L'héroïne, Marcie, est une fille de vingt-cinq ans, sans fortune, à qui

sont adressées les six _Lettres_ qui traitent de la condition de la femme

et de l'égalité des droits des deux sexes. Néanmoins, l'ami qui correspond

avec elle, n'admet pas les équivoques revendications féminines formulées

par les saint-simoniens. La théorie de l'amour libre, naguère préconisée

par George Sand, a cédé devant l'austère influence de Lamennais. Voici la

déclaration très explicite de la première _Lettre_: «Quant à ces

dangereuses tentatives qu'ont faites quelques femmes dans le

saint-simonisme pour goûter le plaisir dans la liberté, pensez-en ce que

vous voudrez, mais ne vous y hasardez pas.» Et dans la troisième _Lettre_:

«Les femmes crient à l'esclavage. Qu'elles attendent que l'homme soit

libre, car l'esclavage ne peut donner la liberté!» En revendiquant

certains droits pour la femme, George Sand n'a garde d'identifier ses

facultés avec celles de l'homme. «L'égalité, dit-elle, n'est pas la

similitude.» Et elle répudie telles tendances aventureuses et chimériques:

«Des velléités d'ambition se sont trahies chez quelques femmes trop fières

de leur éducation de fraîche date. Les complaisantes rêveries des modernes

philosophes les ont encouragées, et ces femmes ont donné d'assez tristes

preuves de l'impuissance de leur raisonnement. Il est à craindre que les

vaines tentatives de ce genre et ces prétentions mal fondées ne fassent

beaucoup de tort à ce qu'on appelle aujourd'hui la cause des femmes. Les

femmes ont des droits, n'en doutons pas, car elles subissent des

injustices. Elles doivent prétendre à un meilleur avenir, à une sage

indépendance, à une plus grande participation aux lumières, à plus de

respect, d'estime et d'intérêt de la part des hommes. Mais cet avenir est

entre leurs mains. Les hommes seront un jour à leur égard ce qu'elles les

feront.» Aussi bien George Sand s'abstient-elle de postuler pour la femme,

soit la mission sacerdotale, soit l'action politique. Elle ne l'estime pas

propre à tous les emplois. «Vous ne pouvez être qu'artiste, écrit-elle, et

cela, rien ne vous en empêchera... Loin de moi cette pensée que la femme

soit inférieure à l'homme. Elle est son égale devant Dieu, et rien dans

les desseins providentiels ne la destine à l'esclavage. Mais elle n'est

pas semblable à l'homme, et son organisation comme son penchant lui

assignent un autre rôle, non moins beau, non moins noble, et dont, à moins

d'une dépravation de l'intelligence, je ne conçois guère qu'elle puisse

trouver à se plaindre.» Ce sont les fonctions et les joies de la maternité,

ce sont les fatigues et les devoirs du ménage, c'est la tendresse

consolatrice qui assiste et réconforte. George Sand a exprimé la même

pensée en d'autres termes, dans ce récit de la guerre des Hussites,

intitulé _Jean Ziska_: «Femmes, je n'ai jamais douté que malgré vos vices,

vos travers, votre insigne paresse, votre absurde coquetterie, votre

frivolité puérile, il n'y eût en vous quelque chose de pur, d'enthousiaste,

de candide, de grand et de généreux, que les hommes ont perdu ou n'ont

point encore. Vous êtes de beaux enfants. Votre tête est faible, votre

éducation misérable, votre prévoyance nulle, votre mémoire vide, vos

facultés de raisonnement inertes. La faute n'en est point à vous.» Elle

reprenait là et développait une idée favorite de Lamennais, qui compare la

femme à un brillant et folâtre papillon. Mais, chez cet être plus délicat

que réfléchi, quelles ressources de sensibilité! «Les larmes précieuses

des âmes mystiques, écrit George Sand, fécondent un germe de salut.» Et

quelle ardeur vers une foi religieuse qui est l'humaine figuration de

l'idéal! La femme a l'instinct ritualiste. Dans les cérémonies du culte,

elle cherche les formes plus encore que la substance, elle croit et elle

pratique plutôt par les sens que par la raison. Elle veut «la splendeur

des rites, les émotions du sanctuaire, la richesse ou la grandeur des

temples, ce concours de sympathies explicites, l'autorité du prêtre, en un

mot tout ce qui frappe l'imagination.» George Sand s'inscrit là contre et

répudie ce matérialisme religieux. «Il faudra, dit-elle, que les femmes

renoncent à faire du culte un spectacle.» Elle demande une croyance _plus

mâle_, des communications plus directes, plus intimes avec la Divinité.

Elle formule ce qui nous apparaît comme la religion épurée et sublime.

«Dieu, écrit-elle, a placé notre vie entre une foi éteinte et une foi à

venir... Votre catholicisme, Marcie, est tombé dans les ténèbres du doute.

Votre christianisme est à son aurore de foi et de certitude... S'il est

encore des âmes croyantes, laissons-les s'endormir, pâles fleurs, parmi

l'herbe des ruines.» Et voici le mystérieux appel qu'elle adresse à la

vierge en qui se symbolisent le rêve et la recherche des vérités futures,

aux clartés radieuses:

«Marcie, il est une heure dans la nuit que vous devez connaître, vous qui

avez veillé au chevet des malades ou sur votre prie-Dieu, à gémir, à

invoquer l'espérance: c'est l'heure qui précède le lever du jour; alors,

tout est froid, tout est triste; les songes sont sinistres et les mourants

ferment leurs paupières. Alors, j'ai perdu les plus chers d'entre les

miens, et la mort est venue dans mon sein comme un désir. Cette heure,

Marcie, vient de sonner pour nous; nous avons veillé, nous avons pleuré,

nous avons souffert, nous avons douté; mais vous, Marcie, vous êtes plus

jeune; levez-vous donc et regardez: le matin descend déjà sur vous à

travers les pampres et les giroflées de votre fenêtre. Votre lampe

solitaire lutte et pâlit; le soleil va se lever, son rayon court et

tremble sur les cimes mouvantes des forêts; la terre, sentant ses

entrailles se féconder, s'étonne et s'émeut comme une jeune mère, quand,

pour la première fois, dans son sein, l'enfant a tressailli.»

Vers qui se tournera l'espérance de ceux qui cherchent les horizons

nouveaux de la Terre promise? Vers Lamennais, au gré de George Sand. Il

conduira l'humanité par des sentiers inconnus, il abaissera devant elle

les barrières et les obstacles. Ce sera le bon guide de l'heureux voyage,

sous des cieux propices. Les _Lettres à Marcie_ nous entraînent sur ses

traces: «Quelques élus ont marché sans crainte et sans fatigue par des

chemins bénis; ils ont gravi des pentes douces à travers de riantes

vallées... Ils ont dépouillé sans effort ni terreur le fond de la forme,

l'erreur du mensonge; ils ont tendu la main à ceux qui tremblaient, ils

ont porté dans leurs bras les débiles et les accablés. Déjà ils pourraient

sans doute formuler le christianisme futur, si le monde voulait les

écouter; et, quant à eux, ils ont placé leur temple sur les hauteurs

au-dessus des orages, au-dessus du souffle des passions humaines. Ceux-là

ne connaissent ni indignation contre la faiblesse, ni colère contre

l'incertitude, ni haine contre la sincérité. Peut-être l'avenir

n'acceptera-t-il pas tout ce qu'ils ont conservé des formes du passé; mais

ce qu'ils auront sauvé d'éternellement durable, c'est l'amour, élan de

l'homme à Dieu; c'est la charité, rapport de l'homme à l'homme. Quant à

nous qui sommes les enfants du siècle, nous chercherons dans notre Eden

ruiné quelques palmiers encore debout, pour nous agenouiller à l'ombre et

demander à Dieu de rallumer la lampe de la foi... Là où notre conviction

restera impuissante à percer le mystère de la lettre, nous nous

rattacherons à l'esprit de l'Evangile, doctrine céleste de l'idéal,

essence de la vie de l'âme.»

Est-ce à dire que Lamennais acceptât de tous points les théories de sa

collaboratrice? Il devait, au contraire, en être inquiet et même épouvanté,

si l'on s'en rapporte à la lettre que lui adressait George Sand, le 28

février 1837: «Monsieur et excellent ami, écrit-elle de Nohant, vous

m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir.» Elle

en est _effrayée_, elle voudrait parler de tous les devoirs de la femme,

du mariage, de la maternité, et ce sont matières scabreuses.

Evitera-t-elle les fondrières?» Je crains, confesse-t-elle, d'être

emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me permettriez

d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je le temps de

vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin? Avez-vous le temps

de suffire à mon ignorance? Non, le journal s'imprime, je suis accablée de

mille autres soins, et, quand j'ai une heure le soir pour penser à

_Marcie_, il faut produire et non chercher.»

Dans cette lettre qui résume ses hardiesses, elle proclame la nécessité du

divorce, bien que, pour sa part, elle aimât mieux passer le reste de sa

vie dans un cachot que de se remarier. Elle renonce à la théorie de

l'union libre, mais elle proteste contre l'indissolubilité du mariage.

«J'ai beau, dit-elle, chercher le remède aux injustices sanglantes, aux

misères sans fin, aux passions souvent sans remède qui troublent l'union

des sexes, je n'y vois que la liberté de rompre et de reformer l'union

conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on dût le faire à la légère et sans

des raisons moindres que celles dont on appuie la séparation légale

aujourd'hui en vigueur.» Elle estime que Lamennais, chaste et inaccessible

aux faiblesses humaines, ignore certains abîmes qu'elle-même a mesurés.

«Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai vécu avec les hommes et les

femmes. Je sais combien on souffre, combien on pèche.» Mais, si elle

évoque les fautes passées, elle déclare que son âge lui permet d'envisager

avec calme les orages qui palpitent et meurent à son horizon. En cela, ou

bien elle s'abuse, ou bien elle induit en erreur celui qu'elle appelle

«père et ami.» La pécheresse n'a pas terminé son cycle.

Si Lamennais fut effarouché des _Lettres à Marcie_, il dut l'être bien

davantage du _Poème de Myrza_, où George Sand transpose le procédé

littéraire des _Paroles d'un Croyant_ sur le mode amoureux. C'est, en un

style alternativement mystique et voluptueux, la rencontre paradisiaque de

l'homme et de la femme. Il la voit, l'admire et reconnaît l'oeuvre et la

fille de Dieu. «Il marcha devant elle, et elle le suivit jusqu'à la porte

de sa demeure, qui était faite de bois de cèdre et recouverte d'écorce de

palmier. Il y avait un lit de mousse fraîche; l'homme cueillit les fleurs

d'un rosier qui tapissait le seuil, et, les effeuillant sur sa couche, il

y fit asseoir la femme en lui disant:--«L'Eternel soit béni.»--Et,

allumant une torche de mélèze, il la regarda, et la trouva si belle qu'il

pleura, et il ne sut quelle rosée tombait de ses yeux, car jusque là

l'homme n'avait pas pleuré. Et l'homme connut la femme dans les pleurs et

dans la joie.»

Au réveil, «quand l'étoile du matin vint à pâlir sur la mer,» il se

demanda si c'était un rêve, et il attendit avec impatience que le jour

éclairât l'obscurité de sa demeure. «Mais la femme lui parla, et sa voix

fut plus douce à l'homme que celle de l'alouette qui venait chanter sur sa

fenêtre au lever de l'aube.» Tout aussitôt il se mit à verser des pleurs

d'amertume et de désolation. Pourquoi? C'est qu'avec l'amour il a conçu la

précarité de son destin. «Car tu vaux mieux que la vie, dit-il, et

pourtant je te perdrai avec elle.» D'un regard, d'un sourire, elle le

console en murmurant ces mots: «Si tu dois mourir, je mourrai aussi, et

j'aime mieux un seul jour avec toi que l'éternité sans toi.» Il suffit de

cette parole pour endormir la douleur de l'homme. La femme lui a apporté

l'espérance. «Il courut chercher des fruits et du lait pour la nourrir,

des fleurs pour la parer.» Et le _Poème de Myrza_, qui commence par une

cantilène d'hyménée, se termine par un appel mystique sur la route qui

mène au désert de la Thébaïde. En allant de l'homme à Dieu, Myrza peut

encore dire: «Ma foi, c'est l'amour!»

Lamennais et George Sand allaient suivre des chemins divers, elle vers le

socialisme sentimental de Pierre Leroux, lui vers l'idéalisme d'une

démocratie chrétienne. En février 1841, quand l'auteur des _Paroles d'un

Croyant_, enfermé à Sainte-Pélagie, lança une sorte d'anathème contre les

revendications féministes, George Sand lui répliqua en s'étonnant qu'il

refusât estime et confiance à tout ce qui ne porte pas de _barbe au

menton_. «Nous vous comptons, dit-elle, parmi nos saints, vous êtes le

père de notre Eglise nouvelle.» Mais tous ces éloges ne sauraient ébranler

la rigidité de Lamennais. Le 23 juin 1841, il mande à M. de Vitrolles dans

une de ces lettres qu'a publiées en 1883 la _Nouvelle Revue_: «Je crois

vraiment que George Sand m'a pardonné mes irrévérences; mais elle ne

pardonne point à saint Paul d'avoir dit: _Femmes, obéissez à vos maris_.

C'est un peu dur, en effet.» Dans une autre lettre du 25 novembre 1841 au

même M. de Vitrolles, Lamennais stigmatise les tendances anti-chrétiennes

de la _Revue Indépendante_, et prédit que son directeur Pierre Leroux ne

tardera pas à rester seul avec madame Sand. «Celle-ci, ajoute-t-il, fidèle

au révélateur, prêche, dès la première livraison, le communisme, dans un

roman[14] où je crains bien qu'on trouve peu de traces de son ancien

talent. Comment peut-on gâter à plaisir des dons naturels aussi rares!»

[Note 14: _Horace_.]

Dans la _Correspondance_ de George Sand, on ne rencontre, à partir de

1842, aucune lettre adressée à Lamennais. Mais elle lui dédia, le 4 mai

1848, un article recueilli dans le volume intitulé: _Souvenirs de 1848_.

Elle y discute le projet de Constitution élaboré par Lamennais, et lui

reproche de remettre aux mains d'un seul homme le pouvoir exécutif. «La

présidence, dit-elle, serait forcée de devenir la dictature, et tout

dictateur serait forcé de marcher dans le sang.» Pour n'être que d'une

femme, l'argument avait sa valeur. Lamennais et la France en comprirent la

portée au lendemain du 2 Décembre. George Sand avait été plus clairvoyante

que les hommes politiques et les fabricants de constitutions.

CHAPITRE XX

INFLUENCE MÉTAPHYSIQUE: PIERRE LEROUX

Lorsque la doctrine idéaliste, chrétienne et démocratique de Lamennais

ne suffit plus à satisfaire la ferveur réformatrice de George Sand, elle

trouva un nouveau guide et un autre Mentor, un peu nébuleux celui-là, en

la personne de Pierre Leroux. Un enthousiasme non moins moindre, plus

humain et sans doute mieux payé de retour, la posséda. Durant quatre ou

cinq ans, elle jura sur la foi de ce métaphysicien socialiste. A propos

de la traduction qu'il fit de _Werther_ et qui était illustrée

d'eaux-fortes de Tony Johannot, elle écrivit: «C'est une chose

infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie traduit dans une

autre langue par un autre homme de génie.» Le mot dépasse, à coup sûr,

le jugement que la postérité portera sur Pierre Leroux; mais George

Sand, comme on sait, n'était pas sans outrance dans ses admirations. Le

philosophe, à qui Buloz refusait un jour certain article sur Dieu parce

que ce n'était point un sujet d'actualité, fut présenté à l'auteur de

_Lélia_ par le berrichon Planet, toujours préoccupé d'élucider et de

résoudre la question sociale. Ils cherchaient, les uns et les autres, à

tâtons, le moyen de compléter et de parachever la Révolution de 1789

qu'ils jugeaient trop exclusivement politique. George Sand explique,

dans l'_Histoire de ma Vie_, comment et pourquoi elle désira entrer en

relations avec Pierre Leroux: «J'ai ouï dire à Sainte-Beuve qu'il y

avait deux hommes dont l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé

particulièrement ce problème dans une tendance qui répondait à mes

aspirations et qui calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se

trouvent, par la force des choses et par la loi du temps, plus avancés

que M. Lamennais, parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les

empêchements du catholicisme. Ils sont d'accord sur les points

essentiels de leur croyance, et ils ont autour d'eux une école de

sympathies qui les entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux

hommes sont Pierre Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait

tourmentée des désespérances de _Lélia_, il me disait de chercher vers

eux la lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savants médecins de

l'intelligence.» Elle hésita longtemps, s'estimant «trop ignorante pour

les comprendre, trop bornée pour les juger, trop timide pour leur

exposer ses doutes intérieurs.» Egale, sinon plus grande, était la

timidité de Pierre Leroux. Enfin, ce fut la femme qui fit les premirs

pas. Elle lui demanda par lettre, pour un meunier de ses amis, le

catéchisme du républicain en deux ou trois heures de conversation.

Planet tint l'emploi du meunier, personnage muet.

Un dîner rassembla les trois convives dans la mansarde de George Sand.

«Pierre Leroux fut d'abord gêné, dit-elle; il était trop fin pour n'avoir

pas deviné le piège innocent que je lui avais tendu, et il balbutia

quelque temps avant de s'exprimer.» La bonhomie de Planet, la sollicitude

attentive de l'hôtesse, le mirent à l'aise. Et voici l'impression que

laissa chez son auditrice cette première entrevue: «Quand il eut un peu

tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il

arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable

éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage

imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne, quand on

ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir

suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce, l'oeil

pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique, et ce

langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté et de

bonté vraies qui s'emparent de la persuasion autant que la force des

raisonnements. Il était dès lors le plus grand critique possible dans la

philosophie de l'histoire, et, s'il ne vous faisait pas bien nettement

entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il faisait

apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si

belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le

bandeau des yeux comme avec la main.»

George Sand confesse qu'elle ne l'entendit qu'à moitié, quand il développa

le système de la _propriété des instruments de travail_. Elle essaie de

croire ou de faire croire que c'était le fait des arcanes de la langue

philosophique, inaccessible à la médiocrité de sa culture intellectuelle.

En vérité, elle est trop modeste, et le Pierre Leroux n'est pas très

clair. Néanmoins, elle discerna des lueurs et le proclame avec joie: «La

logique de la Providence m'apparut dans ses discours, et c'était déjà

beaucoup: c'était une assise jetée dans le champ de mes réflexions. Je me

promis d'étudier l'histoire des hommes, mais je ne le fis pas, et ce ne

fut que plus tard que, grâce à ce grand et noble esprit, je pus saisir

enfin quelques certitudes.»

Ces certitudes, que nous tâcherons de démêler, resteront assez vagues, la

philosophie de Pierre Leroux étant si éthérée, si loin des réalités

mesquines ou grossières, qu'elle risque parfois de disparaître dans les

nuages ou de planer aux régions lointaines et imprécises de l'empyrée.

Dès ce temps-là, la métaphysique nourrissait mal son prêtre. Pierre Leroux,

en dépit d'un travail énorme, avait grand'peine à suffire aux besoins

d'une famille nombreuse. Aussi, lorsqu'il alla passer quelques jours à

Nohant en octobre 1837, George Sand conçut le projet de lui élever ses

enfants et de le tirer de la misère à son insu. «C'est plus difficile que

nous ne pensions, écrit-elle à madame d'Agoult. Il a une fierté d'autant

plus invincible qu'il ne l'avoue pas et donne à ses résistances toute

sorte de prétextes. Je ne sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est

toujours le meilleur des hommes et l'un des plus grands. Il est très drôle

quand il raconte son apparition dans votre salon de la rue Laffitte. Il

dit:

»--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette

dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était

bien belle!

»Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou

brune, grande ou petite, etc. Il répond:

--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.

--Mais comment savez-vous si elle est belle?

--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle

devait être belle et aimable.

»Voilà bien une raison _philosophique!_ qu'en dites-vous?»

Entre temps, Pierre Leroux reprenait auprès de George Sand la place

laissée vide par Sainte-Beuve, lui servait de directeur de conscience. Il

avait fort à faire. Elle le chargeait notamment de sermonner Félicien

Mallefille, qui, occupant à Nohant le poste de précepteur auquel Eugène

Pelletan fut trouvé impropre, ajouta à ses fonctions officielles un autre

emploi que l'on présume. Six mois durant, il eut l'honneur d'être un

secrétaire très intime, et il ne voulait pas abdiquer; mais l'affection de

George Sand suivit l'évolution coutumière. Au début, pendant l'hiver de

1837-38, elle atteste que Mallefille est une «nature sublime», qu'elle

«l'aime de toute son âme» et donnerait pour lui «la moitié de son sang.»

Or, il advint que le sentimental et envahissant précepteur s'avisa de

vouloir supplanter ou doubler Liszt, et adressa à la comtesse d'Agoult une

lettre enflammée et irrespectueuse. George Sand, que cette liaison

domestique commençait à lasser, saisit l'occasion propice pour le rendre à

ses stricts devoirs de pédagogue. Il résista, fit des scènes, faillit se

battre en duel avec un ami de la maison. Afin de calmer cet effervescent,

elle le dépêcha auprès de Pierre Leroux, en le munissant d'une petite

image coloriée qui représentait saint Pierre au moment où le Christ le

préserve d'être englouti par les flots. Elle avait joint cette dédicace:

«Soyez le sauveur de celui qui se noie.» Et elle fournissait des

explications complémentaires, dans une lettre en date du 26 septembre

1838: «Quand viendra entre vous la question des femmes, dites-lui bien

qu'elles n'appartiennent pas à l'homme par droit de force brutale, et

qu'on ne raccommode rien en se coupant la gorge.» Pierre Leroux administra

la mercuriale demandée, débarrassa George Sand, _sauva_ Mallefille et fut

son remplaçant.

A Nohant, l'existence était celle de la liberté absolue, en même temps que

du travail opiniâtre. De même à Paris, lorsque George Sand y faisait de

rapides séjours. Elle se sentit délivrée de ses dernières entraves morales,

lorsqu'elle perdit sa mère, à la fin d'août 1837. Tout aussitôt, elle

écrit de Fontainebleau à son ami Gustave Papet: «Elle a eu la mort la plus

douce et la plus calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin,

et croyant s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle

était proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes

cheveux.» Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse;

colère dans les petites choses, et bonne dans les grandes. Elle m'avait

fait bien souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais

elle les avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la

satisfaction de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me

rendait une complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle

tout ce que je devais. Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le

ciel m'en a dédommagée en me donnant des amis tels que personne peut-être

n'a eu le bonheur d'en avoir.»

Dans le nombre, Pierre Leroux occupe une situation avantageuse et comme

privilégiée. Il n'était ni assez jeune ni assez séduisant pour obtenir

l'affection exaltée qu'eurent en partage Jules Sandeau, Alfred de Musset

et le docteur Pagello. Du moins il n'encourut pas la même disgrâce que

Michel (de Bourges), Félicien Mallefille et plusieurs autres. En ce qui le

concerne, la brouille retentissante ne succéda pas au violent

enthousiasme. Ce fut une bonne liaison très littéraire, plus

intellectuelle que tendre. George Sand y recueillit la substance

métaphysique de Pierre Leroux, qui reçut en échange des romans

humanitaires pour la _Revue Indépendante_. Elle subit cependant à tel

point l'ascendant du philosophe qu'elle voulut éduquer ses enfants dans

les principes de cette religion sociale. D'autres furent ses amants,

Pierre Leroux fut son grand-prêtre laïque. «Dites-lui, mande-t-elle le 22

février 1839 de Majorque où elle cohabite avec Chopin, que j'élève Maurice

dans son _Evangile_. Il faudra qu'il le perfectionne lui-même, quand le

disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi,

je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées.

C'est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi

quelques sentiments et beaucoup d'idées de plus[15].»

[Note 15: Il convient, d'ailleurs, d'observer qu'elle écrira plus tard, en

décembre 1847: «C'est un génie admirable dans la vie idéale, mais qui

patauge toujours dans la vie réelle.»]

Où trouver cette _formule_? Sera-ce dans les deux oeuvres de George Sand

que Pierre Leroux a marquées de son empreinte la plus profonde,

_Spiridion_ et les _Sept Cordes de la Lyre_? L'élément de haute et

abstraite psychologie y domine et presque y étouffe l'intrigue romanesque.

Buloz n'avait aucune sympathie pour ce genre de littérature et ne

l'accueillait dans la _Revue des Deux Mondes_ qu'en maugréant et en

réclamant pour ses lecteurs une pâture plus légère, plus facilement

assimilable. George Sand, le 22 avril 1839, s'en explique dans une lettre

à madame Marliani: «Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce

de roman _dans son goût_. Mais il faudra qu'il paye comptant, et qu'avant

tout il fasse paraître _la Lyre_. Au reste, ne vous effrayez pas du roman

_au goût_ de Buloz, j'y mettrai plus de philosophie qu'il n'en pourra

comprendre. Il n'y verra que du feu, la forme lui fera avaler le fond.» De

quel roman s'agit-il là? Ce ne peut être d'_ Engelwald_, un long récit

dont l'intrigue, se déroulant au Tyrol, reflétait les doctrines

républicaines de Michel (de Bourges), et dont le manuscrit fut retiré et

détruit. Il est sans doute question, non pas d'_Horace_ qui sera refusé

par la _Revue_ en raison de ses tendances socialistes, mais de _Gabriel_,

roman devenu un drame, qui obtint les éloges les plus chaleureux de Balzac

et repose sur l'ambiguïté de sexe d'une jeune fille, déguisée en garçon

pour recueillir un majorat. _Gabriel_ fut écrit à Marseille, au retour du

voyage aux îles Baléares, et l'on peut supposer que l'écrivain y mit le

reflet de son caractère et de sa pensée.

_Spiridion_, commencé à Nohant et terminé à Majorque, dans la chartreuse

de Valdemosa, en janvier 1839, est dédié en ces termes à Pierre Leroux:

«Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science,

agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digne de vous être

offert, mais comme un témoignage d'amitié et de vénération.» Ils étaient

alors, elle et lui, en parfaite communion d'aspirations philosophiques, en

pleine lune de miel littéraire. «J'ai la certitude, écrira-t-elle encore

le 27 septembre 1841 à Charles Duvernet, qu'un jour on lira Leroux comme

on lit le _Contrat social_. C'est le mot de M. de Lamartine... Au temps de

mon scepticisme, quand j'écrivais _Lélia_, la tête perdue de douleurs et de

doutes sur toute chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la

profondeur de Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais

comme un homme dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une

goutte de vertu dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq

ans que je l'étudie, lui et ses oeuvres.» Cette étude inspira à George

Sand la thèse de _Spiridion_, ainsi qu'elle l'indique dans la _préface

générale_ écrite en 1842 et recueillie dans le volume, _Questions d'art et

de littérature_: «Je demandai à mon siècle quelle était sa religion. On

m'observa que cette préoccupation de mon cerveau _manquait d'actualité_.

Les critiques qui m'avaient tant reproché de n'avoir ni foi ni loi, de

n'être qu'un _artiste_, c'est-à-dire, dans leurs idées d'alors, un

brouillon et un athée, m'adressèrent de doctes et paternels reproches sur

ma prétention à une croyance, et m'accusèrent de vouloir me donner des

airs de philosophe. «Restez artiste!» me disait-on alors de toutes parts,

comme Voltaire disait à son perruquier: «Fais des perruques.»

George Sand et ses amis · 第 25 / 35 段