tout bon mélodrame, celui du traître. Ici, c'est une traîtresse, la Sévère,
faraude commère, qui a déjà dominé, ruiné fou Blanchet, et qui maintenant
porte sa convoitise sur les dix-sept ans du Champi. C'est la sirène, la
Circé de village, dont le chanvreur à la verve conteuse esquisse ainsi le
portrait: «Cette femme-là s'appelait Sévère, et son nom n'était pas bien
ajusté sur elle, car elle n'avait rien de pareil dans son idée. Elle en
savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les écus
au soleil. On ne peut pas dire qu'elle fût méchante, car elle était
d'humeur réjouissante et sans souci, mais elle rapportait tout à elle, et
ne se mettait guère en peine du dommage des autres, pourvu qu'elle fût
brave et fêtée. Elle avait été à la mode dans le pays, et, disait-on, elle
avait trouvé trop de gens à son goût. Elle était encore très belle femme
et très avenante, vive quoique corpulente, et fraîche comme une guigne.»
Comment en vint-elle à s'amouracher du Champi? D'abord, ce fut un jeu, un
badinage: «Si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour, elle
lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais
vouloir, et pour l'amusement de le voir rougir; car il rougissait comme
une fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal à son aise.»
Puis elle le considéra avec plus d'attention et de contentement; elle le
trouva _diablement beau garçon_. Or il l'était. «Il ne ressemblait pas aux
autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tassés à cet âge-là,
et qui ne font mine de se dénouer et de devenir quelque chose que deux ou
trois ans plus tard. Lui, il était déjà grand, bien bâti; il avait la peau
blanche, même en temps de moisson, et des cheveux tout frisés qui étaient
comme brunets à la racine et finissaient en couleur d'or.»
_François le Champi_ paraissait en feuilleton dans le _Journal des Débats_,
lorsque éclata la révolution de février 1848. Il fallut interrompre la
publication: la politique reléguait à l'arrière-plan la littérature
romanesque. Quatre mois révolus, George Sand, désabusée, reprenait sa
plume rustique et composait la _Petite Fadette_. Elle explique, dans la
notice de l'ouvrage, que «l'horreur profonde du sang versé de part et
d'autre et une sorte de désespoir à la vue de cette haine, de ces injures,
de ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur
holocauste, à la suite des convulsions sociales», s'emparèrent de son
esprit, au lendemain des journées de Juin. Elle alla demander au contact
de la nature et à la contemplation de la vie rurale, sinon le bonheur, du
moins la foi. Tout comme un politique évincé, elle retournait à ses chères
études. Les lettres ont une vertu mystérieusement apaisante, que George
Sand préconise. «L'artiste, dit-elle, qui n'est que le reflet et l'écho
d'une génération assez semblable à lui, éprouve le besoin impérieux de
détourner la vue et de distraire l'imagination, en se reportant vers un
idéal de calme, d'innocence et de rêverie. Sa mission est de célébrer la
douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis
ou découragés, que les moeurs pures, les sentiments tendres et l'équité
primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les allusions directes
aux malheurs présents, l'appel aux passions qui fermentent, ce n'est point
là le chemin du salut; mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau
rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans
souffrance, que le spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore
par les couleurs de la fiction.»
Dans la _Petite Fadette_, George Sand remplit son dessein. C'est une naïve
et touchante histoire que celle des deux bessons, Landry et Sylvinet. Et
Fadette, «le pauvre grelet,» est une étrange créature, qui se rend à la
danse, plaisamment habillée: «Elle avait une coiffe toute jaunie par le
renfermé, qui, au lieu d'être petite et bien retroussée par le derrière,
selon la nouvelle mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux
grands oreillons bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête,
la cayenne retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un petit
cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop court de deux
mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans l'année, ses bras maigres,
tout mordus par le soleil, sortaient de ses manches comme deux pattes
d'aranelle. Elle avait cependant un tablier d'incarnat dont elle était
bien fière, mais qui lui venait de sa mère, et dont elle n'avait point
songé à retirer la bavousette, que, depuis plus de dix ans, les jeunesses
ne portent plus.»
Landry précisément, le bel adolescent, fait grief à Fanchon Fadet de ne
point être coquette comme le sont les autres danseuses. «C'est, dit-il,
que tu n'as rien d'une fille et tout d'un garçon, dans ton air et dans tes
manières; c'est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer,
tu n'as point l'air propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par
ton habillement et ton langage.» En effet, elle galope sur une jument sans
bride ni selle, elle grimpe aux arbres comme un _chat-écurieux_, et les
enfants du pays l'appellent le _grelet_ ou même le _mâlot_.
De tous ces reproches Fadette est fort marrie, car elle a du penchant pour
Landry, le joli gars. Mais à quoi bon y songer et se troubler la cervelle?
«Je sais, dit-elle, ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau,
riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée.» N'importe, elle
est touchée, et l'amour exerce sur elle son influence coutumière. Elle en
sera embellie, métamorphosée. Et voyez comme elle apparaît un dimanche à
la messe: «C'était bien toujours son pauvre dressage, son jupon de droguet,
son devanteau rouge et sa coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait
reblanchi, recoupé et recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa
robe était plus longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui
étaient bien blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme
nouvelle et s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés;
son fichu était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir
sa peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir
l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et ployante
comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais pas avec
quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé pendant huit jours
son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses mains mignonnes
avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche épine du printemps.
Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au
bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le regarda,
tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu rouge, pas
plus que la petite rose des buissons; mais cela fa fit paraître quasi
belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels jamais personne n'avait
pu trouver à redire, laissèrent échapper un feu si clair qu'elle en parut
transfigurée. Et Landry pensa encore: Elle est sorcière; elle a voulu
devenir belle de laide qu'elle était, et la voilà belle par miracle. Il en
fut comme transi de peur, et sa peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir
une telle envie de s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la
fin de la messe, le coeur lui en sauta d'impatience.»
Enfin les aveux s'échangent, le jour où Fadette doit s'éloigner, et les
paroles qu'elle prononce sont d'une chasteté parfaite et d'une suavité
pénétrante, Landry en est tout troublé. Il rit, il pleure, comme un fou.
«Et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa robe; et il l'eût
embrassée sur ses pieds, si elle avait voulu le souffrir; mais elle le
releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont il faillit mourir; car
c'était le premier qu'il eût jamais reçu d'elle, ni d'aucune autre, et, du
temps qu'il en tombait comme pâmé sur le bord du chemin, elle ramassa son
paquet, toute rouge et confuse qu'elle était, et se sauva en lui défendant
de la suivre et en lui jurant qu'elle reviendrait.» Elle revient en effet,
et ils s'épousent. Heureuse et riche, elle se comporte en bonne
villageoise à l'âme socialiste, tout comme la châtelaine de Nohant. Dans
sa demeure elle recueille, quatre heures chaque jour, les enfants
nécessiteux de la commune, les instruit, les assiste, leur enseigne la
vraie religion, sans doute le christianisme intégral. Mais il y a une
ombre à ce patriarcal tableau. Landry, hélas! n'était pas seul à aimer
Fanchon Fadette. Le besson Sylvinet nourrissait les mêmes sentiments. Il
lui serait trop cruel d'être le témoin d'un bonheur dont il se trouve
frustré. Alors il s'engage dans la Grande Armée, devient capitaine,
obtient la croix, et peut-être ira-t-il finir ses jours au village, quand
la blessure de son coeur sera définitivement cicatrisée.
Pour compléter la trilogie des romans champêtres, voici le plus court,
mais le plus exquis, la _Mare au Diable_, qui fut composé avant _François
le Champi_ et la _Petite Fadette_. Ce triptyque, dans la pensée de
l'auteur, ne correspondait à aucun système, à aucune prétention
révolutionnaire en littérature. George Sand se bornait à traduire
d'instinct les douces émotions rurales qui lui étaient familières. «Si
l'on me demande, écrit-elle dans la «notice» de la _Mare au Diable_, ce
que j'ai voulu faire, je répondrai que j'ai voulu faire une chose très
touchante et très simple, et que je n'ai pas réussi à mon gré. J'ai bien
vu, j'ai bien senti le beau dans le simple, mais voir et peindre sont
deux! Tout ce que l'artiste peut espérer de mieux, c'est d'engager ceux
qui ont des yeux à regarder aussi. Voyez donc la simplicité, vous autres,
voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les paysans surtout dans ce
qu'ils ont de bon et de vrai: vous les verrez un peu dans mon livre, vous
les verrez beaucoup dans la nature.»
Par quel étrange caprice du romancier cette oeuvre, essentiellement
descriptive et reposante, met-elle à son frontispice le mélancolique
spectacle d'une composition d'Holbein, presque macabre? Un laboureur, qui
pousse son maigre attelage, est talonné par un personnage fantastique,
squelette armé d'un fouet. Ce valet de charrue, c'est la Mort. Et George
Sand, dans le chapitre préliminaire intitulé: «L'auteur au lecteur»,
proteste contre cette philosophie du désespoir, résumée dans le vieux
quatrain:
A la sueur de ton visaige
Tu gagnerois ta pauvre vie.
Après long travail et usaige,
Voicy la _mort_ qui te convie.
L'optimisme, non pas inné, mais acquis et voulu, qui inspire les «romans
champêtres,» ne saurait souscrire à une conception aussi désenchantée. Une
voix s'élève, la voix bienfaisante de l'idéalisme: «Non, nous n'avons plus
affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus ni au néant de la
tombe, ni au salut acheté par un renoncement forcé; nous voulons que la
vie soit bonne, parce que nous voulons qu'elle soit féconde. Il faut que
Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse plus de la
mort du riche. Il faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de
quelques-uns ne soit pas criminel et maudit de Dieu. Il faut que le
laboureur, en semant son blé, sache qu'il travaille à l'oeuvre de vie, et
non qu'il se réjouisse de ce que la mort marche à ses côtés. Il faut enfin
que la mort ne soit plus ni le châtiment de la prospérité, ni la
consolation de la détresse. Dieu ne l'a destinée ni à punir, ni à
dédommager de la vie: car il a béni la vie, et la tombe ne doit pas être
un refuge où il soit permis d'envoyer ceux qu'on ne veut pas rendre
heureux.»
Telle est, chez George Sand, la transition du roman socialiste au roman
champêtre. Elle formule d'abord la théorie idéaliste, qui se flatte
d'_embellir un peu_ le domaine de l'imagination: «L'art, dit-elle, n'est
pas une étude de la réalité positive; c'est une recherche de la vérité
idéale»; puis elle se retourne, comme dans un adieu, vers la théorie
socialiste qui lui fut si chère: «Ces richesses qui couvrent le sol, ces
moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s'engraissent dans les
longues herbes, sont la propriété de quelques-uns et les instruments de la
fatigue et de l'esclavage du plus grand nombre.» Elle ne se résigne pas,
mais elle cesse de s'indigner, et demeure triste et perplexe devant les
déplorables inégalités.
La _Mare au Diable_ n'est guère qu'une promenade nocturne, mais pénétrée
d'une harmonie suave et d'une sensibilité toute virgilienne. Germain, le
fin laboureur, est veuf et doit se décider à reprendre femme, afin
d'élever ses trois enfants. Son beau-père lui parle de la Léonard, veuve
d'un Guérin. Il ira docilement la voir au domaine de la Fourche, et, comme
il est homme d'honnêteté, on le charge de conduire Marie, fille de la
Guillette, qui se rend en condition, tout auprès, pour faire l'office de
bergère. Germain n'a que vingt-huit ans, et «quoique, selon les idées de
son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore
le plus bel homme de l'endroit.» Le teint frais, l'oeil vif et bleu comme
le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et
souple comme celui d'un jeune cheval qui n'a pas encore quitté le pré,
--voilà prestement dessiné le «veuf» auquel est confiée la mission de
mener aux Ormeaux la petite pastoure de seize ans. Marie monte en croupe
sur la Grise, et Petit-Pierre, l'enfant de Germain, les rejoint à un
détour du sentier. Ce sera comme leur ange gardien. Ils s'égarent à
travers bois. La nuit est glacée. Il faut allumer un feu de brindilles et
de feuilles à demi-sèches. Petit-Pierre murmure sa prière et s'endort sur
les genoux de la jeune fille, après avoir balbutié ces touchantes et
simples paroles: «Mon petit père, si tu veux me donner une autre mère, je
veux que ce soit la petite Marie.» L'appel candide de l'enfant sera exaucé,
et sur la naïveté charmante du récit s'épand une atmosphère de sérénité.
Le génie de George Sand s'est épuré, rajeuni, apaisé, au sein de la nature,
radieuse et consolatrice.
CHAPITRE XXV
SOUS LE SECOND EMPIRE
La politique n'est qu'une aventure, les romans champêtres ne sont qu'une
étape, peut-être une oasis, dans la destinée laborieuse et féconde de
George Sand. Dès le lendemain des journées de Juin, elle avait repris sa
plume, et, lorsque le coup d'Etat du 2 Décembre étrangle la République et
envoie les meilleurs citoyens en exil ou à Lambessa, elle continue
paisiblement à produire, vaille que vaille, ses deux volumes par année.
Elle appartient à son métier et accomplit ainsi une fonction naturelle.
C'est la poule, exacte et diligente, qui pond son oeuf au fond de la
basse-cour, sans s'inquiéter si l'on se querelle à la maison. Certains
amis de George Sand s'émeuvent de cette quiétude, devant la détresse du
parti et des hommes qui lui étaient chers. Elle veut s'expliquer et se
disculper dans une lettre du 15 décembre 1853, à Joseph Mazzini: «Vous
vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je remercie Dieu
de m'en conserver la faculté, parce qu'une conscience honnête, et pure
comme la mienne, trouve encore, en dehors de toute discussion, une oeuvre
de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc si j'abandonnais mon
humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma vocation, je n'y
entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni esprit pour cela. Des
théories? Nous en avons trop fait et nous sommes tombés dans la dispute,
qui est le tombeau de toute vérité, de toute puissance. Je suis, j'ai
toujours été artiste avant tout; je sais que les hommes purement
politiques, ont un grand mépris pour l'artiste, parce qu'ils le jugent sur
quelques types de saltimbanques qui déshonorent l'art. Mais vous, mon ami,
vous savez bien qu'un véritable artiste est aussi utile que le _prêtre_ et
le _guerrier_; et que, quand il respecte le vrai et le bon, il est dans
une voie où Dieu le bénit toujours. L'art est de tous les temps et de tous
les pays; son bienfait particulier est précisément de vivre encore quand
tout semble mourir.»
George Sand va-t-elle traduire en actes cette fière profession de foi?
Trouvera-t-elle les mêmes inspirations éloquentes et pathétiques, alors
que l'exaltation enthousiaste de ses premières oeuvres fera place à des
sentiments plus pondérés et plus bourgeois? Il semble qu'elle ait voulu
dresser son bilan en composant l'_Histoire de ma Vie_, qu'elle termine
ou plutôt qu'elle arrête à la veille des événements de 1848. Son oeuvre, à
partir de cette époque, cesse d'être orientée, soit vers la thèse
conjugale, soit vers la formule socialiste, soit vers les horizons
rustiques, et tente un peu au hasard des sentiers nouveaux.
Le _Château des Désertes_ est la suite de _Lucrezia Floriani_: dans cette
demeure des Boccaferri on joue la comédie de salon sur une petite estrade,
comme à Nohant.--Les _Mississipiens_ sont une pièce écrite à la hâte sur
l'affaire de Law, et qui met aux prises la noblesse et la roture.--Dans
les _Maîtres Sonneurs_, publiés en 1853, résonne un écho, mélancoliquement
affaibli, des romans champêtres. La dédicace est adressée à cet Eugène
Lambert, l'hôte familier de Nohant, sorte d'enfant adoptif, qui disait un
jour à George Sand: «A propos, je suis venu ici, il y a bientôt dix ans,
pour y passer un mois. Il faut pourtant que je songe à m'en aller.» Dans
la préface des _Maîtres Sonneurs_, elle lui répond: «Je t'ai laissé partir,
mais à la condition que tu reviendrais passer ici tous les étés. Je
t'envoie ce roman comme un son lointain de nos cornemuses, pour te
rappeler que les feuilles poussent, que les rossignols sont arrivés, et
que la grande fête printanière de la nature va commencer aux champs.» Sur
les faits et gestes des muletiers maîtres sonneurs du Bourbonnais, et
notamment du Grand Bûcheur dont le fils Huriel aime la gracieuse Brulette,
se détachent quelques jolis dessins de la vie campagnarde, un brin
poétisée. Voici des propos tenus entre deux danses, à une assemblée
villageoise: «Je suis sotte et rêvasseuse, dit la fille, enfin je
m'imagine d'être aussi mal placée en une compagnie que le serait un loup
ou un renard que l'on inviterait à danser.» Et le gars réplique: «Vous
n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bête chafouine, et vous dansez
d'une aussi belle grâce que les branches des saules quand un air doux les
caresse.» Très séduisante aussi cette antithèse, qui évoque le souvenir de
Cendrillon et de telle de ses soeurs: «Je venais de voir Brulette, aussi
brillante qu'un soleil d'été, dans la joie de son amour et le vol de sa
danse; Thérence était là, seule et contente, aussi blanche que la lune
dans la nuit claire du printemps. On entendait au loin la musique des
noceux; mais cela ne disait rien à l'oreille de la fille des bois, et je
pense qu'elle écoutait le rossignol qui lui chantait un plus beau cantique
dans le buisson voisin.»--Des champs nous passons sur les planches, avec
_Adriani_. C'est, en quelque château du Vivarais, l'histoire d'un chanteur,
d'abord amateur, qui s'éprend de Laure de Larnac, veuve d'Octave de
Monteluz. Elle n'a guère plus de vingt ans et passe pour folle. Il la
console. Ils s'aiment, et elle l'épouse, malgré les anathèmes de son
entourage aristocratique. L'idée maîtresse du roman est l'apologie des
musiciens, des acteurs, de tous les gens de théâtre. Et Laure déclare, au
dénouement: «Je haïssais l'état de comédien. Tu t'es fait comédien. J'ai
reconnu que c'était le plus bel état du monde.»--Même thèse, ou peu s'en
faut, dans _Narcisse_: la vertueuse mademoiselle d'Estorade aime le
chanteur Albany. Elle résiste à sa passion et se retire au couvent. Plus
tard, quand elle épouse le brave, mais vulgaire Narcisse Pardoux, elle
succombe à un mal de langueur. Elle a silencieusement adoré Albany.
Le _Piccinino_, qui sort de la manière habituelle de l'auteur, est un
roman d'aventures ayant pour cadre la Sicile et se déroulant dans une
atmosphère de conspirations. George Sand décrivait là une contrée qu'elle
n'avait pas visitée: c'est le procédé dont usa Méry, puis Victor Hugo
lui-même, dans les _Orientales_ et _Han d'Islande_. Or, le _Piccinino_
contient des paysages, par exemple ceux de Catane, qu'un voyageur bien
informé peut attester scrupuleusement exacts.--C'est, au contraire, après
un séjour à Rome que George Sand écrivit la _Daniella_ (1857), où
s'amalgament une intrigue romanesque et le guide du touriste dans «la
ville éternelle de Satan.» De Guernesey Victor Hugo lui envoya de
chaleureuses félicitations, en cette forme hyperbolique qui caractérise
ses jugements littéraires: «La _Daniella_ est un grand et beau livre. Je
ne vous parle pas du côté politique de l'ouvrage, car les seules choses
que je pourrais écrire à propos de l'Italie seraient impossibles à lire en
France et empêcheraient ma lettre de vous parvenir. Quant aux grandes
aspirations de liberté et de progrès, elles font invinciblement partie de
votre nature, et une poésie comme la vôtre souffle toujours du côté de
l'avenir. La Révolution, c'est de la lumière, et qu'êtes-vous, sinon un
flambeau?» La Rome, célébrée par tant d'écrivains et classiques et
romantiques et modernes, voire même par les frères de Goncourt dans
_Madame Gervaisais_, avait causé à George Sand une déception profonde, qui
se traduit dans une lettre du 20 janvier 1861 à Ernest Périgois: «Vous
avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois
comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus Suisses,
dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir la
pauvre mascarade.» Dans la _Daniella_, George Sand nous montre un étrange
artiste qui, ayant à choisir entre deux amours, préfère à l'élégante miss
Médora sa camériste, bientôt devenue _stiratrice_, c'est-à-dire
blanchisseuse. Deux fois par jour, il échange quelques regards avec cette
Daniella qui, dans une salle basse des communs, travaille à une formidable
lessive. Mais cet homme, suprêmement délicat avec les lavandières, a grand
soin d'ajouter: «J'ai tant de respect pour elle qu'afin de ne pas
l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison, je fais semblant de ne
pas la connaître.» O pudeur des tendresses subalternes, ô poésie des
amours ancillaires, sous le ciel où Lamartine a rencontré Graziella!
Vers la même époque (1855), George Sand, sollicitée par les rêveries
palingénésiques de Ballanche et par l'idéalisme cosmique de Jean Reynaud,
imaginait de reconstituer, hors des frontières du christianisme, un mythe
analogue à celui d'Adam et d'Eve. L'aventure sentimentale d'Évenor et de
Leucippe s'intitula définitivement les _Amours de l'âge d'or_. La
théorie darwinienne y est réfutée, plutôt par des impressions morales que
par des arguments scientifiques. «Écoutez, dit George Sand, les grands
esprits; ils vous diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis
que toutes les créatures inférieures ne sont que son ouvrage.» Et elle
cite, à l'appui de sa foi spiritualiste, ces vers d'un poète alors très
jeune, Henri Brissac, dans le _Banquet_:
Je cherche vainement le sein
D'où découle notre origine.
Je vois l'arbre;--mais la racine?
Mais la souche du genre humain?
Le singe fut-il notre ancêtre?
Rude coup frappé sur l'orgueil!
Soit! mais je trouve cet écueil:
Homme ou singe, qui le fit naître?
Cette doctrine, généreuse et réconfortante, d'un au delà où régnera
l'absolue justice avec ses réparations providentielles, George Sand l'a
synthétisée dans une lettre du 25 mai 1866 à M. Desplanches: «Croyons
quand même et disons: _Je crois!_ ce n'est pas dire: «J'affirme;»
disons: _J'espère!_ ce n'est pas dire: «Je sais.» Unissons-nous dans
cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est celui des bonnes âmes.
Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour avoir la charité, il faut
avoir l'espérance et la foi; de même que, pour avoir la liberté et
l'égalité, il faut avoir la fraternité.»