Le fond de tous ces événemens est vrai, mais j’ai cherché autant qu’il
m’a été possible à dénaturer les noms des vaisseaux et des hommes qui
ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai même tronqué tous les
détails, altéré les dates, et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne
pas trop rappeler au souvenir de quelques marins, les estimables
officiers qui se trouvèrent compromis dans cette malheureuse affaire,
plus déplorable encore par la fatalité des circonstances, que par la
faute des individus sur lesquels retomba plus tard l’accablante
responsabilité de nos revers.
Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette débâcle de notre escadre de
Rochefort, à la hauteur des plus terribles circonstances. Leur nom à
ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé; mais celui des officiers moins
heureux qu’eux devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être
inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans a frappé les victimes
de cette déplorable expédition.
Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un capitaine de vaisseau fut
fusillé, et un autre officier du même rang, dégradé. Sans désapprouver
complétement la sévérité des arrêts que rendirent les conseils de guerre
en cette fatale occasion, le corps de la marine ne put s’empêcher de
déplorer le sort de ces deux hommes de mer, dont plusieurs actions
d’éclat avaient autrefois illustré la carrière. L’un d’eux surtout,
brave et vieil officier, aussi distingué par la bonté de son caractère
que par l’instruction qu’il possédait, dans un temps où l’instruction
était encore une chose assez rare dans les sommités de l’armée navale,
emporta, avec la mort civile dont il venait d’être frappé, les regrets,
et l’on peut même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection
respectueuse de ses subordonnés. Un jeune aspirant de première classe
eut le fatal avantage de sauver, à peu près comme je l’ai raconté, le
vaisseau de ce commandant; et l’intrépide aspirant, abreuvé de dégoûts
et révolté de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte de
dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla plus tard chercher un asile à
bord des corsaires de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva une
mort ignorée, une mort trop différente de celle qu’il avait si
héroïquement bravée à Rochefort en servant si courageusement son pays.
Cet aspirant, dont le nom commençait aussi par l’initiale que j’ai voulu
conserver dans le nom que j’ai donné à l’aspirant _Mathias_, disait
souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement qui devait condamner
le commandant L..., «J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait
dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave homme, j’irais dire
partout et à qui voudra l’entendre, qu’il ne m’est rien arrivé de
nouveau en faisant ma corvée!»
L’aspirant M... sauva la tête de son vénérable commandant, mais moins
heureux que le héros de mon roman, il ne put lui sauver le grade auquel
cet officier tenait autant qu’à la vie.
Je le répète, au surplus, en terminant cette note: dans l’affaire de
Rochefort, la fatalité qui poursuivait depuis long-temps notre marine,
fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, pour un peuple, une
carrière de désastres, il n’est pas d’efforts humains qui puissent
arrêter la marche des événemens funestes; et c’est alors que tous les
actes prennent l’apparence de la faiblesse ou le caractère de
l’incapacité.
L’ignorance que je prête au commandant et au capitaine de frégate de
_l’Indomptable_, se retrouvait encore de mon temps chez quelques uns des
officiers supérieurs de la marine. Mais en peignant mes personnages sur
les traits généraux de l’époque que je rappelle, je dois affirmer ici
que je n’ai voulu faire aucune allusion particulière, ni retracer aucun
caractère individuel. C’est tout un âge maritime que j’ai essayé de
peindre, et non pas une mesquine originalité que j’ai voulu caricaturer.
Jamais l’impitoyable idée de livrer à la malignité des lecteurs les
ridicules ou les faiblesses des hommes estimables avec lesquels ou sous
lesquels j’ai servi, n’est entrée dans mes rêves d’écrivain; et je
proteste ici d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations
affligeantes que l’on voudrait donner à quelques parties d’un ouvrage
que j’ai voulu remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous de moi
de remplir de personnalités.