Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?

Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la

France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En

Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont

plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient

nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des

hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert

encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a

perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines

de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les

enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,

ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,

soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais

plusieurs personnes qui oui rencontré aux premières clartés de la lune,

à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul, à

grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de

trente, jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, qui me

l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;

elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent

ces animaux s'arrêter à la porte de la cabane d'un bûcheron réputé

sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;

le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se

dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;

mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,

gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans

le voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,

_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier

s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux

personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,

dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci

siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans

l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent

l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. Avaient-ils

été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination s'empare de

plusieurs personnes à la fois (et cala arrive fort souvent), elle

revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue; on l'a souvent

constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi sert d'en

savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine disposition des

nerfs et de la circulation du sang qu'on donne pour cause à l'audition

ou à la vision d'objets fantastiques, comment est-elle simultanée chez

plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,

qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et

observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par

hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre

et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un

certain fluide sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos

jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux forcées

en cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de

certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne

tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?

Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle, un effet tout

aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.

Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,

il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole

incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui

le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui

qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après

avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le

croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la

foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom

de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère, le

mystère est son élément.

Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et ailleurs le

_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me

bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et que presque tous les

paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,

sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des

boeufs que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui

est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire

foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se

fendre au fond; le secret des curés qui charment les cloches pour la

grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret

de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers pour faire

venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de

l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;

que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et

de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en

fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera

jamais, tant qu'on y croira. Le secret du meneur de loups en est un

comme un autre, peut-être.

Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est

la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans

l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte

les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable troupe d'ânes qui

braient. On peut se la représenter à volonté; mais dans l'esprit de nos

paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est

une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre

plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.

Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans

dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,

l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en

détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu

observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et

connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats

qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à

baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi, qui ai

longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je

ne l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par

l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai

jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la

truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,

gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. A l'heure

de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens

infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche

qui en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la

conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et

avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans

le gouffre à l'_ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de

même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal

fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la

messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou

monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous

sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant

recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la

poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées

au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les

collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou

une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces

animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de

risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et

cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent

et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour

éveiller la convoitise des passants.

Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles,

un animal indéfinissable se promené la nuit à de certaines époques

indéterminées, va tourmenter les boeufs au pâturage et rôder autour des

métairies, qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son

approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur

qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos alentours.

Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On

l'appelle la _grand'bête_, par tradition, quoique souvent elle paraisse

de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme

de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres en levrette blanche

haute comme un cheval, d'autres encore en simple lièvre ou en simple

brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie

sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir

fantastique, la décrivant avec peine, parce qu'elle appartient à une

espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n'est

précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval,

mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bête

apparaît, j'en suis certain, soit à l'état d'hallucination, soit à

l'état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des

gens trop sincères et trop raisonnables l'ont vue pour que j'ose dire

qu'il n'y a aucune cause à leur vision. Les chiens l'annoncent par

des hurlements désespérés et s'enfuient dès qu'elle parait; cela est

certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? Pourquoi non? Sont-ce des

voleurs qui s'introduisent sous ce déguisement? Jamais la bête n'a rien

dérobé, que l'on sache. Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tiré de

coups de fusil sur la bête, qu'on aurait bien, par hasard, et en dépit

de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser

quelqu'un décès prétendus fantômes. Enfin, ce genre d'apparition, s'il

n'est que le résultat de l'hallucination, est éminemment contagieux.

Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une

métairie le voient et le poursuivent; il passe à une autre petite

colonie qui le voit absolument le même, et il fait le tour du pays,

ayant produit cette contagion sur un très-grand nombre d habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares

stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans

les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on

entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement

furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles

évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues

avec leur battoir agile l'eau des sources et des marécages. Chez nous,

c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble

à du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres

d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, car

eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous

saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni

moins qu'une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques

résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est

à s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit

formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et

de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs

haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières

clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme

de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,

très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à

impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de

lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.

Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en

serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du

ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et

tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien

là de surnaturel, et dit à cette vieille:--Vous lavez bien tard, la

mère!--Elle ne répondit point. Il la crut sourde et approcha. La

lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit

distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement

inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de

chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de

visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta

lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement

vigilante: «Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit

que lorsque je l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la

rencontrer, je n'y croyais pas et je n'éprouvais aucune méfiance

en l'abordant. Mais dès que je fus auprès d'elle, son silence, son

indifférence à l'approche d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un

être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de

l'ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de

loin, toute seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée

où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au

moins digne de remarque. Mais ce qui m'étonna encore plus, ce fut ce

que j'éprouvai en moi-même: je n'eus aucun sentiment de peur, mais une

répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle

tournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai

aux sorcières des lavoirs, et alors j'eus très-peur, j'en conviens

franchement, et rien au monde ne m'eût décidé à revenir sur mes pas.»

Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet vers

deux heures du matin. Il venait de Limières, où il assure qu'il n'avait

ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,

en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied

à terre à une montée et se trouva au bord de la route, près d'un fossé

ou trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande

activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans

aboyer. Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques

pas, qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses

pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes

qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme

pour appuyer la première. «Cette fois, dit-il, je pensai bien aux

lavandières, mais j'eus une autre émotion que la première fois. Ces

femmes étaient d'une taille si élevée et celle qui me suivait avait

tellement les proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je

ne doutai pas un instant d'avoir affaire à des plaisants de village,

mal intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main. Je me

retournai en disant: Que me voulez-vous?--Je ne reçus point de réponse;

et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas de prétexte pour attaquer

moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin

devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait

rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup

d'une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la

mâchoire au moindre attouchement; et j'arrivai ainsi à mon cabriolet

avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je

me retournai alors, et quoique j'eusse entendu jusque-là des pas sur

les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne vis personne.

Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où

je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant

et se tordant comme des folles sur le revers du fossé.»

Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été

racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela

en partie au chapitre des hallucinations. _L'Orme Râteau_, arbre

magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de

Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande

apparence et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il

porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence fortuite avec la

légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près il devient imposant

par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un

monument à un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges

comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire,

sont couverts d'un herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en

liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique

nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois

est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de

quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93.

Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un

respect traditionnel; et les paysans des environs ont une telle opinion

de l'orme Râteau qu'ils prétendent qu'on ne peut l'abattre, parce

qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné

aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le

cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des grandes voies

de communication de la France centrale. On l'appelle encore aujourd'hui

le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le passage des armées

que franchit l'invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l'épée

dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse

de leur occupation.

Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là

qui en fait foi; et maintenant voici la légende de l'Orme Râteau qui est

jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.

Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'Orme Râteau. Il

regardait du coté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande bande

armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les

paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais qui descendaient

de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager Saint-Chartier.

Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance, et vit passer

l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec son

troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande colère

contre les Anglais et contre lui-même. «Quoi! pensa-t-il, nous nous

laissons abîmer ainsi sans nous défendre! Nous sommes trop lâches! Il y

faut aller!» Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était

une des quatre autour de l'orme: «Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut

que j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer mes

bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal.

Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours

et trois nuits; je te les donne en garde.»

Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court

bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,

jetant là ses sabots, _s'en, courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois

jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons

garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,

quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses

porcs et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des

traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du

carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,

le remercia à genoux, et sans rêver les hautes destinées et la grande

mission de Jeanne d'Arc, content d'avoir au moins donné son coup de main

à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue à l'Orme Râteau une moins

bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu

l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré

vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'Orme Râteau.

Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On

le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.

Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,

car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier, en habit noir

complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous

le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.

Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son

grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui

passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant

connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.

Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle

du lever du la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles,

en lui disant toujours _monsieur_, très-poliment, mais nous n'avons pas

trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu,

et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut

avoir peur de lui.

L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela

tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende

dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,

depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme

indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le

romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous

n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien

autrement grandiose et terrifiant, nous a été relevé par des traductions

incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé

imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam

Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant

que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui

manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et

durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que

le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques

ont jamais produit; nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons

parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que

c'est la France. Quiconque a lu les _Barza-Breiz_, recueillis et

traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,

c'est-à-dire pénétré intimement, de ce que j'avance. Le _Tribut de

Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,

plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de

l'esprit humain. La _Peste d'Eliant_, les _Nains_, _Lesbreiz_ et vingt

autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus

complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est

même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une

publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années,

n'y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom

d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment

nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés

qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous

sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que

subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!

Oeuvres illustrées de George Sand Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une visite aux catacombes · 第 2 / 5 段