Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le

druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions

bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté

à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,

triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de

l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnômes, les

djiins de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie

païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En

vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un

Breton sans lui ôter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé,

dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades,

exactement traduites en vers naïfs et bien berrichons, des textes

bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la

propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du

berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur

brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc._

Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle

s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de

la Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites

s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les

propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui

n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une

facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original

affreusement corrompu quant au reste.

Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos paysans

n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de

l'hallucination dont j'ai parlé précédemment, l'atteste suffisamment.

Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_,

autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles

se montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le

fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir

leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, ou reconnaît parmi

eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne

possèdent rien, bien entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne

souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés

de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils

s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les

ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les

flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de

gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus.

Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il n'y

ferait pas bon.

On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le

paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination

des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à

errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en

connaît si bien les détails et les différents aspects qu'il ne puisse

plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le

braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la

nuit tombante, voit les animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans

le crépuscule, des formes effrayantes pour la menacer. Le pêcheur de

nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les

brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier

les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour

ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes

mêmes, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais

qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations

primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui

ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau

faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux

sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit

dans les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur

inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous

étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux

incrédules.--Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il

faut faire attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un

métayer de de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre

s'arrêter à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder

d'un air narquois: or ce métayer finit, en y faisant bien attention, par

reconnaître son propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui

ôta son chapeau, pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe, et

que la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin,

parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette

apparence.

Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon

blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous

figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil

un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette

manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la

preuve que cet animai n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est

que le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit, à rire.--Ah ça,

écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous

de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous flanque mon coup

de fusil.

M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan

était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître

également; mais le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait pas,

et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On

aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui de la

bête, car aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier

des champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi

déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes,

quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il

s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort

troublé; et, quelque résistance qu'on fasse, il nous saute sur les

épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien

voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est

celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit d'abord, elle est

toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive

à la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle

pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et

elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.

C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête

maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois

feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour

vous y faire noyer. La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe

encore dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la

nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on

l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point, car elle a la mine d'un petit

lézard; mais ceux qui la connaissent ne s'y trompent guère et annoncent

de grandes maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer ayant

qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle

est à l'épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions

effrayantes d'une nuit à l'autre, elle répand la peste dans tous les

endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou

de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les fossés et les

marais à eaux croupissantes. La maladie s'en va avec elle.

Le follet, fadet ou farfadet n'est point un animal, bien qu'il lui

plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un

petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant

qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en

tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de

la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage

des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante

quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la

France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement

ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur

crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il

ne parait pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux

appartiennent. Il aime l'équitation par elle-même; c'est sa passion, et

il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux.

Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est

servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne

s'en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux

_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de

noeuds inextricables.

C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez

fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela

est certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que

l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.

Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il

ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait

tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre

bête tondue.

La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle crise du monde

fantastique. Toujours par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes

primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur

vive imagination dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les

provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les

prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de

l'ère divine. Le ciel pleut de bienfaits à cette heure sacrée; aussi

l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de

l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la

terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est

une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan

pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser

prendre au piège; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se

trompe guère.

Dans notre vallée noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la

cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens

naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la

messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus

grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et

reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.

Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la chose se passe

ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,

et de l'aveu même des métayers.

Je dis: non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard

indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est

possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser

une fente; et d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans

l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare

aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année:

c'est vous qui lui aurez causé le dommage.

Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a

pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous

convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y

apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur

âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être

initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de

leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait

hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère

_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions

circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse

les noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font

dresser les cheveux sur la tête.

D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer

doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père

Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se

tenir d'écouter ce que son boeuf disait à son âne. «--Pourquoi que t'es

triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.--Ah! mon pauvre

vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais nous n'avons eu si

bon maître, et nous allons le perdre!--Ce serait grand dommage, reprit

le boeuf, qui était un esprit calme et philosophique.--Il ne sera plus

de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était

plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.--C'est grand

dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.--Le père

Casseriot eut si grand peur, qu'il oublia de faire son charme, courut

se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les trois

jours.

Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une fois, au coup de

l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand

bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient

pousses d'un aiguillon vigoureux: mais il n'y avait personne pour les

conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, d'après

avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable

avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il

voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,

et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître,

reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui

lui disait «_Bonsoir, Jean, a l'an prochain!_» Le valet de charrue

s'approcha pour le regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le

métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent: «--Par grand bonheur,

mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; car s'il avait

seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette

heure!» La valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de

regarder quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.

GEORGE SAND

LA VALLÉE-NOIRE

I.

Un habitant de la Brenne, en m'adressant des paroles trop flatteuses, me

demandait, il y a quelque temps, où je prenais la Vallée-Noire.

Cette question me pique, je l'avoue. Je viens dire aux gens de

Mézières-en-Brenne, aussi bien qu'à ceux de La Châtre, où je prends la

Vallée-Noire.

Eh, mes chers compatriotes, je la prends où elle est! N'y a-t-il pas une

géographie naturelle dont ne peuvent tenir compte les dénominations et

les délimitations administratives? Cette géographie de fait existera

toujours, et chacun a le droit de la rétablir dans la logique de ses

regards et de sa pensée. Si c'est un pur caprice de romancier qui m'a

fait donner un nom quelconque (un nom très-simple, et le premier venu,

je le confesse), à cette admirable région que nous avons le bonheur

d'habiter, ce n'en est pas moins après un examen raisonné que j'ai fait,

de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa physionomie, ses

usages, son costume, sa langue, ses moeurs et ses traditions. Je pensais

devoir garder pour moi-même cette découverte innocente. Il me plaisait

seulement de ramener souvent l'action de mes romans dans ce cadre de

prédilection. Mais puisqu'on veut que la Vallée-Noire n'existe que dans

ma cervelle, je prétends prouver qu'elle existe, distincte de toutes les

régions environnantes, et qu'elle méritait un nom propre.

Elle fait partie de l'arrondissement de La Châtre; mais cet

arrondissement s'étend plus loin, vers Eguzon et l'ancienne Marche. Là,

le pays change tellement d'aspect, que c'est bien réellement un autre

pays, une autre nature. La Vallée-Noire s'arrête par là à Cluis. De

cette hauteur on plonge sur deux versants bien différents. L'un sombre

de végétation, fertile, profond et vaste, c'est la Vallée-Noire: l'autre

maigre, ondulé, semé d'étangs, de bruyères et de bois de châtaigniers.

Ce pays-là est superbe aussi pour les yeux, mais superbe autrement.

C'est encore le ressort du tribunal de La Châtre, mais ce n'est plus la

Vallée-Noire. Plus vous avancez vers le Pin et le cours de la Creuse

et de la Gargilesse, plus vous entrez dans la Suisse du Berry. La

Vallée-Noire en est le bocage, comme la Brenne en est la steppe.

Je veux d'abord, pour me débarrasser de toute chicane, tracer la carte

de cette vallée. Faites courir une ligne circulaire, partant, si vous

voulez, de Cluis-Dessus, qui est le point de mire de tous les horizons

de la Vallée-Noire, et faites-la passer par toutes les hauteurs qui

enferment et protègent notre bocage. Du côté de Cluis, toutes les

hauteurs sont boisées, c'est ce qui donne à nos lointains cette belle

couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours

orageux. C'est, d'un côté, le bois Fonteny; de l'autre, le bois Mavoye,

le bois Gros, le bois Saint-George. Dirigez votre ligne d'enceinte vers

les plateaux d'Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de l'Indre,

les bois de Vicher, la forêt de Maritet, Château-meillant, le bois de

Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchère, Corlay. De là vous dirigez votre

vol d'oiseau vers les bois du Magnié, où la vallée s'abaisse et se perd

avec le cours de l'Indre dans les brandes d'Ardentes. Si vous voulez la

retrouver, il faut vous éloigner de ces tristes steppes et remonter vers

le Lys-Saint-George, d'où vous la verrez se perdre à votre droite,

avec le cours de la Bouzanne, dans la direction de Jeu-les-Bois et des

brandes d'Arthon. A votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour

se relever vers Neuvy-Saint-Sépulchre et vous ramener au clocher de

Cluis, votre point de départ, que, dans toute cette tournée, vous n'avez

guère perdu de vue.

Si vous traversez cette vallée, qui comprend une grande partie de

l'arrondissement de La Châtre, vous trouverez des détails charmants à

chaque pas. Mais ne vous étonnez pourtant point, voyageurs exigeants,

si vous avez à traverser certaines régions plates et nues. De loin, ces

clairières fromentales mêlaient admirablement leurs grandes raies jaunes

à la verdure des prairies bocagères. De près, se trouvant presque

de niveau avec de légers relèvements de terrain, elles offrent peu

d'horizon, peu d'ombrage, et l'on ne se croirait plus dans ce pays

enchanté qu'on va bientôt retrouver. C'est qu'il est impossible de ne

pas traverser des veines de ce genre sur une aussi grande étendue de

terrain. La Vallée-Noire, a, selon moi, une quarantaine de lieues de

superficie, quarante-cinq à cinquante mille habitants, et une vingtaine

de petites rivières formant affluents aux principales, qui sont l'Indre,

la Bouzanne, la Vauvre, et l'Igneraie.

Ces courants d'eau partent du sud, c'est-à-dire des limites élevées du

département de la Creuse, et viennent aboutir au pied des hauteurs de

Verneuil et de Corlay, pour se perdre plus loin dans les brandes. Par

leur inclinaison naturelle, ils creusent et fécondent cette vallée

riante et fertile, où tout est semé sur des plans inégaux et ondulés.

Si le voyageur veut bien me prendre pour guide, je lui conseille de se

faire d'abord une idée de l'ensemble à Corlay ou à Vilchère, sommets

qui, par les routes de Châteauroux et d'Issoudun, marquent l'entrée de

ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux d'Ardentes et de

Saint-Aoust. Qu'il visite Saint-Chartier, cette antique demeure des

princes du bas Berry, d'où relevaient toutes les châtellenies de la

Vallée-Noire, et que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais.

Qu'il aille ensuite chercher le cours de l'Indre à Ripoton ou à

Barbotte, sans s'inquiéter de ces noms barbares. Barbotte a été illustré

par la beauté des filles du meunier, quatre madones qu'on appelait

naïvement les _Barbottines_, et qui sont aujourd'hui mariées aux

alentours. Que mon voyageur ne les cherche pas; qu'il cherche son

chemin, ce qui n'est pas facile et ne souffre guère de distraction; ou

bien qu'il suive la rivière, en remontant ses rives herbues, et qu'il la

quitte au moulin de la Beauce, pour se diriger (s'il le peut), en droite

ligne, sur la Vauvre.

Je lui recommande là, tout près du gué, le moulin d'Angibault, hélas!

bien ébranché et bien éclairci depuis l'année dernière. Puis il

reprendra le chemin de Transault. Il s'arrêtera un instant au petit

étang de Lajon, où les poules d'eau gloussent au printemps parmi les

nénuphars blancs et les joncs serrés. Il traversera Transault, et, s'il

prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George, c'est-à-dire

s'il oblique par le chemin de gauche, il verra le vallon de Neuvy se

présenter sous un aspect enchanteur. Au Lys, il visitera le château et

l'affreux cachot où Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il déjeunera

en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays environnant, et

ensuite il ira gagner le Magnié par Fourche et la grande prairie.

Du Lys à Fourche, le pays change d'aspect. C'est là que la vallée

s'ouvre sur des landes tourmentées, et commence à cesser d'être

Vallée-Noire. Les arbres deviennent plus rares, les horizons moins

harmonieux, les terres plus froides. Mais l'aspect de cette région

transitoire et grandiose, quand le soleil fait étinceler les flaques

d'eau en s'abaissant derrière les buttes inégales où la bruyère commence

à se montrer, plante folle et charmante, qui s'étale fièrement à côté

du dernier sillon tracé par le laboureur sur cette limite du fromental

généreux et de la brande inféconde.

Bon voyageur, tu tâcheras de ne pas te tromper de chemin, car tu

pourrais courir longtemps avant de trouver l'Indre guéable. Pour rentrer

dans la Vallée-Noire, tu demanderas Fourche; car si tu prends par Mers

(et je te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne verrais

pas ce soir un coin de bois qu'il faut traverser avant Fourche, et qui

est, sur ma parole, un joli coin de bois. Le petit castel du Magnié, les

jardins et les bois si bien plantés et si bien situés qui l'entourent,

son air d'abandon, son silence et sa poésie, ont bien aussi leur mérite.

Mais, dans cette tournée, où mangeras-tu, où dormiras-tu, où

trouveras-tu du café, des journaux, des cigares, et quelqu'un à qui

parler? Nulle part, je t'en préviens. Tu feras comme tu pourras, et

même, pour te diriger à travers ce labyrinthe de chemins verdoyants

et perfides, tu trouveras peu d'aide. Les passants sont rares, les

métairies sont vides à la saison des travaux d'été, seule saison où le

pays ne soit pas inondé et impraticable. Tu n'es pas ici en Suisse; si

tu demandes à un paysan de te servir de guide, il te répondra en riant:

«Bah! est-ce que j'ai le temps? J'ai mes boeufs, mes blés ou mes foins à

rentrer.» Si tu demandes à Angibault le chemin du Lys-Saint-George, on

te dira: «Ma foi! c'est quelque part par là. Je n'y ai jamais été.» Le

meunier peut connaître le pays à une lieue à la ronde, mais sa femme et

ses enfants n'ont certes jamais voyagé que dans le rayon d'un kilomètre

autour de leur demeure. Tu rencontreras partout des gens polis et

bienveillants, mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront

pas que tu veuilles voir leur pays.

Oeuvres illustrées de George Sand Les visions de la nuit dans les campagnes - La vallée noire - Une visite aux catacombes · 第 3 / 5 段