Dans _Spiridion_ apparaît la trilogie ou la trinité mystique, chère à

Pierre Leroux, et que George Sand résumait en une lettre à mademoiselle

Leroyer de Chantepie, le 28 août 1842: «Je crois à la vie éternelle, à

l'humanité éternelle, au progrès éternel.» Cette religion de bienfaisance

et d'amour ouvre à nos regards des perspectives infinies de beauté, de

bonheur et d'espoir. Le maître a vu clair dans ces espaces, et le néophyte,

qui a la foi, redit ce que le maître a vu. Il s'en fait gloire et le

proclame dans une lettre à M. Guillon, du 14 février 1844: «George Sand

n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même

idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à

jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler, penser, prier et

agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume

diligente et au coeur impressionnable, qui cherche à traduire dans des

romans la philosophie du maître. Otez-vous donc de l'esprit que je suis un

grand talent. Je ne suis rien du tout, qu'un croyant docile et pénétré.»

Suit une déclaration, que nous n'accepterons pas sans réserve, sur le

genre d'amour, essentiellement platonique,--«psychique» dirait le Bellac

du _Monde où l'on s'ennuie_,--qui a fait ce miracle. «L'amour de l'âme,

dit-elle, je le veux bien, car, de la crinière du philosophe, je n'ai

jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu plus de rapports avec

elle qu'avec la barbe du Grand Turc. Je dis cela pour que vous sentiez

bien que c'est un acte de foi sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non

l'engouement équivoque d'une petite dame pour son médecin ou son

confesseur. Il y a encore de la religion et de la foi en ce monde.»

Cette foi, cette religion, qui évoquent la mémoire du Vicaire Savoyard,

vont prendre corps dans un couvent de Bénédictins où doit éclore et

rayonner la lumière du renouveau. Hébronius, c'est-à-dire Spiridion, moine

parvenu aux extrêmes confins d'un spiritualisme épuré qui, derrière le

mythe et le symbole, entrevoit la réalité divine, a dépouillé, au

sanctuaire de sa conscience, toutes les superstitions rituelles. George

Sand nous dépeint ainsi l'état douloureux de cette âme: «Il renonça sans

retour au christianisme; mais, comme il n'avait plus de religion nouvelle

à embrasser à la place, et que, devenu plus prudent et plus calme, il ne

voulait pas se faire inutilement accuser encore d'inconstance et

d'apostasie, il garda toutes les pratiques extérieures de ce culte qu'il

avait intérieurement abjuré. Mais ce n'était pas assez d'avoir quitté

l'erreur; il aurait encore fallu trouver la vérité. «Spiridion l'a

cherchée, et après lui son disciple Fulgence, et ensuite Alexis, disciple

de Fulgence, et enfin Angel, disciple d'Alexis. A quel résultat sont-ils

parvenus? Ils n'ont établi que ce qu'on pourrait appeler des constatations

négatives. Leur doctrine, très nette en sa partie critique, demeurera

vague en ses conclusions positives. Le P. Alexis a été conçu fort

exactement: il expose à Angel les vices et les calculs des moines, leurs

voisins de cellules. C'est un tableau, sévère mais véridique, de la vie

conventuelle et de l'âme monacale: «Ils ont pressenti en toi un homme de

coeur, sensible à l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi des

féroces et lâches passions. Ils se sont dit que dans un tel homme ils ne

trouveraient pas un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce

qu'ils font de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les

gêne. Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution toute

notion du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles souffrances toute

généreuse énergie. Ils veulent, par de mystérieux et vils complots, par

des énigmes sans mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre

brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer de sympathie,

à perdre toute confiance, à mépriser toute amitié. Ils veulent te faire

désespérer de la bonté du maître, te dégoûter de la prière, te forcer à

mentir ou à trahir tes frères dans la confession, te rendre envieux,

sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre pervers, stupide

et infâme. Ils veulent t'enseigner que le premier des biens c'est

l'intempérance et l'oisiveté, que pour s'y livrer en paix il faut tout

avilir, tout sacrifier, dépouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout

noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la vengeance

patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent que ton âme meure pour

avoir été nourrie de miel, pour avoir aimé la douceur et l'innocence. Ils

veulent, en un mot, faire de toi un moine.» Et, comme Angel se récrie

devant cette peinture d'un monastère avili, peuplé de prévaricateurs,

Alexis résume ce qui, dans sa bouche, n'est pas une philippique ou une

déclamation sous forme de réquisitoire, mais une thèse étayée par des

faits: «Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et des moines

meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le vice est

impuni.»

Comment réveiller la foi et exterminer le vice? Il faut d'abord, à

l'estime du P. Alexis, écho de Spiridion, c'est-à-dire de Pierre Leroux,

remonter à l'origine de l'Etre et se donner à soi-même une explication

plus normale que la simple pré-existence d'un Dieu pur esprit, qui tire de

sa seule substance la matière et peut la faire rentrer en lui par un

anéantissement pareil à sa création. Voici de la Cause des causes, dont

nous sommes les effets, l'interprétation métaphysique que le vertueux

Alexis ne saurait admettre: «Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit

pourtant juger et croire que d'après ses perceptions, peut-il concevoir

qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette

base, quel édifice se trouve bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde

matériel que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et formé de

la matière, puis placé dessus par le Dieu qui connaît l'avenir, pour être

soumis à des épreuves que ce Dieu dispose à son gré et dont il sait

d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit

nécessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu

s'empêcher de commettre.»

A cette conception des antiques théologies, que l'on retrouve encore dans

le christianisme, Spiridion opposait une croyance d'éternel devenir et de

perpétuel recommencement, qu'il déduisait au cours de ses entretiens avec

Fulgence: «Que peut signifier ce mot, _passé?_ et quelle action veut

marquer ce verbe, _n'être plus?_ Ne sont-ce pas là des idées créées par

l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été

peut-il cesser d'être? Et ce qui est peut-il n'avoir pas été de tout

temps?» Puis, comme Fulgence l'interroge à la manière dont les apôtres

interrogeaient le Christ, et lui demande s'il ne mourra point ou si on le

verra encore après qu'il ne sera plus, Spiridion insiste et cherche à

préciser. C'est ici qu'en dépit de ses efforts la doctrine devient fluide:

«Je ne serai plus et je serai encore, répondit le maître. Si tu ne cesses

pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma

forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée dans ton esprit;

ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera dans la mémoire de

ton coeur; mon esprit se révélera encore à ton esprit, parce que ton âme

me comprend et me possède.» Par suite, la mort n'est plus qu'une apparence,

c'est en réalité une transformation de la substance et une migration.

Spiridion, à son lit d'agonie, lègue cette promesse et cette certitude à

Fulgence: «Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être retournent

à Dieu, et une partie de moi passe en toi.» Ainsi le spiritualisme

transcendant de Pierre Leroux rejoint l'enseignement du Christ. A défaut

du Jardin des Olives et du Golgotha, nous gardons une Cène symbolique et

une Pentecôte qui veut répandre à travers le monde d'autres évangélistes.

Il n'y a pas résurrection de l'être, mais pérennité de l'esprit. A telles

enseignes que, lorsque Spiridion apparaît à ses disciples, on peut se

demander si c'est par la présence réelle ou par la permanence secrète et

la survivance suprasensible. Ni Alexis ni Angel, ni George Sand ni Pierre

Leroux, ne se chargent de traduire le mythe, d'élucider le mystère.

Voici l'une de ces apparitions, à peine entrevue, bientôt enfuie comme un

mirage, alors qu'Alexis, hanté par la curiosité de l'inconnu, pénètre dans

la bibliothèque close, réservée aux livres hérétiques: «Il 'était assis

dans l'embrasure d'une longue croisée gothique, et le soleil enveloppait

d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire

attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une demi-minute,

puis je fis un mouvement pour m'élancer à ses pieds; mais je me trouvai à

genoux devant un fauteuil vide: la vision s'était évanouie dans le rayon

solaire.» Au sortir de ces hallucinations ou de ces extases, Alexis, ne

pouvant déchiffrer l'énigme de l'au delà, essaie au moins d'arracher à

l'histoire des religions le secret de leurs vicissitudes. Il étudie tour à

tour Abélard, Arnauld de Brescia, Pierre Valdo, tous les hétérodoxes du

moyen âge, Wiclef, Jean Huss, Luther, ainsi que les philosophes de

l'antiquité païenne. C'est la voie qui conduira George Sand, sur les

traces de Pierre Leroux, vers les prodigieux héros de la guerre des

Hussites, un Jean Ziska, un Procope le Grand, pour aboutir à la fiction de

_Consuelo_ et de la _Comtesse de Rudolstadt_. De cette pérégrination, et

le P. Alexis et George Sand ont rapporté une sainte et légitime horreur

contre cette fausse orthodoxie et cette prétendue infaillibilité qui

édictent la maxime abominable: «Hors de l'Eglise, point de salut.» Et

l'auteur de _Spiridion_, se substituant à son personnage, aboutit à une

conclusion aussi lamentable que patente: «Il n'y a pas de milieu pour le

catholique: il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrédule. Il

faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes les religions

soient fausses.»

Sur ces ruines et avec les matériaux qui jonchent le sol, est-il possible

d'opérer une reconstruction, d'édifier la Jérusalem nouvelle? Dans

_Spiridion_, George Sand a consommé la besogne de démolition. Dans les

_Sept Cordes de la Lyre_, se dessinera en 1839 le concept de la Cité

future, où l'humanité, au lieu de végéter, devra prospérer et s'épanouir

en une atmosphère de lumière et de beauté. Cette idée se formule sous les

espèces d'un drame philosophique, analogue à ceux que s'est complu à

concevoir Renan sur son déclin: l'_Abbesse de Jouarre, Caliban_, l'_Eau de

Jouvence_, le _Prêtre de Némi_. Ici, l'oeuvre se divise en cinq actes, qui

ont pour dénominations: _la Lyre_, les _Cordes d'or_, les _Cordes

d'argent_, les _Cordes d'acier_, la _Corde d'airain_. Maître Albertus,

docteur ès métaphysique, a hérité cette lyre de son vieil ami, le luthier

Meinbaker, qui lui a légué le soin d'élever sa fille Hélène. Elle grandit

parmi les disciples du philosophe, encline à cultiver la poésie et la

musique qui lui sont interdites. Maître Albertus est un éducateur austère,

incorruptible. A tous les acheteurs successifs il refusera de vendre la

lyre merveilleuse; il la protégera contre le perfide Méphistophélès, qui

tâchera de la dérober ou de la détruire. Il honore en elle la majesté d'un

symbole. «L'âme, dit-il, est une lyre dont il faut faire vibrer toutes les

cordes, tantôt ensemble, tantôt une à une, suivant les règles de

l'harmonie et de la mélodie; mais, si on laisse rouiller ou détendre ces

cordes à la fois délicates et puissantes, en vain l'on conservera avec

soin la beauté extérieure de l'instrument, en vain l'or et l'ivoire de la

lyre resteront purs et brillants; la voix du ciel ne l'habite plus, et ce

corps sans âme n'est plus qu'un meuble inutile. «C'est la même doctrine

que professe Hanz, disciple favori du maître, et qui paraît être un double

de Pierre Leroux. Il récite fort congrûment sa leçon de métaphysique:

«L'humanité est un vaste instrument dont toutes les cordes vibrent sous un

souffle providentiel, et, malgré la différence des tons, elles produisent

la sublime harmonie. Beaucoup de cordes sont brisées, beaucoup sont

faussées; mais la loi de l'harmonie est telle que l'hymne éternel de la

civilisation s'élève incessamment de toutes parts, et que tout tend à

rétablir l'accord souvent détruit par l'orage qui passe.»

Le drame entier des _Sept Cordes de la Lyre_ est sur ce ton métaphorique,

un peu sibyllin. Tantôt, ce sont des apostrophes: «Principe éternel, âme

de l'univers, ô grand esprit, ô Dieu! toi qui resplendis dans ce firmament

sublime, et qui vis dans l'infini de ces soleils et de ces mondes

étincelants...» Tantôt, des sentences synthétiques: «Je définis la

métaphysique l'_idée de Dieu_, et la poésie, le _sentiment de Dieu_.» Ou

encore: «Vous autres artistes, vous êtes des colombes, et nous, logiciens,

des bêtes de somme.» Parfois, mais rarement, il y a un trait d'ironie: «A

quoi sert la critique? A tracer des épitaphes.» Et ce passage, assez amer,

semble viser Victor Cousin, chef de l'éclectisme, irréductible adversaire

de Pierre Leroux: «Au nom de la philosophie, tel ambitieux occupe les

premières charges de l'Etat, tandis que, martyr de son génie, tel artiste

vit dans la misère, entre le désespoir et la vulgarité.»

De ci, de là, le dialogue s'émaille de morceaux d'éloquence, de maximes

d'un style noble, un peu tendu. Hélène s'écrie, en soutenant la lyre d'une

main, en levant l'autre vers le ciel: «La vie est courte, mais elle est

pleine! L'homme n'a qu'un jour, mais ce jour est l'aurore de l'éternité!»

Et la lyre résonne magnifiquement, et Hanz s'écrie à son tour, comme

l'antistrophe succédant à la strophe: «Oui, l'âme est immortelle, et,

après cette vie, l'infini s'ouvrira devant nous.» Puis, résonne à notre

oreille, tandis que nous gravissons les pentes du Parnasse, du Pinde ou de

l'Hélicon, le Choeur des esprits célestes: «Chaque grain de poussière d'or

qui se balance dans le rayon solaire chante la gloire et la beauté de

l'Eternel; chaque goutte de rosée qui brille sur chaque brin d'herbe

chante la gloire et la beauté de l'Eternel; chaque flot du rivage, chaque

rocher, chaque brin de mousse, chaque insecte chante la gloire et la

beauté de l'Eternel! Et le soleil de la terre, et la lune pâle, et les

vastes planètes, et tous les soleils de l'infini avec les mondes

innombrables qu'ils éclairent, et les splendeurs de l'éther étincelant, et

les abîmes incommensurables de l'empyrée, entendent la voix du grain de

sable qui roule sur la pente de la montagne, la voix que l'insecte produit

en dépliant son aile diaprée, la voix de la fleur qui sèche et éclate en

laissant tomber sa graine, la voix de la mousse qui fleurit, la voix de la

feuille qui se dilate en buvant la goutte de rosée; et l'Eternel entend

toutes les voix de la lyre universelle.»

Pourquoi maître Albertus brise-t-il successivement les deux cordes d'or,

les deux cordes d'argent, qui représentent, celles-là la foi et l'infini,

celles-ci l'espérance et la beauté? Ce n'est pas pour complaire à

Méphistophélès, qu'il traite avec une rudesse antisémite: «Votre maladie,

dites-vous, était mortelle, mais les juifs ont la vie si dure!... Quand un

juif se plaint, c'est signe qu'il est content.» Albertus, quoique ce drame

ne soit ni localisé ni daté, est un idéaliste que le machinisme moderne

doit déconcerter. Mais l'Esprit de la lyre lui annonce--comme la Sibylle à

Enée les glorieux destins réservés aux chemins de fer. Cette prophétie ne

sera point sans intérêt, formulée qu'elle est en 1839: «Sur ces chemins

étroits, rayés de fer, qui tantôt s'élèvent sur les collines et tantôt

s'enfoncent et se perdent dans le sein des la terre, vois rouler, avec la

rapidité de la foudre, ces lourds chariots enchaînés à la file, qui

portent des populations entières d'une frontière à l'autre dans l'espace

d'un jour, et qui n'ont pour moteur qu'une colonne de noire fumée! Ne

dirait-on pas du char de Vulcain roulé par la main formidable des

invisibles cyclopes?» On pourrait ajouter que la description de George

Sand ressemble au développement d'une matière de vers latins ou à une

paraphrase en prose de l'abbé Delille.

Après les cordes d'acier brisées, qui étaient les cordes humaines, il ne

reste plus que la seule corde d'airain, la corde d'amour. Et l'Esprit de

la lyre murmure à Hélène, mystiquement éprise d'Albertus: «O Hélène,

aime-moi comme je t'aime! L'amour est puissant, l'amour est immense,

l'amour est tout; c'est l'amour qui est dieu; car l'amour est la seule

chose qui puisse être infinie dans le coeur de l'homme.» En un paroxysme

d'extase, la jeune fille saisit la lyre, touche avec impétuosité la corde

d'airain et la brise. Elle tombe morte, Albertus évanoui. Quand il se

réveille, il dit à ses disciples ces simples paroles: «Mes enfants,

l'orage a éclaté, mais le temps est serein; mes pleurs ont coulé, mais mon

front est calme; la lyre est brisée, mais l'harmonie a passé dans mon âme.

Allons travailler!» Et ce dernier mot est précisément celui que Claude

Ruper, qui a prié comme Albertus, adresse à son disciple Antonin, quand le

rideau du dernier acte tombe sur la _Femme de Claude_.

Voilà les pensées sublimes d'éternité et de pardon que nous retrouverons

au terme de la _Comtesse de Rudolstadt!_ Elles rappellent la maxime

admirable du sage: «Il faut travailler comme si l'on devait vivre toujours,

et être prêt comme si l'on devait partir demain.» Cet idéal de perfection,

de bonté et d'amour, hantait l'âme généreuse de George Sand, alors que la

calomnie stupide l'accusait d'aller le dimanche à la barrière et d'en

revenir ivre avec Pierre Leroux.

CHAPITRE XXI

INFLUENCE ARTISTIQUE: LISZT ET CHOPIN

C'est à Franz Liszt qu'est adressée la septième des _Lettres d'un

Voyageur_, sur Lavater et la maison déserte. A ce grand musicien,

«l'enfant sublime», de quoi George Sand pouvait-elle parler, sinon de

musique? «Heureux amis! s'écrie-t-elle, que l'art auquel vous vous êtes

adonnés est une noble et douce vocation, et que le mien est aride et

fâcheux auprès du vôtre! Il me faut travailler dans le silence et la

solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de sympathie et d'union

avec ses élèves et ses exécutants. La musique s'enseigne, se révèle, se

répand, se communique. L'harmonie des sons n'exige-t-elle pas celle des

volontés et des sentiments? Quelle superbe république réalisent cent

instrumentistes réunis par un même esprit d'ordre et d'amour pour exécuter

la symphonie d'un grand maître! Oui, la musique, c'est la prière, c'est la

foi, c'est l'amitié, c'est l'association par excellence.» En même temps

qu'à Franz Liszt, cette définition enthousiaste était destinée à celle qui

partageait sa vie et qui, pour lui, avait sacrifié les séductions du monde

et l'orgueil d'une origine aristocratique, la brillante Marie de Flavigny,

comtesse d'Agoult, en littérature Daniel Stern.

George Sand avait rencontré Liszt, en 1834, au temps de son intimité avec

Alfred de Musset. Elle le tint d'abord à distance, pour complaire sans

doute à son ombrageux amant. Plus tard, quand l'illustre pianiste eut

contracté une liaison rendue publique, tous obstacles disparurent. Au mois

de mai 1835, George Sand écrivait à madame d'Agoult, qui avait suivi Liszt

à Genève: «Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds, je ne vous connais

pas personnellement, mais j'ai entendu Franz parler de vous et je vous ai

vue. Je crois que, d'après cela, je puis sans folie vous dire que je vous

aime, que vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment

noble que j'aie vue briller dans la sphère patricienne. Il faut que vous

soyez en effet bien puissante pour que j'aie oublié que vous êtes

comtesse. Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la

princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage

et d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques.» Et la

lettre se termine par ces simples mots, exquisement délicats: «Adieu,

chère Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_»

Si plus tard une brouille ou un refroidissement se produisit entre ces

deux femmes de lettres, ce ne fut point à l'occasion de Liszt. Il ne plut

jamais, amoureusement s'entend, à George Sand qui ne lui plut pas

davantage. Leurs atomes crochus refusèrent de se joindre. Et pourtant

Liszt était un séducteur irrésistible, qui traînait les coeurs sur son

passage et cueillait ses fantaisies, comme des fleurs dans un parterre.

Don Juan mystique, tour à tour voué à la passion et à la religiosité, il

n'enrichit pas la galerie de George Sand. Peut-être eût-elle souhaité

d'esquisser vaguement avec lui un marivaudage, pour réveiller par la

jalousie la tendresse languissante de Musset. Mais «aimer Liszt, dit-elle

familièrement, m'eût été aussi impossible que d'aimer les épinards.» Il y

avait de rares plats qui n'étaient pas à son goût. Au demeurant, elle

avait bon appétit.

Franz Liszt offre, au regard des aspirations intellectuelles, le même

contraste que dans l'ordre moral et religieux. Son esprit fut aussi

contradictoire que son coeur. Né en 1811 d'une famille très modeste de

Hongrie--son père était attaché aux domaines du prince Esterhazy--il eut

la fortune et les succès précoces d'un petit prodige, doué d'une

merveilleuse virtuosité. La société la plus aristocratique de toute

l'Europe lui octroya ses flatteries et ses caresses. Il se glissa pourtant

quelques déboires à travers tant de cajoleries féminines. Franz Liszt ne

put épouser la jeune fille qu'il aimait, une de ses élèves, mademoiselle

Caroline de Saint-Criq. Cette déception, le tour naturel de son esprit

idéaliste et humanitaire, le milieu ambiant, saturé d'effluves socialistes,

l'amenèrent à professer des doctrines démocratiques qui s'harmonisaient

avec les revendications de George Sand. Pour compléter une instruction

demeurée fort incomplète en dehors de la musique, le pianiste hongrois

s'adressait à tout venant, il cherchait, de ci, de là, cette lumière de

l'âme que, plus tard, il pensera trouver dans le catholicisme. A l'avocat

Crémieux, futur garde des sceaux et dès lors intime ami, voire même

secrétaire de la tragédienne Rachel, il demandait un jour, à

brûle-pourpoint: «Monsieur Crémieux, apprenez-moi toute la littérature

française.»

Après une période saint-simonienne, analogue à celle que traversa

Sainte-Beuve et qu'effleura George Sand, il vécut dans l'intimité de

Lamennais dont il accepta avec enthousiasme la philosophie chrétienne, la

foi élargie et le dogmatisme épuré. La religion du Christ devenait la

religion d'une humanité supérieure, la communion des âmes en des croyances

compréhensives et symboliques. Ce fut une des haltes de la pensée mobile

de George Sand, qui aimait à fuir vers de nouveaux horizons. Franz Liszt

lui servit d'intermédiaire auprès de Lamennais, dont l'âme foncièrement

aimante, mais inquiète, revêtait des apparences de sauvagerie. Chez lui,

l'humanitaire côtoyait le misanthrope. Le musicien servit de trait d'union

entre l'apôtre et la néophyte. Alfred de Musset ne risquait plus de

projeter sur cette relation tout amicale l'ombre de sa jalousie. George

Sand conçut pour Lamennais de la vénération, pour Franz Liszt, partant

pour madame d'Agoult, une sympathie qui s'épancha, de part et d'autre, en

une correspondance chaleureuse.

George Sand et ses amis · 第 26 / 35 段