dernière lettre qu'on ait recueillie. Elle lui promettait de suivre toutes
ses prescriptions, et ajoutait: «L'état général n'est pas détérioré, et,
malgré l'âge (soixante et douze ans bientôt), je ne sens pas les atteintes
de la sénilité. Les jambes sont bonnes, la vue est meilleure qu'elle n'a
été depuis vingt ans, le sommeil est calme, les mains sont aussi sûres et
aussi adroites que dans la jeunesse... Mais, une partie des fonctions de
la vie étant presque absolument supprimées, je me demande où je vais, et
s'il ne faut pas m'attendre à un départ subit, un de ces matins.» Deux
jours plus tard, George Sand s'alitait pour ne plus se relever. Elle
souffrait, depuis plusieurs années, d'une maladie chronique de l'intestin,
dont l'évolution avait été lente. Son tempérament robuste lui permit de
résister longtemps. A soixante-huit ans, elle se plongeait tous les jours
dans l'Indre, sous sa cascade glacée. Elle avait d'ailleurs des moments de
cruelle douleur, des crampes d'estomac «à en devenir bleue» qui
l'obligeaient à s'étendre sur son lit, à interrompre tout travail, toute
lecture. Mais, écrivait-elle à Flaubert au sortir d'une de ces crises, le
25 mars 1876, je pense toujours à ce que me disait mon vieux curé quand il
avait la goutte: _Ça passera ou je passerai_. Et là-dessus il riait,
content de son mot.» En huit jours, du 30 mai au 8 juin, la paralysie de
l'intestin accomplit son oeuvre, en dépit ou à la suite d'une opération
faite par le docteur Péan. George Sand mourut, entourée de tous les siens.
Elle eut les funérailles qui convenaient à sa gloire et à sa simplicité,
le concours de l'élite intellectuelle, Alexandre Dumas fils, Ernest Renan,
Gustave Flaubert, Paul Meurice, le prince Napoléon, et l'affluence de tous
les villages environnants. Victor Hugo envoya par le télégraphe un suprême
adieu qui débutait ainsi: «Je pleure une morte et je salue une immortelle»,
et qui se terminait par cette affirmation spiritualiste: «Est-ce que nous
l'avons perdue? Non. Ces hautes figures disparaissent, mais ne
s'évanouissent pas. Loin de là, on pourrait presque dire qu'elles se
réalisent. En devenant invisibles sous une forme, elles deviennent
visibles sous l'autre, transfiguration sublime!» Alexandre Dumas fils,
tout en larmes, n'eut pas la force de prononcer le discours qu'il avait
composé durant la nuit. Devant cette tombe, les lettres françaises étaient
en deuil: un génie lumineux venait de nous être ravi. Mais surtout les
paysans sanglotaient: ils avaient perdu leur bienfaitrice, leur amie, la
bonne dame de Nohant. Cet hommage des humbles, plus encore que les
louanges officielles, honorait la mémoire et pouvait toucher l'âme tendre,
sentimentale et fraternelle de George Sand.
FIN
* * * * *
TABLE
CHAPITRE Ier. Les origines 1
II. Les années d'enfance 19
III. Au couvent 48
IV. Le mariage 64
V. La crise conjugale 80
VI. Les débuts littéraires 99
VII. Le roman féministe: _Indiana_ et _Valentine_ 117
VIII. _Lélia_ 133
IX. Alfred de Musset et le voyage de Venise 152
X. Le docteur Pagello 191
XI. Les romans de Venise 210
XII. Les _Lettres d'un Voyageur_ 230
XIII. Entre Venise et Paris 251
XIV. Retour à Alfred de Musset 270
XV. La rupture définitive 289
XVI. Influence politique: Michel (de Bourges) 309
XVII. La séparation de corps 329
XVIII. L'époque de _Mauprat_ 349
XIX. Influence philosophique: Lamennais 364
XX. Influence métaphysique: Pierre Leroux 384
XXI. Influence artistique: Liszt et Chopin 404
XXII. _Consuelo_ et les romans socialistes 423
XXIII. En 1848 441
XXIV. Les romans champêtres 460
XXV. Sous le second Empire 476
XXVI. Le théâtre 495
XXVII. Les dernières années 512
* * * * *
FIN