Le programme de George Sand était noble et vaste; mais elle n'a pu en

réaliser toute l'ampleur. De là une nuance de mélancolie, quand elle parle

de ceux qui cherchent et découvrent la _fibre du succès d'argent_. Elle

n'est pas envieuse--un tel sentiment lui fut toujours étranger--mais elle

estime que le public manque de justice distributive. «L'auteur, dit-elle,

qui n'obtient pas le _succès d'argent_, ne trouve plus que des portes

fermées dans les directions de théâtre.» A elle, on lui fait grief de

présenter de trop grands caractères, des personnages trop honnêtes,

partant invraisemblables, de ne pas chercher les effets. En dépit des

aristarques, elle persiste à affirmer, sinon à atteindre, la supériorité

d'une forme dramatique, uniquement soucieuse de «flatter le beau côté de

la nature humaine, les instincts élevés qui, tôt ou tard, reprennent le

dessus.» Si la critique lui a été parfois sévère, amère et même

_irréfléchie_, elle garde l'espoir d'un retour favorable. «Nous

l'attendons, écrit-elle, à des jours plus rassis et à des jugements moins

précipités. Ce qu'elle nous accordera un jour, ce sera de n'avoir pas

manqué de conscience et de dignité dans nos études de la vie humaine; ce

sera d'avoir fait de patients efforts pour introduire la pensée du

spectateur dans un monde plus pur et mieux inspiré que le triste et dur

courant de la vie terre à terre. Nous avons cru que c'était là le but du

théâtre, et que ce délassement, qui tient tant de place dans la vie

civilisée, devait être une aspiration aux choses élevées, un mirage

poétique dans le désert de la réalité.» En effet, l'oeuvre dramatique de

George Sand est aux antipodes du réalisme. Elle n'offre pas, comme on

disait alors, un daguerréotype des misères et des plaies humaines, mais un

tableau riant, embelli, un peu idyllique. Son souci était de réagir contre

le laid, le bas et le faux, et de poétiser la vie. Il en est parfois

besoin. Et faut-il nous étonner si un romancier produisit un théâtre

romanesque?

La première pièce de George Sand fut _Cosima ou la Haine dans l'amour_,

drame en cinq actes et un prologue, représenté à la Comédie-Française le

29 avril 1840. La préface constate que _Cosima_ fut fort mal accueillie,

et elle ajoute: «L'auteur ne s'est fait illusion ni la veille ni le

lendemain sur l'issue de cette première soirée. Il attend fort

paisiblement un auditoire plus calme et plus indulgent. Il a droit à cette

indulgence, il y compte.» Moins solennelle et encore plus sincère est

l'impression formulée dans une lettre du 1er mai au graveur Calamatta:

«J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et

aimé de toi et de mes amis a soulevé des éclats de rire et des tempêtes

d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale,

et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs,

déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient

tout de travers. Enfin, la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et

très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du

résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.

J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et beau

croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité; je n'ai rien

éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque.»

_Cosima_ avait pour interprètes les meilleurs artistes de la

Comédie-Française: Menjaud, Geffroy, Maillard, Beauvallet, madame Dorval,

alors dans toute la splendeur de son talent, et intimement liée avec

George Sand. Mais le sujet était invraisemblable et maladroitement exposé.

Cosima, épouse d'Alvice Petruccio, bourgeois et négociant de Florence, se

trouve en butte aux assiduités d'un riche Vénitien, Ordonio Elisei. Il la

poursuit à l'église--où se passe le premier acte--puis à la promenade; il

monte la garde sous ses fenêtres. Une telle obsession d'amour voudrait le

déploiement des grandes tirades romantiques d'_Antony_, d'_Henri III et sa

Cour_, ou de _Chatterton_. Il paraît que l'auteur de _Jacques_ et

d'_Indiana_ se piquait de mettre en scène l'intérieur d'un ménage. Son

dessein a été médiocrement rempli; car il n'avait à sa disposition ni les

ressources d'une psychologie délicate ni l'éblouissement du dialogue. Au

dénouement, Cosima s'empoisonne. Pourquoi? Ce n'est cependant pas une

Lucrèce. George Sand allègue des raisons qui sont insuffisantes et mal

adaptées: «Non, dit-elle, tous les hommes d'aujourd'hui ne sont pas livrés

à des pensées de despotisme et de cruauté. Non, la vengeance n'est pas le

seul sentiment, le seul devoir de l'homme froissé dans son bonheur

domestique et brisé dans les affections de son coeur. Non, la patience, le

pardon et la bonté ne sont pas ridicules aux yeux de tous; et, si la femme

est encore faible, impressionnable et sujette à faiblir, dans le temps où

nous vivons, l'homme qui se pose auprès d'elle en protecteur, en ami et en

médecin de l'âme, n'est ni lâche ni coupable: c'est là l'immoralité que

j'ai voulu proclamer.» Il se peut que l'auteur ait pensé mettre tout cela

dans _Cosima_ et l'y ait mis en effet; mais nous avons peine à l'y

découvrir.

En 1848, pour le Théâtre de la République, c'est-à-dire pour la

Comédie-Française, George Sand composa un prologue intitulé le _Roi

attend_. On y voyait Molière et les acteurs et actrices de sa troupe,

ainsi que les ombres de Sophocle, Eschyle, Euripide, Shakespeare, Voltaire

et Beaumarchais. La représentation eut lieu le 9 avril. Les rôles étaient

tenus par Samson, Ligier, Maubant, Maillard, Geffroy, Provost, Régnier,

Delaunay, Mirecour, Leroux, mesdames Rachel et Augustine Brohan. Dans

cette pièce de circonstance, destinée à glorifier la Révolution récente,

il n'y a lieu de retenir qu'une tirade où Molière, déchirant les voiles de

l'avenir, pressent et annonce l'avènement de la démocratie. Et voici son

dithyrambe: «Je vois bien un roi, mais il ne s'appelle plus Louis XIV; il

s'appelle le peuple! le peuple souverain! C'est un mot que je ne

connaissais point, un mot grand comme l'éternité! Ce souverain-là est

grand aussi, plus grand que tous les rois, parce qu'il est bon, parce

qu'il n'a pas d'intérêt à tromper, parce qu'au lieu de courtisans il a des

frères... Ah! oui, je le reconnais maintenant, car j'en suis aussi, moi,

de cette forte race, où le génie et le coeur vont de compagnie. Quoi! pas

un seul marquis, point de précieuse ridicule, point de gras financier,

point de Tartufe, point de fâcheux, point de Pourceaugnac?» George Sand,

on le sent de reste, ne recule pas devant l'anachronisme, et cette

apologie de la République, dans la bouche de Molière, a la valeur d'un feu

d'artifice pour fête officielle.

_Molière_, tel est le titre d'un drame en cinq actes que madame Sand fit

représenter, le 10 mai 1851, à la Gaîté. Le sujet, c'est la mort du grand

et mélancolique écrivain, qui tant aura fait rire les contemporains et la

postérité, et qui fut un mari malheureux, jaloux de son élève Baron. De ci,

de là, quelques sentences égalitaires, celle-ci par exemple: «Les grands

ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules; nous

n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre.» Si l'oeuvre est

médiocre, la préface, dédiée à Alexandre Dumas, ne manque pas d'intérêt.

George Sand y relate que l'absence d'incidents et d'action est un peu

volontaire. Elle oppose le théâtre psychologique au théâtre dramatique, et

préconise une forme nouvelle, destinée tout ensemble à distraire, à

éduquer et à moraliser le peuple. Un de ses personnages, reprenant un

thème développé dans _Kean_ et qu'elle-même a utilisé dans plusieurs de

ses romans, analyse ainsi le caractère de Molière: «Qui croirait que ce

misanthrope est, sur les planches, le plus beau rieur de la troupe? Le

public ne se doute guère de l'humeur véritable du joyeux Gros-René! le

public ne sait point que le masque qui rit et grimace est souvent collé au

visage du comédien par ses pleurs!»

Il y a, dans le bagage théâtral de George Sand, trois pièces champêtres,

de valeur inégale: _François le Champi, Claudie_ et le _Pressoir_.

_François le Champi_ est la plus réputée. Non qu'elle vaille le roman d'où

elle a été extraite, et l'on peut à ce propos se demander, selon la

formule employée dans la préface de _Mauprat_, «s'il est favorable au

développement de l'art littéraire de faire deux coupes de la même idée.»

Le cadre romanesque ne suffisait plus aux curiosités rurales de George

Sand. Elle voulait porter à la scène les moeurs campagnardes avec la bonne

odeur des guérets et le parfum des traînes berrichonnes. Elle y fut

vivement incitée par son ami, l'acteur républicain Bocage, devenu

directeur de l'Odéon. C'est à lui que sont dédiées les deux préfaces de

_François le Champi_ et de _Claudie_. La première de ces oeuvres fut

représentée le 25 novembre 1849 à l'Odéon, la seconde le 11 janvier 1851 à

la Porte-Saint-Martin. Elles ont d'étroites affinités.

Si la préface de _Claudie_, est un simple remerciement à Bocage qui avait

créé le rôle du père Rémy, celle de _François le Champi_ a l'allure d'un

manifeste dramatique. Sans affecter la solennité de Victor Hugo dans la

profession de foi qui accompagna _Cromwell_, George Sand apporte une

conception renouvelée du théâtre. Elle introduit le paysan sur les

planches, en la place du berger et de la pastorale. Son paysan ne

ressemble en aucune manière à celui que M. Emile Zola devait présenter

quarante ans plus tard dans le milieu naturaliste de la _Terre. Il a ses

origines chez Jean Jacques, il procède des _Confessions_, des _Rêveries

d'un promeneur solitaire_ et des _Lettres de la Montagne_. On lui trouve

un air de parenté avec Saint-Preux et Julie; il est d'une branche rustique

de la même lignée. Aussi bien George Sand, alors que ses personnages

revêtent des costumes et tiennent des propos champêtres, demeure telle

délibérément attachée à l'école idéaliste. Elle s'en explique sous une

forme un peu sinueuse: «L'art cherchait la réalité, et ce n'est pas un mal,

il l'avait trop longtemps évitée ou sacrifiée. Il a peut-être été un peu

trop loin. L'art doit vouloir une vérité relative plutôt qu'une réalité

absolue. En fait de bergerie, Sedaine, dans quelques scènes adorables,

avait peut-être touché juste et marqué la limite. Je n'ai pas prétendu

faire une tentative nouvelle; j'ai subi comme nos bons aïeux, et pour

parler comme eux, la douce _ivresse_ de la vie rustique.» Se rattachant au

_Comme il vous plaira_ de Shakespeare et à la _Symphonie pastorale_ de

Beethoven, George Sand déclare avec sa modestie coutumière: «J'ai cherché

à jouer de ce vieux luth et de ces vieux pipeaux, chauds encore des mains

de tant de grands maîtres, et je n'y ai touché qu'en tremblant, car je

savais bien qu'il y avait là des notes sublimes que je ne trouverais pas.»

Elle aspire à nous montrer, sous des vêtements et avec des sentiments

modernes, Nausicaa tordant le linge à la fontaine et Calypso trayant les

vaches. Toutefois elle se défend de faire acte de réaction littéraire et

de s'associer au mouvement néo-classique de l'école du bon sens, qui se

manifestait avec _Lucrèce_ et _Agnès de Méranie_, de Ponsard, avec la

_Ciguë_ et _Gabrielle_, d'Emile Augier. Elle définit _François le Champi_

une pastorale romantique.

Par la doctrine non moins que par le style, le théâtre champêtre de George

Sand rappelle l'enseignement moral et social de Jean-Jacques, le grand

ancêtre. Elle invoque et même elle «prend à deux mains ce pauvre coeur que

Dieu a fait tendre et faible, que les discordes civiles rendent amer et

défiant.» N'entendez-vous pas l'écho de l'_Emile_, quand un de ces

paysans s'écrie avec la naïveté berrichonne: «Mon Dieu, je suis pourtant

bon; d'où vient donc que je suis méchant?»

Le socialisme humanitaire de 1840 a touché l'auteur et ses personnages. Il

est question des vertus du peuple, de l'éducation du coeur, du bon grain

qui germe dans la bonne terre. George Sand ajoute avec attendrissement:

«Il n'y a pas de mauvaise terre, les agriculteurs vous le disent; il y a

des ronces et des pierres: ôtez-les; il y a des oiseaux qui dévorent la

semence, préservez la semence. Veillez à l'éclosion du germe, et croyez

bien que Dieu n'a rien fait qui soit condamné à nuire et à périr.» Telle

est la poétique qui inspire les deux pièces champêtres de George Sand. Il

s'y rencontre des maximes sociales, celle-ci notamment: «Vous m'avez fait

apprendre à lire, ce qui est la clef de tout pour un paysan.» Et c'est

aussi la réhabilitation des naissances illégitimes, thèse qu'Alexandre

Dumas fils reprendra dans le _Fils naturel_. François le Champi, l'enfant

de l'hospice, trouvé dans les champs, abandonné de père et de mère, sera

le parfait exemplaire du dévouement et du sacrifice, encore que bien

étranges nous apparaissent, à la scène et surtout dans le roman, ses

sentiments pour Madeleine Blanchet qui l'a recueilli et élevé. Mais il est

issu de l'imagination, semi-maternelle, semi-passionnée, de George Sand.

C'est un petit cousin rural de l'Alfred de Musset que nous avons entrevu à

Venise dans une atmosphère de sollicitude et de duperie, à travers les

dissertations pathétiques et les paysages chaudement colorés des _Lettres

d'un Voyageur_.

Plus dramatique et moins exceptionnelle que _François le Champi_ est

l'intrigue de _Claudie_. Cette jeune fille de vingt et un ans, qui

travaille comme un moissonneur de profession, aux côtés de son grand-père

octogénaire, a une noblesse et une vérité que Léopold Robert ne sut pas

imprimer aux personnages de son tableau fameux, solennellement romantique.

Et la physionomie de l'aïeul revêt un caractère de majesté qui domine la

pièce et émeut le spectateur. Nos sympathies conspirent avec celles de

George Sand, pour que Claudie n'expie pas trop sévèrement l'erreur de ses

quinze ans abusés et pour qu'après la tromperie de Denis Ronciat elle

trouve chez Sylvain Fauveau les joies du foyer domestique. C'est, dans un

milieu paysan, un sujet analogue à celui qu'Alexandre Dumas fils, avec les

_Idées de Madame Aubray_, placera en bonne bourgeoisie. L'infortune de

Claudie sera celle de _Denise_.

Pour fêter la gerbaude, George Sand a mis dans la bouche du père Rémy un

couplet de superbe prose, élégante et rythmée: «Gerbe! gerbe de blé, si tu

pouvais parler! si tu pouvais dire combien il t'a fallu de gouttes de

notre sueur pour t'arroser, pour te lier l'an passé, pour séparer ton

grain de ta paille avec le fléau, pour te préserver tout l'hiver, pour te

remettre en terre au printemps, pour te faire un lit au tranchant de

l'arrau, pour te recouvrir, te fumer, te herser, t'héserber, et enfin pour

te moissonner et te lier encore, et pour te rapporter ici, où de nouvelles

peines vont recommencer pour ceux qui travaillent... Gerbe de blé! tu fais

blanchir et tomber les cheveux, tu courbes les reins, tu uses les genoux.

Le pauvre monde travaille quatre-vingts ans pour obtenir à titre de

récompense une gerbe qui lui servira peut-être d'oreiller pour mourir et

rendre à Dieu sa pauvre âme fatiguée.»

Tout ce morceau, où s'épanouit la gloire de la terre restituant au

laboureur le fruit de ses peines opiniâtres, évoque le souvenir de

l'antique Cybèle, l'oeuvre mystérieuse de Cérés. On dirait d'un épisode

des _Géorgiques_, illustré par le romantisme et transformé en symbole.

C'est un sujet analogue que George Sand traite dans le _Pressoir_ (1853),

où elle met en scène, non plus des paysans, mais des villageois. «Les

villageois, dit-elle, sont plus instruits. Ils ont des écoles, des

industries qui étendent leurs relations. Ils ont des rapports et des

causeries journalières avec le curé, le magistrat local, le médecin, le

marchand, le militaire en retraite, que sais-je? tout un petit monde qui a

vu un peu plus loin que l'horizon natal.» L'intrigue du _Pressoir_ est des

plus simples, mais non sans agrément. La petite Reine, filleule de Maître

Bienvenu, menuisier, aime le gars Valentin, fils de Maître Valentin,

charpentier, et ne veut pas l'avouer; car elle est sans dot. D'autre part,

le fils Valentin a de l'amitié pour Pierre Bienvenu et craint de le

supplanter. On surmonte les obstacles, et Valentin épouse Reine. Pour

donner un spécimen du parler villageois, il suffit de citer cette

déclaration d'un coureur de cotillons: «Savez-vous, Reine, que vous êtes

tous les matins plus jolie que la veille, et que ça crève un peu le coeur

à un jeune homme sur le point de se marier, de voir que tant de belles

roses fleurissent quand même dans le jardin des

amours?»

A propos de _Claudie_, Gustave Planche avait surnommé George Sand le

_disciple de Sedaine_. Elle voulut mériter cette flatteuse dénomination et

composa le _Mariage de Victorine_, qui fut représenté le 26 novembre 1851

au Gymnase-Dramatique. C'était, en trois actes, la suite attrayante du

_Philosophe sans le savoir_. Victorine, fille du brave caissier Antoine,

aime le fils Vanderke, et là, comme dans le _Pressoir_, l'amour triomphe

des difficultés. Le théâtre de George Sand se complaît aux dénouements

optimistes.

Que dire des Vacances de _Pandolphe_ (1852), sinon que c'est une très

médiocre restitution de la comédie italienne?--Dans le _Démon du Foyer_,

il y a trois soeurs qui avec des mérites inégaux sont cantatrices. Camille

Corsari a le talent, Flora la beauté--c'est le «démon du foyer»--et Nina

tient l'emploi de Cendrillon. Le prince qui enlève Flora n'est pas sans

ressemblance avec Carnioli de _Dalila_, mais le mélomane d'Octave Feuillet

prodigue une verve et un brio qui manquent à son émule.--_Flaminio_ (1854)

est un proche parent de Teverino, le type de l'aventurier effronté et

pourtant sympathique. Champi italien, il a été trouvé sous un berceau de

pampres, au bord de l'Adriatique, au pied d'une belle et souriante madone.

De pauvres pêcheurs l'ont recueilli, nourri, battu, puis délaissé, le jour

où il fut assez fort pour devenir contrebandier. Voici son portrait peint

par lui-même: «Je suis artiste, monsieur; je chante, j'ai une voix

magnifique. Je ne suis pas musicien précisément, mais je joue de tous les

instruments, depuis l'orgue d'église jusqu'au triangle. Je suis né

sculpteur et je dessine... mieux que vous, sans vous offenser. J'improvise

en vers dans plusieurs langues. Je suis bon comédien dans tous les

emplois. Je suis adroit de mes mains, j'ai une superbe écriture, je sais

un peu de mécanique, un peu de latin et le français comme vous voyez. Je

ne monte pas mal les bijoux; je suis savant en céramique et en

numismatique. Je danse la tarentelle, je tire les cartes, je magnétise.

Attendez! j'oublie quelque chose. Je suis bon nageur, bon rameur, homme de

belles manières, hardi conteur, orateur entraînant!... enfin j'imite dans

la perfection le cri des divers animaux.» Tel est l'homme qui, sous son

déguisement mondain, a touché la trop sensible Sarah Melvil et réussit à

l'épouser.--_Maître Favilla_ (1855) est un musicien halluciné qui croit

avoir hérité du château de Muhldorf; on flatte sa manie.--Dans _Lucie_,

André revient au gîte et s'éprend de celle qu'il croit être sa soeur

naturelle. Il n'en est rien. Ils peuvent se marier.--_Françoise_,

représentée au Gymnase en 1856 avec le concours précieux de Rose-Chéri,

retrace l'aventure sentimentale de la fille du docteur Laurent. George

Sand y réfute l'égoïsme d'une bourgeoise qui formule ainsi sa conception

de la vie: «L'amour, ça passe; le rang, ça reste.»--_Marguerite de

Sainte-Gemme_, à ce même théâtre du Gymnase, et en dépit de la même

interprète, n'eut qu'une médiocre fortune en 1859.--George Sand devait

être plus heureuse avec deux pièces tirées de ses romans: d'abord avec

_Mauprat_, quoique la distribution des actes et des tableaux soit

imparfaitement agencée, mais surtout avec le _Marquis de Villemer_, où

elle eut la prestigieuse collaboration d'Alexandre Dumas fils saupoudrant

d'esprit le dialogue et donnant à l'oeuvre une allure entraînante. Le

succès fut éclatant à l'Odéon, le 29 février 1864, et se prolongea durant

plusieurs mois. Aussi bien George Sand rendait-elle justice à son précieux

auxiliaire. Elle savait qu'il avait imprimé à l'ouvrage le tour vraiment

dramatique. La veille de la première représentation, elle écrit à Maurice:

«Le théâtre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une m'appelle

_notre trésor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les allumeurs

de quinquets, les pompiers, pleurent à la répétition comme un tas de veaux

et dans l'ivresse d'un succès qui va dépasser celui du _Champi_.» Le

lendemain, elle raconte à son fils les ovations frénétiques, et que les

étudiants l'ont escortée aux cris de «Vive George Sand! Vive _Mademoiselle

La Quintinie!_ A bas les cléricaux!» Puis cinq ou six mille personnes sont

allées manifester devant le club catholique et la maison des Jésuites, en

chantant: _Esprit saint, descendez en nous!_ La police les a dispersées

avec quelque rudesse, peut-être parce qu'on saluait l'impératrice par les

couplets du _Sire de Framboisy_. Dans la salle, c'était un enthousiasme

confinant au délire. L'empereur applaudissait et pleurait. De même Gustave

Flaubert. Le prince Jérôme faisait l'office de chef de claque, en criant à

tue-tête. George Sand était radieuse.

Elle retrouvera un succès presque égal avec une pièce à thèse, l'_Autre_,

représentée à l'Odéon, le 25 février 1870. Il s'y pose un assez curieux

cas de conscience: Une jeune fille doit-elle pardonner à celui qui est son

véritable père, hors du mariage, et absoudre ainsi la faute de sa mère?

Les divers personnages épiloguent. La morale du pardon est indiquée par la

vieille grand'mère, et l'_autre_, qui s'appelle Maxwell, érige ainsi sa

protestation, pareille à celle du marquis de Neste, dans l'_Enigme_ de M.

Paul Hervieu: «J'en appelle à la justice de l'avenir. Il faudra bien que

la pitié entre dans les jugements humains et qu'on choisisse entre

protéger ou pardonner! Mais le monde ne comprend pas encore.»

De moindre valeur, _Cadio_, qui fut primitivement un roman dialogué en

onze parties, puis un drame sur la guerre de Vendée, où l'on voit

l'ascension du peuple, et le paysan Cadio, devenu capitaine républicain,

réhabiliter la fille au sang bleu, déshonorée par le vil patricien

Saint-Gueltas;--ensuite, les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, extraits du

roman par M. Paul Meurice, et où Bocage trouva le dernier rôle, les

suprêmes applaudissements d'une glorieuse carrière, assombrie vers le

déclin par la double éclipse de la République et du romantisme.

Faut-il ranger dans le bagage dramatique de George Sand les essais et les

fantaisies qu'elle rassembla sous le titre de _Théâtre de Nohant_? La

moins négligeable de ces petites oeuvres est le _Drac_, rêverie en trois

actes, dédiée à Alexandre Dumas fils, et dont le titre évoque un lutin des

bords de la Méditerranée. Ces dialogues, improvisés pour la scène

familiale de Nohant, pouvaient être la distraction de quelques soirées

consacrées à répéter et à jouer la pièce. Les réunir en volume ne devait

rien ajouter au renom de George Sand. Les lire est un peu fastidieux. Ce

sont les amusettes enfantines d'un talent qui vieillit.

La grand'mère, en effet, apparaît chez George Sand, au lendemain du deuil

qui frappe son coeur encore sensible de sexagénaire. En septembre 1865, à

Palaiseau, elle perd Alexandre Manceau, le graveur, qui fut moins un

compagnon qu'un factotum. «Me voilà, écrit-elle à Gustave Flaubert, toute

seule dans ma maisonnette... Cette solitude absolue, qui a toujours été

pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort qui a

fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je ne le

tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette image

qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble se

plaindre de ne pouvoir plus me parler.» Nous tenons ainsi le dernier

chaînon, nous avons égrené tout le chapelet d'amour qui d'Aurélien de Sèze,

l'aristocrate raffiné, à Manceau, l'artisan dégrossi, occupa quarante

années d'une existence partagée entre le travail régulier et la curiosité

vagabonde.

CHAPITRE XXVII

LES DERNIÈRES ANNÉES.

George Sand et ses amis · 第 33 / 35 段