Attelée à sa besogne quotidienne, George Sand, pour qui le théâtre avait

été un délassement, composait le roman périodique, à peu près bi-annuel,

qu'elle s'était engagée à fournir à Buloz pour la _Revue des Deux Mondes_.

Alors même que le mérite littéraire fléchissait, elle avait conservé une

clientèle indéfectible, et, parmi l'abondance de sa production automnale,

de temps à autre apparaissait encore une oeuvre où l'on retrouvait le

charme de ses débuts et l'éclat de sa maturité. Ce fut le cas de

_Malgrétout_, paru en mars 1870, et qui obtint un gros succès d'allusion

malicieuse. Le récit des amours de Miss Sarah Owen pour le violoniste Abel,

virtuose de l'archet, reprenait un thème maintes fois traité par George

Sand; mais la rivale de la jeune fille était une certaine Carmen d'Ortosa,

en qui l'on voulut voir le portrait de l'impératrice Eugénie, au temps où

avec sa mère, madame de Montijo, elle fréquentait les villes d'eaux et les

plages à la mode, en quête de quelque épouseur. L'auteur de _Malgrétout_

se défendit énergiquement d'avoir eu une telle pensée et de spéculer sur

le scandale. Le 19 mars 1870, elle écrivit à Gustave Flaubert: «Je sais,

mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'_Elle_ est très bonne pour

les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que je sais de sa vie

privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document sur son compte, _pas

un mot, pas un fait_, qui m'eût autorisée à la peindre. Je n'ai donc tracé

qu'une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la

reconnaître dans une satire quelconque seraient, en tous cas, de mauvais

serviteurs et de mauvais amis. Moi, je ne fais pas de satires; j'ignore

même ce que c'est. Je ne fais pas non plus de _portraits_: ce n'est pas

mon état. J'invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste

l'invention, veut voir partout des modèles. Il se trompe et rabaisse

l'art. Voilà ma réponse sincère!» Cette lettre fut communiquée par les

soins de Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et soeur

de lait de Napoléon III. George Sand revient sur ce sujet, eu s'adressant,

le 3 juillet, d'abord à Emile de Girardin, puis au docteur Henri Favre.

Elle atteste qu'on lui fait injure, dans certaine presse, en assimilant la

tâche de l'artiste à celle du pamphlétaire honteux. «Si j'avais voulu,

dit-elle, peindre une figure historique, je l'aurais nommée. Ne la nommant

pas, je n'ai pas voulu la désigner; ne la connaissant pas, je n'aurais pu

la peindre. S'il y a ressemblance fortuite, je l'ignore, mais je ne le

crois pas.» Quelle était donc cette Carmen d'Ortosa, personnage épisodique

de _Malgrétout_, qui soulevait une ardente controverse? Voici le portrait

de l'aventurière, tracé par elle-même: «Je suis la fille d'une très grande

dame. Le comte d'Ortosa, époux de ma mère, était vieux et délabré; il lui

avait procuré des fils rachitiques qui n'ont pas vécu. Ma mère, en

traversant certaines montagnes, fut enlevée par un chef de brigands fort

célèbre chez nous. Il était jeune, beau, bien né et plein de courtoisie.

Il lui rendit sa liberté sans conditions, en lui donnant un sauf-conduit

pour qu'elle pût circuler à l'avenir dans toutes les provinces où il avait

des partisans, car c'était une manière d'homme politique à la façon de

chez nous. Voilà ce que racontait ma mère. Je vins au monde à une date qui

correspond à cette aventure. Ma ressemblance avec le brigand est une autre

circonstance bizarre que personne n'a prétendu expliquer. Le comte

d'Ortosa prétendit bien que je ne pouvais pas appartenir à sa famille;

mais il mourut subitement, et je vécus riche d'un beau sang dont je

remercie celui qui me l'a donné. Je fus élevée à Madrid, à Paris, à

Londres, à Naples, à Vienne, c'est-à-dire pas élevée du tout. Ma mère,

belle et charmante, ne m'a jamais appris que l'art de bien porter la

mantille et le jeu non moins important de l'éventail. Mes filles de

chambre m'ont enseigné la _jota aragonese_ et nos autres danses nationales,

qui ont été pour moi de grands éléments de santé à domicile et de

précoces succès dans le monde... Je vis les amours de ma mère; elle ne

s'en cachait pas beaucoup, et j'étais curieuse. J'en parle parce qu'ils

sont à sa louange, comme vous devez l'entendre. Elle était plus tendre

qu'ambitieuse, plus spontanée que prévoyante. Sa jeunesse se passa dans

des ivresses toujours suivies de larmes. Elle était bonne et pleurait

devant moi en me disant: «Embrasse-moi, console ta pauvre mère, qui a du

chagrin!» Pouvait-elle s'imaginer que j'en ignorais la cause?»

Cependant, il est un passage où les analogies se précisent et semblent

devenir de formelles allusions. Carmen d'Ortosa indique ce qu'elle rêve,

ce qu'elle veut être, ce qu'elle sera. «Ce but normal et logique pour moi,

ce n'est pas l'argent, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas le plaisir;

c'est le temple où ces biens sont des accessoires nécessaires, mais

secondaires: c'est un état libre, brillant, splendide, suprême. Cela se

résume pour moi dans un mot qui me plaît: _l'éclat!_ Je veux épouser un

homme riche, beau, jeune, éperdument épris de moi, à jamais soumis à moi,

et portant avec éclat dans le monde un nom très illustre. Je veux aussi

qu'il ait la puissance, je veux qu'il soit roi, empereur, tout au moins

héritier présomptif ou prince régnant. Tous mes soins s'appliqueront

désormais à le rechercher, et, quand je l'aurai trouvé, je suis sûre de

m'emparer de lui, mon éducation est faite.»

_Malgrétout_ était publié quelques mois ou plutôt quelques semaines avant

la guerre de 1870, et certes, si George Sand avait eu d'aventure la pensée

de prendre la souveraine pour modèle, elle eût été vite désolée d'avoir

atteint celle qui devait tomber du trône, parmi la plus lamentable des

catastrophes nationales. La dynastie allait sombrer, en manquant

d'entraîner la patrie dans sa ruine. Ici, la _Correspondance_ de George

Sand nous sert de fil conducteur, pour suivre les sinuosités de sa pensée.

Le 14 juillet, elle est opposée à la guerre, où elle ne voit «qu'une

question d'amour-propre, à savoir qui aura le meilleur fusil.» C'est un

jeu de princes. Elle proteste contre «cette _Marseillaise_ autorisée» que

l'on chante sur les boulevards et qui lui paraît sacrilège. Le 18 août,

elle écrit à Jérôme Napoléon, au camp de Châlons: «Quel que soit le sort

de nos armes, et j'espère qu'elles triompheront, l'Empire est fini, à

moins de se maintenir par la violence, s'il le peut... Sachez bien que la

République va renaître et que rien ne pourra l'empêcher. Viable ou non,

elle est dans tous les esprits, même quand elle devrait s'appeler d'un nom

nouveau, j'ignore lequel. Moi, je voudrais qu'une fois vos devoirs de

famille remplis, vous puissiez vous réserver, je ne dis pas _comme

prétendant_,--vous ne le voulez pas plus que moi, vous avez la fibre

républicaine,--mais comme citoyen véritable d'un état social qui aura

besoin de lumière, d'éloquence, de probité.» En même temps, et par une

étonnante contradiction--est-ce un regain de ses opinions de 1848?--elle

déclare à son ami Boutet: «Je suis, moi, de la sociale la plus rouge,

aujourd'hui comme jadis.» A l'en croire, elle avait toujours prévu un

dénouement sinistre à l'ivresse aveugle de l'Empire; mais le 31 août, dans

une lettre à Edmond Plauchut, elle se prononce pour les moyens de légalité

constitutionnelle: «Faire une révolution maintenant serait coupable; elle

était possible à la nouvelle de nos premiers revers, quand les fautes du

pouvoir étaient flagrantes; à présent, il cherche à les réparer. Il faut

l'aider. La France comptera avec lui après.» Elle proclame que

désorganiser et réorganiser le gouvernement en face de l'ennemi, ce serait

le comble de la démence. Cinq jours plus tard, avec une mobilité bien

féminine, elle salue de ses voeux enthousiastes la République nouvelle.

«Quelle grande chose, écrit-elle à Plauchut le 5 septembre, quelle belle

journée au milieu de tant de désastres! Je n'espérais pas cette victoire

de la liberté sans résistance. Voilà pourquoi je disais: «N'ensanglantons

pas le sol que nous voulons défendre.» Mais, devant les grandes et vraies

manifestations, tout s'efface. Paris s'est enfin levé comme un seul homme!

Voilà ce qu'il eût dû faire, il y a quinze jours. Nous n'eussions pas

perdu tant de braves. Mais c'est fait: vive Paris! Je t'embrasse de toute

mon âme. Nous sommes un peu ivres.» Cette ivresse sera de courte durée.

Sans doute elle charge André Boutet, le 15 septembre, de porter mille

francs, de son mois prochain, au gouvernement pour les blessés ou pour la

défense; mais les préoccupations de famille l'assiègent et dominent le

zèle républicain. Une épidémie de petite vérole charbonneuse sévit à

Nohant et la détermine à se retirer, avec tous les siens, dans la

direction de Boussac; puis elle se rend à La Châtre et ne regagne son

logis que vers la mi-novembre. Sur les hommes et les choses de la Défense

nationale ses premières impressions sont flottantes et confuses. Elle

s'évertue à justifier la sincérité des contradictions où elle se débat.»

Ne suis-je pas, écrit-elle au prince Jérôme, républicaine en principe

depuis que j'existe? La république n'est-elle pas un idéal qu'il faut

réaliser un jour ou l'autre dans le monde entier?» Mais, si l'on analyse

sa _Correspondance_ et surtout le _Journal d'un Voyageur pendant la

guerre_, on voit croître l'aigreur des récriminations. Le 11 octobre,

quand elle apprend que deux ballons, nommés _Armand Barbès_ et _George

Sand_, sont sortis de Paris, emportant entre autres personnes M. Gambetta,

elle le définit «un remarquable orateur, homme d'action, de volonté, de

persévérance.» Trois semaines après, il a «une manière vague et violente

de dire les choses qui ne porte pas la persuasion dans les esprits

équitables. Il est verbeux et obscur, son enthousiasme a l'expression

vulgaire, c'est la rengaine emphatique dans toute sa platitude.» Cette

opinion s'accentue ultérieurement et atteint une extrême virulence de

vocabulaire. «Arrière la politique! écrit-elle le 29 janvier 1871 à M.

Henry Harrisse, arrière cet héroïsme féroce du parti de Bordeaux qui veut

nous réduire au désespoir et qui cache son incapacité sous un lyrisme

fanatique et creux, vide d'entrailles!» Elle aspire impatiemment à la paix

et maudit «une dictature d'écolier». Sa colère l'entraîne jusqu'à mander

au prince Jérôme: «Vous avez raison, cet homme est fou.» Elle ne retrouve

le calme de sa pensée et l'impartialité de son jugement que lorsque la

guerre étrangère et la guerre civile ont fait place à un gouvernement

régulier. Non qu'elle eût beaucoup de goût pour Thiers et qu'elle

appréciât judicieusement ses mérites. Elle avait contre lui des

préventions, ainsi qu'il résulte de sa _Correspondance_ et de

conversations que relate M. Henri Amic: «La carrière politique de cet

homme, disait-elle, finit mieux qu'elle n'a commencé. Il a toujours eu

plus d'habileté que d'honnêteté.» De vrai, ils étaient en froid, depuis

certaine scène d'antichambre qui montre Thiers sous un jour plus léger et

George Sand sous un aspect plus farouche qu'on ne serait induit à

l'imaginer. C'était à un dîner de cérémonie, avant la révolution de 1848.

George Sand s'apprêtait à se retirer et avait envoyé Emmanuel Arago

chercher son manteau. «J'étais, raconte-t-elle, tranquillement dans le

vestibule, lorsque survint le petit Thiers. Il se mit aussitôt à me parler

avec quelque empressement, je lui répondis de mon mieux; mais tout d'un

coup, je n'ai jamais su pourquoi, voici qu'assez brusquement la fantaisie

lui vint de m'embrasser. Je refusai, bien entendu; il en fut très

profondément étonné, il me regardait tout ébahi, avec des yeux bien

drôles. Lorsque Emmanuel Arago revint, je me mis à rire de bon coeur. Le

petit bonhomme Thiers ne riait pas, par exemple, il semblait très furieux

et tout déconcerté. Monsieur Thiers Don Juan, voilà comme le temps change

les hommes.» Peu à peu cependant, devant l'oeuvre accomplie par celui qui

devait être le libérateur du territoire, George Sand atténue sa

sévérité.«M. Thiers n'est pas l'idéal, écrit-elle à Edmond Plauchut le 26

mars 1871, il ne fallait pas lui demander de l'être. Il fallait l'accepter

comme un pont jeté entre Paris et la France, entre la République et la

réaction.» Et, le 6 juillet de la même année, dans une lettre à M. Henry

Harrisse: «Je crois à la sincérité, à l'honneur, à la grande intelligence

de M. Thiers et du _noyau modéré_ qui joint ses efforts aux

siens.»

La politique, au demeurant, la laisse assez indifférente. Elle vit de plus

en plus retirée à Nohant, en famille, avec d'intimes amis, recevant les

visites espacées de quelques grands hommes de lettres. Voici comment

Théophile Gautier racontait la sienne, si nous en croyons le _Journal des

Goncourt_: «A propos, lui demandait-on au dîner Magny, vous revenez de

Nohant, est-ce amusant?--Comme un Couvent des frères moraves... Il y avait

Marchal le peintre, Alexandre Dumas fils... On déjeune à dix heures...

Madame Sand arrive avec un air de somnambule et reste endormie tout le

déjeuner... Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet;

ça la ranime... A trois heures, madame Sand remonte faire de la copie

jusqu'à six heures... Après dîner, elle fait des patiences sans dire un

mot, jusqu'à minuit... Par exemple, le second jour, j'ai commencé à dire

que si on ne parlait pas littérature je m'en allais... Ah! littérature,

ils semblaient revenir tous de l'autre monde... Il faut vous dire que pour

le moment il n'y a qu'une chose dont on s'occupe là-bas: la minéralogie.

Chacun a son marteau, on ne sort pas sans... Tout de même Manceau lui

avait joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s'asseoir

dans une pièce sans qu'il surgisse des plumes, de l'encre bleue, du papier

à cigarettes, du tabac turc et du papier à lettre rayé. Et elle en use...

La copie est une fonction chez madame Sand. Au reste, on est très bien

chez elle. Par exemple, c'est un service silencieux. Il y a dans le

corridor une boîte qui a deux compartiments: l'un est destiné aux lettres

pour la poste, l'autre aux lettres pour la maison. J'ai eu besoin d'un

peigne, j'ai écrit: «M. Gautier telle chambre,» et ma demande. Le

lendemain, à six heures, j'avais trente peignes à choisir.» Si l'abondante

chevelure de Théophile Gautier réclamait un démêloir, Charles Edmond avait

d'autres exigences. George Sand l'avertit, le 20 décembre 1873, qu'à son

prochain voyage il recevra satisfaction: «On a acheté pour vous une énorme

cuvette, Solange nous ayant dit que vous trouviez la vôtre trop petite.

Alors, Lina s'est _émue_, et elle a fait venir de tous les environs une

quantité de cuvettes. Les Berrichons, qui s'en servent fort peu, ouvraient

la bouche de surprise, et demandaient si c'était pour _couler la

lessive_.» George Sand relate tous ces menus détails avec sa placidité

coutumière, et, quand Théophile Gautier toujours effervescent s'étonne et

s'impatiente d'un mutisme opiniâtre, elle répond à Alexandre Dumas fils

qui s'était fait l'écho des doléances du poète: «Vous ne lui avez donc pas

dit que j'étais bête?»

Nohant est une usine ou plutôt un comptoir, où l'on débite de la copie. Il

faut suivre cette production ininterrompue.--En 1870, c'est _Césarine

Dietrich_, analyse d'un caractère de jeune fille très riche, très belle et

très fantasque, qui ne réussit pas à se faire aimer du seul homme qui lui

plaise, Paul Gilbert. Il préfère épouser sa maîtresse, une fille du peuple

qu'il relève et qu'il instruit. Césarine, par dépit de s'être offerte et

d'avoir été repoussée, devient marquise de Rivonnière et courra les

aventures.--_Francia_, qui date de 1871, est un épisode de l'entrée des

Cosaques à Paris. Le prince Mourzakine retrouve cette petite Francia qu'il

a sauvée durant la retraite de Russie. Grisette sensible, elle l'aime.

Française, elle en rougit et le tue, dans un accès d'exaltation

chauvine.--_Nanon_ (1871) nous reporte aux événements de la Révolution que

George Sand envisage, non plus avec l'ardeur de 1848, mais avec une

modération sénile. La jacobine est passée au parti de la Gironde. «Couthon

et Saint-Just, écrit-elle, rêvent-ils encore la paix fraternelle après ces

sacrifices humains? En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel

avec des mains souillées, et leur école sera maudite, car ceux qui les

auront admirés sans réserve garderont leur férocité sans comprendre leur

patriotisme.»--Dans _Ma soeur Jeanne_, Laurent Bielsa, fils d'un

contrebandier, a terminé ses études de médecine et sent grandir en lui une

tendresse inquiétante pour Jeanne. Par bonheur Jeanne n'est pas sa soeur.

Il pourra la chérir sans trouble et l'épouser.--_Flamarande_ et les _Deux

Frères_, qui lui font suite, sont les mémoires d'un valet de chambre qui

retrace les infortunes de la famille de Flamarande. Il y a là une étude

assez tenace de la jalousie et des persécutions dirigées par un mari

contre sa femme qu'il croit adultère. Elle passe vingt ans à gémir et à

réclamer l'enfant qui lui a été ravi.--_Marianne_ est un retour vers les

moeurs simples de la campagne, avec une nuance d'idylle, et la _Tour de

Percemont_ met en scène une belle-mère qui tyrannise une jeune fille pour

lui extorquer son héritage.--Reste un roman, _Albine_, qui demeura

interrompu, et dont les premiers chapitres furent publiés par la _Nouvelle

Revue_.

Les autres volumes de George Sand sont ou des contes pour les enfants,

comme le _Chêne parlant_, le _Château de Pictordu_, la _Coupe_, les

_Légendes rustiques_, recueils de glanures, ou des ouvrages de critique

généralement indulgente et consacrée à louanger des amis, sous les

rubriques diverses de _Questions d'art et de littérature, Autour de la

Table, Impressions et Souvenirs, Dernières Pages_. Il y a plus d'agrément

dans les _Promenades autour d'un village_, où elle a rassemblé des

paysages du bas Berry, d'aimables descriptions des rives de la Creuse et

des sous-bois de la Vallée Noire, ou dans les _Nouvelles Lettres d'un

Voyageur_, qui nous conduisent à Marseille, en Italie, et sur les vagues

confins d'une botanique imprégnée de mysticisme, «au pays des anémones.»

La visite des Catacombes romaines a suggéré à George Sand d'admirables

pages, d'une éloquence pathétique, sur la mort: «Homme d'un jour,

s'écrie-t-elle, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Si tu n'es

que poussière, vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre

humaine aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu

sur le vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du jeune

palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car tu vois

la souche antique reverdir au premier souffle du printemps et le pollen du

jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la tige, donner

la semence de vie au calice de l'arbre voisin!»

Voici l'oeuvre de George Sand qui touche à son terme, toujours avec la

même ferveur de spiritualisme, la même continuité de labeur, la même

amplitude d'horizons! A soixante-sept ans, en juillet 1871, au cours d'une

brouille provoquée par le refus de Buloz d'insérer la très belle _Lettre

de Junius_ d'Alexandre Dumas fils, elle projette de créer une concurrence

à la _Revue des Deux Mondes_. «Dites-moi donc, écrit-elle à l'auteur de la

_Dame aux Camélias_, pourquoi nous ne ferions pas une _Revue_, vous, moi,

About, Cherbuliez et nombre d'autres également mécontents du droit que

s'arroge la _Revue_, de refuser, de changer, de couper ceci et cela, de

faire passer tous les esprits sous le même gaufrier?» Ce vague dessein

n'eut pas de suite. La curiosité de George Sand était surtout portée vers

le théâtre. Elle ne venait guère à Paris que pour s'aboucher avec les

directeurs, négocier la reprise de ses pièces, apporter quelque manuscrit.

A la fin de 1872, elle voulut faire jouer un drame tiré de _Mademoiselle

La Quintinie_. L'ouvrage fut même mis en répétition à l'Odéon; mais l'état

de siège opposa son veto. Le 29 novembre 1872, George Sand écrit à Gustave

Flaubert: «Les censeurs ont déclaré que c'était un chef-d'oeuvre de la

plus haute et de la plus saine moralité, mais qu'ils ne pouvaient pas

prendre sur eux d'en autoriser la représentation. Il faut que cela aille

plus haut, c'est-à-dire au ministre qui renverra au général Ladmirault;

c'est à mourir de rire.» Et à Charles Edmond elle ajoute: «Ne laissez pas

_La Quintinie_ tomber dans la main des généraux!» Parmi les théâtres,

l'Odéon est sa maison de prédilection. Elle y est adorée des artistes, des

ouvreuses. Pour tous et toutes elle a un mot gracieux et familier. Une

restriction vient cependant sous sa plume. «Sarah, dit-elle, n'est guère

consolante, à moins qu'elle n'ait beaucoup changé. C'est une excellente

fille, mais qui ne travaille pas et ne songe qu'à s'amuser; quand elle

joue son rôle, elle l'improvise; ça fait son effet, mais ce n'est pas

toujours juste.» En revanche, George Sand éprouve une tendresse et une

estime profondes pour mademoiselle Baretta, qui allait émigrer de l'Odéon

à la Comédie-Française et jouer avec un tact si exquis le _Mariage de

Victorine_. Cette reprise eut lieu la première semaine de mars 1876, sans

que l'auteur pût y assister. Elle était retenue à Nohant par le médiocre

état de sa santé, mais elle gardait cette humeur sereine qui s'épanouit

surtout dans les lettres à Flaubert.» Faut pas être malade, lui

écrivait-elle, faut pas être grognon, mon vieux troubadour. Il faut

tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l'humanité bête,

et que nous sommes des animaux mal finis; il faut s'aimer quand même, soi,

son espèce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde

_mes fleurs_, ces deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante

et mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant,

cataloguant, faisant chaque jour sa tâche, et gai quand même comme

_Polichinelle_ aux heures rares où il se repose. Il me disait ce matin:

«Dis à Flaubert de venir, je me mettrai en récréation tout de suite, je

lui jouerai les marionnettes, je le forcerai à rire.» Et, dans une autre

lettre au même Flaubert, George Sand finit par cette formule de

salutation: «J'embrasse les deux gros diamants qui t'ornent la trompette.»

Elle le blâmait un peu d'être inapaisé et inquiet, impatient de perfection

et d'immortalité. «Je n'ai pas monté aussi haut que toi, dit-elle, dans

mon ambition. Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que dans

cinquante ans je serai parfaitement oubliée et peut-être méconnue. C'est

la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis

jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d'agir sur mes

contemporains, ne fût-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager

mon idéal de douceur et de poésie.» Elle se tient très consciencieusement

au courant du mouvement littéraire. Le mois qui précède sa mort, elle lit

des volumes de Renan, d'Alphonse Daudet; elle projette d'écrire un

feuilleton sur les romans de M. Emile Zola, et il eût été fort digne

d'intérêt d'avoir le jugement de cette idéaliste impénitente sur le

propagateur du naturalisme. En voici l'esquisse dans une lettre à Flaubert,

du 25 mars 1876: «La chose dont je ne me dédirai pas, tout en faisant la

critique _philosophique_ du procédé, c'est que _Rougon_ est un livre de

grande valeur, un livre _fort_, comme tu dis, et digne d'être placé au

premier rang.»

George Sand et ses amis · 第 34 / 35 段