«Un germe tombe sur la terre; il se développe et croît, et p

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[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: "OEUVRES ILLUSTRÉES DE GEORGE SAND" dans

l'édition 1854 de la LIBRAIRIE BLANCHARD (Ancienne Librairie HETZEL),

qui a servi à la production du présent document, comprend 9 volumes. Le

lecteur ne trouvera ici que trois titres: «Les Visions de la Nuit dans

la Campagne», «La Vallée Noire» et «Une visite aux catacombes». Les

autres titres se retrouvent en eTexts individuels au catalogue du PROJET

GUTENBERG.]

OEUVRES ILLUSTRÉES

DE

GEORGE SAND

PRÉFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR

DESSINS

DE TONY JOHANNOT

ET MAURICE SAND

[Illustration: Page titre.]

1854

(Article sur les _Amschaspands et Darvands_, tiré de la _Revue

indépendante_.)

Au moment où le ministère allait subir à la chambre le grand assaut dont

il est sorti sain et sauf, à ce qu'on assure, un écrivain anonyme du

gouvernement, tout rempli de son sujet, et livré apparemment à de

paniques terreurs, s'est élancé à la tribune du _Journal des Débats_

pour nous apprendre que, si les _passions ameutées_ se préparaient à

ébranler ce pouvoir _gui représente aujourd'hui en France l'ordre et la

paix_, c'était, après la _faute de Voltaire_ et la _faute de Rousseau_

(le vieux refrain est sous-entendu), la faute du livre de M. La Mennais.

Par conséquent, s'écrie l'anonyme avec une emphase fort plaisante: «Il

n'est pas inutile d'appeler l'attention du public sur son livre étrange

qui, vient d'être _sournoisement jeté_, avec un titre emprunté à une

langue morte depuis deux mille ans, au milieu de la polémique des

partis.»

Voilà certes un admirable début, ou bien l'anonyme ne s'y connaît

pas! Voyez-vous bien, lecteur ingénu, la sournoiserie de l'auteur des

_Paroles d'un Croyant_! _emprunter son titre à une langue morte depuis

deux mille ans_! Quelle perfidie! _Jeter sournoisement_ son livre

dans les mains d'un éditeur, qui le jette dans celles du public plus

sournoisement encore, lequel public le lit avec une sournoise avidité,

tout cela au moment où les écrivains du gouvernement tressaillent,

palpitent, perdent le sommeil et l'appétit dans l'attente du triomphe

ou de la défaite du ministère! Appelons donc bien vite l'_attention

du public_ sur cette ruse abominable. Apparemment le public ne

s'apercevrait pas tout seul de l'apparition du livre et du coup qu'il

va porter à la position des écrivains anonymes du gouvernement.

Certainement M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il

n'a pas eu autre chose en tête depuis qu'il a appelé, lui aussi,

l'_attention_ du monde entier sur les maux du peuple et l'esprit de

l'Évangile, que de faire passer une mauvaise nuit, du 2 au 3 mars,

aux partisans de M. Guizot! Est-ce qu'il s'intéresse véritablement au

peuple? Qu'est-ce qui s'intéresse à cela, je vous le demande? Est-ce

qu'il se soucie le moins du monde de la justice et de la vérité? Qui

diable se soucie de pareilles balivernes par le temps qui court? Non,

tout cela n'est qu'un masque emprunté par M. La Mennais, l'écrivain le

plus sournois du monde, comme chacun sait, pour _ameuter les passions_

contre nous et les nôtres, pour _donner l'assaut ou seul pouvoir

qui représente aujourd'hui en France l'ordre et la paix_, pour nous

désobliger, puisqu'il faut le dire.

«Ce livre a pour auteur (c'est toujours l'anonyme qui parle) M. La

Mennais.» Premier grief: car, remarquez-le bien, Messieurs, si le livre

n'était pas de M. La Mennais, le livre ne serait pas coupable; et si M.

La Mennais ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiéter

de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas valoir le plus

léger droit aux fonds appliqués à secourir les gens de lettres indigents

ou endettés. Il ne brigue pas l'honneur d'enseigner le rudiment au plus

petit prince de l'univers. Il ne marche sur les brisées de personne.

Enfin, il n'est pas gênant de son naturel. Que ne se tient-il

tranquille? Quelle mouche le pique d'écrire des livres? Pure

sournoiserie de sa part!

Deuxième grief, j'allais presque dire deuxième chef d'accusation; car

cette belle période a la concision, la netteté, et surtout la sincérité

d'un réquisitoire: «Ce livre a pour titre: _Amschaspands et Darvands_.»

C'est ici, Messieurs, que les méchantes intentions de l'auteur se

dévoilent. Les bons et les mauvais génies! Qu'est-ce que cela signifie?

N'est-ce pas une insulte directe contre nous, qui ne voulons pas de

génies, et de bons génies encore moins? Si M. La Mennais, supprimant

cette antithèse impertinente, avait intitulé son livre tout simplement

en bon français, _Chenapans et Pédants_, cela eût été bien plus clair,

et nous aurions compris ce qu'il voulait dire.

Troisième grief: «_Ce livre a pour prétexte la réforme sociale_.» Beau

prétexte, en vérité! Est-ce que nous nous payons d'une pareille monnaie,

nous autres qui avons le monopole de ce prétexte-là? Il ferait beau

voir qu'on vînt nous le disputer, lorsque nous nous en servons si bien!

Allez, monsieur La Mennais (nous sommes forcés de vous appeler ainsi,

puisque, perdant toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point

vous parer de l'anonyme)! nous ne croirons jamais que votre réforme

sociale soit un prétexte bon et sincère pour écrire. Nous avons nos

raisons pour cela, et ce n'est pas à nous, anonymes brevetés de la

réforme sociale, qu'il faut venir conter de pareilles sornettes!

Quatrième chef d'accusation: «Ce livre _a pour sujet véritable_...» Ici

l'anonyme s'embarrasse, et avoue avec une surprenante bonhomie «qu'_il

a besoin de plus d'un détour_ pour dire quel est le sujet véritable du

livre de M. La Mennais.» Mais nous-mêmes nous suspendrons un instant

cette curieuse analyse pour dire sans aucun détour à monsieur l'anonyme

qu'il s'est mépris au début de son acte d'accusation, qu'il a fait un

_lapsus calami_ en écrivant qu'il allait _appeler l'attention du public_

sur ce livre révolutionnaire, incendiaire et _sournois_. En effet, dans

quelle contradiction n'êtes-vous pas tombé, si vous avez voulu appeler

l'attention du public, sur un livre dont tout le crime est d'être

publié! Vouliez-vous donc employer les chastes et pieuses colonnes du

_Journal des Débats_ à servir d'annonce au livre en question? On le

dirait presque, à voir la complaisance que vous avez mise à les couvrir

de citations, dont plusieurs semblent être traduites de quelques

fragments inédits de la Divine Comédie du Dante. Quant à nous, qui

n'avions pas encore lu les _Amschaspands et Darvands_, s'il eût

été possible que nous fussions dans la même ignorance des ouvrages

précédents de l'auteur, votre long article, votre généreux appel à notre

attention, et les heureuses citations que vous avez choisies, nous

l'auraient fait lire avec empressement. Serait-ce que, malgré vous, et

en dépit de la consigne, vous auriez cédé à l'entraînement, à l'instinct

du beau, au souvenir douloureux d'avoir été ou d'avoir pu être homme de

goût et de talent? Oui vraiment, vos extraits, ces spécimens que

vous nous avez transcrits obligeamment, révèlent on vous un certain

enthousiasme mal étouffé, et vous vous connaissez en beau style, car à

cet égard, vous ne vous refusez rien.

Mais enfin il vous était défendu d'admirer, et vous avez blâmé. Il ne

vous était pas ordonné sans doute d'offrir la prose de M. La Mennais à

l'attention, c'est-à-dire à l'admiration du public: donc la plume vous a

tourné dans les doigts en écrivant _public_; c'était _parquet_ que vous

vouliez dire. Le mot commence par la même lettre. Ou bien peut-être que

votre écriture n'est pas très-lisible et que le prote des _Débats_ s'y

sera trompé. Mettons que c'est une faute d'impression, et n'en parlons

plus.

Hélas! de cette façon, votre exposition devient très-claire, votre

procédé de citations très-logique. Ce sont les passages incriminés que

vous signalez à l'attention des juges. Le _Journal des Débats_ n'est pas

novice en ces sortes d'affaires, et votre fonction dans celle-ci n'est

pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Vous nous

ôtez l'envie de rire; car ce n'est pas un bout d'oreille que vous

laissez voir: c'est un bout de griffe, et le bruit sec de vos paroles

creuses ressemble à un bruit de verrous et de chaînes.

Eh bien, que voulez-vous donc faire, écrivain moral et consciencieux,

ami anonyme de la paix et de la vérité, qui appelez, sans vous

compromettre, à votre aide le procureur du roi et le geôlier en gardant

l'anonyme? Vous vous êtes chargé là d'un office dont je ne vous ferai

pas mon compliment. Comment appelle-t-on le métier que vous faites?

ce n'est pas celui d Accusateur public; ceux-là n'agissent pas dans

l'ombre; ils se montrent à nous revêtus de fonctions qu'ils peuvent

faire respecter quand ils les comprennent, avec un front sur lequel

chacun de nous peut lire la fourbe ou la probité, avec un nom que nous

pouvons traduire à la barre de l'opinion publique outragée, ou invoquer

pour apaiser les murmures des sympathies blessées. Mais vous, vous qu'on

ne voit pas; qu'on ne connaît pas; vous qui n'avez pas de nom, vous qui

êtes peut-être deux, peut-être trois pour écrire en secret ces pages

dont le prétexte est l'ordre public et dont le but est d'alarmer le

pouvoir, d'aigrir et de réveiller les vieilles rancunes personnelles,

comment s'appelle votre métier, répondez? Monsieur l'anonyme n'est pas

un titre auprès de cette société dont vous vous faites l'appui et le

conservateur: monsieur l'accusateur secret vous convient-il mieux? M'est

avis qu'il vous convient en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hélas! je

comprends que vous ayez _besoin de plus d'un détour_ pour exercer votre

charge, et je crains qu'il n'y ait rien au monde de plus sournois que

cette charge-là.

Je reprends l'examen de votre acte _secret_ d'accusation. A propos des

_nombreux revirements d'opinion_ de M. La Mennais, vous répétez en

style pompeux, et sans vous faire faute de l'allusion obligée à M.

de Lamartine, les gémissements de la _Revue des Deux Mondes_ sur

l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand tort, et je ne sais

pas de quoi vous vous plaignez si amèrement. Si vous étiez aussi fins et

aussi bons politiques que vous en avez la prétention, vous ne laisseriez

pas voir que ces gens-là sont dignes de votre colère et de vos regrets.

Vous garderiez un silence diplomatique. Mais vous ne le pouvez pas, et

votre dépit, même à propos des moindres transfuges ou des plus faibles

opposants, s'échappe malgré vous. Comment pourriez-vous vous abstenir de

crier au feu et de sonner le tocsin quand des hommes comme ceux que je

viens de nommer vous somment de faire votre devoir? Cependant, si vous

avez sujet de vous plaindre quant à la qualité, je ne vois pas que vous

soyez fondé à verser des larmes hypocrites sur la quantité de ceux qui

vous abandonnent. Vos chefs ont assez bien manoeuvré depuis douze ans

pour que les désertions n'aient pas été fréquentes dans votre régiment.

Nous voyons bien, nous autres, qu'au contraire vous recrutez tous les

jours, grâce à des arguments irrésistibles que vous possédez. Vraiment,

vous avez tort d'accuser la _popularité_ de vous ravir l'adhésion de

tant d'intelligences. La popularité n'est pas riche, Messieurs, et, le

fût-elle, elle n'achèterait pas. De sa nature, elle n'aime que ceux qui

se donnent; et le métier n'étant pas lucratif, il est rare qu'on vous

quitte pour elle. Ainsi, quand je regarde votre demeure (le poëte a dit

_antre_, mais comme vous n'êtes pas des lions je n'appliquerai pas ce

mot à votre presse conservatrice):

Je vois fort bien comme l'on entre,

Et ne vois pas comme on en sort.

Allons! vous êtes des ingrats! Si vous avez vu _tourner bien des têtes,

et changer la couleur de bien des drapeaux fièrement plantés dans un

sable mouvant_, c'est vers vous que _le vent de la politique_ a poussé

tous ces oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une

belle phrase. Hélas! non, notre pays n'est pas _tout plein d'illustres

métamorphoses_ dans le sens où vous l'entendez. Ce serait à nous de les

constater en sens contraire, et, quant à moi, je ne les citerai pas:

Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui,

Ce ne sont pas là mes affaires.

Quant à la popularité (finissez-en avec tous vos _détours_ qui ne

servent de rien ici; c'est le peuple que vous voulez dire), le peuple

compte les âmes indépendantes, véraces et fortes, que le sentiment de la

charité humaine a fait tressaillir, que la révélation de la fraternité a

jetées dans ses bras. Il y en a peu, fort peu malheureusement, dans vos

classes éclairées; mais on s'en contente. M. La Mennais en vaut bien

quelques-uns comme ceux qui vous restent. Le peuple le sait, et ne

traduit pas ses déserteurs devant le jury.

Mais dans quelle contradiction tombez-vous! j'en demande bien pardon à

votre logique _secrète_. Vous nous peignez d'abord M. La Mennais enivré

de sa popularité, recevant les acclamations du peuple, harangué par la

jeunesse, porté en triomphe par les prolétaires; et puis, un instant

après, vous nous le montrez comme un cerveau bizarre, excentrique,

désespéré, qui n'éveille apparemment aucune sympathie, puisque, _dans

son orgueilleuse démence, il se venge de son isolement sur la société

tout entière_. Il faut pourtant choisir: ou M. La Mennais vit

modestement retiré de tout contact extérieur avec cette popularité qui

le cherche (et c'est là la vérité), et dans ce cas il n'est ni chagrin

ni colère; ou bien il vit dans les triomphes de cette popularité, et il

n'a ni envie ni sujet de s'en prendre à vos personnes de son isolement

et de son abandon. Encore une fois, vous faites des phrases, vous les

faites fort bien; mais c'est de l'éloquence secrète que personne ne

comprend.

Puis, vous vous attaquez à son style, à son énergie, à la grandeur de

sa forme, à la brûlante indignation de sa parole. Vous les qualifiez de

rage concentrée, de sombre vengeance, de haine démagogique. Vraiment,

vous avez trop de douceur et de charité pour souffrir cela, et vous

dites dans votre style, à vous, qui est bénin et apostolique au dernier

point: «Aussi rusé que violent, il attire sa victime dans un cercle de

métaphores, l'enlace dans un réseau de poésie, la saisit doucement et

l'égorge avec fureur.» Tout doux! vous vous échauffez trop, ami de la

paix! Mais il ne suffit pas d'être beau diseur, il faut encore savoir ce

qu'on dit. Quelle victime M. La Mennais a-t-il donc égorgée ainsi?

Je n'en avais ouï parler de ma vie. Mangerait-il des enfants à son

déjeuner, comme feu Byron et feu Napoléon? Allons, vous vous trompez. Il

n'a jamais coupé la langue ni les oreilles à personne; et si vous lui

demandiez de tailler votre plume, elle serait mieux taillée qu'elle ne

l'a jamais été. Vous en seriez satisfait, et il vous donnerait encore

l'encre et le papier pour écrire contre lui aussi secrètement que vous

voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, que vous voulez

désigner par cette victime prise en sa phrase comme en une toile

d'araignée, et puis égorgée si doucettement? Vraiment, si quelque

lecteur se plaint d'avoir été traité ainsi, il faut que en soit un

lecteur visionnaire, tourmenté de quelque affreux remords et assailli

d'un bien sombre cauchemar. La beauté du style lui aura semblé un noeud

coulant, l'indignation de l'écrivain un gril de fer rouge, et la vérité

une strangulation finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles

angines à lire une belle prédication, et je n'aurais pas conseillé à des

gens si délicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue, et encore moins

saint Matthieu nous racontant la sainte colère du Christ. Mon avis est,

puisque ces gens sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les

personnes mal contentes d'elles-mêmes (vu qu'il y a beaucoup de ces

personnes-là), d'envoyer M. La Mennais en prison, les prédicateurs et

les prophètes, les poëtes et les saints, depuis le divin maître, qui

se permettait de chasser du temple, sans aucun procédé, d'honnêtes

spéculateurs et d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait

parler le diable trop crûment, enfin toute cette séquelle de diseurs de

vérités dures, au feu, pêle-mêle et sans retard. Le ministère ne peut

pas triompher sans cela dans les chambres. Vous l'avez dit et prouvé, je

me rends.

Il y a cependant une exception que vous daignerez faire. Vous aimez

Montesquieu, à ce qu'il paraît, et vous goûtez assez les _Lettres

persanes_. On leur fera grâce, puisqu'elles vous amusent. Elles ont

paru dans leur temps, d'ailleurs, et nous n'étions pas là. Il est assez

probable qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les moeurs

étaient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui elles sont si

pures! il faut bien pardonner quelque chose aux réformateurs qui sont

morts, surtout quand ils ont eu la précaution d'envelopper leurs

allusions sous un voile épais, et de ne pas appeler un chat un chat.

Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable bonne foi avec

laquelle vous avez fait parler des démons dans vos citations, sans

jamais laisser intervenir les anges, sans daigner faire mention de leur

rôle et de leurs conclusions dans le poëme de M. La Mennais. Si vous

eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que, parmi les affreuses

figures qui occupent le bas de son tableau du _Jugement dernier_, vous

eussiez cru saisir quelque allusion à des gens de votre connaissance,

vous auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre où les saints et les

anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant l'_attention du

public_ sur cette oeuvre infernale, vous eussiez conclu, de cette

représentation allégorique du crime et du vice, à l'immoralité et à

la férocité du peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de

critiquer, qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans un roman

de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain de Shakspeare, mais

amateur encroûté des classiques de sa jeunesse, s'élève avec indignation

contre l'auteur d'_Hamlet_ et d'_Othello_. «Vous voyez bien, dit-il aux

jeunes gens, pour les dégoûter de cette pernicieuse lecture, que votre

Shakspeare est un scélérat, un homme capable de toutes les trahisons et

imbu des plus abominables principes. Voyez seulement comment il fait

parler Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse créer de

pareils types, et leur mettre dans la bouche des discours d'une telle

force et d'une telle vraisemblance.» Ce bon seigneur aurait voulu que

l'_honest Yago_ parlât comme un saint en agissant comme un diable; et

il faut convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de Phèdre,

osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers immoral:

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,

se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché d'inceste et

d'adultère dans ses secrets instincts. On n'y prit pas garde d'abord.

Le siècle était si corrompu! Mais on doit s'en offenser et condamner

Racine, aujourd'hui qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre

à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous des couleurs

sombres et avec l'énergie que comporte le sujet. J'avoue cependant, pour

ma part, que c'est une méthode de critique à laquelle je ne comprends

rien du tout.

Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté, celui de la

profanation et celui du mensonge ne devaient pas être mis en scène,

selon vous; parce que le mensonge, l'impiété, la férocité et le

libertinage sont choses respectables, auxquelles l'art ne doit pas

s'attaquer. Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent

pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables, et les

flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin et intolérant. Soit!

vous ne voulez entendre que les concerts des anges; les hymnes de la

miséricorde, de la bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de

vos oreilles pudiques, de vos âmes béates. Il paraîtrait cependant que

vous avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette musique-là. Car les

_amschaspands_ (les bons Génies) parlent et chantent tout aussi souvent

que les darvands et les dews dans le poëme incriminé. Il y a là

toute une contre-partie, toute une antithèse, savamment soutenue et

délicatement développée, ainsi que l'annonce le titre de l'ouvrage.

Vous n'y avez pas fait la moindre attention, et vous en avez détourné

_l'attention du public_ avec une rare sincérité. C'est beau! c'est bien

de votre part! Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers

l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les choses!

Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants _détours_ pour dire

l'impression que ce livre a faite sur nous, nous citerons un peu de la

contre-partie qui a échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité

de votre mémoire. C'est le Génie de la pureté qui parle au Génie de la

terre:

«Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez, ô Sapandomad, ce

que l'avenir cache sous son voile, si c'est un berceau, ou un cercueil?

Fille d'Ormuzd, ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont

qu'une même chose? Les langes du nouveau-né enveloppent la mort future;

le suaire du trépassé enferme dans ses plis la vie renaissante.

«Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient être. Lorsqu'ils

renversent et brisent les sociétés humaines, lorsqu'ils y versent leur

venin pour en hâter la dissolution, ils concourent encore au dessein de

la Puissance même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce n'est pas

le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposait à son expansion un

obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse, il faut

qu'auparavant ce qu'a usé le travail interne se décompose.

«Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes,

inconciliables entre elles, et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici

vécu. Ces opinions, est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste?

Et pourtant c'est là tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet

informe édifice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer?

«Craindrait-on que ces ruines n'entraînassent celle des principes

salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des désordres nés

des fausses croyances et des institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils

soient obscurcis momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du

lien factice qui les unissait à l'erreur destinée à disparaître tôt ou

tard. Mais, vous l'avez remarqué vous-même, inaltérables au fond de la

conscience du peuple, ils s'y conservent immuablement. Quand tout le

reste passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve, séparé

de ce qui le souillait, sur le lit du torrent qui emporte l'impur limon.

«Quand donc, attentifs au cours des choses, les Izeds annoncent

d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines révolutions, ils

annoncent par cela même un renouvellement certain, une magnifique

évolution de l'Humanité en travail pour produire au dehors le fruit

qui a germé dans ses entrailles fécondes. Si elle n'enfante point sans

douleur, c'est que rien ne se fait sans effort; c'est qu'enfermé dans

le corps qui se dissout, l'esprit qui aspire à le quitter, à prendre

possession de celui qui bientôt va naître, souffre à la fois et de son

état présent et de son état futur, de son dégoût de ce qui est et de

son désir de ce qui sera; car le désir même est une souffrance, et

l'espérance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint son terme.

«Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie que des souffles

opposés poussent et repoussent dans le vide, entre le monde du passé

et le monde de l'avenir. Elles ressemblent à la poussière roulée par

Vato[1]. Mais, nuage ténébreux, ou trombe qui dévaste, cette poussière

retombe sur le sol, où, pénétrée des feux du ciel, humectée de ses

pluies, elle se couvre de verdure.»

[Footnote 1: Esprit de l'ouragan.]

Ailleurs, le Génie de l'équité dit à celui _qui bénit le peuple_:

«Un germe tombe sur la terre; il se développe et croît, et produit ses

fleurs et ses fruits, après quoi la plante épuisée se dessèche et meurt.

Ce germe, c'est une portion de la vérité infinie, qu'Ormuzd dépose dans

l'esprit de l'homme; cette plante est ce qu'il nomme religion: mais la

mort n'en est qu'apparente, elle renaît toujours, se transformant chaque

fois selon les besoins de l'Humanité, dont elle suit le progrès et dont

elle caractérise l'état.

«Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà vues périr! Qu'en

est-il advenu? Le genre humain a-t-il cessé de vivre? Non, après une

époque de langueur maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu à

lui-même, plein de vigueur et de sève, il est, poursuivant sa route

éternelle, entré dans les voies d'une civilisation plus parfaite. Ces

révolutions périodiques, assujetties à des lois identiques au fond

avec les lois universelles du monde, offrent, en particulier, ceci de

remarquable, que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue,

elles ont une relation visible à l'unité vers laquelle tout tend, à

laquelle tout aspire.

«Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tristesse profonde,

parce que, de toutes parts, elles présentent des images de mort.

Lorsqu'une ère, fille de celles qui l'ont précédée, naît; chose étrange!

les hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles.

«C'est qu'en effet ce qui naît, on ne le voit pas encore; et qu'on voit

ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais.»

Si nous voulions, par curiosité, appliquer à chacune des malédictions

que vous avez citées une théorie de l'espérance et de la foi, extraite

de ce même livre, nous le pourrions aisément; et il se trouverait qu'à

force de vouloir trop prouver contre l'amertume de l'écrivain, vous

n'avez rien prouvé du tout. Mais laissons cet aride débat. Le public

saura bien faire de son attention l'usage qui lui conviendra; et comme

il n'aura pas les mêmes raisons que vous pour ne lire que d'un oeil et

n'entendre que d'une oreille, il jugera sans se soucier de vos

arrêts. La _popularité_, que vous haïssez tant, et pour cause, est

souverainement équitable. Si, à des esprits douloureux, fatigués de

souffrir en vain, les promesses d'Ormuzd semblent un peu lointaines;

si, à de jeunes coeurs avides d'espoir et d'encouragement, la voix

d'Ahriman, «celui qui dit _non_,» parait lugubre et terrible, les

esprits sérieux et sincères leur répondront: Forces émoussées, ardeurs

inquiètes, écoutez avec respect la voix austère de cet apôtre. Ce n'est

ni pour endormir complaisamment vos souffrances ni pour flatter vos

rêves dorés que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force à

parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre de la foi.

Il a lutté contre l'envie, la calomnie, la haine aveugle, l'hypocrite

intolérance. Il a cru à la sincérité des hommes, à la puissance de la

vérité sur les consciences. Il a rencontré des hommes qui ne l'ont pas

compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le comprendre, qui

taxaient son mâle courage d'ambition, sa candeur de dépit, sa généreuse

indignation de basse animosité. Il a parlé, il a flétri les turpitudes

du siècle, et on l'a jeté en prison. Il était vieux, débile, maladif:

ils se sont réjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que de la

geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt sortir qu'une

ombre, un esprit déchu, une voix éteinte, une puissance anéantie. Et

cependant il parle encore, il parle plus haut que jamais. Ils ont cru

avoir affaire à un enfant timide qu'on brise avec les châtiments, qu'on

abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant confus,

épouvantés, et se demandent quelle étincelle divine anime ce corps

si frêle, cette âme si tenace. Et ceux qui, par leurs déclamations

ampoulées, par leurs anathèmes de mauvaise loi, ont alarmé la conscience

de quelques hommes incertains et abusés, jusqu'à leur arracher la

condamnation de la victime; ces généreux anonymes, qui voudraient sans

doute arracher un arrêt de mort contre lui pour en finir plus vite, se

disent les uns aux autres: Nous ne l'avons pas bien tué! cette fois

tâchons de mieux faire.

Eh bien! vous pour qui il a souffert, pour qui il est prêt, vous le

voyez, à souffrir encore, souvenez-vous que sa tête est sacrée. Si sa

voix est douloureuse, si sa prédication est rude et menaçante, s'il met

parfois des reproches amers et des plaintes effrayantes sur les lèvres

des anges que sa fiction invoque, songez qu'un divin transport a ému ses

entrailles, et que sa mission en ce siècle malheureux n'était pas une

mission de complaisance, _de convenance_ et _de politesse_, comme ses

ennemis voudraient le lui imposer. C'est à lui de gourmander votre

paresse, votre incertitude et vos langueurs. C'est là le spectacle qui

le frappe, et, s'abusât-il quelquefois sur l'excès et la cause de vos

misères, il a bien assez chèrement acquis, en souffrant pour vous

tous les genres de persécution, le droit d'être sévère et de se faire

religieusement écouter. Quand les enfants de l'Italie voyaient passer le

Dante, ils disaient en le suivant des veux avec respect: _Voilà celui

qui revient de l'enfer!_ Eh bien! dans votre siècle de scepticisme et de

moquerie, vous avez parmi vous un homme dont l'ardente imagination

s'est abîmée dans ces mystères de la poésie, dont l'âme religieuse et

apostolique s'est envolée dans l'empirée où s'éleva le Dante, dont

la plume toujours énergique vient de vous tracer un enfer et un ciel

mystiques d'où s'échappent des cris et des remontrances dont nul autre

après lui n'aura l'antique vigueur d'expression et le ravissement

extatique. Il est le dernier prêtre, le dernier apôtre du Christianisme

de nos pères, le dernier réformateur de l'Église qui viendra faire

entendre à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication, cette

parole accentuée et magnifique des Augustin et des Bossuet, qui ne

retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les voûtes

affaissées de l'Église; car l'Église a chassé de son sein ce serviteur

trop sincère, trop fort et trop logicien pour être contenu en elle.

Il ne vous explique point encore la religion nouvelle, mais il vous

l'annonce. Sa mission était de détruire tout ce qui était mauvais

dans l'ancienne: il l'a fait selon ses forces et ses lumières;--d'en

conserver, d'en ranimer tout ce qui était vraiment pur, vraiment

évangélique: il l'a fait de toute son âme. Le peuple était voltairien

comme les hautes classes. Depuis les _Paroles d'un Croyant_, une grande

partie du peuple est redevenue évangélique. Il a travaillé dans l'Église

et hors de l'Église, dans ce même but et avec ce même sentiment

d'évangéliser le peuple et de combattre le matérialisme par une

philosophie religieuse, par une prédication philosophiquement

spiritualiste. Son oeuvre est grande. Il y a donné toutes ses forces,

tout son amour, toute sa colère, toute sa persévérance, tout son génie.

Il y a tout sacrifié, repos, aisance, sécurité, réputation (puisque

quelques-uns lui ont fait un crime de son courage et de sa foi), amitiés

heureuses, amitiés sincères même. Il a tout brisé, amis et ennemis, tout

ce qui devait ou lui semblait devoir entraver son élan. Il y a tout

perdu, jusqu'à la santé et la liberté, ces conditions inappréciables,

et indispensables en apparence, de la fraîcheur des idées et de la

puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable compensation, lui a

conservé pourtant son génie, sa foi et la jeunesse de son courage. Et

après tant de sacrifices, de luttes, de souffrances et de désastres,

l'admiration et la vénération des âmes sincères ne lui resteraient

pas fidèles? Voulût-il les repousser, non, cent fois non, elles

ne déserteraient pas sa cause! Non, messieurs les journalistes du

gouvernement, la république, aucun type, aucun idéal de la république

_ne commence à s'ennuyer des jérémiades démocratiques de son illustre

adepte_. On ne s'en lassera pas plus que la poésie ne se lasse de

Jérémie lui-même, ce prophète _impoli_ et _inconvenant_, qui parlait

comme M. La Mennais de la corruption des vivants et des vers du

sépulcre. Des âmes faibles, ombrageuses et froissées dans leur vanité

(il en est peut-être parmi vous) lui feront un vice de coeur de cette

facilité miraculeuse avec laquelle il s'est détaché des personnes,

quand, les personnes représentant des idées qui n'étaient pas les

siennes, il a su les arracher de son sein. Mais il en est d'autres qui,

ayant aimé en lui avant tout la sincérité et la foi, ses divins mobiles,

se laisseraient froisser et brûler par sa course enflammée (dût-il

prendre, en passant, une ronce pour un appui, un fruit pour une

épine), plutôt que de l'arrêter par de mesquines susceptibilités et de

l'étourdir par de puérils reproches. Déjà ce _trop célèbre abbé_, comme

vous l'appelez naïvement, appartient à l'histoire. Il a assez fait pour

y prendre place de son vivant; et la postérité le contemple déjà par les

yeux de nos enfants, _ces petits enfants qui_, suivant sa belle parole,

_sourient dans leurs berceaux; car ils ont aperçu le règne de Dieu dans

leurs songes prophétiques_. Ceux-là lui marqueront, dans l'histoire des

religions et des philosophies, une place que l'anonyme ne vous procurera

jamais. Ceux-là comprendront qu'il a dû peu s'alarmer du bruit que vous

faites autour de son oeuvre, car ce bruit n'aura pas laissé d'échos.

Ceux-là ne s'inquiéteront guère de savoir si, dans le secret de sa

pensée, il a deviné juste la forme que doit prendre leur société et leur

religion. Ils verront seulement les effets de sa prédication dans les

âmes, et ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de

forces régénératrices que le souffle glacé de vos discours académiques

et la froide étreinte de vos murailles pénitentiaires n'auront pu

détruire dans leur germe.

En attendant, vous lui ferez un grand crime de sa tristesse; et vous,

qui avez des pensées noires, vous lui reprocherez aigrement d'avoir des

idées sombres. Quant à nous, quoique son espérance de rénovation sociale

nous paraisse trop vague; quoique nous concevions des réformes plus

hardies; quoique nous trouvions qu'il a gardé, dans ses vues et dans ses

instincts d'avenir, quelque chose de trop ecclésiastique; quoiqu'il ne

nous semble pas avoir assez compris la mission de la femme et le sort

futur de la famille; quoique, enfin, sur d'autres points encore, nous

ne soyons pas ses disciples, nous serons à jamais ses amis et ses

admirateurs jusqu'au dévouement, jusqu'au martyre, s'il le fallait,

plutôt que d'insulter à la souffrance d'une si noble destinée. Nous

savons qu'il croit ce qu'il professe; et, dans ce qu'il professe, nous

trouvons bien assez de grandes vérités et de grands sentiments pour

l'absoudre de ce qui, à certains égards, ne nous semble pas complet et

concluant. Mais vous autres, qui cherchez à l'outrager dans ce que

sa vie a de plus touchant et de plus respectable, vous qui l'appelez

_monsieur l'abbé_ (avec une pauvre ironie, il faut le dire); vous qui

lui reprochez d'être prêtre et de ne pas savoir mentir; vous qui,

cependant, raillez le clergé, et qui vous vantez de l'_embaumer_ comme

une vieille momie, avec force génuflexions et sarcasmes; vous qui

traitez le Catholicisme et le christianisme comme on traite, en Chine,

les mandarins condamnés à mort: un coussin sous le patient, un argousin

prosterné devant lui, et un bourreau, le sabre levé, derrière; vous qui

flattez les prélats pour que leurs curés ne fassent point de propagande

contre vos élections; vous qui, ne croyant à rien, voulez que le peuple

croie, de par le Catholicisme, à la sainteté de vos pouvoirs et à

la légitimité de vos droits; vous, enfin, qui reprochez à un prêtre

réformateur d'avoir quitté cette Église où vous n'entrez qu'en riant

sous votre masque, et qui feignez d'être scandalisés de son langage

rude et affligé: ne voyez-vous donc pas que s'il est trop effrayé du

spectacle qu'offre le monde, s'il est irrité de tout le mal qu'il y voit

et défiant de tout le bien qu'on n'y voit pas, c'est parce qu'il est

prêtre, et plus prêtre que tous vos prêtres? c'est parce qu'il a été

nourri dans la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortification et de

renoncement, qui font de lui, encore, et plus que jamais, au milieu des

audaces de sa révolte, un auguste fanatique? Oui, c'est parce qu'il

a vieilli sans famille, sans postérité, sans lien personnel avec la

famille humaine, qu'il est triste souvent et injuste quelquefois.

Quelques-uns parmi nous peut-être trouvent qu'il respecte encore trop,

selon eux, les formes du passé; et nous, nous le trouvons aussi. Car ce

n'est pas de l'hypocrisie de parti et de l'intérêt de coterie que nous

faisons ici: c'est de la justice dans toute la volonté de notre âme,

dans toute la force de nos instincts; et nous sentons que, malgré

l'infériorité de nos lumières et de nos mérites, nous avons, devant Dieu

et devant les hommes, le droit de dire toute notre pensée sur cet homme

illustre. Eh bien! nous lui faisons un malheur d'être prêtre; à d'autres

la honte de lui en faire un reproche! Nous blâmons profondément les

athées qui outragent, en feignant de la respecter ailleurs, la cause

de sa dureté apparente. Nous blâmerions aussi ceux qui, au nom d'une

croyance opposée à la sienne, lui reprocheraient de n'avoir pas assez

dépouillé le prêtre en quittant l'Eglise. _Que vouliez-vous qu'il fît?_

Ce n'est pas le cas de répondre: _Qu'il mourut!_ car il était mort déjà

à la vie de l'humanité; il s'était suicidé en ce sens, en prononçant des

voeux. Et il est resté dans cette tombe avec un héroïsme qui ne donne

pas prise à la moindre des calomnies de l'ennemi. Que dis-je? il s'est

suicidé une seconde fois. Car il était redevenu libre; il pouvait

secouer le joug; et si l'anathème des dévots l'eût accablé encore plus

pour cela, des masses entières auraient applaudi ou pardonné à tous

ses actes personnels d'indépendance. Ce n'est donc pas la crainte de

l'opinion qui l'a retenu, et il n'eût pas été plus abominable à la

postérité pour s'être affranchi de l'inaction, que ne l'est Luther,

accepté comme le premier après Jésus par la moitié de l'Europe

civilisée. Mais le caractère de cet homme-ci est grand dans un autre

sens. Il est moins grand réformateur, il est plus grand saint. Plus

prudent pour les autres, il ne pousserait pas le monde dans des voies

aussi hardies. Plus courageux envers lui-même, il ne fuirait pas devant

ses bourreaux. Il s'offrirait à la torture, dans la crainte de s'être

abusé sur les droits généraux en vue de son droit individuel. Vous

appellerez cela de l'orgueil, vous qui ne croyez pas aux mâles vertus,

et pour cause. Ne l'appelez pas timidité, vous qui avez l'amour du vrai.

Croyez-vous donc qu'il n'eût pas pu faire un schisme et bouleverser,

peut-être renverser l'Eglise? Oh! que l'Eglise sait bien le contraire!

Et que ne l'a-t-il fait! disent tous ces jeunes lévites qui dévorent les

écrits de La Mennais dans le trouble des séminaires et dans le silence

des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir le proclamer ici

sans me tromper, parce qu'il manquait des passions qui font les grands

schismatiques. Il avait bien la charité, le courage, la conviction: il

n'avait pas l'orgueil de soi, l'ambition de la renommée, la soif de la

vengeance, des richesses, des plaisirs et des enivrements de la vie.

Il était façonné aux vertus chrétiennes; il ne pouvait pas les perdre.

Voilà tout son crime: amis et ennemis, condamnez-le si vous l'osez. Il

aimait le sacrifice; c'est dans l'habitude du sacrifice qu'il avait

puisé son enthousiasme, sa force, son ardeur de sincérité, son génie.

Eût-il perdu tout cela en renonçant au sacrifice? Je ne sais. Mais il

y a une volonté divine qui l'a poussé dans sa voie, et cette volonté a

seule le droit de le juger.

Pour moi, artiste (je ne prétends pas être autre chose, et cela me

suffit pour croire, aimer et comprendre ce dont mon âme a besoin pour

vivre sans défaillir), je l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve

la poésie des saints du moyen âge, et qui à la jeunesse rénovatrice de

notre époque unit la sévérité persévérante des antiques vertus. Nous

ne sommes pas assez loin du Christianisme pour ne pas aimer encore nos

saints et nos martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prêtres du

siècle qui font de leurs églises des salons pour les dames, de leur

ministère un marchepied pour l'ambition, de leurs principes religieux un

compromis avec les puissances temporelles. Et La Mennais nous parait si

magnanime, si généreux, si naïf dans son oeuvre, que, n'en déplaise à

monsieur l'anonyme du _Journal des Débats_, nous irions volontiers _le

tirer par sa soutane_ (la seule soutane qui nous inspire encore du

respect), pour lui dire: «Père, grondez-nous tant que vous voudrez, nous

aimons mieux vos reproches que votre silence; et puissiez-vous nous

gronder encore bien fort et bien longtemps! Le peuple ne raisonne ni

mieux ni plus mal que nous à cet égard. Il vous aime; donc vous ne

pouvez pas avoir tort avec lui. Moquez-vous, tonnez, menacez: tout cela

est beau venant de vous, et vous ne blesserez jamais une âme sincère.

Que qui se sent coupable se fâche!»

GEORGE SAND

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES

Vous dire que je m'en moque, serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est

vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou

en compagnie de grands poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs,

quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne

rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le

plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à

personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, en présence des

superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je

dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris.

Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de

sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges

de la nuit, c'est un poëme des imaginations champêtres. Mais le fait

existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou

seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi

réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un

miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été

expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout; mais il est

très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de

la peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des

exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel

éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur

leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu

des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé,

et dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir

affectés plus ou moins après coup.

Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il faut

noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien

que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces

travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que

l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le

paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres

classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute l'ignorance et la

superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels

ces simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours

l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus

souvent que les expliquer à sa guise.

Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits

effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et

même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on

encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de

moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est

moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à

toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux,

et qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations

atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions

particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de

lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus

confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la

culture des idées nous a séparés pour ainsi dire du ciel et de la terre,

en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des habitations

bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou

le paysan voit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent qui

enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des pêcheurs

qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur barque,

couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe

caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des

colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux, qui dorment

toujours en plein air comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes,

le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont

un équilibre différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations

une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui

n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges,

inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables,

de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes

les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule

de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible

avec le plein exercice de la raison.

C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours

possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une

perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue

et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les

esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent qu'elle semble presque une

loi régulière de leur organisation. Elle les effraie autrement que nous.

Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre

nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous

sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de

ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu

des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas

cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont

grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée,

l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour

nous. L'hallucination n'est d'ailleurs pas la seule cause de mon

penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit.

Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions

ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,

spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées,

aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités

mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,

que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur

contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans

pouvoir les expliquer.

Oeuvres illustrées de George Sand Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une visite aux catacombes · 第 1 / 5 段