Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la
France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont
plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des
hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert
encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a
perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les
enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,
ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,
soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais
plusieurs personnes qui oui rencontré aux premières clartés de la lune,
à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul, à
grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de
trente, jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, qui me
l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent
ces animaux s'arrêter à la porte de la cabane d'un bûcheron réputé
sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;
le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,
gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans
le voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,
_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier
s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux
personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans
l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent
l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. Avaient-ils
été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination s'empare de
plusieurs personnes à la fois (et cala arrive fort souvent), elle
revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue; on l'a souvent
constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi sert d'en
savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine disposition des
nerfs et de la circulation du sang qu'on donne pour cause à l'audition
ou à la vision d'objets fantastiques, comment est-elle simultanée chez
plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien du tout.
Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,
qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par
hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre
et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
certain fluide sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos
jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux forcées
en cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.
Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?
Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle, un effet tout
aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.
Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,
il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après
avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le
croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la
foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère, le
mystère est son élément.
Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et ailleurs le
_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me
bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et que presque tous les
paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,
sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des
boeufs que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui
est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire
foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se
fendre au fond; le secret des curés qui charment les cloches pour la
grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret
de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers pour faire
venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de
l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;
que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et
de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en
fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
jamais, tant qu'on y croira. Le secret du meneur de loups en est un
comme un autre, peut-être.
Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est
la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte
les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable troupe d'ânes qui
braient. On peut se la représenter à volonté; mais dans l'esprit de nos
paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre
plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.
Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en
détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu
observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et
connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats
qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à
baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi, qui ai
longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je
ne l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par
l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. A l'heure
de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens
infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche
qui en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la
conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et
avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans
le gouffre à l'_ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de
même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal
fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la
messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.
Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou
monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous
sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées
au sein de la terre.
Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces
animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de
risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et
cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent
et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour
éveiller la convoitise des passants.
Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles,
un animal indéfinissable se promené la nuit à de certaines époques
indéterminées, va tourmenter les boeufs au pâturage et rôder autour des
métairies, qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son
approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur
qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos alentours.
Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On
l'appelle la _grand'bête_, par tradition, quoique souvent elle paraisse
de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme
de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en levrette blanche
haute comme un cheval, d'autres encore en simple lièvre ou en simple
brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie
sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir
fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient à une
espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n'est
précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval,
mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bête
apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination, soit à
l'état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des
gens trop sincères et trop raisonnables l'ont vue pour que j'ose dire
qu'il n'y a aucune cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par
des hurlements désespérés et s'enfuient dès qu'elle parait; cela est
certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi non? Sont-ce des
voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement? Jamais la bête n'a rien
dérobé, que l'on sache. Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tiré de
coups de fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en dépit
de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser
quelqu'un décès prétendus fantômes. Enfin, ce genre d'apparition, s'il
n'est que le résultat de l'hallucination, est éminemment contagieux.
Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une
métairie le voient et le poursuivent; il passe à une autre petite
colonie qui le voit absolument le même, et il fait le tour du pays,
ayant produit cette contagion sur un très-grand nombre d habitants.
Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans
les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement
furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues
avec leur battoir agile l'eau des sources et des marécages. Chez nous,
c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble
à du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres
d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, car
eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
moins qu'une paire de bas.
Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques
résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est
à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit
formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et
de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs
haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières
clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme
de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,
très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à
impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de
lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.
Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en
serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien
là de surnaturel, et dit à cette vieille:--Vous lavez bien tard, la
mère!--Elle ne répondit point. Il la crut sourde et approcha. La
lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit
distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement
inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de
visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta
lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement
vigilante: «Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit
que lorsque je l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la
rencontrer, je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance
en l'abordant. Mais dès que je fus auprès d'elle, son silence, son
indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un
être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de
l'ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de
loin, toute seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée
où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au
moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna encore plus, ce fut ce
que j'éprouvai en moi-même: je n'eus aucun sentiment de peur, mais une
répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle
tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai
aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très-peur, j'en conviens
franchement, et rien au monde ne m'eût décidé à revenir sur mes pas.»
Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet vers
deux heures du matin. Il venait de Limières, où il assure qu'il n'avait
ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,
en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
à terre à une montée et se trouva au bord de la route, près d'un fossé
ou trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans
aboyer. Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques
pas, qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses
pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes
qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme
pour appuyer la première. «Cette fois, dit-il, je pensai bien aux
lavandières, mais j'eus une autre émotion que la première fois. Ces
femmes étaient d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait
tellement les proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je
ne doutai pas un instant d'avoir affaire à des plaisants de village,
mal intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main. Je me
retournai en disant: Que me voulez-vous?--Je ne reçus point de réponse;
et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de prétexte pour attaquer
moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin
devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait
rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup
d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la
mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai ainsi à mon cabriolet
avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je
me retournai alors, et quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur
les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne vis personne.
Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où
je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant
et se tordant comme des folles sur le revers du fossé.»
Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été
racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela
en partie au chapitre des hallucinations. _L'Orme Râteau_, arbre
magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de
Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande
apparence et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il
porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite avec la
légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près il devient imposant
par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un
monument à un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges
comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire,
sont couverts d'un herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en
liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique
nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois
est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de
quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93.
Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un
respect traditionnel; et les paysans des environs ont une telle opinion
de l'orme Râteau qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre, parce
qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné
aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le
cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des grandes voies
de communication de la France centrale. On l'appelle encore aujourd'hui
le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le passage des armées
que franchit l'invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l'épée
dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse
de leur occupation.
Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là
qui en fait foi; et maintenant voici la légende de l'Orme Râteau qui est
jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.
Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'Orme Râteau. Il
regardait du coté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande bande
armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les
paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais qui descendaient
de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager Saint-Chartier.
Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance, et vit passer
l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec son
troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande colère
contre les Anglais et contre lui-même. «Quoi! pensa-t-il, nous nous
laissons abîmer ainsi sans nous défendre! Nous sommes trop lâches! Il y
faut aller!» Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était
une des quatre autour de l'orme: «Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut
que j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer mes
bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal.
Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours
et trois nuits; je te les donne en garde.»
Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
jetant là ses sabots, _s'en, courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois
jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses
porcs et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des
traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du
carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,
le remercia à genoux, et sans rêver les hautes destinées et la grande
mission de Jeanne d'Arc, content d'avoir au moins donné son coup de main
à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.
Une autre tradition plus confuse attribue à l'Orme Râteau une moins
bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré
vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'Orme Râteau.
Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On
le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier, en habit noir
complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous
le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui
passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant
connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.
Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle
du lever du la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles,
en lui disant toujours _monsieur_, très-poliment, mais nous n'avons pas
trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu,
et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut
avoir peur de lui.
L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela
tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende
dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,
depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme
indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le
romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous
n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
autrement grandiose et terrifiant, nous a été relevé par des traductions
incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé
imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
Mickiewicz.
La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui
manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et
durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que
le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques
ont jamais produit; nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
c'est la France. Quiconque a lu les _Barza-Breiz_, recueillis et
traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,
c'est-à-dire pénétré intimement, de ce que j'avance. Le _Tribut de
Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
l'esprit humain. La _Peste d'Eliant_, les _Nains_, _Lesbreiz_ et vingt
autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est
même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une
publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années,
n'y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom
d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment
nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés
qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que
subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!