Cette version n'a pas été contredite par l'avocat de Casimir Dudevant.

Elle est exacte de tous points et n'aggrave aucunement les faits. Ce fut

chez cet égoïste, qui sentait qu'une partie de ses revenus allait bientôt

lui échapper, une véritable crise de folie furieuse.

Les amis présents, notamment Duteil, tentèrent vainement une

réconciliation. Le lendemain, après une nuit d'insomnie et d'angoisse,

George Sand décida irrévocablement de ne plus vivre avec M. Dudevant et

même de ne plus le revoir. Elle passa cette journée, la dernière des

vacances, en compagnie de ses enfants, dans le bois de Vavray. «Un

endroit charmant, dit-elle, d'où, assis sur la mousse à l'ombre des

vieux chênes, on embrassait de l'oeil les horizons mélancoliques et

profonds de la Vallée Noire. Il faisait un temps superbe, Maurice

m'avait aidée à dételer le petit cheval qui paissait à côté de nous. Un

doux soleil d'automne faisait resplendir les bruyères. Armés de couteaux

et de paniers, nous faisions une récolte de mousse et de jungermannes

que le Malgache m'avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa

collection, n'ayant pas, lui, m'écrivait-il, le temps d'aller si loin

pour explorer la localité. Nous prenions donc tout sans choisir, et mes

enfants, l'un qui n'avait pas vu passer la tempête domestique de la

veille, l'autre qui, grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà

oubliée, couraient, criaient et riaient à travers le taillis.» Après un

goûter sur l'herbe, on rentra à la nuit tombante, et ce furent les

adieux. M. Dudevant, qui avait eu du moins ]a pudeur de quitter Nohant,

attendait Maurice et Solange à La Châtre pour les ramener au collège et

à la pension.

George Sand consulta tout d'abord à Châteauroux son vieil ami, l'avocat

Rollinat, qui lui conseilla une séparation judiciaire; puis ils allèrent

ensemble, le jour même, à Bourges, prendre l'avis de Michel, qui

purgeait sa peine à la prison de ville, antique château des ducs de

Bourgogne. Grâce à la complaisance d'un geôlier, ils s'introduisirent

par une brèche, et dans les ténèbres suivirent des galeries et des

escaliers fantastiques. Les deux avocats tombèrent d'accord et

résolurent de mener la procédure en toute hâte, de manière à déconcerter

M. Dudevant et à profiter de son désarroi. Le 30 octobre 1835, George

Sand, élisant domicile de droit et de fait à La Châtre chez Duteil, ami

commun du ménage, déposa devant le tribunal de cette ville une plainte

avec demande de séparation de corps, pour injures graves, sévices et

mauvais traitements. Le 1er novembre, elle en informe madame d'Agoult,

alors à Genève: «Je plaide en séparation contre mon époux, qui a

déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille... Je ne reçois

personne, je mène une vie monacale. J'attends l'issue de mon procès,

d'où dépend le pain de mes vieux jours; car vous pensez bien que je

n'amasserai jamais un denier pour payer l'hôpital où la tendresse d'un

mari me laisserait mourir. Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de

vouloir me tuer un soir qu'il était ivre.» En dépit de cet isolement et

de ses inquiétudes, elle ressent une impression de soulagement physique;

elle indique plaisamment à madame d'Agoult pourquoi le jardinier et sa

femme ont refusé de demeurer dans la maison: «J'ai voulu en savoir le

motif. Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit:

«C'est que madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte,

pourrait être malade de peur.» Il s'agissait, paraît-il, de la tête de

mort que George Sand avait sur sa table.

Les formalités du procès se succédèrent assez vite. Dudevant était cité à

comparaître le 2 novembre devant le tribunal. Il ne se présenta pas. Elle

crut donc avoir gain de cause et écrivit le 9 novembre, de La Châtre, à

Adolphe Guéroult, le fervent saint-simonien: «Le baron ne plaide pas, il

demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le condamne à me

laisser tranquille, et tout va bien. Quant à ce qu'on en pensera à Paris,

cela m'occupe aussi peu que ce qu'on pense en Chine de Gustave Planche.»

S'adressant à un zélé défenseur des droits de la femme, elle allègue sa

dignité blessée, elle réclame l'affranchissement de son sexe et conclut:

«L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied

quand on a raison... Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous

permet pas de provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous

tueraient, ce qui leur ferait trop de plaisir. Mais nous avons la

ressource de crier bien haut, d'invoquer trois imbéciles en robe noire,

qui font semblant de rendre la justice, et qui, en vertu de certaine

_bonté_ de législation envers les esclaves menacées de mort, daignent nous

dire: «On vous permet de ne plus aimer monsieur votre maître, et, si la

maison est à vous, de le mettre dehors.»

Cette justice, dont George Sand pensait tant de mal, allait pourtant lui

donner satisfaction. Le 1er décembre, une décision du tribunal reconnut

les faits allégués par la plaignante pertinents et admissibles, et lui

permit d'en administrer la preuve. Signification de ce jugement fut faite

au domicile légal de M. Dudevant le 2 janvier 1836, et l'audition des

témoins commença le 14 janvier. Le procès-verbal de leurs dépositions,

d'ailleurs probantes, ayant été communiqué à la partie sans qu'il y eût de

réponse, le 16 février, sur les conclusions favorables du ministère public,

le tribunal rendit un jugement par défaut qui déclarait bien fondés et

établis par l'enquête les griefs de madame Dudevant. La séparation de

corps était prononcée, un notaire commis pour procéder au partage de la

communauté et aux reprises. Casimir Dudevant ne comparut pas chez le

notaire. Et le 26 février, George Sand, tout heureuse d'avoir la garde de

son fils et de sa fille, mandait à madame d'Agoult: «Grâce à Dieu, j'ai

gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je ne sais si c'est fini.

Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes ennuis.» M. Dudevant, en

effet, qui dès le début de l'instance avait résigné ses fonctions de maire

de Nohant et s'était installé à Paris, changea soudain de tactique.

Stimulé par sa belle-mère, la baronne Dudevant, et peut-être aussi par la

mère d'Aurore, l'étrange madame Dupin, il interjeta, le 8 avril,

opposition aux jugements intervenus, en invoquant des vices de procédure

et en réclamant une contre-enquête. On plaida, les 10 et 11 mai, devant le

tribunal de première instance de La Châtre. Me Michel (de Bourges) était à

la barre pour madame Dudevant, et Me Vergne pour le mari.

L'avocat de M. Dudevant se borna à traiter le point de droit; il demanda

la nullité de la procédure. Michel (de Bourges), au contraire, abordant le

fond du débat, montra ce mari ivrogne, brutal, débauché, qui laissait

toute liberté à sa femme, à la seule condition de jouir de l'intégralité

des revenus. Il était complaisant, parce qu'il était cupide et rapace.

Puis, prenant la requête du 14 avril, à laquelle son confrère avait à

peine osé faire allusion, Michel en signala les imputations ignominieuses,

dont la plus infâme rappelait l'accusation dirigée contre

Marie-Antoinette. Il évoqua et fit sienne la fameuse réponse de la reine:

«J'en appelle à toutes les mères.» Et il s'indigna que M. Dudevant voulût

obliger sa femme à réintégrer le domicile conjugal, après l'avoir menacée

de mort, mais surtout après l'avoir épouvantablement offensée et suspectée

des vices les plus ignobles.

Le tribunal de La Châtre donna gain de cause, en droit à M. Dudevant, en

fait à la partie adverse. L'opposition était admise pour irrégularités de

procédure; mais, à raison des imputations diffamatoires de l'acte du 14

avril--calomnies de servantes congédiées--la séparation de corps était

maintenue et la garde des deux enfants attribuée à la mère.

George Sand atteignait-elle au terme de ses angoisses? Non pas. Il lui

fallut encore aller en appel. Tour à tour alarmée et confiante, elle

écrivait le 5 mai à Franz Liszt, qui avait accompagné la comtesse d'Agoult

à Genève: «Mon procès a été gagné; puis l'adversaire, après avoir engagé

son honneur à ne pas plaider, s'est mis à manquer de parole et à oublier

sa signature et son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de

mode. Si la possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n'étaient

en jeu, vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant

d'ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité.» Le 11 mai,

tandis que son sort se débattait au tribunal de La Châtre, elle dormait

profondément. On dut la réveiller à une heure de l'après-midi, pour lui

apprendre que Michel (de Bourges) avait fait pleurer l'auditoire et que

son procès était gagné. Provisoirement du moins. M. Dudevant, campé à

Nohant, ne se souciait pas de rendre la dot de sa femme. Il voulut un

nouvel éclat à l'audience de la Cour. George Sand, établie à La Châtre

chez des amis et toujours ardente au travail, était armée pour la lutte.

«S'il ne s'agissait que de ma fortune, écrit-elle le 25 mai à madame

d'Agoult, je ne voudrais pas y sacrifier un jour de la vie du coeur; mais

il s'agit de ma progéniture, mes seules amours, et à laquelle je

sacrifierais les sept plus belles étoiles du firmament, si je les avais.»

A aucun prix, elle n'admettait qu'on pût la séparer de ses enfants. Elle

invoquait la justice et la loi, mais elle était prête à entrer en révolte,

si la magistrature se montrait défavorable à ses revendications. De Paris

elle avait ramené Solange, et toutes ses dispositions étaient prises pour

enlever Maurice, pensionnaire au collège Henri IV. Elle plaçait les droits

maternels au-dessus de tous autres et déniait à la société la faculté de

les annuler ou de les amoindrir. «La nature, s'écrie-t-elle, n'accepte pas

de tels arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère que ses enfants ne

sont pas à elle plus qu'à leur père. Les enfants ne s'y trompent pas non

plus.» Voilà en quel état d'esprit elle comparut devant la Cour de Bourges,

dont l'opinion, au seuil des débats, lui était plutôt hostile. Une

légende, accréditée parmi l'aristocratie et la haute bourgeoisie locales,

la représentait comme une créature extravagante et sans vergogne.

Les plaidoiries occupèrent les deux audiences des 25 et 26 juillet 1836.

M. Mater, premier président, dirigeait les débats dont nous trouvons un

compte-rendu dans les deux grands journaux judiciaires, la _Gazette des

Tribunaux_ et le _Droit_. La curiosité publique était violemment

surexcitée. «Depuis longtemps, dit le chroniqueur de la _Gazette_, on

n'avait vu une foule aussi considérable assiéger les portes du Palais de

Justice pour une affaire civile... L'auteur d'_Indiana_, de _Lélia_ et de

_Jacques_ était assise derrière son avocat, Me Michel (de Bourges). Des

Parisiens ne l'auraient peut-être pas reconnue sous ce costume de son sexe,

accoutumés qu'ils sont à voir cette dame, dans les spectacles et autres

lieux publics, avec des habits masculins et une redingote de velours noir,

sur le collet de laquelle retombent en boucles ondoyantes les plus beaux

cheveux blonds (_ils étaient bruns_) que l'on puisse voir. Elle est mise

avec beaucoup de simplicité: robe blanche, capote blanche, collerette

tombant sur un châle à fleurs.» Est-ce bien là une toilette sévère pour

procès en séparation de corps? Et le rédacteur judiciaire ajoute: «Cette

dame semble n'être venue à l'audience que pour y trouver quelques

éloquentes inspirations contre l'irrévocabilité des unions mal assorties.»

L'avocat de l'appelant, Me Thiot-Varennes, prit d'abord la parole. Voici

les principaux passages de sa plaidoirie: «M. Dudevant aimait sa femme, il

s'en croyait aimé, et jusqu'en 1825 rien n'avait troublé le bonheur de

cette union. Mais déjà l'humeur inquiète, le caractère aventureux de

madame Dudevant présageaient que cette félicité ne serait pas durable.

Elle éprouvait un ennui profond, un dégoût de toutes choses. Elle croyait

que le bonheur était là où il n'était pas; elle demandait ce bonheur à

tout; elle ne le trouvait nulle part; car son âme ardente et mobile

n'avait pu comprendre qu'on ne saurait le goûter hors de l'accomplissement

de ses devoirs. Un événement malheureux vint donner carrière aux désirs

impétueux de cette imagination exaltée et jeta l'amertume dans le coeur de

M. Dudevant. Madame Dudevant fit un voyage à Bordeaux. Entraînée par des

penchants qu'elle ne voulut point dominer, elle conçut une passion, elle y

céda. M. Dudevant apprit bientôt qu'il était trahi par celle qu'il

adorait. Il sut tout et, maîtrisé par son amour et par sa tendresse

conjugale, il pardonna tout. Madame Dudevant fut touchée de cet excès de

générosité et d'indulgence; elle écrivit à son mari une lettre où elle

faisait une confession générale et l'aveu d'une faute qu'elle se

reprochait.»

Me Thiot-Varennes dénature le caractère de cette lettre, en nous laissant

croire que madame Dudevant y faisait amende honorable, prenait posture de

suppliante et «rendait justice à la bonté, à la générosité, aux soins

prévenants, aux égards continuels de son cher Casimir.» C'est altérer la

vérité plus qu'il n'est permis, même à la barre. De vrai, il y avait entre

les époux une différence de goûts et de penchants, que l'avocat du mari

présente en ces termes: «Madame Dudevant aimait avec passion la poésie,

les beaux-arts, les entretiens littéraires et philosophiques. M. Dudevant

avait les goûts simples de l'homme des champs, plus occupé de ses

propriétés que de descriptions champêtres. Elle était rêveuse,

mélancolique, cherchant parfois la solitude; il avait les habitudes et le

laisser-aller d'un bon bourgeois.»

Il était malaisé de faire admettre à la Cour que M. Dudevant eût obéi à

l'amour conjugal en repoussant la séparation, et il convenait d'invoquer

quelque sentiment plus plausible. Me Thiot-Varennes s'y évertua sans grand

succès, en alléguant la tendresse paternelle. «S'il n'y avait pas

d'enfants, s'écria-t-il, on pourrait croire que l'intérêt seul guide M.

Dudevant. Mais ici, s'il résiste, s'il pardonne, s'il veut rappeler auprès

de lui la mère de ses enfants, c'est parce qu'il songe à leur avenir. Et

qu'on ne dise pas que les plaintes qu'il a élevées, les griefs qu'il a

exposés rendent impossible la réunion des époux! La loi a prévu le cas où

le mari offensé peut poursuivre l'épouse infidèle, faire constater sa

honte, sans qu'elle puisse cependant se soustraire au joug marital; il a

recours à la voie correctionnelle, et elle n'est pas autorisée pour cela à

demander la séparation; et même, la séparation prononcée, le mari peut la

faire cesser en consentant à reprendre sa femme.» Toute cette

argumentation, où intervient Jésus, homme ou Dieu, philosophe ou prophète,

est très fragile. On sent que M. Dudevant avait un moindre souci de

l'honneur que de l'argent. Et son avocat, pour masquer la vulgarité du

personnage, hasarde la péroraison pathétique: «Madame, votre mari fut

généreux en 1825; il l'est encore, car aujourd'hui comme alors il oublie

vos torts et il vous pardonne.» Puis, venant à la question des enfants:

«Peut-on les arracher à M. Dudevant pour les livrer à une mère qui a donné

au monde le scandale de la vie la plus licencieuse et des préceptes les

plus immoraux?... Vos ouvrages, madame, sont remplis de l'amertume et des

regrets qui dévorent votre coeur; ils annoncent un dégoût profond. Les

tourments de l'âme vous poursuivent au milieu de votre gloire et

empoisonnent vos triomphes. Vous avez demandé le bonheur à tout, vous ne

l'avez trouvé nulle part. Eh bien! je veux vous en indiquer la route;

revenez à votre époux, rentrez sous ce toit où vos premières années

s'écoulèrent douces et paisibles; redevenez épouse et mère, rentrez dans

le sentier du devoir et de la vertu; soumettez-vous aux lois de la nature.

Hors de là, tout n'est qu'erreur et déception, et là seulement vous

trouverez le bonheur et la paix.»

A cette mercuriale bourgeoise Me Michel (de Bourges) répondit, en

invoquant les immunités du génie. Son exorde est pompeux, à la manière

antique: «Pourquoi cette foule empressée qui nous environne? Pourquoi

cette réunion inaccoutumée qui se presse dans cette enceinte? Pourquoi ces

femmes parées comme pour un jour de fête? Etes-vous appelés à délibérer

sur une mesure d'où dépend le bonheur de l'Etat? Allez-vous donner votre

sanction à l'un de ces édits de clémence qui font la gloire d'un règne?

Non. Qu'est-ce donc, messieurs? Une femme veut reconquérir sa liberté

outragée, son indépendance foulée aux pieds. Elle vient ici demander un

asile pour sa vieillesse, et pour consolation aux calomnies dont on l'a

abreuvée, ses enfants, le fruit de ses entrailles! Cette femme est la

gloire de notre époque; c'est le génie qui vient s'abattre de la hauteur

de son vol dans le sanctuaire de la justice et courber son imposante

majesté devant l'autorité sacrée des lois!» Prenant alors l'offensive,

Michel (de Bourges) reproche à M. Dudevant d'avoir rompu un traité de

séparation librement signé, d'avoir profané le domicile conjugal en y

introduisant la débauche et la prostitution. «Il faut un arrêt pour le

purifier.» Et brandissant la lettre de vingt pages dont Me Thiot-Varennes

n'avait donné que des extraits, il la lit tout entière,--«cette lettre que

M. Dudevant conservait comme l'arche sainte renfermant les moyens qui

devaient nous broyer»--il y découvre, il y souligne les preuves de

l'innocence de sa cliente. Aux pieds des Pyrénées, dans la vallée de

Lourdes, devant une nature grandiose, elle a consommé le sacrifice d'une

inclination chaste.

L'effet de cette lecture fut saisissant, et le rédacteur de la _Gazette

des Tribunaux_ note dans son compte-rendu: «Ce passage, écrit à vingt ans

avec une magie de style, un coloris brillant, digne des plus belles pages

que l'auteur de _Jacques_ a écrites depuis, a produit une impression

impossible à décrire.»

Michel (de Bourges) poursuit victorieusement. Il rappelle les procédés

grossiers de M. Dudevant traitant Aurore de folle, radoteuse, bête,

stupide. Cet homme n'avait pas le talent de la divination. Il n'était que

cupide, «faisant à sa femme une modique pension, tandis qu'il jouissait,

dans l'opulence et dans une vie licencieuse, sous le toit qui appartenait

à sa femme, d'une fortune qui était à elle.» N'acceptait-il pas sa

situation maritale, au point de mander à madame Dudevant, en décembre

1831: «J'irai à Paris; je ne descendrai pas chez toi, parce que je ne veux

pas te gêner, pas plus que je ne veux que tu me gênes?» Et l'avocat déduit

avec force cette conclusion hardie: «Le pardon que vous offrez à votre

femme est un outrage; c'est vous qui l'avez offensée.» Il insiste sur la

requête du 14 avril, _véritable monument de démence judiciaire_, où sont

articulés «des faits atroces, des faits qu'aucune bouche humaine n'a osé

répéter dans leur hideuse nudité, dans leur révoltante difformité.» Cette

épouse qu'on a accusée d'être une Messaline, capable de dépraver son fils,

on lui offre le retour au foyer domestique. On parle de pardonner, alors

qu'on a besoin de pardon. «N'est-ce pas vous, dit Michel (de Bourges) dans

un bel élan oratoire, vous qui l'avez forcée à quitter le domicile

conjugal en l'abreuvant de dégoûts? Vous n'êtes pas seulement l'auteur des

causes de cette absence, vous en êtes l'instigateur et le complice.

N'avez-vous pas livré votre femme, jeune et sans expérience, à elle-même?

Ne l'avez-vous pas abandonnée? Vous ne pouvez plus dire aux magistrats:

«Remettez dans mes mains les rênes du coursier,» quand vous-même les avez

lâchées. Pour gouverner une femme, il faut une certaine puissance

d'intelligence; et qu'êtes-vous, que prétendez-vous être, à côté de celle

que vous avez méconnue? Quand une femme est près de succomber, il faut

être capable de la relever; quand elle est faible, il faut la soutenir,

être capable de lui donner le bon exemple; et quel exemple pouvez-vous lui

donner? Pouvez-vous réclamer une femme que vous avez délaissée pendant

huit ans? Etait-elle coupable, celle qui épanchait sa belle âme tout

entière dans cette lettre que vous-même venez de livrer à la publicité des

débats? Ils étaient donc bien faibles ses torts, puisque vous êtes réduit

à les chercher dans cette lettre qui la justifie? Depuis, vous avez reçu

votre femme, vous lui avez écrit, vous avez vécu intimement avec l'ami

honnête et pur qui sut la respecter; vous lui avez serré la main. Pourquoi

donc avez-vous délaissé, une épouse qui ne méritait aucun reproche?»

Aucun reproche? C'est aller un peu loin; mais nous sommes à l'audience, et

c'est un avocat qui parle. Il se lance dans les réminiscences historiques.

Mirabeau, pour un moindre outrage, fut débouté, lorsqu'il redemandait sa

femme au Parlement de Provence, «faisant à la face du ciel et des hommes

amende honorable d'une jeunesse désordonnée et plus égarée que coupable.»

Dans quelles conditions M. Dudevant se présente-t-il au _sanctuaire de la

justice_? Est-ce le coeur humilié et repentant, la tête courbée par la

douleur et couverte d'un voile? Non, c'est l'invective à la bouche. «Et

vous osez réclamer votre femme! continue Michel (de Bourges). Et vous osez

appeler une nécessité de la défense ces diffamations! Vous la demandez, et

vous lui fermez le chemin de la couche nuptiale; vous la demandez, et pour

arc-de-triomphe, dans cette maison toute pleine des souvenirs de vos

fureurs, vous lui préparez un pilori où vous inscrivez son déshonneur en

caractères indélébiles... Vous la réclamez d'une main, et de l'autre vous

lui enfoncez un poignard dans le sein. Mais vous dites que vous la voulez;

non, vous ne la voulez pas! Vous n'oseriez pas dire cela sérieusement en

face de la Cour. La voulez-vous avec vous, voulez-vous cohabiter avec elle,

la garder? Dites-le, si vous l'osez!»

Michel (de Bourges) couronne sa plaidoirie en réfutant les griefs

d'indignité maternelle imputés à madame Dudevant: «Parce qu'une femme cède

aux caprices de sa lyre, aux inspirations d'un esprit créateur, vous la

croiriez incapable d'élever ses enfants?» A ce titre, il faudrait

refuser--observe-t-il--les qualités éducatrices à tant d'écrivains de

génie qui commirent quelque oeuvre licencieuse. Ces qualités, madame

Dudevant les possède, comme l'atteste la lettre qu'elle adressa à son fils

au cours du procès et qui se termine par cette adjuration: «Mon enfant,

prie Dieu pour ton père et pour moi.»

A l'audience du 26 juillet, il y eut répliques successives de Me

Thiot-Varennes et de Me Michel (de Bourges). L'avocat de M. Dudevant fit

un aveu qui mérite d'être retenu: «Sans doute mon client ne saurait

promettre à son épouse un grand amour, au moins dans les premiers moments

de la réunion. Mais le temps est un grand maître. Plus tard M. Dudevant

rendra à sa femme sa tendresse, quand elle en sera devenue digne.» Enfin

l'avocat général Corbin donna ses conclusions. Il constata que si les

premiers torts pouvaient, en partie, être rejetés sur madame Dudevant, si

elle avait commis tout au moins un adultère moral et peut-être quelque

chose de plus, en revanche son mari l'avait gravement et gratuitement

outragée par ses imputations infâmes et impies. En conséquence, le

ministère public tendait à l'admission de la demande en séparation de

corps et à ce que Maurice fût placé sous la surveillance de son père,

Solange sous celle de sa mère.

Après trois quarts d'heure de délibéré, la Cour rentra en séance et le

premier président annonça que, les voix étant partagées, la cause était

renvoyée au lundi 1er août, pour être plaidée de nouveau, avec adjonction

de trois conseillers. Dans l'intervalle, une solution amiable prévalut. M.

Dudevant se désista de son appel, en échange d'un sacrifice d'argent

consenti par George Sand. Elle lui concédait une rente annuelle de 5.000

francs. Et il le reconnaît implicitement dans une lettre, dite

rectificative, qu'il adressa le 17 août à la _Gazette des Tribunaux_. En

voici le dernier paragraphe: «Les deux parties ont fait une transaction

portant qu'il y aurait partage égal d'enfants et de fortune, d'après les

bases du traité du 15 février 1835, avant le commencement du procès qui

m'a été intenté. Ainsi je garde mon fils, et madame Dudevant sa fille.»

George Sand et ses amis · 第 22 / 35 段