été un délassement, composait le roman périodique, à peu près bi-annuel,
qu'elle s'était engagée à fournir à Buloz pour la _Revue des Deux Mondes_.
Alors même que le mérite littéraire fléchissait, elle avait conservé une
clientèle indéfectible, et, parmi l'abondance de sa production automnale,
de temps à autre apparaissait encore une oeuvre où l'on retrouvait le
charme de ses débuts et l'éclat de sa maturité. Ce fut le cas de
_Malgrétout_, paru en mars 1870, et qui obtint un gros succès d'allusion
malicieuse. Le récit des amours de Miss Sarah Owen pour le violoniste Abel,
virtuose de l'archet, reprenait un thème maintes fois traité par George
Sand; mais la rivale de la jeune fille était une certaine Carmen d'Ortosa,
en qui l'on voulut voir le portrait de l'impératrice Eugénie, au temps où
avec sa mère, madame de Montijo, elle fréquentait les villes d'eaux et les
plages à la mode, en quête de quelque épouseur. L'auteur de _Malgrétout_
se défendit énergiquement d'avoir eu une telle pensée et de spéculer sur
le scandale. Le 19 mars 1870, elle écrivit à Gustave Flaubert: «Je sais,
mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'_Elle_ est très bonne pour
les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que je sais de sa vie
privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document sur son compte, _pas
un mot, pas un fait_, qui m'eût autorisée à la peindre. Je n'ai donc tracé
qu'une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la
reconnaître dans une satire quelconque seraient, en tous cas, de mauvais
serviteurs et de mauvais amis. Moi, je ne fais pas de satires; j'ignore
même ce que c'est. Je ne fais pas non plus de _portraits_: ce n'est pas
mon état. J'invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste
l'invention, veut voir partout des modèles. Il se trompe et rabaisse
l'art. Voilà ma réponse sincère!» Cette lettre fut communiquée par les
soins de Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et soeur
de lait de Napoléon III. George Sand revient sur ce sujet, eu s'adressant,
le 3 juillet, d'abord à Emile de Girardin, puis au docteur Henri Favre.
Elle atteste qu'on lui fait injure, dans certaine presse, en assimilant la
tâche de l'artiste à celle du pamphlétaire honteux. «Si j'avais voulu,
dit-elle, peindre une figure historique, je l'aurais nommée. Ne la nommant
pas, je n'ai pas voulu la désigner; ne la connaissant pas, je n'aurais pu
la peindre. S'il y a ressemblance fortuite, je l'ignore, mais je ne le
crois pas.» Quelle était donc cette Carmen d'Ortosa, personnage épisodique
de _Malgrétout_, qui soulevait une ardente controverse? Voici le portrait
de l'aventurière, tracé par elle-même: «Je suis la fille d'une très grande
dame. Le comte d'Ortosa, époux de ma mère, était vieux et délabré; il lui
avait procuré des fils rachitiques qui n'ont pas vécu. Ma mère, en
traversant certaines montagnes, fut enlevée par un chef de brigands fort
célèbre chez nous. Il était jeune, beau, bien né et plein de courtoisie.
Il lui rendit sa liberté sans conditions, en lui donnant un sauf-conduit
pour qu'elle pût circuler à l'avenir dans toutes les provinces où il avait
des partisans, car c'était une manière d'homme politique à la façon de
chez nous. Voilà ce que racontait ma mère. Je vins au monde à une date qui
correspond à cette aventure. Ma ressemblance avec le brigand est une autre
circonstance bizarre que personne n'a prétendu expliquer. Le comte
d'Ortosa prétendit bien que je ne pouvais pas appartenir à sa famille;
mais il mourut subitement, et je vécus riche d'un beau sang dont je
remercie celui qui me l'a donné. Je fus élevée à Madrid, à Paris, à
Londres, à Naples, à Vienne, c'est-à-dire pas élevée du tout. Ma mère,
belle et charmante, ne m'a jamais appris que l'art de bien porter la
mantille et le jeu non moins important de l'éventail. Mes filles de
chambre m'ont enseigné la _jota aragonese_ et nos autres danses nationales,
qui ont été pour moi de grands éléments de santé à domicile et de
précoces succès dans le monde... Je vis les amours de ma mère; elle ne
s'en cachait pas beaucoup, et j'étais curieuse. J'en parle parce qu'ils
sont à sa louange, comme vous devez l'entendre. Elle était plus tendre
qu'ambitieuse, plus spontanée que prévoyante. Sa jeunesse se passa dans
des ivresses toujours suivies de larmes. Elle était bonne et pleurait
devant moi en me disant: «Embrasse-moi, console ta pauvre mère, qui a du
chagrin!» Pouvait-elle s'imaginer que j'en ignorais la cause?»
Cependant, il est un passage où les analogies se précisent et semblent
devenir de formelles allusions. Carmen d'Ortosa indique ce qu'elle rêve,
ce qu'elle veut être, ce qu'elle sera. «Ce but normal et logique pour moi,
ce n'est pas l'argent, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas le plaisir;
c'est le temple où ces biens sont des accessoires nécessaires, mais
secondaires: c'est un état libre, brillant, splendide, suprême. Cela se
résume pour moi dans un mot qui me plaît: _l'éclat!_ Je veux épouser un
homme riche, beau, jeune, éperdument épris de moi, à jamais soumis à moi,
et portant avec éclat dans le monde un nom très illustre. Je veux aussi
qu'il ait la puissance, je veux qu'il soit roi, empereur, tout au moins
héritier présomptif ou prince régnant. Tous mes soins s'appliqueront
désormais à le rechercher, et, quand je l'aurai trouvé, je suis sûre de
m'emparer de lui, mon éducation est faite.»
_Malgrétout_ était publié quelques mois ou plutôt quelques semaines avant
la guerre de 1870, et certes, si George Sand avait eu d'aventure la pensée
de prendre la souveraine pour modèle, elle eût été vite désolée d'avoir
atteint celle qui devait tomber du trône, parmi la plus lamentable des
catastrophes nationales. La dynastie allait sombrer, en manquant
d'entraîner la patrie dans sa ruine. Ici, la _Correspondance_ de George
Sand nous sert de fil conducteur, pour suivre les sinuosités de sa pensée.
Le 14 juillet, elle est opposée à la guerre, où elle ne voit «qu'une
question d'amour-propre, à savoir qui aura le meilleur fusil.» C'est un
jeu de princes. Elle proteste contre «cette _Marseillaise_ autorisée» que
l'on chante sur les boulevards et qui lui paraît sacrilège. Le 18 août,
elle écrit à Jérôme Napoléon, au camp de Châlons: «Quel que soit le sort
de nos armes, et j'espère qu'elles triompheront, l'Empire est fini, à
moins de se maintenir par la violence, s'il le peut... Sachez bien que la
République va renaître et que rien ne pourra l'empêcher. Viable ou non,
elle est dans tous les esprits, même quand elle devrait s'appeler d'un nom
nouveau, j'ignore lequel. Moi, je voudrais qu'une fois vos devoirs de
famille remplis, vous puissiez vous réserver, je ne dis pas _comme
prétendant_,--vous ne le voulez pas plus que moi, vous avez la fibre
républicaine,--mais comme citoyen véritable d'un état social qui aura
besoin de lumière, d'éloquence, de probité.» En même temps, et par une
étonnante contradiction--est-ce un regain de ses opinions de 1848?--elle
déclare à son ami Boutet: «Je suis, moi, de la sociale la plus rouge,
aujourd'hui comme jadis.» A l'en croire, elle avait toujours prévu un
dénouement sinistre à l'ivresse aveugle de l'Empire; mais le 31 août, dans
une lettre à Edmond Plauchut, elle se prononce pour les moyens de légalité
constitutionnelle: «Faire une révolution maintenant serait coupable; elle
était possible à la nouvelle de nos premiers revers, quand les fautes du
pouvoir étaient flagrantes; à présent, il cherche à les réparer. Il faut
l'aider. La France comptera avec lui après.» Elle proclame que
désorganiser et réorganiser le gouvernement en face de l'ennemi, ce serait
le comble de la démence. Cinq jours plus tard, avec une mobilité bien
féminine, elle salue de ses voeux enthousiastes la République nouvelle.
«Quelle grande chose, écrit-elle à Plauchut le 5 septembre, quelle belle
journée au milieu de tant de désastres! Je n'espérais pas cette victoire
de la liberté sans résistance. Voilà pourquoi je disais: «N'ensanglantons
pas le sol que nous voulons défendre.» Mais, devant les grandes et vraies
manifestations, tout s'efface. Paris s'est enfin levé comme un seul homme!
Voilà ce qu'il eût dû faire, il y a quinze jours. Nous n'eussions pas
perdu tant de braves. Mais c'est fait: vive Paris! Je t'embrasse de toute
mon âme. Nous sommes un peu ivres.» Cette ivresse sera de courte durée.
Sans doute elle charge André Boutet, le 15 septembre, de porter mille
francs, de son mois prochain, au gouvernement pour les blessés ou pour la
défense; mais les préoccupations de famille l'assiègent et dominent le
zèle républicain. Une épidémie de petite vérole charbonneuse sévit à
Nohant et la détermine à se retirer, avec tous les siens, dans la
direction de Boussac; puis elle se rend à La Châtre et ne regagne son
logis que vers la mi-novembre. Sur les hommes et les choses de la Défense
nationale ses premières impressions sont flottantes et confuses. Elle
s'évertue à justifier la sincérité des contradictions où elle se débat.»
Ne suis-je pas, écrit-elle au prince Jérôme, républicaine en principe
depuis que j'existe? La république n'est-elle pas un idéal qu'il faut
réaliser un jour ou l'autre dans le monde entier?» Mais, si l'on analyse
sa _Correspondance_ et surtout le _Journal d'un Voyageur pendant la
guerre_, on voit croître l'aigreur des récriminations. Le 11 octobre,
quand elle apprend que deux ballons, nommés _Armand Barbès_ et _George
Sand_, sont sortis de Paris, emportant entre autres personnes M. Gambetta,
elle le définit «un remarquable orateur, homme d'action, de volonté, de
persévérance.» Trois semaines après, il a «une manière vague et violente
de dire les choses qui ne porte pas la persuasion dans les esprits
équitables. Il est verbeux et obscur, son enthousiasme a l'expression
vulgaire, c'est la rengaine emphatique dans toute sa platitude.» Cette
opinion s'accentue ultérieurement et atteint une extrême virulence de
vocabulaire. «Arrière la politique! écrit-elle le 29 janvier 1871 à M.
Henry Harrisse, arrière cet héroïsme féroce du parti de Bordeaux qui veut
nous réduire au désespoir et qui cache son incapacité sous un lyrisme
fanatique et creux, vide d'entrailles!» Elle aspire impatiemment à la paix
et maudit «une dictature d'écolier». Sa colère l'entraîne jusqu'à mander
au prince Jérôme: «Vous avez raison, cet homme est fou.» Elle ne retrouve
le calme de sa pensée et l'impartialité de son jugement que lorsque la
guerre étrangère et la guerre civile ont fait place à un gouvernement
régulier. Non qu'elle eût beaucoup de goût pour Thiers et qu'elle
appréciât judicieusement ses mérites. Elle avait contre lui des
préventions, ainsi qu'il résulte de sa _Correspondance_ et de
conversations que relate M. Henri Amic: «La carrière politique de cet
homme, disait-elle, finit mieux qu'elle n'a commencé. Il a toujours eu
plus d'habileté que d'honnêteté.» De vrai, ils étaient en froid, depuis
certaine scène d'antichambre qui montre Thiers sous un jour plus léger et
George Sand sous un aspect plus farouche qu'on ne serait induit à
l'imaginer. C'était à un dîner de cérémonie, avant la révolution de 1848.
George Sand s'apprêtait à se retirer et avait envoyé Emmanuel Arago
chercher son manteau. «J'étais, raconte-t-elle, tranquillement dans le
vestibule, lorsque survint le petit Thiers. Il se mit aussitôt à me parler
avec quelque empressement, je lui répondis de mon mieux; mais tout d'un
coup, je n'ai jamais su pourquoi, voici qu'assez brusquement la fantaisie
lui vint de m'embrasser. Je refusai, bien entendu; il en fut très
profondément étonné, il me regardait tout ébahi, avec des yeux bien
drôles. Lorsque Emmanuel Arago revint, je me mis à rire de bon coeur. Le
petit bonhomme Thiers ne riait pas, par exemple, il semblait très furieux
et tout déconcerté. Monsieur Thiers Don Juan, voilà comme le temps change
les hommes.» Peu à peu cependant, devant l'oeuvre accomplie par celui qui
devait être le libérateur du territoire, George Sand atténue sa
sévérité.«M. Thiers n'est pas l'idéal, écrit-elle à Edmond Plauchut le 26
mars 1871, il ne fallait pas lui demander de l'être. Il fallait l'accepter
comme un pont jeté entre Paris et la France, entre la République et la
réaction.» Et, le 6 juillet de la même année, dans une lettre à M. Henry
Harrisse: «Je crois à la sincérité, à l'honneur, à la grande intelligence
de M. Thiers et du _noyau modéré_ qui joint ses efforts aux
siens.»
La politique, au demeurant, la laisse assez indifférente. Elle vit de plus
en plus retirée à Nohant, en famille, avec d'intimes amis, recevant les
visites espacées de quelques grands hommes de lettres. Voici comment
Théophile Gautier racontait la sienne, si nous en croyons le _Journal des
Goncourt_: «A propos, lui demandait-on au dîner Magny, vous revenez de
Nohant, est-ce amusant?--Comme un Couvent des frères moraves... Il y avait
Marchal le peintre, Alexandre Dumas fils... On déjeune à dix heures...
Madame Sand arrive avec un air de somnambule et reste endormie tout le
déjeuner... Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet;
ça la ranime... A trois heures, madame Sand remonte faire de la copie
jusqu'à six heures... Après dîner, elle fait des patiences sans dire un
mot, jusqu'à minuit... Par exemple, le second jour, j'ai commencé à dire
que si on ne parlait pas littérature je m'en allais... Ah! littérature,
ils semblaient revenir tous de l'autre monde... Il faut vous dire que pour
le moment il n'y a qu'une chose dont on s'occupe là-bas: la minéralogie.
Chacun a son marteau, on ne sort pas sans... Tout de même Manceau lui
avait joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s'asseoir
dans une pièce sans qu'il surgisse des plumes, de l'encre bleue, du papier
à cigarettes, du tabac turc et du papier à lettre rayé. Et elle en use...
La copie est une fonction chez madame Sand. Au reste, on est très bien
chez elle. Par exemple, c'est un service silencieux. Il y a dans le
corridor une boîte qui a deux compartiments: l'un est destiné aux lettres
pour la poste, l'autre aux lettres pour la maison. J'ai eu besoin d'un
peigne, j'ai écrit: «M. Gautier telle chambre,» et ma demande. Le
lendemain, à six heures, j'avais trente peignes à choisir.» Si l'abondante
chevelure de Théophile Gautier réclamait un démêloir, Charles Edmond avait
d'autres exigences. George Sand l'avertit, le 20 décembre 1873, qu'à son
prochain voyage il recevra satisfaction: «On a acheté pour vous une énorme
cuvette, Solange nous ayant dit que vous trouviez la vôtre trop petite.
Alors, Lina s'est _émue_, et elle a fait venir de tous les environs une
quantité de cuvettes. Les Berrichons, qui s'en servent fort peu, ouvraient
la bouche de surprise, et demandaient si c'était pour _couler la
lessive_.» George Sand relate tous ces menus détails avec sa placidité
coutumière, et, quand Théophile Gautier toujours effervescent s'étonne et
s'impatiente d'un mutisme opiniâtre, elle répond à Alexandre Dumas fils
qui s'était fait l'écho des doléances du poète: «Vous ne lui avez donc pas
dit que j'étais bête?»
Nohant est une usine ou plutôt un comptoir, où l'on débite de la copie. Il
faut suivre cette production ininterrompue.--En 1870, c'est _Césarine
Dietrich_, analyse d'un caractère de jeune fille très riche, très belle et
très fantasque, qui ne réussit pas à se faire aimer du seul homme qui lui
plaise, Paul Gilbert. Il préfère épouser sa maîtresse, une fille du peuple
qu'il relève et qu'il instruit. Césarine, par dépit de s'être offerte et
d'avoir été repoussée, devient marquise de Rivonnière et courra les
aventures.--_Francia_, qui date de 1871, est un épisode de l'entrée des
Cosaques à Paris. Le prince Mourzakine retrouve cette petite Francia qu'il
a sauvée durant la retraite de Russie. Grisette sensible, elle l'aime.
Française, elle en rougit et le tue, dans un accès d'exaltation
chauvine.--_Nanon_ (1871) nous reporte aux événements de la Révolution que
George Sand envisage, non plus avec l'ardeur de 1848, mais avec une
modération sénile. La jacobine est passée au parti de la Gironde. «Couthon
et Saint-Just, écrit-elle, rêvent-ils encore la paix fraternelle après ces
sacrifices humains? En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel
avec des mains souillées, et leur école sera maudite, car ceux qui les
auront admirés sans réserve garderont leur férocité sans comprendre leur
patriotisme.»--Dans _Ma soeur Jeanne_, Laurent Bielsa, fils d'un
contrebandier, a terminé ses études de médecine et sent grandir en lui une
tendresse inquiétante pour Jeanne. Par bonheur Jeanne n'est pas sa soeur.
Il pourra la chérir sans trouble et l'épouser.--_Flamarande_ et les _Deux
Frères_, qui lui font suite, sont les mémoires d'un valet de chambre qui
retrace les infortunes de la famille de Flamarande. Il y a là une étude
assez tenace de la jalousie et des persécutions dirigées par un mari
contre sa femme qu'il croit adultère. Elle passe vingt ans à gémir et à
réclamer l'enfant qui lui a été ravi.--_Marianne_ est un retour vers les
moeurs simples de la campagne, avec une nuance d'idylle, et la _Tour de
Percemont_ met en scène une belle-mère qui tyrannise une jeune fille pour
lui extorquer son héritage.--Reste un roman, _Albine_, qui demeura
interrompu, et dont les premiers chapitres furent publiés par la _Nouvelle
Revue_.
Les autres volumes de George Sand sont ou des contes pour les enfants,
comme le _Chêne parlant_, le _Château de Pictordu_, la _Coupe_, les
_Légendes rustiques_, recueils de glanures, ou des ouvrages de critique
généralement indulgente et consacrée à louanger des amis, sous les
rubriques diverses de _Questions d'art et de littérature, Autour de la
Table, Impressions et Souvenirs, Dernières Pages_. Il y a plus d'agrément
dans les _Promenades autour d'un village_, où elle a rassemblé des
paysages du bas Berry, d'aimables descriptions des rives de la Creuse et
des sous-bois de la Vallée Noire, ou dans les _Nouvelles Lettres d'un
Voyageur_, qui nous conduisent à Marseille, en Italie, et sur les vagues
confins d'une botanique imprégnée de mysticisme, «au pays des anémones.»
La visite des Catacombes romaines a suggéré à George Sand d'admirables
pages, d'une éloquence pathétique, sur la mort: «Homme d'un jour,
s'écrie-t-elle, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Si tu n'es
que poussière, vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre
humaine aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu
sur le vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du jeune
palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car tu vois
la souche antique reverdir au premier souffle du printemps et le pollen du
jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la tige, donner
la semence de vie au calice de l'arbre voisin!»
Voici l'oeuvre de George Sand qui touche à son terme, toujours avec la
même ferveur de spiritualisme, la même continuité de labeur, la même
amplitude d'horizons! A soixante-sept ans, en juillet 1871, au cours d'une
brouille provoquée par le refus de Buloz d'insérer la très belle _Lettre
de Junius_ d'Alexandre Dumas fils, elle projette de créer une concurrence
à la _Revue des Deux Mondes_. «Dites-moi donc, écrit-elle à l'auteur de la
_Dame aux Camélias_, pourquoi nous ne ferions pas une _Revue_, vous, moi,
About, Cherbuliez et nombre d'autres également mécontents du droit que
s'arroge la _Revue_, de refuser, de changer, de couper ceci et cela, de
faire passer tous les esprits sous le même gaufrier?» Ce vague dessein
n'eut pas de suite. La curiosité de George Sand était surtout portée vers
le théâtre. Elle ne venait guère à Paris que pour s'aboucher avec les
directeurs, négocier la reprise de ses pièces, apporter quelque manuscrit.
A la fin de 1872, elle voulut faire jouer un drame tiré de _Mademoiselle
La Quintinie_. L'ouvrage fut même mis en répétition à l'Odéon; mais l'état
de siège opposa son veto. Le 29 novembre 1872, George Sand écrit à Gustave
Flaubert: «Les censeurs ont déclaré que c'était un chef-d'oeuvre de la
plus haute et de la plus saine moralité, mais qu'ils ne pouvaient pas
prendre sur eux d'en autoriser la représentation. Il faut que cela aille
plus haut, c'est-à-dire au ministre qui renverra au général Ladmirault;
c'est à mourir de rire.» Et à Charles Edmond elle ajoute: «Ne laissez pas
_La Quintinie_ tomber dans la main des généraux!» Parmi les théâtres,
l'Odéon est sa maison de prédilection. Elle y est adorée des artistes, des
ouvreuses. Pour tous et toutes elle a un mot gracieux et familier. Une
restriction vient cependant sous sa plume. «Sarah, dit-elle, n'est guère
consolante, à moins qu'elle n'ait beaucoup changé. C'est une excellente
fille, mais qui ne travaille pas et ne songe qu'à s'amuser; quand elle
joue son rôle, elle l'improvise; ça fait son effet, mais ce n'est pas
toujours juste.» En revanche, George Sand éprouve une tendresse et une
estime profondes pour mademoiselle Baretta, qui allait émigrer de l'Odéon
à la Comédie-Française et jouer avec un tact si exquis le _Mariage de
Victorine_. Cette reprise eut lieu la première semaine de mars 1876, sans
que l'auteur pût y assister. Elle était retenue à Nohant par le médiocre
état de sa santé, mais elle gardait cette humeur sereine qui s'épanouit
surtout dans les lettres à Flaubert.» Faut pas être malade, lui
écrivait-elle, faut pas être grognon, mon vieux troubadour. Il faut
tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l'humanité bête,
et que nous sommes des animaux mal finis; il faut s'aimer quand même, soi,
son espèce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde
_mes fleurs_, ces deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante
et mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant,
cataloguant, faisant chaque jour sa tâche, et gai quand même comme
_Polichinelle_ aux heures rares où il se repose. Il me disait ce matin:
«Dis à Flaubert de venir, je me mettrai en récréation tout de suite, je
lui jouerai les marionnettes, je le forcerai à rire.» Et, dans une autre
lettre au même Flaubert, George Sand finit par cette formule de
salutation: «J'embrasse les deux gros diamants qui t'ornent la trompette.»
Elle le blâmait un peu d'être inapaisé et inquiet, impatient de perfection
et d'immortalité. «Je n'ai pas monté aussi haut que toi, dit-elle, dans
mon ambition. Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que dans
cinquante ans je serai parfaitement oubliée et peut-être méconnue. C'est
la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis
jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d'agir sur mes
contemporains, ne fût-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager
mon idéal de douceur et de poésie.» Elle se tient très consciencieusement
au courant du mouvement littéraire. Le mois qui précède sa mort, elle lit
des volumes de Renan, d'Alphonse Daudet; elle projette d'écrire un
feuilleton sur les romans de M. Emile Zola, et il eût été fort digne
d'intérêt d'avoir le jugement de cette idéaliste impénitente sur le
propagateur du naturalisme. En voici l'esquisse dans une lettre à Flaubert,
du 25 mars 1876: «La chose dont je ne me dédirai pas, tout en faisant la
critique _philosophique_ du procédé, c'est que _Rougon_ est un livre de
grande valeur, un livre _fort_, comme tu dis, et digne d'être placé au
premier rang.»