Le type de cet ouvrier pouvait-il paraître embelli, poétisé, aux gens du

monde qui n'avaient pas de rapports directs avec l'atelier? George Sand se

défend de ce reproche: «Agricol Perdiguier, écrit-elle, était au moins

aussi intelligent, aussi instruit que Pierre Huguenin. Un autre ouvrier,

le premier venu, pouvait être jeune et beau, personne ne le niera. Une

femme _bien née_, comme on dit, peut aimer la beauté dans un homme sans

naissance, cela s'est vu!» Le romancier souhaite que l'aventure se

généralise, que l'amour ne connaisse d'autres affinités que celles du

coeur et de l'esprit. «Un ouvrier, s'écrie-t elle, est un homme tout

pareil à un autre homme, un _monsieur_ tout pareil à un autre _monsieur_,

et je m'étonne beaucoup que cela étonne encore quelqu'un.» On s'étonna,

effectivement, et même on se révolta, parmi les censitaires de 1840.

George Sand, non contente de heurter les préjugés nobiliaires ou bourgeois,

appelait un autre état social, fondé sur cette maxime: «A chacun selon

ses besoins!» Elle estimait que le morcellement de la propriété gâte la

beauté de la nature. Elle honorait le peuple qui peine avec résignation:

«Effacez ses souillures, disait-elle, remédiez à ses maux, et vous verrez

bien que ce vil troupeau est sorti des entrailles de Dieu tout aussi bien

que vous. C'est en vain que vous voulez faire des distinctions et des

catégories; il n'y a pas deux peuples, il n'y en a qu'un.» Et l'âme

idéaliste de George Sand se rencontrait avec l'esprit pratique d'Agricol

Perdiguier pour enseigner aux humbles l'ascension vers le mieux. Dans le

compagnonnage, elle découvrait un germe bienfaisant, la loi mutuelle

d'assistance et d'amour.

De la même inspiration procède le _Meunier d'Angibault_, qui parut en

1845. Marcelle, comtesse de Blanchemont, veuve et à demi ruinée, aime

l'ouvrier mécanicien Henri Lémor, qui ne voulait pas l'épouser, la croyant

riche. Elle se réfugie au fin fond du Berry; il la suit. Là surgit, en

parallèle, un autre couple amoureux. Rose, fille de maître Bricolin,

l'avide régisseur de Blanchemont, aime le meunier Grand-Louis, qui est

sans fortune. Les parents de Rose, surtout sa mère, s'opposent au mariage.

Ils ont pourtant une fille aînée qui est devenue folle «d'une amour

contrariée» et qui erre à travers la campagne. Cette possédée incendie la

ferme de Blanchemont. Alors les théories socialistes resplendissent de

leur plus pur éclat. Marcelle, pauvre et radieuse, épouse Henri Lémor. Et

Rose se marie avec le Grand-Louis, le farinier d'Angibault.

Plus accentuées encore sont les doctrines du roman qui suivit, le _Péché

de Monsieur Antoine_. Composé en 1845 à la campagne, «dans une phase de

calme extérieur et intérieur, nous dit George Sand, comme il s'en

rencontre peu dans la vie des individus», cet ouvrage hardiment socialiste

fut publié en feuilleton par un journal ultra-conservateur, l'_Epoque_,

vers le même temps où les romans d'Eugène Sue paraissaient dans les

_Débats_ et le _Constitutionnel_, feuilles gouvernementales. En effet, les

organes républicains, tels que le _National_, se refusaient à accueillir

les oeuvres de George Sand qu'ils estimaient subversives et

révolutionnaires.

Ce socialisme, purement intellectuel, n'eût pas été désavoué par Fénelon

en sa république de Salente. Il n'est aucunement responsable du décevant

résultat des ateliers nationaux, non plus que de la sinistre aventure des

journées de Juin. A sa base on trouve un communisme virtuel, la communauté

par association, embryon de propriété collective. Mais l'idée demeura

incomprise et rejetée par les masses. «Elle est, déclare George Sand,

antipathique dans la campagne et n'y sera réalisable que par l'initiative

d'un gouvernement fort, ou par une rénovation philosophique, religieuse et

chrétienne, ouvrage des siècles peut-être».

A sa thèse généreuse l'écrivain avait adapté une intrigue assez

invraisemblable, mais attachante. Emile Cardonnet, étudiant enthousiaste,

est appelé auprès de son père, industriel positif, esprit sec et précis,

superlativement bourgeois. Dans le pays, aux environs de Gargilesse, sur

les confins de la Marche, habitent en leurs manoirs respectifs deux

anciens amis devenus ennemis mortels, le comte Antoine de Chateaubrun et

le marquis de Boisguilbault. A Chateaubrun, tout est dévasté, et le comte

ruiné s'est transformé en une manière de paysan qui s'appelle M. Antoine.

Il a une fille de dix-huit ans, Gilberte, blanche et blonde, «belle comme

la plus belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.» A Boisguilbault,

autre original, hanté par l'hypocondrie, un misanthrope de soixante-dix

ans. Encore droit, mais très maigre, ses vêtements semblaient couvrir un

homme de bois. Et, de fait, il n'avait pas changé la coupe de son costume

depuis un demi-siècle: «Un habit vert très court, des pantalons de nankin,

un jabot très roide, des bottes à coeur, et, pour rester fidèle à ses

habitudes, une petite perruque blonde, de la nuance de ses anciens cheveux

et ramassée en touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant

très haut, et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la

neige, donnaient à sa longue figure la forme d'un triangle.» Habillé en

petit maître de l'Empire, M. de Boisguilbault était communiste.

D'où provenait la brouille entre le comte et le marquis? Quel était le

péché de M. Antoine? Quel était le grief du septuagénaire? C'est--nous

l'apprendrons au dénouement--qu'Antoine de Châteaubrun, en sa fringante

jeunesse, avait été l'amant de madame de Boisguilbault. Au demeurant,

Emile Cardonnet, qui aime la fille du comte et les théories du marquis,

entre en rébellion contre son père, prompt à pourfendre le socialisme.

«Voilà, s'écrie l'industriel avec indignation, voilà les utopies du frère

Emile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que sais-je?

C'est superbe, mais c'est absurde.» Sans cesse ils sont aux prises, l'un

prenant pour formule: «A chacun suivant sa capacité», l'autre ayant pour

axiome: «A chacun suivant ses besoins». Emile, rudoyé par l'infaillibilité

paternelle, se console auprès du marquis, qui lui enseigne que l'égalité

des droits implique l'égalité des jouissances, que la vérité communiste

est tout aussi respectable que la vérité évangélique. C'est, en effet,

l'Evangile qui, par les voies esséniennes, les conduit à une conclusion

d'égalité niveleuse. Le Dieu qu'ils adorent est la justice sans alliage,

la miséricorde sans défaillance. «Dieu est dans tout, et la nature est son

temple.» Mais la raison pure peut-elle suffire à la vingtième année? Si

l'esprit d'Emile est plus souvent à Boisguilbault, son coeur est presque

toujours à Chateaubrun. Après des chapitres interminables de dissertations

socialistes, la jeunesse et l'amour recouvrent leurs droits. Le fils

altruiste de l'égoïste industriel épouse la fille de M. Antoine. On peut

espérer que les deux époux n'examineront pas seulement les beautés du

communisme. Vainement le marquis, qui se plaignait d'avoir jadis partagé

sa femme, professe que tout doit être mis en commun: Emile n'y mettra pas

Gilberte. Et les théories de George Sand viennent se briser sur le roc de

l'amour, qui est un irréductible individualiste.

CHAPITRE XXIII

EN 1848

Dès 1830, George Sand était républicaine. Durant les dix-huit années du

règne de Louis-Philippe, elle ne cessa d'appeler de ses voeux une

révolution qui renversât la monarchie et le régime censitaire. Elle avait

donné son âme à la démocratie, elle était en communion parfaite avec les

accusés d'avril. Les ennemis du gouvernement de Juillet pouvaient compter

sur sa coopération intellectuelle: les romans qu'elle publiait sapaient

les assises de la royauté bourgeoise. Toutefois, elle refusa d'approuver

l'échauffourée du 12 mai 1839, tentée par la _Société des Saisons_, et

dont elle apprit à Gênes l'infructueuse issue. Elle se contenta de

plaindre et d'admirer les vaincus. «A Dieu ne plaise, écrit-elle dans son

autobiographie, que j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres généreux

martyrs de cette série, d'avoir aveuglément sacrifié à leur audace

naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de gloire! Non!

c'étaient des esprits réfléchis, studieux, modestes; mais ils étaient

jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils espéraient que

leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à l'excellence soutenue de la

nature humaine; ils la jugeaient d'après eux-mêmes. Ah! mes amis, que

votre vie est belle, puisque, pour y trouver une faute, il faut faire, au

nom de la froide raison, le procès aux plus nobles sentiments dont l'âme

de l'homme soit capable! La véritable grandeur de Barbès se manifesta dans

son attitude devant ses juges et se compléta dans le long martyre de la

prison. C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du silence

de cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le

plus éloquent et le plus pur enseignement à la vertu qu'il ait été donné à

ce siècle de comprendre. Les lettres de Barbès à ses amis sont dignes des

plus beaux temps de la foi.»

A ce chevalier, à ce paladin héroïque de la démocratie, aboutissait le

cycle des enthousiasmes de George Sand. Elle avait tour à tour demandé la

certitude philosophique et la vérité sociale aux sources les plus diverses;

elle avait interrogé le passé et le présent, elle s'était efforcée

d'arracher à l'avenir son redoutable secret. Et elle s'écrie, au terme de

l'_Histoire de ma Vie_: «_Terre_ de Pierre Leroux, _Ciel_ de Jean Reynaud,

_Univers_ de Leibnitz, _Charité_ de Lamennais, vous montez ensemble vers

le Dieu de Jésus... Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la

voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties

sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous

étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint,

éloquent, ingénieux, sublime, nous promettre le règne du ciel sur cette

même terre que nous maudissions. Et de nos jours, comme nous désespérions

encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore pour nous ouvrir,

au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de Jésus,

l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.»

La République, en effet, qu'elle attend, qu'elle appelle, c'est l'Evangile

en acte, c'est la réalisation de cette doctrine «toute d'idéal et de

sentiment sublime» qui fut apportée aux hommes par le Nazaréen. Du haut de

ses rêves, elle devait choir dans la réalité. La désillusion sera cruelle.

Douée d'une intelligence religieuse et d'une raison anticléricale, elle

était délibérément hostile à la théologie et aux pratiques du

catholicisme. L'Eglise romaine lui apparaissait inconciliable avec

l'esprit de liberté. Le 13 novembre 1844, elle répondait à un desservant

qui, par circulaire, venait la solliciter pour une oeuvre pie: «Depuis

qu'il n'y a plus, dans la foi catholique, ni discussions, ni conciles, ni

progrès, ni lumières, je la regarde comme une lettre morte, qui s'est

placée comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des

peuples. C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une

fausse interprétation des sublimes Evangiles, et un obstacle insurmontable

à la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la

terre comme au ciel.» Plus tard, en février 1848, à la veille de la

Révolution, George Sand communique au _Constitutionnel_ une lettre

adressée à Pie IX par Joseph Mazzini, et elle y ajoute un commentaire qui

se termine par cette adjuration: «Courage, Saint-Père! Soyez chrétien!»

C'est avec le même instinct de générosité confiante et un peu crédule

qu'elle se tourne vers le prince Louis-Napoléon Bonaparte, prisonnier au

fort de Ham, pour le féliciter de son «remarquable travail, l'_Extinction

du Paupérisme_.» Cette correspondance est du mois de décembre 1844. George

Sand était alors vaguement communiste, tout au moins dans le _Compagnon du

Tour de France_, le _Meunier d'Angibault_ et le _Péché de Monsieur

Antoine_. Elle compte, pour assurer le triomphe de la liberté, sur

l'impérial rêveur, chez qui se dérobe un sinistre ambitieux. En lui elle

ne veut voir qu'un guerrier captif, un héros désarmé, un grand citoyen.

Elle demande impatiemment à l'_homme d'élite_ de tirer la France des mains

d'un _homme vulgaire, pour ne rien dire de pis_. Par là elle a désigné

Louis-Philippe. Comme la plupart des contemporains, elle subit la

fascination de la légende napoléonienne. «Ce n'est pas, dit-elle, le nom

terrible et magnifique que vous portez qui nous eût séduit. Nous avons à

la fois diminué et grandi depuis les jours d'ivresse sublime qu'IL nous a

donnés: son règne illustre n'est plus de ce monde, et l'héritier de son

nom se préoccupe du sort des prolétaires!... Quant à moi personnellement,

je ne connais pas le soupçon, et, s'il dépendait de moi, après vous avoir

lu, j'aurais foi en vos promesses et j'ouvrirais la prison pour vous faire

sortir, la main pour vous recevoir... Parlez-nous donc encore de liberté,

noble captif! Le peuple est comme vous dans les fers. Le Napoléon

d'aujourd'hui est celui qui personnifie la douleur du peuple comme l'autre

personnifiait sa gloire.» A célébrer ainsi le renouveau des souvenirs

d'antan, George Sand ne pressent pas qu'elle est sur le chemin de

l'élection présidentielle, du coup d'Etat et de l'Empire.

Dès 1844, elle estimait, comme elle le proclamera en 1848 dans sa lettre

_Aux Riches_, que «le communisme, c'est le vrai christianisme,» et elle

ajoutera: «Hélas! non, le peuple n'est pas communiste, et cependant la

France est appelée à l'être avant un siècle.» Sous le ministère Guizot,

elle recueille des signatures en faveur de la _Pétition pour

l'organisation du travail_, qui contient en germe la doctrine socialiste

de Louis Blanc et les ateliers nationaux. Elle va de l'avant, mais sans

discerner très nettement ceux qu'elle suit, non plus que ceux qu'elle

entraîne. Le 18 février 1848, elle ne croit aucunement à la révolution qui

éclatera six jours plus tard. «Je n'y vois pas, écrit-elle à son fils, de

prétexte raisonnable dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre

ministres qui tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du

bruit autour de leur table, il n'en résultera que des horions, des

assassinats commis par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne

crois pas que le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre

M. Guizot. Thiers vaut mieux, à coup sûr; mais il ne donnera pas plus de

pain aux pauvres que les autres.» Elle déclare que se faire assommer pour

Odilon Barrot et compagnie, _ce serait trop bête_, et elle exhorte Maurice

à observer les événements de loin, sans se fourrer dans une bagarre que du

reste elle ne prévoit pas. Et voici sa conclusion: «Nous sommes gouvernés

par de la canaille.»

Le 24 février, le peuple de Paris est debout. George Sand accourt de

Nohant, à la première nouvelle de la Révolution. Elle vient mettre sa

plume à la disposition du Gouvernement provisoire: on l'utilisera. Le 6

mars, elle écrit à son ami Girerd, commissaire de la République à Nevers:

«Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie publique

nous appelle et nous absorbe. La République est la meilleure des familles,

le peuple est le meilleur des amis.» Elle lui envoie--car elle est

l'auteur de sa nomination--les instructions suivantes, au nom du citoyen

Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur: «Agis avec vigueur, mon cher frère.

Dans une situation comme celle où nous sommes, il ne faut pas seulement du

dévouement et de la loyauté, il faut du fanatisme au besoin. Il faut

s'élever au-dessus de soi-même, abjurer toute faiblesse, briser ses

propres affections si elles contrarient la marche d'un pouvoir élu par le

peuple et réellement, foncièrement révolutionnaire. «Elle lui en offre une

preuve en sacrifiant un ami que, d'ailleurs, elle a cessé d'aimer--ce qui

amoindrit son mérite d'héroïne à la Corneille: «Ne t'apitoie pas sur le

sort de Michel (de Bourges); Michel est riche, il est ce qu'il a souhaité,

ce qu'il a choisi d'être. Il nous a trahis, abandonnés, dans les mauvais

jours. A présent, son orgueil, son esprit de domination se réveillent. Il

faudra qu'il donne à la République des gages certains de son dévouement

s'il veut qu'elle lui donne sa confiance.» Elle n'admet aucune transaction,

aucun accommodement; on doit balayer tout ce qui a l'esprit bourgeois.

C'est avec encore plus d'allégresse qu'elle mande, le 9 mars, à Charles

Poncy, l'ouvrier-poète de Toulon: «Vive la République! Quel rêve, quel

enthousiasme, et, en même temps, quelle tenue, quel ordre à Paris! J'ai vu

s'ouvrir les dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple grand,

sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au coeur de la France,

au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai passé bien

des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est fou, on est

ivre, on est heureux de s'être endormi dans la fange et de se réveiller

dans les cieux... J'ai le coeur plein et la tête en feu. Tous mes maux

physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliés. Je vis, je suis

forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans.» Cet hosannah, nous le

retrouvons dans tous les écrits de George Sand, en ces deux mois de mars

et d'avril, notamment dans les _Lettres de Blaise Bonnin_, qui figurent au

volume intitulé _Souvenirs de 1848_ et qui sont d'excellente propagande

démocratique à l'usage des paysans. De même, sous le titre générique:

_Questions politiques et sociales_, voici les _Lettres au peuple_, celle

par exemple du 7 mars, où George Sand déploie une éloquence qu'elle n'a

jamais surpassée: «Venez, tous, morts illustres, maîtres et martyrs

vénérés, venez voir ce qui se passe maintenant sur la terre; viens le

premier, ô Christ, roi des victimes, et, à ta suite, le long et sanglant

cortège de ceux qui ont vécu d'un souffle de ton esprit, et qui ont péri

dans les supplices pour avoir aimé ton peuple! Venez, venez en foule, et

que votre esprit soit parmi nous!» Puis, le 19 mars, s'adressant encore au

peuple dans un élan mystique, elle s'écrie: «La République est un baptême,

et, pour le recevoir dignement, il faut être en état de grâce. L'état de

grâce, c'est un état de l'âme où, à force de haïr le mal, on n'y croit

pas.»

Ces envolées dans l'empyrée ne lui font point négliger les réalités de la

politique courante et des intérêts électoraux. Elle recommande à Maurice,

qui est maire de Nohant, de travailler à prêcher, à républicaniser les

bons paroissiens, et elle n'oublie pas l'irrésistible argument: «Nous ne

manquons pas de vin cette année, tu peux faire rafraîchir ta garde

nationale armée, modérément, _dans la cuisine_, et, là, pendant une heure,

tu peux causer avec eux et les éclairer beaucoup.» Elle lui adresse, pour

être lues aux populations, les circulaires officielles qu'elle-même a

rédigées comme secrétaire bénévole de Ledru-Rollin, et elle hasarde un

calembour--ce qui est assez rare sous sa plume--à propos du _maire_ qui

recevra les instructions de sa _mère_. De vrai, elle est occupée, absorbée

comme un homme d'Etat. Le romancier a cédé la place au publiciste

politique, qui alimente de sa prose le _Bulletin de la République_. Elle

en est fière, mais cette collaboration «ne doit pas être criée sur les

toits.» Elle ne signe pas.

George Sand serait-elle antisémite? En 1861, dans son roman de _Valvèdre_,

elle créera l'étrange figure de l'Israélite Moserwald, et l'un des

personnages formulera cette déclaration de principes: «Le juif a

instinctivement besoin de manger un morceau de notre coeur, lui qui a tant

de motifs pour nous haïr, et qui n'a pas acquis avec le baptême la sublime

notion du pardon.» Déjà, le 24 mars 1848, elle écrivait à son fils:

«Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la République. Il est

gardé à vue par le Gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se sauve

avec son argent et qui lui mettrait de la mobile à ses trousses. Encore

_motus_ là-dessus.» Elle professe, en effet, la répugnance des

républicains si probes et si désintéressés d'alors, à l'endroit des hommes

d'affaires, des spéculateurs et des agioteurs. Dans une admirable lettre à

Lamartine, au commencement d'avril, elle le plaint de s'asseoir et de

manger à la table des centeniers. Elle en profite pour exposer ce qu'on

pourrait appeler la conception idéaliste de la démocratie: «Eh quoi!

dit-elle, en peu d'années, vous vous êtes élevé dans les plus hautes

régions de la pensée humaine, et, vous faisant jour au sein des ténèbres

du catholicisme, vous avez été emporté par l'esprit de Dieu, assez haut

pour crier cet oracle que je répète du matin au soir: «Plus il fait clair,

mieux on voit Dieu!» Alors elle l'interroge, elle l'adjure, elle le

presse: «Pourquoi êtes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas éclairer, et

non avec ceux qu'il éclaire? pourquoi vous placez-vous entre la

bourgeoisie et le prolétariat?... Vous avez de la conscience, vous êtes

pur, incorruptible, sincère, honnête dans toute l'acception du mot en

politique, je le sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force,

d'enthousiasme, d'abnégation et de pieux fanatisme pour être en prose le

même homme que vous êtes en vers!... Mais non, vous n'êtes pas fanatique,

et cependant vous devriez l'être, vous à qui Dieu parle sur le Sinaï. Vous

devez porter les feux dont vous avez été embrasé dans votre rencontre avec

le Seigneur, au milieu des glaces où les mauvais coeurs languissent et se

paralysent. Vous êtes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous

reste à être un homme vertueux. Faites, ô source de lumière et d'amour,

que le zèle de votre maison dévore le coeur de cette créature d'élite!»

Lamartine, sur ses sommets, n'entendit pas l'appel de George Sand, et ce

fut pour elle un prémier déboire. Elle en éprouva un second, encore plus

amer, en cette journée du 17 avril où deux cent mille bouches proférèrent

les cris: «_Mort aux communistes! Mort à Cabet!_» Le soir même, elle écrit

à Maurice une lettre désespérée: «J'ai bien dans l'idée que la République

a été tuée dans son principe et dans son avenir, du moins dans son

prochain avenir.» Elle s'apitoie sur ceux qui seront les vaincus, les

victimes, les proscrits, et plus particulièrement sur Barbès, en qui elle

voit--étrange rapprochement!--la vertu de Jeanne d'Arc et la pureté de

Robespierre l'incorruptible. Il lui semble que son rôle, à elle, son rôle

civique est fini, qu'il est temps de regagner Nohant. Elle a rédigé un

_Bulletin_ qu'elle déclare «un peu raide» et qui a déchaîné toutes les

fureurs de la bourgeoisie. Un moment, elle reprend courage, le 20 avril,

devant la fête de la Fraternité, «la plus belle journée de l'histoire», où

un million d'âmes communient dans la religion d'amour: «Du haut de l'Arc

de l'Etoile, le ciel, la ville, les horizons, la campagne verte, les dômes

des grands édifices dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la

plus gigantesque scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille,

de l'Observatoire à l'Arc de triomphe, et au delà et en deçà hors de

Paris, sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés

comme un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la

mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes

les pompes de l'armée, toutes les guenilles de la _sainte canaille_, et

toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant,

criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime.»

Trois semaines s'écoulent. Le 15 mai, l'Assemblée Constituante, à peine

réunie, est envahie sous prétexte d'une manifestation en faveur de la

Pologne. George Sand, qui avait l'âme polonaise--en ce temps-là on

exécrait la Russie--s'est mêlée à la foule des pétitionnaires, sans peut

être conniver à leur dessein de violer la représentation nationale. Elle

est dénoncée, compromise, et se retire à Nohant, d'où elle envoie des

articles au journal ultra démocratique du citoyen Théophile Thoré, la

_Vraie République_. Par ainsi elle se sépare de Ledru-Rollin, qui devient

suspect de modérantisme et que, dans certains départements, on appelait

_le duc Rollin_. Dans le Berry, une réaction forcenée domine. Les

bourgeois racontent, et les paysans croient, que George Sand est l'ardent

disciple du _père Communisme_, «un gaillard très méchant qui brouille tout

à Paris et qui veut que l'on mette à mort les enfants au-dessous de trois

ans et les vieillards au-dessus de soixante.» Comment réfuter de telles

inepties, propagées par le fanatisme, accueillies par l'ignorance et la

sottise? George Sand épanche sa tristesse dans des lettres indignées,

adressées soit à Barbès, détenu au donjon de Vincennes, soit à Joseph

Mazzini, qui caressait à Milan son beau rêve de l'unité italienne, avec la

glorieuse devise: _Dio e Popolo_. Dieu, où est-il? On croirait qu'il se

désintéresse du train des choses humaines. La solitaire de Nohant gémit de

ce spectacle. «Si Jésus reparaissait parmi nous, s'écrie-t-elle, il serait

empoigné par la garde nationale comme factieux et anarchiste.»

George Sand et ses amis · 第 29 / 35 段