juin 1839, George Sand se jugeait elle-même en ces termes: «Je l'avoue à
ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un artiste, et je suis encore à
bien des égards et malgré moi un grand enfant.» Au cours des années
suivantes, sous les influences contraires de Chopin et de Pierre Leroux,
la lutte va s'engager entre les préoccupations de l'art et les
sollicitations de la politique. De là, dans les romans de George Sand, un
double filon qu'il nous faut suivre: d'un côté, _Consuelo_ et la _Comtesse
de Rudolstadt_, de l'autre, _Horace_, le _Compagnon du Tour de France_, le
_Meunier d'Angibault_ et le _Péché de Monsieur Antoine_. C'est le
parallélisme des conceptions esthétiques et des rêves humanitaires.
_Consuelo_ fut composé sous l'inspiration immédiate et dans le commerce
quotidien de Chopin. L'oeuvre vaut, non seulement par l'intérêt de la
fable, mais encore et surtout par la délicatesse et l'agrément de
l'exécution. Très touchante est l'aventure de cette cantatrice, fille
d'une bohémienne. George Sand en a succinctement résumé les péripéties, à
la page 176 du troisième et dernier volume. Ce sont: les fiançailles de
Consuelo au chevet de sa mère avec Anzoleto, l'infidélité de celui-ci, la
haine de la Corilla, les outrageants desseins de Zustiniani, les conseils
du Porpora, le départ de Venise, l'attachement qu'Albert avait pris pour
elle, les offres de la famille de Rudolstadt, ses propres hésitations et
ses scrupules, sa fuite du château des Géants, sa rencontre avec Joseph
Haydn, son voyage, son effroi et sa compassion au lit de douleur de la
Corilla, sa reconnaissance pour la protection accordée par le chanoine à
l'enfant d'Anzoleto, enfin son retour à Vienne et son entrevue avec
Marie-Thérèse.
Le début du roman est un pur chef-d'oeuvre, avec de curieux détails sur la
vie intime de Venise et cette attachante figure du Porpora, le professeur
de chant de Consuelo qui ne tarda pas à être surnommée la Porporina. Puis
c'est le début triomphal de la cantatrice au théâtre San Samuel, où elle
devient l'objet des poursuites du directeur, le comte Zustiniani. Il y a
là sur la vie des coulisses et des planches un brillant développement qui
rappelle certaines tirades de _Kean_. Le sujet qu'Alexandre Dumas père
avait traité avec éloquence, George Sand s'en empare et le renouvelle
ingénieusement. «Un comédien, dit-elle, n'est pas un homme; c'est une
femme. Il ne vit que de vanité maladive; il ne songe qu'à satisfaire sa
vanité; il ne travaille que pour s'enivrer de vanité. La beauté d'une
femme lui fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien.
Une femme est son rival, ou plutôt il est la rivale d'une femme; il a
toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les
ridicules d'une coquette.» Consuelo en fait l'expérience auprès d'Anzoleto,
jusqu'à ce qu'elle s'éloigne, sur les conseils du Porpora, et se réfugie
en Bohême, dans la famille de Rudolstadt. L'héritier de cette noble race,
le comte Albert, a l'âme d'un vrai Hussite. Il descend du roi George
Podiebrad et de Jean Ziska du Calice, chef des Taborites. Les doctrines
d'autrefois hantent son imagination extatique: «Il haïssait les papes, ces
apôtres de Jésus-Christ qui se liguent avec les rois contre le repos et la
dignité des peuples. Il blâmait le luxe des évêques et l'esprit mondain
des abbés, et l'ambition de tous les hommes d'église.» Cette question du
hussitisme, les débats et les luttes qui se sont engagés autour de «la
coupe de bois» par opposition aux vases d'or des Romains, ont intéressé et
passionné George Sand. En dehors du roman de _Consuelo_, elle a écrit sur
ce sujet deux remarquables études historiques. _Jean Ziska_ est un
émouvant récit de la guerre des Hussites; on y rencontre l'exacte
définition des points de désaccord avec Rome. Dans _Procope le Grand_
apparaît la doctrine de ces généreux révoltés, telle que la formule le
pape Martin V dans sa lettre au roi de Pologne, Wladislas IV: «Ils disent
qu'il ne faut point obéir aux rois, que tous les biens doivent être
communs, et que tous les hommes sont égaux.» Bref, à l'estime de George
Sand, ce sont les précurseurs de la Révolution française, dont ils
réalisent par anticipation la devise. Leur cri: «La coupe au peuple!» a la
valeur d'un impérissable symbole. Ils prêchent la communion universelle de
l'humanité et protestent contre la corruption et la débauche de l'Eglise
ultramontaine. Derrière le dogme utraquiste qui revendique la Cène sous
les deux espèces, l'héroïque Bohême réclame la liberté du culte, la
liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile. George
Sand synthétise en ces termes l'enseignement qui découle du martyre de
Jean Huss et de Jérôme de Prague: «L'Eglise est tombée au dernier rang
dans l'esprit des peuples, parce qu'elle a versé le sang. L'Eglise n'est
plus représentée que par des processions et des cathédrales, comme la
royauté n'est plus représentée que par des citadelles et par des soldats.
Mais l'Evangile, la doctrine de l'Egalité et de la Fraternité, est
toujours et plus que jamais vivant dans l'âme du peuple. Et voyez le
crucifié, il est toujours debout au sommet de nos édifices, il est
toujours le drapeau de l'Eglise! Il est là sur son gibet, ce Galiléen, cet
esclave, ce lépreux, ce paria, cette misère, cette pauvreté, cette
faiblesse, cette protestation incarnées!... Sa prophétie s'est accomplie:
il est remonté dans le Ciel, parce qu'il est rentré dans l'Idéal. Et de
l'Idéal il redescendra pour se manifester sur la terre, pour apparaître
dans le réel. Et voilà pourquoi, depuis dix-huit siècles, il plane adoré
sur nos têtes.» Puis George Sand, confrontant les bûchers de Constance et
de Rouen, aboutit à cette conclusion, toute conforme à sa thèse: «Qui ne
sent dans son coeur que si Jeanne d'Arc eût vu le jour en Bohême, elle
aurait été une de ces intrépides femmes du Tabor qui mouraient pour leur
foi en Dieu et en l'Humanité?»
Dans _Consuelo_, le hussitisme n'est qu'un épisode. La partie vraiment
attrayante de l'oeuvre, ce sont les incidents romanesques où le génie de
George Sand se donne carrière: le voyage souterrain de la Porporina pour
rejoindre Albert de Rudolstadt, l'arrivée d'Anzoleto au château des Géants,
l'odyssée d'Haydn, les embûches tendues par le recruteur Mayer. Ce sont
aussi telles pages prestigieuses, comme le discours de Satan qui se dit le
frère du Christ, et maints paysages qui évoquent devant nos yeux le charme
et la diversité de la nature. Quel poète se flatterait d'égaler cette
prose harmonieuse et rythmée? Voici, par exemple, un passage qui traduit
beaucoup mieux que le _Chemineau_, de M. Jean Richepin, la vision d'une
route se déroulant à travers champs, parmi les sapins et les bruyères:
«Qu'y-t-il de plus beau qu'un chemin? pensait Consuelo; c'est le symbole
et l'image d'une vie active et variée. Que d'idées riantes s'attachent
pour moi aux capricieux détours de celui-ci! Je ne me souviens pas des
lieux qu'il traverse, et que pourtant j'ai traversés jadis. Mais qu'ils
doivent être beaux, au prix de cette noire forteresse qui dort là
éternellement sur ses immobiles rochers! Comme ces graviers aux pâles
nuances d'or mat qui le rayent mollement, et ces genêts d'or brûlant qui
le coupent de leurs ombres, sont plus doux à la vue que les allées droites
et les raides charmilles de ce parc orgueilleux et froid! Rien qu'à
regarder les grandes lignes sèches d'un jardin, la lassitude me prend:
pourquoi mes pieds chercheraient-ils à atteindre ce que mes yeux et ma
pensée embrassent tout d'abord? Au lieu que le libre chemin qui s'enfuit
et se cache à demi dans les bois m'invite et m'appelle à suivre ses
détours et à pénétrer ses mystères. Et puis ce chemin, c'est le passage de
l'humanité, c'est la route de l'univers. Il n'appartient pas à un maître
qui puisse le fermer et l'ouvrir, à son gré. Ce n'est pas seulement le
puissant et le riche qui ont le droit de fouler ses marges fleuries et de
respirer ses sauvages parfums. Tout oiseau peut suspendre son nid à ses
branches, tout vagabond peut reposer sa tête sur ses pierres. Devant lui,
un mur ou une palissade ne ferme point l'horizon. Le ciel ne finit pas
devant lui; et, tant que la vue peut s'étendre, le chemin est une terre de
liberté. A droite, à gauche, les champs, les bois appartiennent à des
maîtres; le chemin appartient à celui qui ne possède pas autre chose;
aussi comme il l'aime! Le plus grossier mendiant a pour lui un amour
invincible. Qu'on lui bâtisse des hôpitaux aussi riches que des palais, ce
seront toujours des prisons; sa poésie, son rêve, sa passion, ce sera
toujours le grand chemin.»
Après un séjour à la cour de Marie-Thérèse, où l'élève préférée du Porpora,
la compagne d'Haydn, redevient cantatrice, voici le retour au château des
Géants. Elle y arrive pour épouser Albert et pour assister à sa mort. Mais
cette mort--comme nous le verrons dans les deux volumes suivants de la
_Comtesse de Rudolstadt_--n'était qu'une crise de catalepsie. Consuelo,
veuve aussitôt que mariée, et dédaigneuse de la richesse, a quitté Vienne
pour se réfugier à Berlin. Elle y courra d'autres dangers. Frédéric la
poursuivra de ses assiduités, puis de sa rancune. Alors se succèdent la
silhouette de Voltaire et celle de la soeur du roi, Amélie, abbesse de
Quedlimbourg. Elle a une périlleuse aventure d'amour. Consuelo, qui s'y
trouve mêlée par dévouement, est arrêtée, incarcérée à Spandau, sous la
surveillance des époux Schwartz. Or c'est à leur fils, le mystique et
sentimental Gottlieb, qu'elle devra la liberté. Ça et là, apparaissent de
délicieux épisodes, ainsi celui du rouge-gorge et les adieux de Consuelo à
sa prison.
Elle est libre, sauvée, entraînée dans une voiture par un individu masqué.
Quel est-il? Elle ressent un trouble profond et ne songe pas à se dérober.
Tandis que les chevaux galopent, elle s'endort auprès de ce singulier
compagnon, qui a serré les deux bras autour de sa taille. Au réveil, elle
essaie de se dégager, mais sans trop insister. Un vague attrait la domine.
«L'inconnu rapprocha Consuelo de sa poitrine, dont la chaleur embrasa
magnétiquement la sienne, et lui ôta la force et le désir de s'éloigner.
Cependant il n'y avait rien de violent ni de brutal dans l'étreinte douce
et brûlante de cet homme. La chasteté ne se sentait ni effrayée ni
souillée par ses caresses; et Consuelo, comme si un charme eût été jeté
sur elle, oubliant la retenue, on pourrait même dire la froideur virginale
dont elle n'avait jamais été tentée de se départir, même dans les bras du
fougueux Anzoleto, rendit à l'inconnu le baiser enthousiaste et pénétrant
qu'il cherchait sur ses lèvres. Comme tout était bizarre et insolite chez
cet être mystérieux, le transport involontaire de Consuelo ne parut ni le
surprendre, ni l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement
contre son coeur; et quoique ce fut avec une force extraordinaire, elle ne
ressentit pas la douleur qu'une violente pression cause toujours à un être
délicat. Elle n'éprouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable
oubli de sa pudeur accoutumée eût dû lui apporter après un instant de
réflexion. Aucune pensée ne vint troubler la sécurité ineffable de cet
instant d'amour senti et partagé comme par miracle. C'était le premier de
sa vie. Elle en avait l'instinct ou plutôt la révélation; et le charme en
était si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir
jamais l'altérer. L'inconnu lui paraissait un être à part, quelque chose
d'angélique dont l'amour la sanctifiait. Il passa légèrement le bout de
ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupières de
Consuelo, et à l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il
resta éveillé cette fois, mais calme en apparence, comme s'il eût été
invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pénétrer son
armure. Il veillait en entraînant Consuelo vers des régions inconnues, tel
qu'un archange emportant sous son aile un jeune séraphin anéanti et
consumé par le rayonnement de la Divinité.»
Le lecteur a deviné, mais Consuelo ignore que l'inconnu c'est Albert de
Rudolstadt, sorti de léthargie. Elle est légitimement enlevée par son
époux. Avec lui, et sous la sympathique protection de cet homme masqué,
elle s'initiera à la doctrine des Invisibles, confrérie franc-maçonnique.
Ils lui révéleront la trilogie démocratique: Liberté, Egalité, Fraternité,
et ils démontreront qu'elle procède de l'Evangile. Leur foi est le déisme
chrétien. Ecoutez les questions et les réponses de cette initiation:
«Qu'est-ce que le Christ?--C'est la pensée divine, révélée à
l'humanité.--Cette pensée est-elle tout entière dans la lettre de
l'Evangile?--Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entière
dans son esprit.» L'interrogatoire de Consuelo satisfait les Invisibles,
qui la félicitent de son courage, de ses talents et des vertus. Elle
recevra, en dépit de son sexe, les degrés de tous les rites. On le lui
déclare solennellement: «L''épouse et l'élève d'Albert de Rudolstadt est
notre fille, notre soeur et notre égale. Comme Albert, nous professons le
précepte de l'égalité divine de l'homme et de la femme.» Avec Consuelo ils
communieront en une sorte de christianisme supérieur et épuré. Aussi bien
était-ce alors l'intime religion de George Sand. Elle charge son héroïne
d'en esquisser les principaux linéaments: «Le Christ est un homme divin
que nous révérons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint
des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le
meilleur et le plus grand des maîtres et des martyrs... Mais nous adorons
Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime d'idolâtrie. Nous
distinguons la divinité de la révélation de celle du révélateur.»
De même que pour composer _Consuelo_, qui parut en 1843, George Sand avait
étudié les annales religieuses de la Bohême, elle consacra plusieurs mois
à s'assimiler les doctrines des sociétés secrètes, qui forment la
substance de la _Comtesse de Rudolstadt_. Elle écrit, le 6 juin 1843, à
son fils: «Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors
pas du _Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Ecossais_. Il va en
résulter un roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les
origines de tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.»
Et la semaine suivante, à madame Marliani: «Dites à Pierre Leroux qu'il
m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que j'y
barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui, enfin,
que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux Jésus_.» Le 28
novembre 1843, elle avertit Maurice que la _Comtesse de Rudolstadt_, en
cours de publication dans la _Revue Indépendante_, risque d'être
interrompue. Il lui sera impossible de fournir du manuscrit pour le numéro
du 10 décembre, tellement elle est envahie par la politique et préoccupée
par la fondation d'un journal, l'_Eclaireur de l'Indre_.
En dépit de parties attachantes, la _Comtesse de Rudolstadt_ n'égale pas
_Consuelo_. Le dénouement tourne au symbole, alors que l'héroïque élève du
Porpora devient réellement l'épouse d'Albert et se voue à rester
cantatrice, pour offrir le spectacle de la vertu sur les planches. Ils
accomplissent à travers l'Europe un infatigable pèlerinage: elle,
s'adonnant à son art, lui, annonçant la république prochaine, plus de
maîtres ni d'esclaves, les sacrements à tout le monde, la coupe à tous. Et
Consuelo la Zingara, et Albert le mystique, vont de province en province,
comme des bohémiens, accompagnés de leurs enfants. Ils prophétisent la
renaissance du Beau et l'avènement du Vrai. Ils vont au triomphe ou au
martyre, zélateurs de l'Idéal, précurseurs de la Révolution.
La curiosité artistique, qui anime _Consuelo_ et la _Comtesse de
Rudolstadt_, ne pouvait détacher George Sand des visions de renouveau
social dont sa pensée était obsédée. Son rêve d'un monde régénéré et
égalitaire s'épanche dans ses oeuvres, dans _Horace_ qui, en 1841, la
brouilla avec la _Revue des Deux Mondes_, mais surtout dans le _Compagnon
du Tour de France_. Ce premier roman vraiment socialiste fut inspiré par
la lecture d'un ouvrage qu'avait composé un simple ouvrier, Agricol
Perdiguier, menuisier au faubourg Saint-Antoine, et plus tard représentant
du peuple. Son _Livre du Compagnonnage_, publié sous le pseudonyme
d'_Avignonnais-la-Vertu_, relatait la généalogie et les affiliations de
ces associations ouvrières, véritables sociétés secrètes, non avouées par
les lois, mais tolérées par la police, qui prirent le titre de _Devoirs_.
On trouve là le lien qui rattache les syndicats ouvriers d'à présent aux
anciennes corporations. Aussi bien les rites de ces Devoirs remontent-ils,
les uns au moyen âge, les autres à la plus lointaine antiquité. Ils sont
dominés, de même que l'institution de la franc-maçonnerie, par le symbole
du Temple de Salomon.
Entre les différents Devoirs, il s'en fallait de beaucoup que régnât un
accord parfait. De rite à rite, le compagnonnage avait ses querelles et
ses batailles, qui enfantaient toute une littérature en prose et en vers,
sorte de chansons de geste du prolétariat à travers les âges. Ce fut
l'honneur d'Agricol Perdiguier de vouloir opérer une réconciliation
durable parmi les associations ouvrières profondément divisées. Son petit
volume, dont les journaux démocratiques de l'époque, notamment le
_National_, reproduisirent de nombreux extraits, prêchait aux travailleurs
manuels l'union et la concorde qui devaient améliorer leur condition
morale et matérielle. Agricol Perdiguier ne se contenta pas d'enseigner à
ses frères, les compagnons du _Tour de France_, la sublimité de l'idéal
éclos et épanoui dans son coeur. Il effectua lui-même un voyage social et
humanitaire à travers les départements. Tous les Devoirs entendirent cette
bonne parole, animée d'un souffle évangélique. Presque tous en
profitèrent. La devise d'_Avignonnais-la-Vertu_ n'était autre que celle de
l'apôtre Jean: «Aimez-vous les uns les autres.» Si la cause était gagnée
auprès des compagnons, qui renoncèrent à leurs vieilles haines
corporatives et ouvrirent leurs âmes au sentiment de la solidarité, il
restait à faire pénétrer les idées nouvelles dans le public bourgeois,
fort ignorant des questions ouvrières. La monarchie de Juillet avait
institué le _pays légal_, qui affectait de ne point connaître et de
dédaigner le pays véritable. Pour cette tâche de vulgarisation et de
propagande au delà des frontières professionnelles, Agricol Perdiguier eut
la plus retentissante et la plus efficace des collaborations. Il obtint le
concours littéraire de George Sand.
L'auteur d'_Indiana_, de _Valentine_ et de _Mauprat_ ne pouvait demeurer
insensible à aucune des manifestations du renouveau qui pénétrait dans les
classes intellectuelles. Elle s'indignait de cet égoïsme ploutocratique,
personnifié en Louis-Philippe. Elle aspirait à un réveil de l'esprit
révolutionnaire qui, un demi-siècle plus tôt, s'était affirmé avec tant
d'éclat. Selon l'expression qu'elle emploiera dans le _Péché de Monsieur
Antoine_, elle voulait régénérer «l'antique bourgeoisie, cette race
intelligente, vindicative et têtue, qui a eu de si grands jours dans
l'histoire, et qui serait encore si noble, si elle avait tendu la main au
peuple au lieu de le repousser du pied.» Et elle ajoutait, pour calmer les
inquiétudes des libéraux et des républicains doctrinaires: «Ceux qui
accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits devraient se
rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans.»
Entre les diverses écoles réformatrices, George Sand cherchait sa voie.
Elle était hantée, comme toutes les âmes fières, par le rêve d'une
humanité meilleure, d'une société plus juste, qui aidât à réparer les
inégalités de la naissance. Fourier et Victor Considérant proposaient le
phalanstère, Pierre Leroux un vague communisme sentimental, Cabet une
Icarie qui tenait de la république de Platon et de la cité d'Utopie.
Lamennais, au lendemain de son héroïque rupture avec l'Eglise
ultramontaine, ouvrait à la démocratie les avenues de l'idéalisme chrétien
et de la fraternité évangélique. Il concevait un majestueux édifice, fondé
sur les assises du devoir et habité par un peuple de sages.--Toutes ces
doctrines, séduisantes à des degrés divers, George Sand les avait
pressenties et éprouvées; elle en avait extrait le suc et la substance.
Elle haïssait le «gouvernement infâme de Louis-Philippe», elle
stigmatisait le «cancan des prostituées et de la bourgeoisie», elle
entendait avec joie les craquements de l'édifice. Son coeur et sa raison
la conduisaient de Jean-Jacques à Robespierre, et l'incitaient à se
pencher avec sollicitude vers le peuple. De là ses sympathies pour Agricol
Perdiguier, et l'enthousiasme qu'elle apporta, durant toute l'année 1840,
à écrire le _Compagnon du Tour de France_. Cette oeuvre, qui suscita
l'admiration parmi le monde de la pensée, répandit la terreur dans la
société ignorante et cossue, pour qui toute nouveauté est une perturbation
séditieuse. George Sand fut maudite par les gens du bel air, les classes
dirigeantes et le clergé. Elle n'eut garde de s'en émouvoir. «Voilà,
dit-elle simplement dans la préface du roman, comment un certain monde et
une certaine religion accueillent les tentatives de moralisation, et
comment un livre dont l'idée évangélique était le but bien déclaré, fut
reçu par les conservateurs de la morale et les ministres de l'Evangile.»
Le crime, en effet, de George Sand était double: dans la thèse et dans la
fable. Pour exposer les doctrines du compagnonnage telles que les
formulait Agricol Perdiguier, elle avait eu recours à une intrigue qui
place le peuple au-dessus de la noblesse, exalte le travail aux dépens de
l'oisiveté et célèbre les vertus plébéiennes. On estima, en haut lieu, que
de pareilles maximes étaient subversives et antisociales.
Le héros du _Compagnon du Tour de France_, Pierre Huguenin, surnommé
l'_Ami-du-Trait_, simple ouvrier menuisier, ne s'avise-t-il pas de se
faire platoniquement aimer de la belle Yseult de Villepreux, et ne
s'éloigne-t-il pas avec fierté, plutôt que de lui infliger ce que le monde
appelle une mésalliance? Et son camarade Amaury, dit _le Corinthien_, ne
pénètre-t-il pas assez intimement dans les bonnes grâces de la marquise
Joséphine, pour que certaine calèche, durant la nuit, leur rende le même
office hospitalier que le fiacre de _Madame Bovary_? Cela était
impardonnable, au gré des lecteurs bien pensants. George Sand avait
l'audace de montrer le travailleur qui s'élève, et des filles ou des
femmes nobles qui tombent dans des bras plébéiens. Son Pierre Huguenin
était bon, loyal et brave; il savait plaire. Et Yseult voulait épouser un
homme du peuple, afin de devenir peuple elle-même!