à Liszt, mais encore à son amie. Or madame d'Agoult, abandonnant mari et
enfant dans un de ces coups de tête familiers à une nature qui se plaisait
au tapage et à la publicité, s'était réfugiée à Genève. Liszt l'y avait
rejointe. C'était la, au vrai, le thème de l'un de ces romans où George
Sand plaidait les droits de l'amour libre contre les entraves conjugales.
Tout aussitôt, entre les deux femmes également sollicitées par la
littérature, par la vie indépendante et par un besoin d'émancipation
sociale, se noua ce que M. Rocheblave a dénommé «une Amitié
romanesque.[16]» George Sand, aussi spontanée et simple que la comtesse
d'Agoult était calculée et hautaine, livra son coeur et sa pensée avec sa
prodigalité coutumière. De Nohant elle envoya à Genève des lettres
charmantes. Dans celle du 1er novembre 1835, elle donne d'elle-même une
définition précieuse à retenir: «Imaginez-vous, ma chère amie, que mon
plus grand supplice, c'est la timidité. Vous ne vous en douteriez guère,
n'est-ce pas? Tout le monde me croit l'esprit et le caractère fort
audacieux. On se trompe. J'ai l'esprit indifférent et le caractère
quinteux.»
[Note 16: _Revue de Paris_, du 15 décembre 1894.]
Elle explique que l'espèce humaine est son ennemie, qu'elle a eu, comme
Alceste, des haines vigoureuses. Mais elles se sont calmées. Toute furie a
disparu. Cependant, dit-elle, «il y a un froid de mort pour tout ce que je
ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit là ce qu'on appelle
l'égoïsme de la vieillesse.» Elle se calomnie, car elle aime ses amis avec
tendresse, avec engouement, avec aveuglement, et elle aspire à se guérir
de ses moments de raideur. Pour cette cure morale, elle compte sur
l'assistance bienveillante de madame d'Agoult et se remet entre ses mains.
«Si nous nous lions davantage, comme je le veux, il faudra que vous
preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai toujours désagréable. Si
vous me traitez comme un enfant, je deviendrai bonne, parce que je serai à
l'aise, parce que je ne craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je
pourrai dire tout ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé,
sans avoir honte. Je saurai que vous m'avez _acceptée_... Il faut vous
arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien facile. D'abord,
j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a répondu de vous comme de
lui.» Puis voici, ce qui est assez rare sous la plume de George Sand, un
mélange de coquetterie et de subtilité un peu mièvre, avec un impatient
désir de plaire: «La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée
jolie; mais vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je
détestais la noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me
donner un soufflet, comme je le méritais, vous m'avez parlé de votre âme,
comme si vous me connaissiez depuis dix ans. C'était bien, et j'ai eu tout
de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce n'est
pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais autant que je
vous connaîtrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me connaissez pas assez.
Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je suis en réalité, je ne
veux pas vous aimer encore.» Et elle se compare très modestement à un
porc-épic que frôle une main douce et blanche. Elle appréhende de rebuter
les caresses ou simplement la sollicitude. «Ainsi, voyez si vous pouvez
accorder votre coeur à un porc-épic. Je suis capable de tout. Je vous
ferai mille sottises. Je vous marcherai sur les pieds. Je vous répondrai
une grossièreté à propos de rien. Je vous reprocherai un défaut que vous
n'avez pas. Je vous supposerai une intention que vous n'aurez jamais eue.
Je vous tournerai le dos. En un mot, je serai insupportable jusqu'à ce que
je sois bien sûre que je ne peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi.
Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz me semblera divin. Si
vous marchez dans quelque chose de sale, je trouverai que cela sent bon.»
Au porc-épic, comment va répondre celle que George Sand définissait «la
blonde péri à la robe d'azur?» Elle se compare à une tortue qu'elle a
reçue pour ses étrennes, ironique symbole de la _rapidité_ et de la
_mobilité_ de ses idées. «Eh bien, ajoute-t-elle, ne vous laissez pas
rebuter par les écailles de la tortue, qui ne s'effraie nullement des
piquants du porc-épic. Sous ces écailles, il y a encore de la vie.» Est-ce
une fable, imitée de La Fontaine, «la Tortue et le Porc-épic,» qui va nous
déduire quelque moralité? Elle commence à merveille. George couvre Marie
de louanges, s'extasie devant son _incommensurable supériorité_, lui
conseille, la supplie d'écrire et de manifester son talent. «Faites-en
profiter le monde: vous le devez.» La fumée de cet encens était suave à
l'orgueilleuse sensualité de la comtesse d'Agoult. En cette lune de miel
de l'amitié, George Sand déverse les effluves de sa tendresse. On se donne
de petits noms caressants. _Piffoël_, de Nohant, adore les _Fellows_, de
Genève. Elle aspire à les rejoindre. Ce projet, entravé par l'instance
contre M. Dudevant, se réalise, non pas en septembre 1835, comme l'indique
par erreur M. Rocheblave, mais seulement en septembre 1836. Ce sont douze
mois d'attente impatiente. George Sand maudit les lenteurs de Thémis. Le 5
mai 1836, en pleine bataille judiciaire, elle écrit à Franz Liszt: «Je
serais depuis longtemps près de vous, sans tous ces déboires. C'est mon
rêve, c'est l'Eldorado que je me fais, quand je puis avoir, entre le
procès et le travail, un quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer
dans ce beau château en Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de
la belle et bonne Marie, sous le piano de Votre Excellence?» Et deux mois
plus tard, le 10 juillet, elle emploie presque les mêmes termes, dans une
lettre à madame d'Agoult: «Je rêve mon oasis près de vous et de Franz.
Après tant de sables traversés, après avoir affronté tant d'orages, j'ai
besoin de la source pure et de l'ombrage des deux beaux palmiers du
désert.» Au préalable, ce sont des échanges d'impressions littéraires.
Lamartine subit de rudes assauts. «Il m'est impossible, écrit Liszt,
d'accepter comme une grande oeuvre l'ensemble de _Jocelyn_.» Et George
Sand lui répond, non moins sévère: «_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais
ouvrage. Pensées communes, sentiment faux, style lâché, vers plats et
diffus, sujet rebattu, personnages traînant partout, affectation jointe à
la négligence; mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des
chapitres qui n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept
fois de suite en pleurant comme un âne.» La postérité ne retiendra que la
seconde partie de ce jugement. Ane ou non, celui qui a pleuré est désarmé
et conquis.
A noter aussi cette appréciation d'un Italien que madame d'Agoult
interrogeait sur les célébrités littéraires: «_Conoscete i libri di George
Sand?--Si, Signora_ (ici une moue indéfinissable voulant dire à peu près:
ce n'est pas le Pérou) _mi piace di più..._», je crus entendre Victor Hugo;
pourtant, pour plus de sûreté, et comme par un pressentiment de la joie
qu'il allait me donner, je lui fis répéter le nom: «_Mi piace molto di più,
Paul de Kock_.» Et madame d'Agoult a beau s'écrier: «O soleil, voile ta
face! O lune, rougis de honte,» on se demande si elle n'a pas éprouvé
quelque contentement à informer George Sand qu'on lui préfère Paul de
Kock. N'est-ce pas bien d'une femme, à tout le moins d'une femme de
lettres?
A Paris, le bruit courait que Liszt était à Genève, non pas avec madame
d'Agoult, mais avec George Sand. Celle-ci, fort occupée à plaider, trouve
plaisir à leur communiquer ce racontar extravagant, qui circule à travers
la petite ville cancanière de La Châtre. Elle envie leur sort d'êtres
libérés des servitudes mondaines, tandis qu'elle supporte l'inquisition
des curiosités provinciales, et, travailleuse nocturne, elle termine ainsi
sa lettre: «Bonjour! il est six heures du matin. Le rossignol chante, et
l'odeur d'un lilas arrive jusqu'à moi par une mauvaise petite rue
tortueuse, noire et sale.» Ce bonjour, elle le leur apporte en personne,
dès qu'elle peut sortir de l'antre de la chicane et disposer de trois
cents écus. Elle part de Nohant, le 28 août 1836, avec Maurice et Solange,
et passe en Suisse tout le mois de septembre. Son arrivée à Genève est
plaisante. En descendant de la diligence, elle demande au postillon le
domicile de M. Liszt, en disant que c'est un artiste: l'un veut la
conduire chez un vétérinaire, un autre chez un marchand de violons, un
troisième chez un musicien du théâtre.
Ce mois de séjour fut charmant. _Piffoëls_ et _Fellows_ s'étaient rejoints
à Chamonix. La troupe joyeuse et folle s'égayait de tout, mais d'abord des
effarements d'Ursule, la servante berrichonne, qui, à Martigny, croyait
être à la Martinique et tremblait de traverser la mer pour revenir au
pays. La famille _Piffoëls_--surnom tiré du long nez de George Sand et de
son fils--s'inscrivait ainsi sur un registre d'hôtel: _Domicile_, la
nature; _d'où ils viennent_, de Dieu; _où ils vont_, au ciel; _lieu de
naissance_, Europe; _qualités_, flâneurs.
Au mois d'octobre, George Sand rentre à Paris, après avoir touché barre à
Nohant. Elle s'installe à l'Hôtel de France, rue Laffitte, où viennent
également habiter Liszt et madame d'Agoult. Les deux femmes ont un salon
commun. Au bout de deux mois de cette cohabitation de phalanstère, George
Sand, fidèle à ses préférences pour la campagne, regagne son Berry: elle y
travaille plus à l'aise. Elle était éblouie, fatiguée du mouvement
intellectuel et mondain où se complaisait sa tumultueuse amie et où
tournoyaient toutes les célébrités littéraires de l'époque: Lamennais,
Henri Heine, Lamartine, Berryer, Pierre Leroux, Eugène Sue, Mickiewicz,
Ballanche, Louis de Ronchaud. C'était un kaléidoscope, une lanterne
magique.
L'intimité cependant subsistait. A la fin de janvier 1837, madame
d'Agoult--autrement dit, «la Princesse» ou «Mirabelle»--se rendit à
Nohant. Elle y passa plusieurs semaines, amenant derrière elle Franz Liszt
et plusieurs amis, tels que Charles Didier, Alexandre Rey et l'acteur
Bocage. Frédéric Chopin, l'émule de Liszt, avait été invité. Il ne vint
pas.
L'illustre compositeur polonais, alors âgé de vingt-huit ans--de six ans
plus jeune que George Sand--était récemment entré en relations avec elle.
Dans quelles conditions? On a peine à le préciser. Il a raconté, et ses
biographes répètent, que ce fut à une soirée chez la comtesse Marliani. Le
comte Wodzinski, dans son livre, _les Trois Romans de Chopin_, a
singulièrement dramatisé l'aventure: «Toute la journée, il crut entendre
de ces appels mystérieux qui jadis, aux temps de son adolescence, le
faisaient souvent se retourner, au milieu de ses promenades ou de ses
rêveries, et qu'il disait être ses esprits avertisseurs... Le soir, arrivé
à la porte de l'hôtel Marliani, un tremblement nerveux le secoua; un
instant, il eut l'idée de retourner sur ses pas; puis il dépassa le seuil
des salons. Le sort en décidait ainsi.» Il ne tarda pas à s'asseoir devant
le piano et à improviser. Quand il s'arrêta, il se trouva en face de
George Sand qui le félicitait.
Frédéric Chopin n'avait pas la beauté radieuse, la grâce florentine de
Franz Liszt; mais celui-ci était le talent, celui-là le génie. George Sand
fut vite éprise, encore que les choses se fussent plus simplement passées
que ne l'indiquent les biographies romanesques. Elle avait un vif désir de
connaître Chopin, lequel n'éprouvait aucune sympathie pour les bas-bleus.
Liszt et madame d'Agoult les rapprochèrent et ne tardèrent pas à le
regretter. Le 28 mars 1837, de Nohant George Sand écrit à Franz: «Dites à
Chopin que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre
sans lui, et que, moi, je l'adore.» Et, le 5 avril, à madame d'Agoult
elle-même: «Dites à Chopin que je l'idolâtre.» La belle Princesse fut
aussitôt jalouse, mordante et acerbe. Elle envoya ce malicieux bulletin de
santé: «Chopin tousse avec une grâce infinie. C'est l'homme irrésolu; il
n'y a chez lui que la toux de permanente.» Est-ce pour détourner ses
soupçons que George Sand réplique, le 10 avril 1837: «Je veux les
_Fellows_, je les veux le plus tôt et le plus longtemps possible. Je les
veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin et tous les Mickiewicz et Grzymala
du monde. Je veux même Sue, si vous le voulez... Tout, excepté un amant.»
Or, cet amant, elle allait l'avoir en Chopin, pour près de dix années.
Madame d'Agoult ne le pardonna, ni à elle, ni à lui. Les relations se
refroidirent, les lettres s'espacèrent. Et Lamennais, qui jugeait toutes
ces incartades de femmes avec sa sévérité ascétique, résumera ainsi la
brouille, dans une lettre adressée de Sainte-Pélagie, le 20 mai 1841, à M.
de Vitrolles: «Elles s'aiment comme ces deux diables de Le Sage, l'un
desquels disait: «On nous réconcilia, nous nous embrassâmes; depuis ce
temps-là, nous sommes ennemis mortels.»
Inquiète de la santé de son fils qu'elle avait dû retirer du collège Henri
IV et soigner à Nohant de même que Solange, tous deux gravement atteints
de la variole, George Sand résolut de passer dans le midi l'hiver de
1838-39. Tandis que Liszt et sa compagne s'étaient rendus en Italie afin
de dérober à la société parisienne quelque événement extra-conjugal,
l'auteur de _Lélia_ partit pour les îles Baléares. Outre ses enfants, elle
emmenait Chopin. Entre temps, elle avait fourni à Balzac les matériaux
d'un roman qu'elle lui conseillait d'intituler les _Galériens_, et où
Liszt et madame d'Agoult devaient occuper le premier plan. Il modifia
légèrement le sujet, élargit le cadre, et dans _Béatrix_ ajouta le
portrait de George Sand, d'ailleurs idéalisée en Camille Maupin.
L'_Histoire de ma Vie_, d'où les préoccupations apologétiques ne sont
jamais absentes, laisse croire que Chopin s'imposa comme compagnon de
voyage et que George Sand l'emmena par pure affection maternelle. Elle lui
portait alors, à dire vrai, des sentiments plus tendres, qu'elle dérobait
officiellement en l'appelant _son cher enfant, son malade ordinaire_. Et
nous ne devons pas être dupes, lorsqu'elle prétend, quinze ans après, que
ses amis et ceux de Chopin lui forcèrent la main. «J'eus tort, dit-elle,
par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre sollicitude. C'était
bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec deux enfants, l'un déjà
malade, l'autre exubérant de santé et de turbulence, sans prendre encore
un tourment de coeur et une responsabilité de médecin.» M. Rocheblave a
dit excellemment, pour qualifier cette fugue et ce coup de tête
sentimental: «Le voyage de Majorque fut, comme folie, le pendant du voyage
de Venise.» Mais, lorsque George Sand était énamourée, elle ne raisonnait
point et cédait à des élans impulsifs, qu'elle désavouait plus tard.
Chopin rejoignit à Perpignan ses compagnons de route, qui étaient venus à
petites journées par la vallée du Rhône. La traversée fut favorable. Le 14
novembre 1838, George Sand écrivait, de Palma de Mallorca, à madame
Marliani: «J'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique,
pour cinquante francs _par mois_. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une
cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de
citrons, pour trente-cinq francs _par an_, dans la grande chartreuse de
Valdemosa.» Les désillusions furent presque immédiates. Elles apparaissent
dans la _Correspondance_, elles pullulent dans le volume intitulé _Un
Hiver à Majorque_. «Notre voyage, avoue-t-elle, est un _fiasco_
épouvantable.» A Palma, il n'y avait pas d'hôtel. Ils durent se contenter
de «deux petites chambres garnies, ou plutôt dégarnies, dans une espèce de
mauvais lieu, où les étrangers sont bien heureux d'avoir chacun un lit de
sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une ardoise, une chaise
de paille, et, en fait d'aliments, du poivre et de l'ail à discrétion.» On
trouve de la vermine dans les paillasses, des scorpions dans la soupe.
Pour se procurer les objets de première nécessité, diurne ou nocturne, il
faut écrire à Barcelone. Deux mois sont le moindre délai pour
confectionner une paire de pincettes. Le piano de Chopin est soumis à 700
francs de droits d'entrée, chiffre qui s'abaisse à 400, en faisant sortir
l'instrument par une autre porte de la ville. «Enfin, dit George Sand, le
naturel du pays est le type de la méfiance, de l'inhospitalité, de la
mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils sont menteurs, voleurs,
dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs bêtes, tout comme si
c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des mulets, des chevaux, des ânes,
des chèvres et des cochons. Ce sont de vrais animaux eux-mêmes, puants,
grossiers et poltrons; avec cela, superbes, très bien costumés, jouant de
la guitare et dansant le fandango.» D'où proviennent tous ces vices, toute
cette misère intellectuelle et morale? Du joug clérical sous lequel
Majorque est courbée. Ce ne sont que couvents. L'Inquisition a trouvé là
sa terre d'élection. Tous les domestiques, tous les gueux du pays sont
fils de moines.
L'alimentation était détestable pour la santé précaire de Chopin. Il y
avait cinq sortes de viandes: du cochon, du porc, du lard, du jambon, du
salé. Pour dessert, la tourte de cochon à l'ail. Le climat, propice à
Maurice et à Solange, avait une humidité tiède, très nuisible à Chopin.
Les Majorquains, le croyant phtisique au dernier degré et le voyant
cohabiter avec une famille qui n'allait pas à la messe, les mirent tous à
l'index. Trois médecins, les meilleurs de l'île, furent appelés en
consultation. «L'un, raconte Chopin, prétendait que j'allais finir; le
second, que je me mourais; le troisième, que j'étais mort.» Pour George
Sand, ce fut une torture. «Le pauvre grand artiste, dit-elle, était un
malade détestable. Doux, enjoué, charmant dans le monde, il était
désespérant dans l'intimité exclusive... Son esprit était écorché vif; le
pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient saigner.»
Toute la colonie ne demandait qu'à repartir. Petits et grands geignaient,
moitié riant, moitié pleurant: «J'veux m'en aller _cheux_ nous, dans
_noute_ pays de La Châtre, l'_ous' qu'y a_ pas de tout ça.» Au
commencement de mars, Chopin eut un crachement de sang qui épouvanta
George Sand. Le lendemain, ils s'embarquèrent, en compagnie de cent
pourceaux, sur l'unique vapeur de l'île. Pendant la traversée, le malade
vomissait le sang à pleine cuvette. A Barcelone, l'hôtelier voulait faire
payer le lit où il avait couché, sous prétexte que la police ordonnait de
le brûler.
Le 8 mars, ils étaient à Marseille, puis ils firent une excursion à Gênes.
Qu'allait devenir Chopin? Il demanda à George Sand de la suivre à Nohant.
Elle acquiesça, mais, dans l'_Histoire de ma Vie_, revenue à d'autres
sentiments, elle fournit des explications peu vraisemblables. «La
perspective, dit-elle, de cette sorte d'alliance de famille avec un ami
nouveau me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la tâche que j'allais
accepter et que j'avais crue devoir se borner au voyage en Espagne.» A ce
prix, elle obéissait, non pas à la passion, mais à une sorte d'adoration
maternelle très vive, très vraie, qu'elle déclare d'ailleurs moins
profonde en elle que «l'amour des entrailles, le seul sentiment chaste qui
puisse être passionné.» Enfin, elle se persuade ou veut nous persuader
qu'elle accueillit Chopin, pour se défendre contre l'éventualité d'autres
amours qui auraient risqué de la distraire de ses enfants. Elle y vit,
citons le mot, un _préservatif_ contre des émotions qu'elle ne voulait
plus connaître. Et elle s'écrie, longtemps après, en un élan de
phraséologie mystique: «Un devoir de plus dans ma vie, déjà si remplie et
si accablée de fatigue, me parut une chance de plus pour l'austérité vers
laquelle je me sentais attirée avec une sorte d'enthousiasme religieux.»
Bref, elle résume ainsi sa vocation sentimentale: «J'avais de la tendresse
et le besoin impérieux d'exercer cet instinct-là. Il me fallait chérir ou
mourir.» Elle a beaucoup chéri, et elle est morte plus que septuagénaire.
Huit années durant, Chopin fut un compagnon absorbant et tyrannique.
Ilvoulait chaque année retourner à Nohant, et chaque année il y
languissait. Mondain, il s'ennuyait à la campagne. Aristocrate et raffiné,
il était froissé et choqué dans un milieu sans apprêt, où Hippolyte
Chatiron, le bâtard né heureux, frère naturel de George Sand, lui
prodiguait ses effusions d'après boire. Catholique exalté, il ne pouvait
communier en la religion humanitaire de Lamennais ou de Pierre Leroux. Il
demeurait pourtant, attaché par l'admiration, l'adulation, les caresses
enveloppantes qui l'ensorcelaient. Ne se donnant qu'à demi, il voulait
qu'on lui appartînt tout à fait. L'_Histoire de ma Vie_ observe avec une
netteté un peu cruelle: «Il n'était pas né exclusif dans ses affections;
il ne l'était que par rapport à celles qu'il exigeait. Il aimait
passionnément trois femmes dans la même soirée de fête, et s'en allait
tout seul, ne songeant à aucune d'elles, les laissant toutes trois
convaincues de l'avoir exclusivement charmé.» Sa vanité maladive et son
égoïsme allaient à ce point qu'il rompit avec une jeune fille qu'il allait
demander en mariage, parce que, recevant sa visite avec celle d'un autre
musicien, elle avait offert une chaise à ce dernier avant de faire asseoir
Chopin.
A Paris également, d'abord rue Pigalle, puis square d'Orléans, le pianiste
poitrinaire vécut auprès de George Sand, qui remplit avec un zèle
infatigable l'office de garde-malade. Un refroidissement advint, lorsqu'il
crut qu'elle l'avait peint dans _Lucrezia Floriani_, sous les traits du
prince Karol, un rêveur déséquilibré. Et Lucrezia n'était-ce pas elle-même,
cette étrange femme qui a des passions de huit jours ou d'une heure
toujours sincères, mère de quatre enfants issus de trois pères différents?
Ainsi se résume son signalement pathologique: «Une pauvre vieille fille de
théâtre comme moi, veuve de... plusieurs amants (je n'ai jamais eu la
pensée d'en revoir le compte).» Chopin avait lu _Lucrezia Floriani_, jour
après jour, sur la table de George Sand. Il ne s'alarma et ne se crut visé
que lorsque l'oeuvre parut en feuilleton dans la _Presse_: c'était au
commencement de 1847. Le roman se termine par la victoire que l'amour des
enfants remporte sur l'amour des amants. Il en fut de même dans la vie
réelle. A la suite d'une querelle avec Maurice qui parla de quitter la
partie--«cela, dit George Sand, ne pouvait pas et ne devait pas
être».--Chopin abandonna, en juillet 1847, la maison du square d'Orléans.
Elle murmure avec mélancolie: «Il ne supporta pas mon intervention
légitime et nécessaire. Il baissa la tête et prononça que je ne l'aimais
plus. Quel blasphème, après ces huit années de dévouement maternel! Mais
le pauvre coeur froissé n'avait pas conscience de son délire.» Et elle
écrit à Charles Poncy, l'ouvrier-poète: «J'ai été payée d'ingratitude, et
le mal l'a emporté dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et
le foyer du beau et du bien... Que Dieu m'assiste! je crois en lui et
j'espère.»
Avant la mort de Chopin survenue le 17 octobre 1849, ils se rencontrèrent
une seule fois dans un salon ami. George Sand s'approcha avec angoisse; en
balbutiant: «Frédéric.» Il rencontra son regard suppliant, pâlit, se leva
sans répondre et s'éloigna. Quels étaient ses mystérieux griefs? C'est le
mutuel secret que tous deux ont emporté dans la tombe. Au terme de
l'_Histoire de ma Vie_, George Sand se contente de quelques éloquentes
apostrophes à ceux qu'elle a aimés et qui ont cessé d'être. Chopin, qui
avait eu le plus long bail, doit en prendre sa part: «Saintes promesses
des cieux, s'écrie-t-elle, où l'on se retrouve et où l'on se reconnaît,
vous n'êtes pas un vain rêve!... O heures de suprême joie et d'ineffables
émotions, quand la mère retrouvera son enfant, et les amis les dignes
objets de leur amour!» Puis, faisant un retour sur soi-même, voici qu'elle
prononce cette lugubre parole: «Mon coeur est un cimetière.» Sans doute
elle y voit défiler les cortèges et s'accumuler les tombes des affections
défuntes. Dès 1833, Jules Sandeau, évincé et jetant la flèche du Parthe,
la comparait à une nécropole. Plus habile, il avait évité d'être livré au
fossoyeur.
CHAPITRE XXII
_CONSUELO_ ET LES ROMANS SOCIALISTES