelé. J’avais fait
peindre en rouge la tête de cheval de l’avant et je lui avais fait
mettre de grands yeux en émail. Les bordages étaient peints
pareillement en rouge et se détachaient sur les flancs noirs. Douze
boucliers en bronze poli, ornés au Centre d’un grand soleil de cuivre
rouge, étaient suspendus en dehors des bordages. Je fis conduire le
navire en grande pompe, au son de la trompette et des cymbales, dans
le bassin du port de guerre. Le suffète amiral m’avait prêté, pour la
circonstance, une voile de parade en pourpre ; douze matelots armés,
la lance au poing, se tenaient derrière chaque bouclier ; vingt-deux
rameurs, maniant leurs avirons en cadence, faisaient glisser
rapidement le navire sur l’eau ; le pilote Gisgon, maniant habilement
son aviron de barre, se tenait penché à l’arrière, les yeux fixés sur
Himilcon qui, debout à l’avant, lui indiquait du geste les détours à
faire ; et moi, avec Bodmilcar et Hannon, superbement vêtus, nous
étions au sommet de la poupe, jouissant de ce spectacle et de
l’admiration des marins, debout sur les quais, sur les bordages des
navires, sur les terrasses des arsenaux, des cales, des magasins et
du palais Amiral. Le suffète amiral nous regardait lui-même, assis
sous la grande porte de son palais, en haut de l’escalier qui descend
à son embarcadère privé, et il se montra si satisfait de l’aspect de
notre Gaditan qu’il nous fit inviter, dès que notre navire fut à
quai, à le visiter dans son palais et à souper avec lui. Il envoyait
aussi un mouton, une grande jarre de vin, deux paniers de pain, deux
paniers de figues et de raisins secs, et douze fromages, pour régaler
nos matelots.
Nous nous rendîmes au palais, et, passant par les escaliers étroits
et les corridors sombres de la tour de l’Est, nous arrivâmes dans la
grande salle ronde au dôme élevé de laquelle est suspendue une lampe
de cuivre. Le suffète amiral nous complimenta, et, apprenant que dans
dix jours nous serions prêts à appareiller, il m’autorisa à choisir,
dès le lendemain, des armes à l’arsenal de guerre pour tout mon
monde.
En sortant, à la nuit, du palais du suffète, nous descendîmes dans
notre barque, au bas du propre embarcadère amiral, pour retourner à
terre ; mais Bodmilcar était si enchanté du Gaditan qu’il ne voulut
pas nous suivre et préféra coucher à bord. Pendant que la barque
filait silencieusement sur les eaux du canal, entre l’île et la terre
ferme, Hannon se mit à chanter.
« Qu’est-ce que tu chantes là, lui dis-je, étonné ?
— Je chante en ionien ; ne le comprends-tu pas ?
— Pas grand’chose ; j’ai peu navigué de ce côté. Tu n’en finiras donc
pas avec tes Ioniens ?
— Bodmilcar n’est pas ici pour maugréer à propos de sa femme future,
et l’esclave du roi n’est pas encore à bord pour que mes chansons lui
troublent la tête.
— Comment sais-tu qu’elle est Ionienne ? remarquai-je, fort surpris.
Je ne t’en ai rien dit, je n’en sais rien moi-même. »
Hannon se mit à rire et ne répondit pas. J’insistai.
« L’eunuque Hazaël est un bavard, me dit-il.
— Tu l’as donc vu ?
— En allant chez le roi demander de l’argent.
— Et il t’a parlé de l’esclave que nous devons emmener ?
— Tant que j’ai voulu. J’ai pu savoir qu’elle avait été achetée à des
marchands chaldéens, qu’elle avait été enlevée de son pays par un
pirate tyrien, et beaucoup d’autres choses encore.....
— Que je te défends de dire à Bodmilcar, interrompis-je. Allons,
décidément, je logerai l’esclave et le maudit eunuque sur ma propre
galère, ou sans cela il pleuvra des discordes. Enfin, tu vas me
promettre de tenir ta langue, toi, Hannon, et toi, Himilcon, aussi.
— Moi, déclara Himilcon, j’ai tant pêché de poissons dans ma vie que
je suis devenu muet comme eux.
— Et moi, dit Hannon, si j’en dis un mot dès que nous serons en
Égypte, je me coupe la langue et je cours me faire prêtre d’Horus,
dieu du silence.
— Tais-toi du moins jusqu’à ce que nous soyons en Égypte, repris-je,
et que je sois débarrassé de mes incommodes passagers. Voilà ce que
je te demande.
— Je le promets, capitaine, répondit Hannon, et je te jure d’obéir
fidèlement à tout ce que tu me commanderas. »
Là-dessus nous débarquâmes et notre conversation se termina, Les
jours suivants, nous avions tant à faire qu’il ne fut plus question
de rien ; nous n’avions pas le temps de causer.
Je surveillai le tissage de mes voiles suivant les règles qu’inventa
la déesse Tannat[24] ; je fis tresser et goudronner nos cordages ; je
plaçai les bancs de mes rameurs, en les disposant de telle façon
qu’il n’y eût que la largeur de la main d’intervalle entre le siége
du rameur du banc supérieur et la tête du rameur du banc inférieur.
Je renforçai mes mâts et mes vergues d’anneaux de cuir de bœuf
disposés à intervalles égaux, et enfin je revêtis la coque des
navires de plaques de cuivre battues au marteau et retenues par des
boulons de bronze. Jamais plus fiers vaisseaux n’avaient flotté sur
la Grande Mer[25].
1. Hiram Ier régna de 930 à 947.
2. Sidon, ou plutôt Tsidon, signifie la pêche en phénicien.
3. Botsra, d’où Byrsa, la citadelle.
4. Carthage, Kart-Khadecht, la ville neuve.
5. Tarsis, d’où le Tartessos des Grecs, l’Espagne.
6. Suffète ou choupheth (au pluriel chophethim), magistrature
\ phénicienne et hébraïque, qui précéda la monarchie. Chez les
\ Phéniciens, les suffètes persistèrent côté des rois.
7. Le sicle* d’argent est monnaie étalon phénicienne. Il vaut
\ environ 3 fr. 50. L’argent est à l’or comme 1 à 10.
8. Astarté, l’Aphrodite des Grecs. C’est la déesse de la mer et
\ de la navigation, la divinité nationale des Sidoniens.
9. Les Cabires, dieux protecteurs de la navigation. Ce sont les
\ étoiles du Chariot. Le huitième Cabire est la Polaire, que les
\ Grecs appelaient la Phénicienne.
10. Kitonet, la tunique courte, vêtement national des marins
\ phéniciens.
11. Gaoul*, navire rond, navire de commerce.
12. Baal Moloch, le dieu Soleil.
13. Nergal, dieu du feu et de la guerre chez les Chaldéens. Il
\ est représenté avec une tête de coq.
14. Petite monnaie de cuivre.
15. Plumes de roseau
16. Barca* en phénicien.
17. Le vaisseau sidonien par excellence. Voir, pour tous ces
\ détails de construction de navire, les notes à la fin du
\ volume.
18. La coudée ordinaire vaut 0m,479.
19. Mars-avril
20. Le Citium classique, colonie phénicienne de l’île de Chypre.
21. Nectar ou Nector, vin sucré et parfumé chez les Phéniciens.
\ Les Grecs en ont fait la boisson des dieux.
22. Mille sicles.
23. Dans le Liban. Aujourd’hui, Djebel Sannin.
24. La Tannith égyptienne. Suivant la légende des Phéniciens,
\ c’est elle qui aurait inventé la voile.
25. Iam Gadal, la Grande Mer, la Méditerranée.