Sa mélancolie va redoubler devant les journées de Juin. Elle est atteinte

dans les oeuvres vives de sa foi. Où peut aller, sinon au suicide, une

République qui, suivant sa vigoureuse expression, commence par tuer ses

prolétaires? De vrai, George Sand, en proie à l'exaltation de généreuses

utopies, ne s'aperçoit pas qu'on a épouvanté les classes moyennes en

discutant leurs croyances les plus chères, en ébranlant et sapant la

propriété individuelle, pour lui substituer on ne sait quelle propriété

sociale qui, un demi-siècle plus tard, ne sera pas encore clairement

définie. Il va falloir que la docile élève de Pierre Leroux dépouille, une

à une, toutes ses illusions. Ce sera une mue lente et douloureuse. Nous

retrouvons les angoisses de son coeur et de sa pensée, à travers la

_Correspondance_. Le 30 septembre 1848, elle écrit à Joseph Mazzini: «La

majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate,

méchante et bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime

dans les villes industrielles.» Elle dit vrai; c'est cette minorité qui,

par la bouche d'un ouvrier parisien, prononçait l'héroïque parole: «_Nous

avons encore trois mois de misère au service de la République_.» Mais que

peuvent des dévouements épars et indisciplinés, en face de la veulerie

générale? George Sand a résumé en une formule synthétique la résistance

des uns, l'impuissance des autres: «Les riches ne veulent pas, et les

pauvres ne savent pas.»

Durant l'année 1849, le découragement s'accentue. A distance, elle

s'évertue à porter sur les événements et sur les hommes un jugement

impartial. De Ledru-Rollin elle esquisse un portrait où subsiste à peine

quelque vague trace de son engouement d'autrefois: «Je commence par vous

dire, mande-t-elle à Mazzini le 5 juillet 1849, que j'ai de la sympathie,

de l'amitié même pour cet homme-là. Il est aimable, expansif, confiant,

brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en fait d'argent.

Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre de mon fait quand

je vous déclare, après cela, que ce n'est point un homme d'action; que

l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il est vain; qu'il aime

le pouvoir et la popularité autant que Lamartine; qu'il est _femme_ dans

la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein de personnalité, de

dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il est faible, qu'il

n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un entourage misérable

et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime la flatterie; qu'il

est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit de ses précieuses

qualités, cet homme, entraîné par ses incurables défauts, trahira la

véritable cause populaire.» Et l'appréciation se résume ainsi: «C'est

l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme, mais

c'est un pauvre caractère.

Les préférences de George Sand vont à Louis Blanc, dont le socialisme

érudit lui paraît plus substantiel que le jacobinisme à la fois

déclamatoire et bourgeois de Ledru-Rollin. Dès 1845, elle avait consacré à

l'_Histoire de Dix ans_ un article enthousiaste, qui figure dans le volume

_Questions politiques et sociales_. Pareil éloge, en novembre 1847, pour

les deux premiers tomes de l'_Histoire de la Révolution française_. Ils

avaient, elle et lui, le même culte de Robespierre, le même respect de la

Montagne, le même amour religieux de cette Convention nationale qui a

fondé la République une et indivisible. Et les vers, prosaïques mais

excellemment intentionnés de Ponsard, dans le _Lion amoureux_, remontent à

la mémoire:

La Convention peut, comme l'ancien Romain,

Sur l'autel attesté posant sa forte main,

Répondre fièrement, alors qu'on l'injurie:

«Je jure que tel jour j'ai sauvé la patrie!»

George Sand n'était pas Girondine. A telles enseignes qu'elle se déroba à

l'universelle admiration soulevée par l'_Histoire des Girondins_. Elle ne

goûtait ni la prose poétique ni la forme oratoire, élégamment verbeuse, de

Lamartine. Même elle le juge avec quelque cruauté dans une lettre du 4

août 1850, adressée à Mazzini: «Croyez-moi, ceux qui sont toujours en

_voix_ et qui chantent d'eux-mêmes, sont des égoïstes qui ne vivent que de

leur propre vie. Triste vie que celle qui n'est pas une émanation de la

vie collective. C'est ainsi que bavarde, radote et divague ce pauvre

Lamartine, toujours abondant en phrases, toujours ingénieux en

appréciations contradictoires, toujours riche en paroles et pauvre d'idées

et de principes; il s'enterre sous ses phrases et ensevelit sa gloire, son

honneur peut-être, sous la facilité prostituée de son éloquence.» Est-elle

plus favorable à Victor Hugo? Il s'échauffait pour la République à

l'époque même où, tout au contraire, elle commençait à se refroidir. On ne

trouve dans la _Correspondance_ aucune appréciation sur les discours,

gonflés d'emphase et d'antithèses, qu'il prononçait à la Législative, mais

bien ce passage un peu rude qui vise les _Contemplations_: «Je n'ai jamais

compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur mère et de leurs

enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la tombe de la patrie!»

Elle n'en fera même pas sur les ruines de la liberté. Au fond de l'âme,

elle était, sinon impérialiste et napoléonienne, du moins teintée de

bonapartisme. Un régime consulaire devait lui agréer. De là ses sympathies,

avant et pendant l'Empire, pour Jérôme Napoléon, le prince qui se disait

républicain. Au 10 décembre 1848, quand le suffrage universel alla jusqu'à

préférer le neveu de l'Empereur au général Cavaignac, George Sand voulut

voir dans ce résultat un triomphe, non pas de l'esprit rétrograde, mais du

socialisme et même du communisme dont alors elle était férue. Cette

opinion paradoxale inspire l'article intitulé: _A propos de l'élection de

Louis Bonaparte à la présidence de la République_. Trois ans plus tard, on

souhaiterait que la démocrate exaltée de 1848 s'indignât devant le 2

Décembre, devant la victoire de la force brutale, le triomphe du parjure

et la violation du droit. Or, elle écrit simplement de Nohant, le 6

décembre 1851, à son amie madame Augustine de Bertholdi: «Chère enfant,

rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à travers la fusillade,

et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice, Lambert et

Manceau.»--Lambert était un peintre, ami de Maurice; Manceau, un graveur,

mi-artisan, mi-artiste, qu'elle avait attaché à sa personne et qui demeura

quinze ans en fonctions, lentement phtisique. Il eut le chant du

cygne.--Elle poursuit: «Le pays est aussi tranquille qu'il peut l'être, au

milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes affaires qui étaient en bon

train.» Voilà le cri de l'égoïsme ou de la lassitude! Puis elle reprend:

«N'importe! tant d'autres souffrent en ce monde, qu'on n'a pas le droit de

s'occuper de soi-même.» Et ce vague correctif est la seule protestation

que lui arrache le coup d'Etat, l'assassinat de cette République qu'elle a

tant aimée. Elle garde le silence, alors que partent en exil Victor Hugo,

Charras, Edgar Quinet, Barni, Emile Deschanel, et tant d'autres, les

meilleurs citoyens, demeurés les serviteurs de la liberté. Elle désarme et

capitule.

Sans doute elle profite de ses relations amicales avec le prince Jérôme

pour le prier d'intercéder auprès de son cousin et solliciter quelques

grâces en faveur de républicains livrés aux commissions mixtes, et

condamnés à la prison, à la déportation ou au bannissement. Elle demande

qu'on relaxe Fleury, Périgois, Aucante. Mais, s'il faut reconnaître la

générosité de l'intention, le ton des lettres est parfois déconcertant.

Dès le 3 janvier 1852, elle s'adresse à Son Altesse le Prince Jérôme

Napoléon, et les réponses inédites de son impérial correspondant

mériteraient d'être publiées. Il écrit le 14 janvier: «On m'a _promis_,

mais toujours avec des restrictions, on n'obtient pas, on arrache!» Le 18

février, il la félicite de dérober le plus de victimes possible à la

réaction. Et le 27 mai: «Voici, dit-il, une occasion pour moi d'être utile

à de malheureux républicains dont je partage les opinions.» Langage de

prince, qui se déclare démocrate, mais qui a accepté une grosse dotation

et, l'Empire rétabli, habitera au Palais-Royal!

C'est au Président lui même que George Sand demande une audience, le 26

janvier 1852, en une longue lettre dont il faut retenir les passages

essentiels: «Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni

l'orgueil qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la

puissance... Prince, je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste,

et, le 2 Décembre, après la stupeur d'un instant, en présence de ce

dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds de la conquête,

mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté du but! Je ne

l'acceptais pas même dans ta bouche austère: mais voilà que Dieu te donne

raison et qu'il l'impose à la France, comme sa dernière chance de salut,

au milieu de la corruption des esprits et de la confusion des idées...

Vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant les yeux une

apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien que vous

sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion à accepter

votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de la

Providence.» Enfin, la lettre se termine par ces mots: «Amnistie, amnistie

bientôt, mon Prince!» A travers l'appel à la pitié, c'est l'acquiescement

au régime issu du coup d'Etat. Tandis qu'elle adresse encore à Jules

Hetzel, le 20 février 1832, une profession de foi républicaine où elle

atteste que «toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui

prisonniers, morts ou bannis,» George Sand écrit, le 1er du même mois, au

chef de cabinet du ministre de l'Intérieur: «Le peuple accepte, nous

devons accepter.» Et le même jour, hélas! qu'elle renouvelait à Hetzel

l'assurance de son républicanisme, elle disait humblement au

Prince-Président: «Prenez la couronne de la clémence; celle-là, on ne la

perd jamais.» Puis le mois suivant: «Prince, prince, écoutez la femme qui

a des cheveux blancs et qui vous prie à genoux; la femme cent fois

calomniée, qui est toujours sortie pure, devant Dieu et devant les témoins

de sa conduite, de toutes les épreuves de la vie, la femme qui n'abjure

aucune de ses croyances et qui ne croit pas se parjurer en croyant en

vous. Son opinion laissera peut-être une trace dans l'avenir.»

Dans le camp républicain, parmi les proscrits et les vaincus, on la

désavoue, on lui crie: «Vous vous compromettez, vous vous perdez, vous

vous déshonorez, vous êtes bonapartiste.» Elle s'en défend, mais elle

déclare au Prince qu'elle est le seul esprit socialiste qui lui soit resté

personnellement attaché, malgré tous les coups frappés sur son Eglise.

Elle confesse à son brave ami Fleury que s'il fallait tomber dans un

pouvoir oligarchique et militaire, _elle aime autant celui-ci_. Lorsque

l'Empire est proclamé, elle s'incline devant le fait accompli. Que dis-je?

elle a déjà répudié ses anciens compagnons d'armes, dans une ample lettre

à Mazzini, du 23 mai 1852, qui contient ce triste passage: «La grande

vérité, c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les

éléments possibles, est un parti indigne de son principe et incapable,

pour toute une génération, de le faire triompher.» Est-ce bien là ce

qu'elle pense du parti qui comptait dans ses rangs Lamartine, Louis Blanc,

Ledru-Rollin, Michelet, Edgar Quinet, Barbès, Victor Hugo? Ceux-là n'ont

pas chanté la palinodie. Et Mazzini, que de tels aveux devaient navrer,

mais qui restait courtois devant la faiblesse d'une femme, prononce le mot

de _résignation_. Elle est plus que résignée à l'Empire, elle est ralliée,

ou peu s'en faut. Qu'elle retourne à la littérature! De nouveaux

chefs-d'oeuvre vont pallier les défaillances et les virevoltes de sa

politique.

CHAPITRE XXIV

LES ROMANS CHAMPÊTRES

La rude commotion de 1848 eut l'effet inattendu de renouveler le talent de

George Sand, en la soustrayant aux préoccupations politiques et sociales

qui risquaient d'accaparer sa pensée et de restreindre son horizon

littéraire. Issue de la lignée intellectuelle de Jean-Jacques, elle était,

comme son glorieux ancêtre, tour à tour sollicitée par les problèmes du

_Contrat social_ et par la contemplation de la nature. C'est celle-ci qui

va définitivement triompher. La sociologie--pour user du néologisme créé

par Auguste Comte--devra s'avouer vaincue, après avoir ajouté au bagage de

George Sand le _Compagnon du Tour de France_, le _Meunier d'Angibault_ et

le _Péché de Monsieur Antoine_. Jamais, à dire vrai, l'auteur de _Mauprat_

et de _Consuelo_ n'avait déserté ce filon purement romanesque qui était la

vraie richesse de son domaine et sera la meilleure part de son héritage.

En 1840, elle retraçait dans _Pauline_ les aventures d'une fille de

province, devenue actrice, qui rentre dans sa ville natale, revoit une

amie, l'emmène à Paris, et ne réussit qu'à troubler une placide existence.

Le manuscrit, commencé en 1832, au temps de _Valentine_, fut égaré, puis

retrouvé huit ans après, et terminé; on sent que cette nouvelle n'est pas

d'une seule venue et que deux procédés différents s'y rencontrent, sans se

fondre et s'amalgamer.--Il y a lieu pareillement de faire des réserves sur

_Isidora_, médiocre roman en trois parties, publié en 1845. Le jeune

Jacques Laurent a le coeur partagé entre la courtisane Isidora, mariée _in

extremis_ au comte Félix, et sa belle-soeur la chaste Alice. C'est une

série de dissertations où se rencontre cette définition alambiquée:

«L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est quelque chose de si

surnaturel et de si divin, qu'il faut une réciprocité complète, une fusion

intime des deux âmes; c'est une trinité entre Dieu, l'homme et la femme.

Que Dieu en soit absent, il ne reste plus que deux mortels aveugles et

misérables qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui

l'éteignent en se le disputant.» Plus loin, un parallèle entre la jeunesse,

comparée à un admirable paysage des Alpes, et la vieillesse, qui

ressemble à un vaste et beau jardin, bien planté, bien uni, bien noble, à

l'ancienne mode.

_Teverino_ est de la même année 1845. Il n'y faut voir qu'une fantaisie

sans plan, sans but, à la suite d'un jeune aventurier déguisé en homme du

monde. Emule de Figaro, tour à tour modèle, batelier, jockey, enfant de

choeur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de coquillages,

garçon de café, cicérone, Teverino est un de ces enfants de l'Italie qui

ont le sens de la beauté, le goût de la paresse et l'immoralité

native.--De provenance analogue le roman de _Lucrezia Floriani_, paru en

1847. Fille du pêcheur Menapace, la Floriani est enlevée par le jeune

Memmo Ranieri, remporte de grands succès au théâtre, et se retire au bord

du lac d'Iseo, où elle conquiert le coeur du prince Karol de Roswald. Et

l'on prétendit que leur étrange et vraisemblable liaison était précisément

celle de George Sand et de Chopin.--A la même époque et à la même

inspiration se rattache une petite nouvelle, _Lavinia_, qui met en scène

une héroïne coupant ses cheveux pour en faire un sacrifice à l'amour. A

cela près, cette restitution de lettres, après dix ans de rupture, n'offre,

en dépit du cadre pyrénéen de Saint-Sauveur, qu'un médiocre agrément.

Entre toutes les oeuvres contemporaines des romans socialistes, il en est

une qui mérite d'être retenue et attentivement examinée. C'est _Jeanne_,

publiée en 1844 par le _Constitutionnel_, alors que George Sand avait

rompu avec la _Revue des Deux Mondes_. Pour la première fois elle se

hasardait dans le feuilleton d'un journal quotidien. «Ce mode, dit-elle,

exige un art particulier que je n'ai pas essayé d'acquérir, ne m'y sentant

pas propre. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus

haut point, l'art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui

devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l'attente de la

curiosité ou de l'inquiétude. Tel n'était pas le talent de Balzac, tel est

encore moins le mien.» Mais surtout George Sand abordait un genre nouveau,

celui où elle obtiendra ses plus éclatants et plus durables succès. Elle

le déclare dans la notice de 1852: «_Jeanne_ est une première tentative

qui m'a conduit à faire plus tard la _Mare au Diable_, le _Champi_ et la

_Petite Fadette_. La vierge d'Holbein m'avait toujours frappé comme un

type mystérieux où je ne pouvais voir qu'une fille des champs rêveuse,

sévère et simple: la candeur infinie de l'âme, par conséquent un sentiment

profond dans une mélancolie vague, où les idées ne se formulent point.

Cette femme primitive, cette vierge de l'âge d'or, où la trouver dans la

société moderne?» George Sand a voulu que son héroïne fût une paysanne

gauloise, sorte de Jeanne d'Arc ignorée, qui ne sût ni lire ni écrire, et

vécût, non pas même aux champs, mais au désert, «sur une lande inculte,

sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieux de notre plus

antique civilisation.» Malheureusement, le romancier fut entravé ou par la

hâte de son travail, ou par la nouveauté de son dessein, ou par l'idiome

semi-campagnard prêté aux personnages. La notice plaide, à ce sujet, les

circonstances atténuantes: «Je n'osai point alors faire ce que j'ai osé

plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l'encadrer

exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez

limitée en litterature, de ses idées et de ses sentiments.» _Jeanne_ est

un ouvrage composite, où des sensations et des pensées contradictoires ne

procurent pas cette impression d'unité qui est la règle supérieure de

l'art. Ici, les contrastes du fond se retrouvent dans la forme, et

l'auteur en a très nettement conscience: «Je me sentis dérangé de l'oasis

austère où j'aurais voulu oublier et faire oublier à mon lecteur le monde

moderne et la vie présente. Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette

langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j'avais vues

avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait que je

barbouillais d'huile et de bitume les peintures sèches, brillantes, naïves

et plates des maîtres primitifs, que je cherchais à faire du relief sur

une figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, enfin que je

profanais le nu antique avec des draperies modernes.» Or, ce sont

précisément ces imperfections qu'il est précieux de saisir et d'analyser.

On y discerne les tâtonnements de George Sand, avant que son génie pût

découvrir et suivre la large voie du roman champêtre.

La dédicace de _Jeanne_ est adressée à une humble paysanne, Françoise

Maillant, en des termes d'une touchante délicatesse: «Tu ne sais pas lire,

ma paisible amie, mais ta fille et la mienne ont été à l'école. Quelque

jour, à la veillée d'hiver, pendant que tu fileras ta quenouille, elles te

raconteront cette histoire qui deviendra beaucoup plus jolie en passant

par leurs bouches.» Les principales scènes du récit se déroulent à

Toull-Sainte-Croix, sur la frontière de la Marche. Nous assistons à

l'agonie de Tula, mère de Jeanne, et c'est un émouvant spectacle que la

veillée funèbre, sur la pierre d'Ep-Nell. La silhouette de la jeune fille

se détache, immobile et tragique, au-dessus du cadavre: «Peut-être

s'était-elle endormie dans l'attitude de la prière. Sa mante grise, dont

le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait,

au clair de la lune, l'aspect d'une ombre. Le curé, tout vêtu de noir, et

la morte roulée dans son linceul blanc, formaient avec elle un tableau

lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de débris,

faisait, en petit, l'effet d'une éruption volcanique. Il s'échappait avec

une légère détonation, lançait au loin la paille noircie qui l'avait couvé,

et montait en jets de flamme pour s'éteindre au bout de peu d'instants.

Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte

semblait s'agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l'air de suivre ses

mouvements, comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au

loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et les aboiements des

chiens dans les métairies. La reine verte des marécages coassait d'une

façon monotone, et ce qu'il y avait de plus étrange dans ces voix,

insouciantes des douleurs et des agitations humaines, c'était le chant des

grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui,

réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile

en s'appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et

sonore.»

Voilà les prémices du genre littéraire où George Sand excellera, et voilà

aussi l'apothéose de la beauté en son épanouissement juvénile. Jeanne la

paysanne--c'est encore la thèse égalitaire--a un charme et une grâce qui

ne redoutent aucune comparaison avec les femmes les plus élégantes de la

bourgeoisie ou de la noblesse. Le curé lui-même la regarde avec une

discrète complaisance. La remarque en est faite, sans irrévérence ni

malice: «Comme il n'avait pas plus de trente ans, qu'il avait des yeux, du

goût et de la sensibilité, il était bien un peu agité auprès d'elle». Non

moins ému, et plus libre en ses desseins, sera l'Anglais millionnaire,

Arthur Harley, qui veut épouser Jeanne, domestique chez madame de Boussac.

Et ce roman, qui débute par une mort, se termine par une agonie mystique.

La pastoure expire, ayant à son chevet sir Arthur, et les dernières

paroles qui viennent à ses lèvres sont les vers d'une chanson de terroir:

En traversant les nuages,

J'entends chanter ma mort.

Sur le bord du rivage

On me regrette encore.

Dans l'avant-propos de _François le Champi_, George Sand imagine un

dialogue, à nuit close, avec un ami qui censure la forme mixte dont elle

s'est servie pour instituer un genre où la littérature se mêle à la

paysannerie. L'homme des champs, à ce prix, ne parle ni son véritable

langage--il serait besoin d'une traduction pour l'entendre--ni la langue

de la société polie--ce serait aussi invraisemblable que l'_Astrée_.

George Sand s'est arrêtée à un procédé intermédiaire, conventionnel et

aimable, qui est une manière de transposition ou d'adaptation artistique.

Et l'ami anonyme répond: «Tu peins une fille des champs, tu l'appelles

_Jeanne_, et tu mets dans sa bouche des paroles qu'à la rigueur elle peut

dire. Mais toi, romancier, qui veux faire partager à tes lecteurs

l'attrait que tu éprouves à peindre ce type, tu la compares à une

druidesse, à Jeanne d'Arc, que sais-je? Ton sentiment et ton langage font

avec les siens un effet disparate comme la rencontre de tons criards dans

un tableau; et ce n'est pas ainsi que je peux entrer tout à fait dans la

nature, même en l'idéalisant.» Il veut qu'elle raconte une de ces

histoires qu'on a entendues à la veillée, comme si elle avait un Parisien

à sa droite, un paysan à sa gauche, et qu'il fallût parler clairement pour

le premier, naïvement pour le second. C'est sur ce patron qu'elle a

excellemment tracé l'aventure de _François le Champi_, l'enfant trouvé, le

bâtard, abandonné dans les champs, qui, recueilli par Madeleine Blanchet,

s'éprend pour sa mère adoptive d'une mystérieuse et grandissante tendresse.

Ce sentiment équivoque, où l'affection filiale se mue en inclination

amoureuse, était délicat à analyser. George Sand s'y complaît et devait y

réussir. Elle connaissait les déviations troublantes des sollicitudes et

des caresses qui se croient ou se disent maternelles. Dans Madeleine,

veuve de Cadet Blanchet, elle a mis quelque chose d'elle-même, un peu de

cette passion ambiguë qu'elle éprouva pour Alfred de Musset et Chopin.

Avec le prestige d'un cadre de nature, l'élément de vague inceste se

dissipe, et s'évanouit. Nous connivons au secret désir de deux êtres, trop

inégaux d'âge, mais appariés par le coeur, qui se recherchent et s'adorent

sans oser murmurer l'aveu.

George Sand et ses amis · 第 30 / 35 段