lui conservant ce pseudonyme transparent d'Everard qui figure dans les
_Lettres d'un Voyageur_: «Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par
dîner, après quoi j'envoyai dire à Everard par Planet que j'étais là, et
il accourut. Il venait de lire _Lélia_, et il était _toqué_ de cet
ouvrage. Je lui racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le
consultai beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées.» L'entretien,
commencé à sept heures du soir, se prolongea jusqu'à quatre heures du
matin, par une promenade à travers les rues silencieuses et endormies. Ce
ne fut guère qu'un monologue. Michel était un merveilleux, un intarissable
causeur. Fils d'un républicain qui mourut en 1799 sous les coups de la
réaction royaliste, il fut élevé par sa mère dans le culte et l'amour de
la Révolution. En 1835, il avait trente-sept ans et comptait déjà les plus
brillants succès à la barre. Sur l'âme mobile et ardente de George Sand,
il exerça d'instinct, encore que plus tard elle ait voulu s'en défendre,
une réelle fascination. Que dit-il donc, et comment, pour que la conquête
fût si rapide? «Tout et rien, explique-t-elle. Il s'était laissé emporter
par nos _dires_, qui ne se plaçaient là que pour lui fournir la réplique,
tant nous étions curieux d'abord et puis ensuite avides de l'écouter. Il
avait monté d'idée en idée jusqu'aux plus sublimes élans vers la Divinité,
et c'est quand il avait franchi tous ces espaces qu'il était véritablement
transfiguré. Jamais parole plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une
bouche humaine, et cette parole grandiose était toujours simple. Du moins
elle s'empressait de redevenir naturelle et familière quand elle
s'arrachait souriante à l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme
une musique pleine d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations
célestes, et qui vous ramène sans effort et sans contraste, par un lien
logique et une douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de
la nature.» Chez Michel (de Bourges) la séduction intellectuelle ne devait
rien à la tromperie des agréments physiques. George Sand a tracé de
l'orateur et du politique un portrait singulièrement élogieux, dans le
sixième chapitre des _Lettres d'un Voyageur_, où se trouvent réunies les
réponses qu'elle lui adressait au début même de leur liaison; puis, dans
la septième _Lettre_ à Liszt, elle l'analyse et le décrit, suivant les
lois de la physionomonie de Lavater dont elle était alors férue. «Je salue,
s'écrie-t-elle, à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes
maîtres! les trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le
doigt de Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La
voûte immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite
et si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté
domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont
l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne
résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la sagesse
indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle d'un héros
et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la face austère
et terrible du grand Lamennais.» Moins idéalisé, plus véridique est le
portrait d'Everard que nous offre l'_Histoire de ma Vie_. George Sand
affirme avoir tout d'abord observé en lui la forme extraordinaire de la
tête. Peut-être la phrénologie y trouvait-elle son compte, mais non pas
l'esthétique. «Il semblait avoir deux crânes soudés l'un à l'autre, les
signes des hautes facultés de l'âme étant aussi proéminents à la proue de
ce puissant navire que ceux des généreux instincts l'étaient à la poupe.
Intelligence, vénération, enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit
étaient équilibrés par l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité,
le courage physique. Everard était une organisation admirable. Mais
Everard était malade, Everard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La
poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et
austère, il était usé.» Et George Sand ajoute: «Ce fut précisément cette
absence de vie physique qui me toucha profondément.» Déjà chez Alfred de
Musset, elle s'était intéressée à un organisme frêle; mais chez Pagello
elle avait été séduite par la bonne santé, l'agréable prestance et la
vigueur musculaire. En Michel (de Bourges) elle distingua, s'il faut l'en
croire, «une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable
destruction.» Cette belle âme avait une enveloppe caduque. «Le premier
aspect d'Everard, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, était celui
d'un vieillard petit, grêle, chauve et voûté. Le temps n'était pas venu où
il voulut se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller
dans le monde... Il paraissait donc, au premier coup d'oeil, avoir
soixante ans, et il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il
n'en avait que quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses
dents magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur
admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette
particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout
ensemble.» Le contraste signalé se retrouvait dans l'allure de son
intelligence. George Sand nous le représente mourant à toute heure et
cependant débordant de vie, «parfois, dit-elle, avec une intensité
d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus émerveillé et
charmé, je veux dire pour mon propre esprit.» Ne va-t-elle pas, sinon
jusqu'à la caricature, du moins jusqu'à cette ironie qui succède parfois
aux passions hyperboliques, lorsqu'elle nous dépeint sa manière d'être
extérieure? «Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et de solidité
dans ses vêtements. Il portait chez lui et dans la ville une épaisse
houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en toute saison et
partout, mais, poli quand même, il ne consentait pas à garder sa casquette
ou son chapeau dans les appartements. Il demandait seulement la permission
de mettre un _mouchoir_, et il tirait de sa poche trois ou quatre foulards
qu'il nouait au hasard les uns sur les autres, qu'il faisait tomber en
gesticulant, qu'il ramassait et remettait avec distraction, se coiffant
ainsi, sans le savoir, de la manière tantôt la plus fantastique et tantôt
la plus pittoresque.» Il est vrai que ce paysan du Danube avait le goût du
beau linge. Sa chemise était fine, toujours blanche et fraîche: On blâmait,
dans certains cénacles, «ce sybaritisme caché et ce soin extrême de sa
personne.» George Sand, au contraire, l'en loue comme d'une «secrète
exquisité», et elle en profite pour faire l'éloge de l'élégance des
manières et de l'agrément de la toilette, qui ne sont nullement
incompatibles avec l'ardeur des convictions démocratiques. L'amour du
peuple se concilie à merveille avec l'urbanité du langage et le souci de
la beauté. Un démocrate n'est point obligé d'être hirsute et malpropre.
George Sand savait gré à Michel (de Bourges) de n'être négligé qu'en
apparence; le dessous valait mieux que la houppelande. «La propreté,
dit-elle, est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence pour
nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté raffinée,
car il n'y a pas de demi-propreté.» Elle ne concède aux savants, aux
artistes ou aux patriotes--que viennent faire ici les patriotes?--ni
l'abandon de soi-même, ni la mauvaise odeur, ni les dents répugnantes à
voir, ni les cheveux sales. Elle répudie ces habitudes malséantes et
déclare, en femme très préoccupée du commerce masculin: «Il n'est point de
si belle parole qui ne perde de son prix quand elle sort d'une bouche qui
vous donne des nausées.» C'est là un truisme auquel nul ne contredira.
Faut-il voir chez Michel (de Bourges), comme l'a dit George Sand,
_Robespierre en personne_. Maximilien, qu'on a justement surnommé
l'incorruptible, fut à la fois plus élégant, plus doctrinaire et plus
désintéressé. Les opinions de Michel varièrent, comme l'importance qu'il
attachait, selon les temps, ou n'attachait pas à son costume. Non
seulement il fut tour à tour Montagnard et Girondin--ce qui serait
excusable--mais les évolutions de sa pensée étaient déconcertantes: il
s'éprenait successivement ou même simultanément de Babeuf et de
Montesquieu, d'_Obermann_ et de Platon, de la vie monastique et
d'Aristote. C'étaient les soubresauts d'une imagination effervescente,
prompte à s'engouer et à se déprendre. Il était agité, trépidant,
contradictoire. En cela George Sand le trouvait inquiétant. Elle ne
parvenait pas à le suivre et perdait sa trace. «J'étais forcée, dit-elle,
de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que les plus
beaux génies touchent parfois et comme fatalement à l'aliénation. Si
Everard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour toute boisson, même
pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru ivre.» Quant aux attaques
d'adversaires acharnés qui lui reprochaient un amour du gain inné chez le
paysan, voici la réponse indignée de George Sand: «O mon frère, on ne peut
pas inventer de plus folle calomnie contre toi que l'accusation de
cupidité. Je voudrais bien que tes ennemis politiques pussent me dire en
quoi l'argent peut être désirable pour un homme sans vices, sans
fantaisies, et qui n'a ni maîtresses, ni cabinet de tableaux, ni
collection de médailles, ni chevaux anglais, ni luxe, ni mollesse d'aucun
genre?» Elle revient sur ce sujet dans l'_Histoire de ma Vie_, alors qu'à
distance, le charme rompu, elle essaie de résumer leurs dissidences et
d'expliquer son refroidissement. A ses enthousiasmes défunts succède une
impitoyable clairvoyance. Elle serait portée, sinon à brûler, tout au
moins à ravaler et à rejeter sans merci ce qu'elle avait adoré. Or elle
défend encore, ou plutôt elle excuse Michel (de Bourges). «Au milieu,
dit-elle, de ses flottements tumultueux et de ses cataractes d'idées
opposées, Everard nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit qu'il
aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse ni de
laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte d'argent,
ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était avec l'émotion
légitime d'un malade courageux qui craint la cessation de ses forces, de
son travail, de l'accomplissement de ses devoirs. Pauvre et endetté, il
avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas un tort, c'était un
malheur. Cette femme avait des enfants, et la pensée de les dépouiller
pour ses besoins personnels était odieuse à Everard. Il avait soif de
faire fortune, non seulement afin de ne jamais tomber à leur charge, mais
encore par un sentiment de tendresse et de fierté très concevable, afin de
les laisser plus riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.»
La politique qui avait rapproché George Sand et Michel (de Bourges) devait
contribuer à les diviser. Convertie par lui aux doctrines démocratiques,
elle eut la tristesse de le voir s'attiédir. Il avait inculqué à son élève
le culte des Jacobins, de ceux qu'elle appelait «mes pères, les fils de
notre aïeul Rousseau», et qui sauvèrent effectivement la patrie aux jours
de l'invasion et de la Terreur, à l'encontre de l'émigration et de la
guerre civile. Mais bientôt elle devait dépasser et inquiéter son maître.
Dès avant 1848, «j'étais devenue socialiste, dit-elle, Everard ne l'était
plus.» Le dissentiment portait et sur l'idéal même et sur la méthode et la
morale de la politique. Michel (de Bourges), que la Révolution de Février
surprendra, selon l'expression de l'_Histoire de ma Vie_, dans une phase
de modération un peu dictatoriale, serait comme l'ancêtre de
l'opportunisme. A défaut du mot, il pratiqua la chose. Ses principes de
justice ne répugnaient pas à fléchir et à supporter des compromissions,
qui révoltent l'âme généreuse, un peu chimérique, de George Sand. «En même
temps, écrit-elle, qu'Everard concevait un monde renouvelé par le progrès
moral du genre humain, il acceptait en théorie ce qu'il appelait les
nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le mensonge
même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi, les
promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut la fin
veut les moyens. Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite personnelle
sur ces déplorables errements de l'esprit de parti, mais j'étais affligée
de les lui voir admettre comme pardonnables, ou seulement inévitables.»
Michel (de Bourges) avait l'amour de l'autorité, l'humeur tyrannique. Si
nous en croyons George Sand, «c'était le fond, c'était les entrailles
mêmes de son caractère, et cela ne diminuait en rien ses hontes et ses
condescendances paternelles. Il voulait des esclaves, mais pour les rendre
heureux.» Singulière contre-façon du bonheur, qui consiste en la
spoliation de la liberté! Ce fut le malheur de Michel (de Bourges)
d'aspirer à une sorte de despotisme démocratique où il eût tenu l'emploi
de dictateur. George Sand, apitoyée sur les déboires d'une ambition qui
fut stérile pour la cause révolutionnaire, lui dédiera cette oraison
funèbre: «Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de
quelque monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence
appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui
était comptée et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un talent
immense n'a pas suffi à son vaste rêve.»
En 1835, la cliente n'entrevoyait point les défauts de son avocat. Elle
quitta Bourges, subjuguée, fascinée, et le lendemain elle reçut à son
réveil «une lettre enflammée du même souffle de prosélytisme qu'il
semblait avoir épuisé dans la veillée déambulatoire à travers les grands
édifices blanchis par la lune et sur le pavé retentissant de la vieille
cité endormie.» Une correspondance s'ensuivit, dont nous retrouvons une
part, due à George Sand, dans les _Lettres d'un Voyageur_. Ils allaient
d'ailleurs se rejoindre à Paris. Michel (de Bourges) plaidait dans le
procès d'avril, le _procès monstre_, qui se déroula devant la Chambre
des pairs et qui mettait aux prises la Monarchie et la République. C'était
le va-tout du gouvernement de Louis-Philippe.
George Sand, habillée en homme, assista à l'audience du 20 mai, où elle
pénétra en compagnie d'Emmanuel Arago. Chaque soir, le petit cénacle,
moitié littéraire, moitié politique, se réunissait dans le logement du
quai Malaquais. Ou bien, après un dîner frugal dans un modeste restaurant,
on allait se promener, soit en bateau sur la Seine, soit le long des
boulevards. Une de ces promenades exerça une influence décisive sur
l'imagination et la foi de George Sand. C'était au sortir du
Théâtre-Français. Par une nuit magnifique, elle ramenait Michel (de
Bourges) à son domicile du quai Voltaire. Planet les accompagnait. Entre
eux trois, la question sociale fut sérieusement posée. On discuta
l'hypothèse du partage des biens, et George Sand, devenue conservatrice ou
du moins modérée quand elle écrit l'_Histoire de ma Vie_, ajoute ce
commentaire et cette rétractation: «J'entendais, moi, le partage des biens
de la terre d'une façon toute métaphorique; j'entendais réellement par là
la participation au bonheur, due à tous les hommes, et je ne pouvais pas
m'imaginer un dépècement de la propriété qui n'eût pu rendre les hommes
heureux qu'à la condition de les rendre barbares.» C'est alors que Michel
(de Bourges), pressé par ses deux interlocuteurs, exposa son système. Ils
étaient sur le pont des Saints-Pères, non loin du château brillamment
illuminé. Il y avait bal à la cour, tandis que sur le quai trois
réformateurs changeaient la face du monde. «On voyait, dit George Sand, le
reflet des lumières sur les arbres du jardin des Tuileries. On entendait
le son des instruments qui passait par bouffées dans l'air chargé de
parfums printaniers, et que couvrait à chaque instant le roulement des
voitures sur la place du Carrousel. Le quai désert du bord de l'eau, le
silence et l'immobilité qui régnaient sur le pont contrastaient avec ces
rumeurs confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais tombée dans la
rêverie, je n'écoutais plus le dialogue entamé, je ne me souciais plus de
la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces vagues
mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête royale.»
Cependant, parmi les objections stimulantes de Planet, Michel (de Bourges)
déduisait son plan de régénération sociale, dérivé de Babeuf ou emprunté à
Jean-Jacques. Et comme George Sand, tirée de sa songerie, alléguait les
droits et les devoirs d'une société civilisée, le tribun refit à la
moderne la prosopopée de Fabricius. «La civilisation, s'écria-t-il
courroucé et frappant de sa canne les balustrades sonores du pont; oui,
voilà le grand mot des artistes! La civilisation! Moi, je vous dis que
pour rajeunir et renouveler votre société corrompue, il faut que ce beau
fleuve soit rouge de sang, que ce palais maudit soit réduit en cendres, et
que cette vaste cité où plongent vos regards, soit une grève nue, où la
famille du pauvre promènera la charrue et dressera sa chaumière!»
Tout le discours continua sur ce ton, avec de grands éclats de voix et de
larges gestes qui enveloppaient l'espace et foudroyaient la tyrannie.
George Sand résume ainsi cette harangue d'une austérité lacédemonienne,
qui attestait un usage immodéré du _Conciones_ et la lecture assidue de
Plutarque. «Ce fut une déclamation horrible et magnifique contre la
perversité des cours, la corruption des grandes villes, l'action
dissolvante et énervante des arts, du luxe, de l'industrie, de la
civilisation en un mot. Ce fut un appel au poignard et à la torche, ce fut
une malédiction sur l'impure Jérusalem et des prédictions apocalyptiques;
puis, après ces funèbres images, il évoqua le monde de l'avenir comme il
le rêvait en ce moment-là, l'idéal de la vie champêtre, les moeurs de
l'âge d'or, le paradis terrestre florissant sur les ruines fumantes du
vieux monde par la vertu de quelque fée.»
Deux heures sonnèrent à l'horloge du château, et George Sand profita d'une
pause de l'orateur pour hasarder, non pas un argument contraire, mais une
approbation un tantinet ironique. Il se récria. A son tour, elle prit la
parole en faveur de l'art, plaida pour la République athénienne contre la
République Spartiate. Le démagogue ne fut pas convaincu. «Il était hors de
lui, raconte son interlocutrice; il descendit sur le quai en déclamant, il
brisa sa canne sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations
tellement _séditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni
remarqué, ni entendu, ni _ramassé_ par la police. Il n'y avait que lui au
monde qui pût faire de pareilles excentricités sans paraître fou et sans
être ridicule.»
Comme George Sand, ébranlée et lasse, s'éloignait avec Planet, Michel (de
Bourges) s'aperçut qu'il plaidait tout seul, devant un auditoire
imaginaire. Il courut, rejoignit les fugitifs, leur fit une scène violente,
s'offrant à les persuader s'ils lui accordaient encore quelques heures
d'audience jusqu'à l'aurore, puis les menaçant de ne jamais les revoir
s'ils le quittaient avant qu'il eût achevé sa démonstration. Et George
Sand observe: «On eût dit d'une querelle d'amour, et il ne s'agissait
pourtant que de la doctrine de Babeuf.» Mais, pour un idéaliste, pour un
semeur d'espérance dans les sillons de l'avenir, qu'y a-t-il de plus
séduisant que cette recherche d'un monde meilleur, que la conception d'une
humanité régénérée? George Sand en ira quérir les origines, les premiers
germes dans la Bohême de Jean Huss, de même que Jean-Jacques en a dessiné
les linéaments dans son _Contrat social_. Certes les utopies de Michel (de
Bourges) valaient mieux que la vulgarité de nos résignations égoïstes ou
serviles. Il plaidait avec conscience toutes les causes qu'il accueillait,
la thèse des revendications de la démocratie intégrale aussi bien que la
réalité, plus contingente, des doléances conjugales de George Sand. Ce
dernier procès était plus facile à gagner devant la justice humaine que
l'autre à la barre d'un insaisissable tribunal.
CHAPITRE XVII
LA SEPARATION DE CORPS
Dans la neuvième des _Lettres d'un Voyageur_, adressée au Malgache,
c'est-à-dire à son ami Jules Néraud, George Sand exprime son dégoût des
contestations judiciaires, surtout lorsqu'elles touchent aux affections
les plus sacrées. «Ce procès, écrit-elle, d'où dépend mon avenir, mon
honneur, mon repos, l'avenir et le repos de mes enfants, je le croyais
loyalement terminé. Tu m'as quitté comme j'étais à la veille de rentrer
dans la maison paternelle. On m'en chasse de nouveau, on rompt les
conventions jurées. Il faut combattre sur nouveaux frais, disputer pied à
pied un coin de terre..., coin précieux, terre sacrée, où les os de mes
parents reposent sous les fleurs que ma main sema et que mes pleurs
arrosèrent.» Plus loin elle se demande comment poète, marquée au front
pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener une vie errante, elle
s'est liée à la société et a fait alliance avec la famille humaine. «Ce
n'était pas là mon lot, soupire t-elle. Dieu m'avait donné un orgueil
silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un
dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs, et
je me suis laissé mettre en cage; une liane voyageuse des grandes mers, et
on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me provoquaient pas à
l'amour, mon coeur ne savait ce que c'était. Mon esprit n'avait besoin que
de contemplation, d'air natal, de lectures et de mélodies. Pourquoi des
chaînes indissolubles à moi?.. Et parce qu'en écrivant des contes pour
gagner le pain qu'on me refusait je me suis souvenu d'avoir été malheureux,
parce que j'ai osé dire qu'il y avait des êtres misérables dans le
mariage, à cause de la faiblesse qu'on ordonne à la femme, à cause de la
brutalité qu'on permet au mari, à cause des turpitudes que la société
couvre d'un voile et protège du manteau de l'abus, on m'a déclaré immoral,
on m'a traité comme si j'étais l'ennemi du genre humain!» Doutant de la
justice d'ici-bas, elle tourne ses regards et tend ses mains vers l'autre,
en s'écriant: «Non! toi seul, ô Dieu! peux laver ces taches sanglantes que
l'oppression brutale fait chaque jour à la robe expiatoire de ton Fils et
de ceux qui souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et
tu le veux; car tu permets que je sois heureux, malgré tout, à cette heure,
sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans
autre désir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre
plaisir terrestre que celui de sécher mes pieds sur cette pierre chauffée
du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne savez pas
qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau faire, vous ne
m'ôterez pas cette matinée de printemps.»
Entendez-la, cette plaideuse qui lutte pour la liberté, pour la possession
de ses enfants, pour le salut de son foyer et la sauvegarde de sa dignité;
écoutez comme elle célèbre le charme et l'allégresse de la nature en fleur:
«Le soleil est en plein sur ma tête; je me suis oublié au bord de la
rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L'eau courait si limpide
sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers de
la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons espiègles;
les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et si diaprées,
que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec l'onde et ses
habitants. Que cette petite gorge est jolie avec sa bordure étroite
d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, avec sa profondeur
mystérieuse et son horizon borné par les lignes douces des guérets
aplanis! comme la traîne est coquette et sinueuse! comme le merle propre
et lustré y court silencieusement devant moi à mesure que j'avance.»
Quand George Sand écrivait au Malgache ces pages exquises, en mai 1836,
elle portait depuis près d'un an le fardeau d'un procès auquel était
suspendue toute sa tendresse maternelle. Vainement des amis lui avaient
conseillé de se résigner et de «se rendre maîtresse de la situation en
devenant la maîtresse de son mari.» Elle répugnait à un rapprochement sans
amour. «Une femme, dit-elle, qui recherche son mari dans le but de
s'emparer de sa volonté, fait quelque chose d'analogue à ce que font les
prostituées pour avoir du pain et les courtisanes pour avoir du luxe.» Dès
le milieu de 1835, George Sand était résolue à intenter l'instance en
séparation de corps. Ses relations avec Michel (de Bourges), la confiance
qu'il lui inspirait, les soins dont elle l'entoura au cours d'une
bronchite aiguë contractée en plaidant devant la Chambre des pairs, ne
firent que l'attacher plus étroitement à son dessein. L'ardent avocat
avait été condamné par cette juridiction politique à un mois de prison, en
raison de la lettre qu'il avait rédigée au nom des accusés d'avril. Il
regagna Bourges, aussitôt rétabli, et George Sand, après l'avoir suivi,
alla passer les vacances à Nohant. La vie pour elle y devint impossible.
M. Dudevant était criblé de dettes, incapable de faire face à ses
engagements. Il demanda une signature à sa femme, qui ne la refusa pas.
C'était un vague palliatif. «Il avait acheté, dit-elle, des terres qu'il
ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les choses
n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le problème qu'il
m'avait donné à résoudre quelques années auparavant; ses dépenses
excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une grosse part.» Elle
signala certaines friponneries flagrantes des domestiques. Il se fâcha,
lui défendit de se mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et de
commander à ses gens. Il la ruinait, et elle devait se taire.
Aussi bien, après avoir souscrit, puis rompu le contrat qui réglait leurs
intérêts financiers, il ne craignit pas de se livrer aux pires outrages et
même à des sévices envers sa femme. Le 19 octobre 1835, survint une scène
décisive, irréparable. Voici en quels termes Michel la relate et
l'explique, dans la plaidoirie qu'il prononça pour George Sand devant la
Cour de Bourges et qui fut reproduite par la _Gazette des Tribunaux_, du
30 juillet 1836:
«Les femmes seules ne sont pas capricieuses; il y a des hommes qui ont
aussi leurs caprices. Voilà que M. Dudevant veut mener la vie de garçon.
Il fut question de procéder à l'exécution du traité de février, et de le
mettre ainsi en position de satisfaire son nouveau caprice. Il y eut une
entrevue entre les époux. Leurs amis communs furent invités. Il y eut un
dîner. Après le repas, on prenait le café. L'enfant des deux époux,
Maurice, demanda de la crème. «Il n'y en a plus, répondit le père; va à la
cuisine; d'ailleurs, sors d'ici.» L'enfant, au lieu de sortir, se réfugia
auprès de sa mère; M. Dudevant insista de nouveau pour qu'il sortît, et
madame Dudevant dit elle-même à son fils: «Sors, puisque ton père le
veut.» Il s'éleva alors une altercation entre les époux, altercation dans
laquelle l'épouse montra le plus grand calme et le mari la plus grande
violence. Il alla même jusqu'à dire à sa femme: «Sors, toi aussi.» Il fit
mine de la frapper; il en fut empêché par les personnes qui étaient
présentes. Il se retira pour aller prendre son fusil, qu'on parvint à lui
retirer des mains.»