En l'année 1855, une grande douleur frappa George Sand. Elle perdit sa

petite-fille Jeanne, issue du mariage, hélas! si orageux, de Solange et du

sculpteur Clésinger. Ce deuil, cruel à la grand'mère, ne fit qu'aviver et

renforcer l'idéalisme de l'écrivain. «Je vois, mande-t-elle le 14 février

1855 à Edouard Charton, disciple de Jean Reynaud, je vois la vie future et

éternelle devant moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat

de laquelle les objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est

tout ce qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais

bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnaîtra, quand même elle ne

se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle était une partie de moi-même,

et cela ne peut être changé.» Quinze mois révolus, le ler mai 1856, elle

écrit encore à madame Arnould-Plessy, la délicieuse artiste: «Ce que j'ai

retrouvé à Nohant, c'est la présence de cette enfant qui, ici, ne me

semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce jardin, je ne

peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces jours. Je la

vois partout, et cette illusion-là ramène des déchirements continuels.

Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à elle, et nous

nous reverrons tous, un peu plus tôt, un peu plus tard.» Elle a mis de

côté les poupées de l'enfant, ses joujoux, ses livres, sa brouette, son

arrosoir, son bonnet, ses petits ouvrages, et elle contemple, aïeule

mélancolique, tous ces objets qui attendent vainement le retour de

l'absente.

Il faut pourtant que la vie de labeur suive son cours, il faut travailler,

peiner, produire; car le budget de Nohant est lourd. Pour que la maison

maintienne sa large hospitalité et que les siens aient le superflu, George

Sand se prive souvent du nécessaire. Le 8 janvier 1858, elle avoue à

Charles Edmond qu'elle n'a pas pu s'acheter un manteau et une robe

d'hiver. Depuis vingt-cinq ans, elle gagne au jour le jour l'argent vite

dépensé. Les circonstances ou sa nature lui ont interdit l'épargne. Et

elle entasse les volumes, sacrifiant peut-être la qualité à la

quantité.--En 1855, c'est _Mont-Revêche_ où se manifeste la thèse

proclamée dans la préface: «Le roman n'a rien à prouver.» Il ne s'agit que

d'intéresser. Ici, Duterte, grand propriétaire et député, marié en

secondes noces à une jeune et jolie femme, Olympe, fait la cruelle

expérience des misères qu'entraîne la disproportion d'âge. Olympe succombe

à une maladie de langueur. Les caractères dissemblables des trois filles

de Dutertre, Nathalie, Eveline et Caroline, sont agréablement dessinés.

_Mont-Revêche_ est d'une littérature fluide et facile.--La même année,

George Sand termine le _Diable aux Champs_, commencé avant le Deux

Décembre et dédié à son intime commensal, le graveur Manceau. Le livre

parut, expurgé de toutes les théories politiques et sociales que l'Empire

eût pu trouver subversives, et ce sont, sous forme de dialogue, des

dissertations longuettes sur la nature du diable, sur les châtiments après

la mort, étranges propos tenus par des personnages au nombre desquels

figurent des héros de George Sand, tels que Jacques, le mari qui se

suicide pour libérer sa femme, et Ralph, d'_Indiana_.

La mort d'Alfred de Musset, ravivant des souvenirs vieux d'un quart de

siècle, provoquait en 1858 la déplorable polémique, réciproquement

diffamatoire, où George Sand publiait _Elle et Lui_, et Paul de Musset

_Lui et Elle_. Si ce fut une faute grave, une manière de sacrilège

sentimental sous forme posthume, George Sand en a été trop rudement

châtiée. Elle avait expliqué une crise, commenté une rupture. Paul de

Musset lança contre une femme des imputations ignominieuses. Elle

produisit, peu après, une justification émue et éloquente, dans la préface

de _Jean de la Roche_, où, à propos de _Narcisse_, elle affirme le droit

pour l'artiste de puiser dans sa vie et d'analyser les sentiments de son

coeur. Venant alors au cas de Paul de Musset, elle le résout par

prétérition: «Sans nous occuper, dit-elle, d'une tentative déshonorante

pour ceux qui l'ont faite, pour ceux qui l'ont conseillée en secret et

pour ceux qui l'ont approuvée publiquement, sans vouloir en appeler à la

justice des hommes pour réprimer un délit bien conditionné d'outrage et de

calomnie, répression qui nous serait trop facile, et qui aurait

l'inconvénient d'atteindre, dans la personne des vivants, le nom porté par

un mort illustre... On peut, ajoute-t-elle, être _femme_ et ne pas se

sentir atteint par les divagations de l'ivresse ou les hallucinations de

la fièvre, encore moins par les accusations de perversité qui viennent à

l'esprit de certaines gens habitués à trop vivre avec eux-mêmes.» Elle

atteste qu'_Elle et Lui_ est un livre sincère--mais était-ce un livre

utile?--elle le déclare «vrai sans amertume et sans vengeance»; enfin,

elle lance cette apostrophe où l'indignation imprime au style un

incomparable éclat: «Quant aux malheureux esprits qui viennent d'essayer

un genre nouveau dans la littérature et dans la critique en publiant un

triste pamphlet, en annonçant à grand renfort de réclames et de

déclamations imprimées que l'horrible héroïne de leur élucabration était

une personne vivante dont il leur était permis d'écrire le nom en toutes

lettres, et qui lui ont prêté leur style en affirmant qu'ils tenaient

leurs preuves et leurs détails de la main d'un mourant, le public a déjà

prononcé que c'était là une tentative monstrueuse dont l'art rougit et que

la vraie critique renie, en même temps que c'était une souillure jetée sur

une tombe. Et nous disons, nous, que le mort illustre renfermé dans cette

tombe se relèvera indigné quand le moment sera venu. Il revendiquera sa

véritable pensée, ses propres sentiments, le droit de faire lui-même la

fière confession de ses souffrances et de jeter encore une fois vers le

ciel les grands cris de justice et de vérité qui résument la meilleure

partie de son âme et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un

roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit de ses

propres mains et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies. Ce

monument sera élevé quand les insulteurs se seront assez compromis. Les

laisser dans leur voie est la seule punition qu'on veuille leur infliger.

Laissons-les donc blasphémer, divaguer et passer.» D'un dernier trait

dédaigneux, l'auteur de la préface signale qu'occupé en Auvergne à suivre

les traces d'un roman nouveau à travers les sentiers embaumés, au milieu

des plus belles scènes du printemps, «il avait bien emporté le pamphlet

pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oublié son herbier, et les

pages du livre infâme furent purifiées par le contact des fleurs du

Puy-de-Dôme et du Sancy.»

Il y a, dans _Jean de la Roche_, mieux qu'une préface vibrante, le récit

délicat d'un amour contrarié, avec la perspective des paysages d'Auvergne

où se dresse la pittoresque silhouette du château de Murols. Jean, élevé

par une mère pieuse dans un petit manoir du Velay, aime Love, la fille un

peu capricieuse de M. Butler. «En elle la grâce et les parfums couvraient

un coeur de pierre inaccessible.» Ecarté d'abord par la maladive jalousie

du jeune Hope, frère de Love, il part pour un voyage de cinq ans autour du

monde. Quand il revient, il trouve Hope apaisé, et les accordailles se

concluent sur les pentes du Sancy, alors que Jean de la Roche, déguisé en

guide, aide à porter la chaise de Love qui s'est foulé le pied à la

Roche-Vendeix.

Un peu auparavant, George Sand avait publié, en 1859, les _Dames Vertes_,

bizarre aventure du jeune avocat Nivières, qui, chargé de plaider en 1788

pour la famille d'Ionis contre la famille d'Aillane, couche au château

d'Ionis dans la chambre où apparaissent les dames vertes: l'apparition,

c'est mademoiselle d'Aillane qu'il épousera;--la _Filleule_, non moins

baroque odyssée de la gitanilla Morenita, recueillie à Fontainebleau par

le romanesque Stephen, et qui s'éprend de son protecteur:--_Laura_, avec

le sous-titre: _Voyage dans le cristal_, rêverie fantasmagorique de

pérégrination au pôle arctique;--_Flavie_, analyse d'une jeune fille à

l'âme de papillon, qui hésite entre deux prétendants Malcolm et Emile de

Voreppe, honnête récit où il n'y a lieu de retenir que cet aphorisme où se

reflète George Sand: «Je n'aime pas l'argent, mais j'adore la dépense»;

--_Constance Verrier_, dont la préface est consacrée à réfuter la théorie

de Jean-Jacques contre la pernicieuse influence des romans, et dont la

fable est un peu bien singulière. Trois femmes sont intimement liées et

dissertent sur l'amour: la duchesse Sibylle d'Evereux, veuve galante qui

sauve les apparences, la cantatrice Solia Mozzelli, et Constance Verrier,

jeune fille bourgeoise de vingt-cinq ans, qui attend son fiancé, absent

depuis quatre longues années. Or, ce Raoul Mahoult a été, en voyage,

l'amant de la duchesse d'Evereux et de la Mozzelli. Etrange coïncidence!

Quand Constance l'apprend, elle tombe évanouie; on la soigne, on la sauve.

Elle pardonne ou plutôt efface, et finit par épouser Raoul: ils seront

peut-être heureux. _Constance Verrier_ aurait dû s'intituler «Trois femmes

pour un mari». Il s'y trouve quelques jolis développements sur l'amour et

aussi ce portrait, qui semble celui de George Sand dessiné par elle-même:

«Elle ne se piquait, comme feu Ninon, que d'unir le plaisir à l'amitié;

elle bannissait les grands mots de son vocabulaire; mais elle était bonne,

serviable, dévouée, indulgente, courageuse dans ses opinions, généreuse

dans ses triomphes... Tout ce qu'elle déployait de finesse, de

persévérance, d'habileté, d'empire sur elle-même pour se satisfaire sans

blesser personne et sans porter atteinte à la dignité de sa position, est

inimaginable.» De vrai, pour George Sand, nombre d'hommes, en un long

cortège depuis Jules Sandeau jusqu'à Manceau, pourraient en témoigner.

En 1859, parut un véritable chef-d'oeuvre en trois volumes, l'_Homme de

neige_. C'est, dans un paysage de Dalécarlie, au manoir gothique de

Stollborg, la série des épreuves traversées par Christiano, montreur de

marionnettes, qui recouvre son noble nom de Waldemora et épouse la

gracieuse comtesse Marguerite Elveda, après avoir été ouvrier mineur.

Voici la double morale, sociale et métaphysique, de l'ouvrage: «Dans toute

misère (ce doit être George Sand qui parle), il y a moitié de la faute des

gouvernants et moitié de celle des gouvernés.» C'est encore elle qui

formule, par la bouche de Christiano, sa profession de foi déiste: «Nous

vivons dans un temps où personne ne croit à grand'chose, si ce n'est à la

nécessité et au devoir de la tolérance; mais, moi, je crois vaguement à

l'âme du monde, qu'on l'appelle comme on voudra, à une grande âme, toute

d'amour et de bonté, qui reçoit nos pleurs et nos aspirations. Les

philosophes d'aujourd'hui disent que c'est une platitude de s'imaginer que

l'Etre des êtres daignera s'occuper de vermisseaux de notre espèce. Moi,

je dis qu'il n'y a rien de petit et rien de grand devant celui qui est

tout, et que, dans un océan d'amour, il y aura toujours de la place pour

recueillir avec bonté une pauvre petite larme humaine.»

De même aloi et de non moindre mérite est le _Marquis de Villemer_, qui a

conquis au théâtre une éclatante notoriété, grâce à la précieuse

collaboration d'Alexandre Dumas fils. Le roman, moins alerte, mais plus

délicat, met agréablement en lumière le caractère hautain de la marquise

et la rivalité de ses deux fils, le duc Gaëtan d'Aléria et le marquis

Urbain de Villemer, qui ont distingué, celui-là pour le mauvais, celui-ci

pour le bon motif, la trop attrayante lectrice Caroline de Saint-Geneix.

Toute la partie descriptive qui disparaît à la scène, les paysages du

Velay, la poursuite d'Urbain enseveli sous la neige au pied du Mezenc et

sauvé par Caroline, tous ces détails purement romanesques ont un charme

pénétrant; puis le dénouement est de nature à satisfaire les âmes

sensibles. Comme il convient, Urbain épouse Caroline au gré de son coeur,

et Gaëtan la jeune Diane de Xaintrailles, plusieurs fois millionnaire.

Eternelle antithèse de l'honneur et de l'argent.

Voici des oeuvres de second plan:--_Valvèdre_, où le très entreprenant

Francis Valigny séduit et enlève madame Alida de Valvèdre, épouse d'un

savant adonné à la botanique et à la météorologie; mais la science reprend

ses droits, alors que l'expiation arrive et qu'Alida, minée par le chagrin,

rapprochant à son lit de mort mari et amant, leur tient ce mirifique

discours: «Je voudrais mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour

sauver ma vie, vous qui êtes venu sauver mon âme.» Et la réconciliation

finale a lieu, au bord de l'alcôve, dans cette molle atmosphère de Palerme

embaumée par les orangers.--C'est _Tamaris_, où la peinture d'une plage

méditerranéenne qu'habita George Sand encadre les amours du lieutenant de

vaisseau la Florade, lequel courtise à la fois mademoiselle Roque, une

demi-mahométane, la Zinovèse, femme d'un brigadier, et la marquise

d'Elmeval. Or, la Zinovèse s'empoisonne, la marquise épouse un médecin, et

la Florade mademoiselle Roque.--_Antonia_ est le nom d'un lis merveilleux,

créé par les soins d'un septuagénaire aussi riche qu'égoïste, Antoine

Thierry, dont le neveu Julien, peintre très pauvre et très sentimental,

aime la comtesse Julie d'Estrelle. Et leur amour finit par attendrir le

vieillard.--La _Famille de Germandre_, c'est le _Testament de César

Girodot_ transporté dans un milieu de noblesse, vers 1808. L'héritage du

marquis de Germandre appartient à celui de ses collatéraux qui découvre le

secret pour ouvrir une boîte qu'il a minutieusement fabriquée.--La

_Ville-Noire_, retour indirect vers les préoccupations sociales, atteste

la supériorité de l'ouvrier sur le patronat.

Une incursion dans le roman d'aventures produit cette oeuvre charmante,

les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_ (1862). Céladon de Bois-Doré, aimable

paladin attardé, demande, en sa soixante-dixième année, la main de

Lauriane de Beuvre, petite veuve de dix-huit ans. Très spirituelle, elle

feint d'être émue et l'ajourne à sept années d'intervalle. On réfléchira,

au préalable. Après des faits et gestes divers, batailles, sièges,

assassinats, le marquis Céladon retrouve, pour sa plus grande joie, et

adopte son neveu Mario, qui épousera Lauriane. L'oncle galant renonce au

bénéfice de l'échéance promise.

Très long, très lent est le roman intitulé la _Confession d'une jeune

fille_, odyssée d'une enfant volée à sa nourrice.--Dans _Monsieur

Sylvestre_ et dans le volume qui lui fait suite, le _Dernier Amour_, il y

a des parties descriptives qui ne sont point sans agrément. C'est le récit

des recherches et des déboires d'un isolé, Monsieur Sylvestre, qui aspire

à la vérité, en poursuivant la définition du bonheur. Voici celle qu'il

propose: «Le bonheur n'est pas un mot, mais c'est une île lointaine. La

mer est immense, et les navires manquent.» A soixante ans--c'est un peu

tard--Monsieur Sylvestre est aimé par la mystérieuse Félicie, qui atteint

la trentaine et qui cache une faute de la seizième année. Elle a une

rechute et s'empoisonne. «Ne jouez pas avec l'amour!» murmure le

sexagénaire, à qui le dernier amour n'a pas plus réussi que le premier.

_Pierre qui roule_ et le _Beau Laurence_ sont l'histoire, en deux tomes,

d'un comédien qui voit apparaître une inconnue exquisement belle dans une

maison de Blois. Il mène la vie errante de sa profession, va au Monténégro,

revient, fait un héritage, retrouve en madame de Valdère sa délicieuse

apparition et l'épouse.--Dans _Mademoiselle Merquem_ (1868), George Sand,

reprenant un sentier parallèle à Balzac, dépeint, non pas la femme, mais

la fille de trente ans, élève d'un Bellac qui n'était pas professeur pour

dames, mais pour simples ruraux. Célie Merquem servira de modèle et de

consolation aux célibataires attardées du sexe féminin: «Peut-être,

observe l'auteur, ne sait-on pas à quel degré de charme et de mérite

pourrait s'élever la femme bien douée, si on la laissait mûrir, et si

elle-même avait la patience d'attendre son développement complet pour

entrer dans la vie complète. On les marie trop jeunes, elles sont mères

avant d'avoir cessé d'être des enfants.»

Entre tous les romans écrits par George Sand sous le Second Empire, celui

où elle a mis assurément le plus d'elle-même, l'ardeur intense de sa foi,

c'est _Mademoiselle La Quintinie_, consacrée à réfuter _Sibylle_, d'Octave

Feuillet. A l'apologie de l'éducation catholique et de la direction

cléricale elle oppose la libre-pensée spiritualiste. C'est le contraste du

fanatisme et de la philosophie. Emile Lemontier aime Lucie, fille du

général La Quintinie, mais elle lui est disputée et manque de lui être

ravie par le confesseur Moreali, qui jadis a dominé la femme du général.

La fille après la mère! Contre les directeurs de conscience, contre la

confession, il y a des pages enflammées. George Sand évoque le fameux

passage de Paul-Louis Courier qui commence ainsi: «On leur défend l'amour,

et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir

une, mais ils vivent avec toutes familièrement,» et qui se termine en ces

termes: «Seuls et n'ayant pour témoins que ces voûtes, que ces murs, ils

causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent,

ou plutôt ils murmurent à voix basse, et leurs bouches s'approchent, et

leur souffle se confond. Cela dure une heure, et se renouvelle souvent.»

_Mademoiselle La Quintinie_ est l'éloquente et émouvante paraphrase de

cette profession de foi anticléricale. George Sand montre la religion qui

se matérialise, en même temps que se spiritualise la philosophie. Elle

répudie les illusions ou les espérances catholiques de certains

républicains de 1848, et elle prête à Moreali lui-même cet aveu: «J'ai vu

Rome, et j'ai failli perdre la foi.» Le grand-père voltairien de Lucie, M.

de Turdy, lance l'anathème traditionnel à l'infâme: «Maudite et trois fois

maudite soit l'intervention du prêtre dans les familles!» En la place de

cette devise de l'Eglise: «que tout chemin mène à Rome», George Sand

demande «que tout chemin mène Rome à Dieu.» Et, à côté de Moreali, jésuite

mondain de robe courte, elle place le moine grossier Onorio, vêtu de bure

et souillé de poussière, exhalant une odeur de terre et d'humidité. Contre

l'intrusion de l'un et de l'autre elle érige la maxime vraiment

évangélique: «La parole de Jésus est l'héritage de tous.» En doctrine et

en discipline, elle conclut au mariage des prêtres ou à l'abolition de la

confession, dans quelques pages d'une révolte sublime: «Ah! vous vous y

entendez, s'écrie-t elle, apôtres persistants du quiétisme. Vous prélevez

la fleur des âmes, vous respirez le parfum du matin, et vous nous laissez

l'enveloppe épuisée de ses purs aromes. Vous appelez cela le divin amour

pour vous autres!» Au dénouement, comme il sied, Emile épouse Lucie. Il a

vaincu Moreali. L'amour a triomphé du fanatisme.

Dans la _Correspondance_ de George Sand, mais surtout de 1860 à 1870, nous

retrouvons les mêmes croyances qui s'épanouissent en _Mademoiselle La

Quintinie_. Ce sont de fougueuses déclarations contre le cléricalisme,

contre «les parfums de la sacristie,» particulièrement dans ses lettres au

prince Jérôme. «Monseigneur, lui écrit-elle, ne laissez pas élever votre

fils par les prêtres.» Elle prêche d'exemple dans sa famille. Maurice a

épousé civilement mademoiselle Lina Calamatta, et plus tard c'est à un

pasteur protestant qu'ils s'adressent pour bénir leur mariage et baptiser

leurs enfants. «Pas de prêtres, s'écrie George Sand le 11 mai 1862, nous

ne croyons pas, nous autres, à l'Eglise catholique, nous serions

hypocrites d'y aller.» Dans sa pensée, le protestantisme est une

affirmation pure et simple de déisme chrétien. De là ce qu'elle appelle

«les baptêmes spiritualistes» de ses petites-filles. Elle voit, avec une

sorte de prescience, l'expansion menaçante des Jésuites, le réveil du

parti prêtre, comme on disait sous la Restauration. Elle montre la France

envahie par les couvents et «les sales ignorantins s'emparant de

l'éducation, abrutissant les enfants.» Dans le naufrage de sa foi

politique, il n'a surnagé que l'horreur de l'intolérance et de la

superstition.

CHAPITRE XXVI

LE THEATRE

George Sand avait-elle le tempérament dramatique? On en peut douter,

encore qu'elle ait remporté au théâtre quelques succès authentiques et

durables. Ses comédies étaient moins favorablement accueillies par les

directeurs que ses romans par les revues et les journaux. Elle se

plaignait qu'on voulût en général, et Montigny en particulier, l'obliger à

remanier ses pièces. «Il y a pourtant, écrivait-elle à Maurice le 24

février 1855, une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on

ne m'a pas fait changer: le _Champi, Claudie, Victorine_, le _Démon du

Foyer_, le _Pressoir_, ont eu un vrai succès, tandis que les autres sont

tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées des

autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé malgré

tout. Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les

directeurs de théâtre.» Elle regimbe contre les projets d'_amélioration_

qu'on lui suggère ou qu'on lui impose. Les exigences de la forme scénique

l'impatientent, et elle s'écrie: «Je suis ce que je suis. Ma manière et

mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en veut pas, soit,

il est le maître; mais je suis le maître aussi de mes propres tendances,

et de les publier sous la forme qu'il sera forcé d'avaler au coin de son

feu.» Dans une lettre à Jules Janin, du 1er octobre 1855, elle épanche sa

colère, en lui reprochant de trouver mauvaises toutes ses productions

dramatiques, et elle plaide avec quelque amertume pour chacune des pièces

qu'elle a fait représenter. Plus sagace et plus concluante est la préface

qui se trouve en tête des quatre volumes du _Théâtre complet_. George Sand

y développe la thèse idéaliste. Elle se flatte d'avoir contribué à

délivrer les planches du matérialisme qui les envahissait. De même dans la

dédicace de _Maître Favilla_, adressée à M. Rouvière: «Une seule critique,

dit-elle, m'a affligée dans ma vie d'artiste: c'est celle qui me

reprochait de rêver des personnages trop aimants, trop dévoués, _trop

vertueux_, c'était le mot qui frappait mes oreilles consternées. Et, quand

je l'avais entendu, je revenais, me demandant si j'étais le bon et

l'absurde don Quichotte, incapable de voir la vie réelle, et condamné à

caresser tout seul des illusions trop douces pour être vraies.» C'est

encore la doctrine qu'elle expose, dans la profession de foi qu'elle a

mise en préambule de sa traduction d'une comédie de Shakespeare, _Comme il

vous plaira_, sous la forme d'une lettre à M. Régnier. «Le temps, dit-elle,

n'est guère à la poésie, et le lyrisme ne nous transporte plus par

lui-même au-dessus de ces régions de la réalité dont nous voulons que les

arts soient désormais la peinture. Si, à cette heure (1856), la Ristori

réveille notre enthousiasme, c'est qu'elle est miraculeusement belle,

puissante et inspirée. Il ne fallait pas moins que l'apparition d'une muse

descendue de l'Hymette pour nous arracher à nos goûts matérialistes. Elle

nous fascine et nous emporte avec elle dans son rêve sacré; mais, quant à

l'hymne qu'elle nous chante, nous l'écoutons fort mal, et nous nous

soucions aussi peu d'Alfieri que de Corneille; c'est-à-dire que nous ne

nous en soucions pas du tout, puisque, notre muse Rachel absente, la

tragédie française est morte jusqu'à nouvel ordre.»

George Sand et ses amis · 第 32 / 35 段