On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article
que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la
marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des _brûlots_, dans
le langage des hommes de mer.
Tous les navires, quelles que soient leur espèce et leurs dimensions,
peuvent être transformés en _brûlots_. On a vu les Anglais consacrer
jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout spécial. C’est ainsi, par
exemple, que dans la trop fameuse expédition incendiaire qu’ils
dirigèrent contre la division française mouillée en rade de l’île d’Aix,
près de Rochefort, ils parvinrent à faire sauter en l’air plusieurs de
nos vaisseaux de ligne, au moyen des formidables brûlots qu’ils avaient
lancés contre les bâtimens de cette division, et qui ne les quittèrent
qu’après avoir couvert les flots de leurs propres débris et des débris,
encore plus précieux, de notre malheureuse escadre. On choisit
ordinairement, pour les convertir en _brûlots_, les vieux navires, que
leur peu de valeur engage à sacrifier à cet usage; et l’on retire même,
du peu de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, un avantage que
ne présenteraient pas des constructions plus nouvelles ou plus fortes.
Les vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets de l’explosion,
l’obstacle qu’elle rencontrerait pour rompre subitement une membrure et
des bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un coup, le résultat
qu’on veut obtenir par la dispersion soudaine des projectiles et des
matières enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence d’anciens
navires comme machines incendiaires ou comme réceptacles de moyens
d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on obtient un avantage de
plus. L’armement ou si l’on veut la préparation des _brûlots_, ne repose
encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun système invariable. La
disposition des lieux, les ressources qu’ils offrent, la nature des
moyens que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que l’on peut
consacrer à ces sortes d’expéditions, modifient à l’infini
l’installation générale des bâtimens de cette espèce. Dans les dernières
années de la petite guerre maritime que se livrèrent les nations de
l’Orient, les marins grecs réussirent à perfectionner, avec une
supériorité jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement à
ces funestes moyens de destruction. Mais on peut dire que si quelquefois
l’habileté des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, se signala
avec avantage contre les flottes turques, le courage des corsaires de la
Morée et de l’Attique eut encore plus de part que la science elle-même,
aux succès que Canaris et ses émules obtinrent contre les navires
ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois hommes déterminés, cachés
dans une mauvaise embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse
réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, un vaisseau à trois
ponts.
Le but qu’on se propose en envoyant un _brûlot_ à l’ennemi, est de faire
sauter avec ce _brûlot_ le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et
d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de l’escadre, en jetant
au milieu d’eux la confusion qui doit résulter d’une attaque aussi
terrible et quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit que l’on
choisit pour ce genre d’expéditions, comme le moment le plus propre à
cacher à l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et l’approche de
ces mobiles gouffres de feu, qu’une étincelle suffit pour entr’ouvrir au
sein des flots. Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de
l’explosion de ces machines infernales, on place la plus grande quantité
possible de barils de poudre dans la cale du _brûlot_, et on les arrime
de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, dans le moindre temps
donné, le feu destiné à les embraser et à les faire sauter presque tous
à la fois. On remplit l’entrepont et l’on couvre le pont de toutes les
pièces d’artifice que l’on peut réunir dans ces parties du navire. On
garnit le gréement de cravates et de panaches inflammables. On a soin de
suspendre au bout de chaque vergue des grappins garnis de chaînes de
fer, qui puissent s’accrocher sans avoir à craindre les effets de la
combustion, aux manœuvres de chanvre et aux plats-bords en bois du
bâtiment qu’il s’agit d’aborder.
Lorsque le _brûlot_ qu’on arme se trouve avoir une batterie percée de
sabords, on a la précaution de ménager, à l’incendie que l’on prépare,
toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme pour qu’elle
puisse se répandre à l’extérieur et embraser tous les objets qu’elle
peut rencontrer et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi
dispersé les matières qui doivent prendre feu instantanément, on verse
sur la mâture, le gréement, le pont, les bordages intérieurs et
extérieurs du _brûlot_, des flots d’huile et d’esprit de térébenthine.
Cette substance si inflammable est destinée à donner au feu une nouvelle
activité et à servir de conducteur à l’incendie dans les parties où il
pourrait rencontrer des obstacles et des saillies propres à arrêter son
impétuosité. Entre les barils de poudre arrimés dans la cale, entre les
saucissons et les pots à feu placés dans l’entrepont, les batteries ou
sur le pont, on fourre des bombes farcies, des grenades panachées, qui
doivent éclater dans le temps calculé par les artificiers. La précision
a quelquefois été poussée si loin dans ce genre de préparatifs
destructeurs, que l’on a trouvé, parmi des débris de _brûlot_, des
horloges grossièrement faites au moyen desquelles on était parvenu à
régler mécaniquement l’heure à laquelle l’aiguille de ces horloges
devait mettre le feu aux artifices moteurs de l’incendie.
Dans les diverses compositions les plus généralement adoptées pour le
munitionnement des _brûlots_, on remarque les objets que l’on désigne
sous les noms de _fagots_, _saucissons_, _panaches_, _rubans à feu_,
_cravates_ et _barils ardens_.
On nomme _fagots_, dans le langage des artificiers de _brûlot_, des
sarmens de vigne que l’on trempe dans une mixtion de résine de brai sec,
d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre pulvérisés.
On donne le nom de _saucissons_ à de longs sacs de toile goudronnée,
farcis de soufre, de salpêtre et de poudre réduite en poussière.
Les _panaches_ sont des mèches de chanvre trempées dans une mixtion de
poudre, de soufre et d’esprit de térébenthine.
Les _rubans à feu_ se font avec des paquets de copeaux de sapin que l’on
plonge dans une décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine,
saturée de poudre, de brai sec et de soufre pulvérisé.
Les _cravates_ dont on enveloppe les haubans, les cale-haubans et les
autres manœuvres dormantes du _brûlot_, sont de longues mèches d’étoupe
ou de serpillière usée, que l’on plonge dans une préparation semblable à
celle dont nous venons d’indiquer la composition.
Les _barils ardens_, destinés à être placés dans les plans supérieurs de
l’arrimage de la cale, ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, du
suif et du goudron, quelquefois aussi on les remplit de grenades farcies
et de lances à feu qui doivent éclater à l’instant même où le baril qui
le contient fait explosion.
On concevra aisément, après avoir lu cette énumération des objets
principaux qui entrent dans le munitionnement des _brûlots_, l’effet
qu’on peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. Mais pour
obtenir les résultats qu’on se propose en envoyant des _brûlots_ à
l’ennemi, il faut autant que possible que ces terribles expéditions
n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait trop facile aux
bâtimens qu’on veut incendier de se prémunir contre ce genre d’attaque,
qui n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère d’une
surprise, et lorsqu’il acquiert la promptitude d’un coup de main.
Des hommes dévoués à une mort presque certaine sont parvenus quelquefois
à remplacer l’effet des _brûlots_, en se jetant dans une frêle
embarcation, munis seulement d’une chemise soufrée qu’ils allaient
clouer à l’improviste, sur les bordages des grands navires qu’ils
voulaient livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse
tentative était d’autant plus difficile à obtenir, que bien rarement les
équipages des navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions
nocturnes le temps d’exécuter leur projet; et la mort des intrépides
incendiaires devenait presque toujours le châtiment que l’indignation de
ceux qu’ils voulaient faire sauter infligeait à leur inutile témérité.
Anciennement l’usage des _brûlots_ était une chose tellement consacrée
par les droits de la guerre, et si scrupuleusement prévue pour les
besoins du service maritime, qu’il existait dans le corps naval, des
officiers que l’on désignait, par rapport à la spécialité de leurs
fonctions, sous le nom particulier de _capitaines de brûlot_. Des
bâtimens destinés à incendier les flottes de l’ennemi faisaient alors
partie de nos escadres, comme les navires de transport consacrés à
l’approvisionnement des expéditions lointaines; et long-temps après
qu’on eut renoncé à l’emploi permanent des _brûlots_ la dénomination de
_capitaine de brûlot_ resta dans la marine, pour désigner le grade que
l’on accordait dans ce temps à l’une des classes subalternes de ceux que
l’aristocratie maritime appelait des _officiers de fortune_, ou mieux
encore des _officiers bleus_.
Aujourd’hui que l’emploi des _brûlots_ n’est devenu qu’accidentel, ou
pour mieux dire exceptionnel, le titre de _capitaine de brûlot_ a
disparu pour faire place, dans la désignation des grades de la
hiérarchie navale, à des dénominations plus en rapport avec les besoins
du service ordinaire. La promptitude avec laquelle on peut d’ailleurs
dans un temps donné et avec les ressources usuelles, transformer en
_brûlots_, les navires et les embarcations que l’on a sous la main, rend
en quelque sorte inutiles la longue prévoyance et les préparatifs
dispendieux qui auparavant présidaient à l’armement des bâtimens de
cette sorte. En perfectionnant les moyens de se faire la guerre, il
semble que les nations se soient appliquées, ou du moins aient été
conduites, à répudier l’emploi de ces grands appareils de destruction
dont anciennement on avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées
morales du siècle ont pénétré jusque dans ce qu’il y a de plus immoral
au monde, l’art de vider les querelles politiques les armes à la main.
Espérons que l’humanité, qui partout est en voie de progrès et qui doit
aujourd’hui régler entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens qu’ils
ont de s’entre-détruire, finira par repousser, comme une chose honteuse
et déshonorante pour les nations policées, l’emploi funeste des
_brûlots_. C’est déjà bien assez que la guerre puisse subsister encore
dans un siècle comme le nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à
ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, les ravages que les
plus détestables inventions ont fait pleurer en larmes de sang aux
générations passées. Les arts enfantés par la civilisation ne devraient
tourner qu’au profit de l’espèce humaine.