Les démêlés pourtant n'étaient pas clos. On se querella encore au sujet du

mode d'éducation de Maurice qui, malade, fut remis aux soins de sa mère.

Par contre, M. Dudevant enleva de Nohant Solange, et George Sand eut

grand'peine à la reprendre. Puis ce furent les contestations d'argent. Le

baron ayant hérité de sa belle-mère, madame Dudevant demanda, par l'organe

de Me Chaix-d'Est-Ange, la suppression de la pension qu'elle servait sur

les revenus de l'hôtel de Narbonne. Le tribunal de la Seine, le 11 juillet

1837, refusa de statuer au fond. Et ce fut encore une transaction qui

intervint. En échange de l'hôtel de Narbonne, M. Dudevant obtint 40.000

francs. Il renonçait à Maurice et à Solange, sous condition qu'on les lui

conduisît une fois l'an et que leur mère supportât la moitié des frais de

déplacement. C'était toujours le même homme qui, dans la liquidation,

réclamait, par ministère d'avoué, quinze pots de confitures et un poêle en

fer de la valeur de 1 franc 50 centimes, et qui, en 1841, revenait à la

charge pour 125 francs. A son fils, il envoyait pour étrennes six pots de

confitures, à partager avec sa soeur. Il devait aimer les confitures.

En 1846, les époux séparés se revirent une fois, puis, l'année suivante,

lors du mariage de Solange, le baron vint à Nohant, et sa présence durant

quelques heures jeta un froid. Il ne mourut qu'en 1871, après avoir

intenté un procès à ses enfants. Sa vie s'était partagée entre

l'ivrognerie et la cupidité.

CHAPITRE XVIII

L'ÉPOQUE DE _MAUPRAT_

Ni les tourments du coeur ni les tracas de justice n'avaient interrompu la

production littéraire de George Sand. Elle travaillait chaque jour, ou

plutôt chaque après-midi et chaque nuit, avec une régularité automatique.

Le graveur Manceau, qui vécut longtemps dans son intimité et qui

l'expliquait un peu comme un montreur de phénomènes, si nous en croyons le

_Journal des Goncourt_, donnait d'elle cette définition: «C'est égal qu'on

la dérange. Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre,

vous le fermez: c'est madame Sand.» Rien ne la pouvait distraire de sa

besogne quotidienne. Bonne ou médiocre, la copie qu'elle devait fournir

prenait le chemin de l'éditeur. Ainsi, en 1836-1837, deux oeuvres fort

inégales: _Simon_ et _Mauprat_. «Le roman de _Simon_, dit George Sand dans

la notice, n'est pas, je crois, des mieux conduits, mais j'en avais connu

les types, en plusieurs exemplaires dans la réalité.» De vrai, toute cette

intrigue de l'avocat Simon, épousant Fiamma Faliero, fille de la comtesse,

mais non pas du comte de Fougères, sous les auspices de maître Parquet et

de sa fille Bonne, est fort ennuyeuse. Or Simon, fils de la modeste

paysanne Jeanne Féline et neveu d'un abbé républicain, c'est l'image de

Michel (de Bourges). George Sand, alors en pleine ferveur d'enthousiasme

pour son défenseur, a peint ce portrait avec sollicitude: «Simon portait

au dedans de lui-même la lèpre qui consume les âmes actives lorsque leur

destinée ne répond pas à leurs facultés. Il était ambitieux. Il se sentait

à l'étroit dans la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il

avait souhaité d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les

deux pieds sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le

champ de l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée;

avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir

encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété

d'une haie ou d'un sillon... Cette maladie de l'âme est commune

aujourd'hui à tous les jeunes gens qui abandonnent la position de leur

famille pour en conquérir une plus élevée... Il souffrait, mais non pas

comme la plupart de ceux qui se lamentent de leur impuissance; il

subissait en silence le mal des grandes âmes. Il sentait se former en lui

un géant, et sa frêle jeunesse pliait sous le poids de cet autre lui-même

qui grondait dans son sein.» _Simon_, roman démocratique, est dédié en ces

termes à la comtesse d'Agoult, aristocrate de naissance, républicaine de

sentiment:

«Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.

«Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.

«Madame, ne dites à personne que vous êtes sa soeur.

«Coeur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier.

«Comtesse, soyez pardonnée.

«Etoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.»

En regard de _Simon_, et par un effet de contraste, il faut placer la

_Marquise_, piquante nouvelle qui retrace l'aventure d'une coquette sous

le règne de Louis XV. Voici comment, à quatre-vingts ans, elle résume sa

liaison, qui dura plus d'un demi-siècle, avec le vicomte de Larrieux

qu'elle avait rencontré et peut-être aimé, toute jeune veuve, très

consolable, de seize ans et demi:

«En trois jours, le vicomte me devint insoutenable. Eh bien! mon cher, je

n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a

fait mon tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse ou par

ennui, je l'ai supporté.» En réalité, la marquise n'a jamais été touchée

que d'une affection, platonique au demeurant, pour le comédien Lélio. Elle

le guette, elle le suit jusque dans un café borgne, et alors elle le voit,

tel qu'il est sans maquillage, loin de la rampe et des lustres: «Il avait

au moins trente-cinq ans; il était jaune, flétri, usé; il était mal mis;

il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait la

main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. Je ne

retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée, pas même

son regard si noble, si ardent et si triste. Son oeil était morne, éteint,

presque stupide; sa prononciation accentuée devenait ignoble en

s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles.

Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées de fard.

Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le temple était vide et pauvre;

l'oracle était muet; le dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.»

D'où vient donc l'émotion qu'elle ressent, l'espèce d'amour qui l'enchaîne

à Lélio, dès qu'elle le voit en scène, jouant Rodrigue ou Bajazet? C'est,

note-t-elle, une passion toute intellectuelle, toute romanesque. Elle aime

en lui les héros qu'il représente, les vertus qu'il fait revivre.

L'imagination seule est en jeu.

Si la _Marquise_ ressemble à un joli pastel, _Mauprat_ est un merveilleux

tableau de la vieille France féodale, un chef-d'oeuvre, ou de peu s'en

faut. Les caractères y sont tracés de main de maître. Et pourtant ce roman

avait été conçu et commencé parmi les pires angoisses du procès qui

mettait tout en cause pour George Sand, son avenir, sa fortune, le sort de

ses enfants. Quand _Mauprat_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er

avril au 15 juin 1837, ce fut un cri d'admiration. Les exagérations

sentimentales d'_Indiana_, de _Valentine_ et de _Jacques_, les

déclamations éloquentes de _Lélia_ cédaient la place à une intrigue

attachante dans un décor pittoresque. La Roche-Mauprat dressait la

redoutable image du château-fort occupé par des hobereaux dégénérés,

devenus des brigands. Edmée, qui appartient à la branche honorable de la

famille, trouverait dans ce repaire, où elle s'égare au terme d'une partie

de chasse, soit le déshonneur, soit la mort, si elle n'était sauvée par

son petit cousin, Bernard Mauprat. Elle emmène et veut apprivoiser le

louveteau. Autour de ces deux personnages se groupent les figures les plus

variées: les farouches habitants de la Roche-Mauprat, le généreux père

d'Edmée, et don Marcasse le preneur de taupes, et le vertueux Monsieur

Patience. Longue et méritoire sera la lutte de Bernard pour triompher de

son naturel violent et de la sauvagerie héréditaire. Il ira guerroyer en

Amérique, dans l'armée de La Fayette, et, lors de son retour, il sera

soupçonné, accusé d'un attentat commis contre Edmée par le dernier des

Mauprat félons. L'innocent est condamné, après des débats tragiques, mais

un dénouement favorable vient réconforter le lecteur sensible. Bernard

épouse sa cousine. Et George Sand, au sortir de toutes les amertumes d'un

mariage malheureux, tient à affirmer son respect et son culte pour l'union

de deux êtres harmonieusement attachés par l'amour. Abdiquant les théories

révoltées de ses premières oeuvres, elle montra la sainteté du lien

conjugal formé sous d'heureux auspices.

C'est sa réponse aux outrages et aux calomnies de M. Dudevant. «Le

mariage--écrit-elle dans la notice de _Mauprat_--dont jusque-là j'avais

combattu les abus, laissant peut-être croire, faute d'avoir suffisamment

développé ma pensée, que j'en méconnaissais l'essence, m'apparaissait

précisément dans toute la beauté morale de son principe... Tout en faisant

un roman pour m'occuper et me distraire, la pensée me vint de peindre un

amour exclusif, éternel, avant, pendant et après le mariage. Je fis donc

le héros de mon livre attestant, à quatre-vingts ans, sa fidélité pour la

seule femme qu'il eût aimée. L'idéal de l'amour est certainement la

fidélité éternelle.» A ceux qui incriminent George Sand et allèguent

l'immoralité de son oeuvre, il n'est point inutile d'opposer la thèse de

_Mauprat_, où le mariage est proclamé «une institution sacrée que la

société a le tort de rabaisser, en l'assimilant à un contrat d'intérêts

matériels.» Et cette déclaration mérite d'être retenue: «Le sentiment qui

me pénétrait se résume dans ces paroles de Mauprat vers la fin de

l'ouvrage: «Elle fut la seule femme que j'aimai dans toute ma vie; jamais

aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'étreinte de ma main.»

On retrouve cette même doctrine, au terme du chapitre XI de la cinquième

partie de l'_Histoire de ma Vie_, après que George Sand a rappelé les

péripéties de ses procès et tout l'effort de son travail pour subvenir à

l'éducation de ses enfants. «D'où je conclus, dit-elle, que le mariage

doit être rendu aussi indissoluble que possible; car, pour mener une

barque aussi fragile que la sécurité d'une famille sur les flots rétifs de

notre société, ce n'est pas trop d'un homme et d'une femme, un père et une

mère se partageant la tâche, chacun selon sa capacité. Mais

l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition d'être

volontaire, et, pour la rendre volontaire, il faut la rendre possible. Si,

pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la religion

de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez fait une

belle découverte.»

A l'année 1837, se rattachent trois oeuvres secondaires de George Sand,

qui procèdent de l'inspiration ou du souvenir de Venise: les _Maîtres

Mosaïstes_, la _Dernière Aldini_ et l'_Uscoque_. Elle écrivit les _Maîtres

Mosaïstes_ pour son fils, qui n'avait encore lu qu'un roman, _Paul et

Virginie_. «Cette lecture, dit-elle, était trop forte pour les nerfs d'un

pauvre enfant. Il avait tant pleuré, que je lui avais promis de lui faire

un roman où il n'y aurait pas d'amour et où toutes choses finiraient pour

le mieux.» A cette fin, elle composa une nouvelle assez longue relatant la

rivalité professionnelle qui surgit entre deux groupes de mosaïstes de

Saint-Marc à l'époque du Tintoret, les Zuccatti et les Bianchini. Sous le

couvert de la fiction, c'est une description de Venise, avec quelques

pages émouvantes sur ces effroyables plombs que Silvio Pellico a voués à

notre exécration. On sent que George Sand, avec tous les libéraux et tous

les démocrates de son temps, déteste l'occupation autrichienne sous

laquelle gémit la ville des Doges. Et le volume se termine par le

rayonnement d'une aurore qui incite l'un des personnages à cette réflexion

mélancolique: «Voilà la seule chose que l'étranger ne puisse pas nous

ôter. Si un décret pouvait empêcher le soleil de se lever radieux sur nos

coupoles, il y a longtemps que trois sbires eussent été lui signifier de

garder ses sourires et ses regards d'amour pour les murs de Vienne.»

Les lettres de George Sand à Luigi Calamatta, l'éminent graveur dont la

fille Lina devait en 1863 épouser Maurice Sand, nous apprennent qu'en mai

1837, à Nohant, elle travaillait aux _Maîtres Mosaïstes_, «un petit conte

qui vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais

parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.» Puis,

le 12 juillet, elle écrit au même Calamatta, qui lui avait envoyé des

dessins sur Venise et la Renaissance: «Lisez, dans le prochain numéro de

la _Revue_, les _Maîtres Mosaïstes_. C'est peu de chose, mais j'ai pensé à

vous en traçant le caractère de Valerio. J'ai pensé aussi à votre rivalité

avec Mercuri. Enfin, je crois que cette bluette réveillera en vous

quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.»

Il y a, effectivement, dans cette oeuvre délicate et chaste, une

atmosphère de sérénité. On perçoit que l'âme de l'auteur était en pleine

quiétude: l'accalmie après l'orage. «Je ne sais pourquoi, dit-elle, j'ai

écrit peu de livres avec autant de plaisir que celui-là. C'était à la

campagne, par un été aussi chaud que le climat de l'Italie, que je venais

de quitter. Jamais je n'ai vu autant de fleurs et d'oiseaux dans mon

jardin. Liszt jouait du piano au rez-de-chaussée, et les rossignols,

enivrés de musique et de soleil, s'égosillaient avec rage sur les lilas

environnants.»

La _Dernière Aldini_ fut composée à Fontainebleau, où les souvenirs de

l'automne de 1833, en compagnie de Musset, ramenaient l'imagination de

George Sand vers Venise. Elle se plut à raconter l'aventure de Nello,

gondolier chioggiote, qui est aimé de la princesse Bianca Aldini. Elle lui

offre de l'épouser, il refuse. Plus tard, devenu le grand chanteur Lélio,

il attire l'attention de la petite Alezia, qui l'entend à San Carlo. Or

elle est la fille de la princesse Aldini. Il l'a jadis bercée, toute

enfant, de ses chansons de gondolier. Il se dérobe à une manière d'inceste

sentimental. Et ce roman, où les deux Aldini font une agréable antithèse,

offre à nos méditations un cas de conscience ou plutôt une énigme

voluptueuse que George Sand formule ainsi: «A quoi connaît-on l'amour? au

plaisir qu'on donne ou à celui qu'on éprouve?» Le champ est ouvert aux

controversistes.

Moindre nous apparaît l'intérêt de l'_Uscoque_, conte byronien. Orio

Soranzo épouse la belle Giovanna Morosini, en la détournant de son fiancé,

le comte Ezzelin. Officier au service de la république de Venise, Orio se

fait pirate, autrement dit, uscoque. Il tue Ezzelin, sa femme, ses

complices, avec le concours de Naam, jolie fille turque, déguisée en homme,

qui l'a délivré lui-même en assassinant le pacha de Patras. Arrêté, Orio

simule la folie, mais il est condamné à mort et exécuté. Naam subirait le

même sort sans l'intervention d'un juge, frappé de sa beauté. Or Naam

était un homme. Dès lors, le juge fut-il content ou déçu? Tout cela est

obscur et troublant.

En même temps qu'elle fournissait ainsi à la _Revue des Deux Mondes_ sa

production romanesque, George Sand s'orientait vers des idées plus graves.

Lamennais et Pierre Leroux allaient la convertir aux conceptions d'une

philosophie démocratique, égalitaire et socialiste. Elle y inclinait

progressivement, comme on le peut voir dans diverses lettres à son fils,

notamment dans celle du 3 janvier 1836. Cette correspondance, adressés à

un collégien de treize ans, traite fort éloquemment la question sociale,

soulevée par toutes les écoles réformatrices d'alors. «Quand tu seras plus

grand, écrit-elle à Maurice, tu liras l'histoire de cette Révolution dont

tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la raison et

à la justice.» Mais, à son estime, l'oeuvre révolutionnaire n'est

qu'ébauchée, imparfaite. Il faut la parachever, en organisant une société

meilleure, toute différente de «cette immense armée de coeurs impitoyables

et d'âmes viles qui s'appelle la _Garde Nationale_» Elle ne veut pas que

son fils se range un jour du côté de ces hommes, plus bêtes que méchants,

qui défendent la propriété avec des fusils et des baïonnettes et qui

regardent comme des brigands et des assassins ceux qui donnent leur vie

pour la cause du peuple. Sur tous ces points elle catéchise Maurice, elle

lui communique la ferveur républicaine, en lui recommandant de ne montrer

ses lettres à personne,--ce qui visait particulièrement M. Dudevant,

modèle achevé de l'électeur censitaire et du bourgeois rétrograde.

«Dis-moi, demande-t-elle à son fils, si tu trouves juste cette manière de

partager inégalement les produits de la terre, les fruits, les grains, les

troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l'or (ce métal qui représente

toutes les jouissances, parce qu'un petit fragment se prend en échange de

tous les autres biens). Dis-moi, en un mot, si la répartition des dons de

la création est bien faite, lorsque celui-ci a une part énorme, cet autre

une moindre, un troisième presque rien, un quatrième rien du tout! Il me

semble que la terre appartient à Dieu, qui l'a faite, et qui l'a confiée

aux hommes pour qu'elle leur servît d'éternel asile. Mais il ne peut pas

être dans ses desseins que les uns y crèvent d'indigestion et que les

autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire là-dessus ne

m'empêchera pas d'être triste et en colère quand je vois un mendiant

pleurant à la porte d'un riche.»

Voilà le mal social clairement et justement dénoncé. Où est le remède?

George Sand le cherchera avec persévérance. Elle le demandera aux divers

systèmes socialistes qui sollicitaient la faveur ou la curiosité publique.

De même que Sainte-Beuve, elle traversa le saint-simonisme, mais sans y

trouver la satisfaction de son esprit et la réalisation de ses rêves. En

compagnie d'Alfred de Musset, elle avait assisté à l'une des cérémonies

rituelles de cette nouvelle religion humanitaire. Elle ne se soucia pas

d'être la Mère que cherchait le Père Enfantin, et elle explique ses

réserves dans une lettre du 14 février 1837 à Adolphe Guéroult. Les

saint-simoniens ont le tort grave, à ses yeux, de déserter la cause de la

justice et de la vérité en France, de transporter leurs efforts en Orient,

de pactiser avec le gouvernement de Louis-Philippe et de négliger l'idéal

républicain. Ces compromissions-là, elle ne peut y acquiescer. Dès le 15

février 1836, dans l'ardeur de son premier zèle de néophyte, elle écrivait

à la famille saint-simonienne de Paris: «Fidèle à de vieilles affections

d'enfance, à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l'idée de

_république_ de celle de _régénération_; le salut du monde me semble

reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les bras

énergiques du républicain feront la _ville_, les prédications sacrées du

saint-simonien feront la _cité_. Vous êtes les prêtres, nous sommes les

soldats.»

Suit un hymne enflammé où, républicaine, elle annonce sa foi combative en

de vagues croyances philanthropiques: «Quant à moi, solitaire jeté dans la

foule, sorte de rapsode, conservateur dévot des enthousiasmes du vieux

Platon, adorateur silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur

indécis et stupéfait du grand Spinoza, sorte d'être souffrant et sans

importance qu'on appelle un poète, incapable de formuler une conviction et

de prouver, autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le

bien des choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre,

ni maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère

débile, mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je n'ai

pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la guerre sainte

et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une et de l'autre. Je

rêve dans ma tête de poète des combats homériques, que je contemple le

coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien au milieu desquels je me

précipite sous les pieds des chevaux, ivre d'enthousiasme et de sainte

vengeance. Je rêve aussi, après la tempête, un jour nouveau, un lever de

soleil magnifique; des autels parés de fleurs, des législateurs couronnés

d'olivier, la dignité de l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la

tyrannie de l'homme, la femme de celle de la femme, une tutelle d'amour

exercée par le prêtre sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme

sur la femme; un gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas

_domination, persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je

chanterai au diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car

je suis l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses

erreurs, j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis

plus fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus

savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et prier

sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore salué son

messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de m'agenouiller

devant le beau.»

Comment vont se traduire ces maximes en actes? Et, d'abord, comment le

républicanisme de George Sand va-t-il s'adapter à l'éducation de Maurice?

Elle sait que son fils est, au collège Henri IV, camarade du duc de

Montpensier, qu'il a été invité aux Tuileries, qu'il est allé chez la

reine. Elle s'en émeut: «Tu es encore trop jeune pour que cela tire à

conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu réfléchiras aux

conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je crois bien que tu n'es

pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es invité que comme faisant

partie de la classe de Montpensier. Mais, si tu avais dix ans de plus, tes

opinions te défendraient d'accepter ces invitations.»

Elle le met en garde contre les séductions de la cour, contre les

sortilèges de la puissance: «Les amusements que Montpensier t'offre sont

déjà des faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais,

s'il arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions,

tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux pas

en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient à un

homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire qu'on t'a

enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent disposé à ne

croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter le prince ne

t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal, tu étais capable

de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui déplaire par ta

franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.»

Toutefois elle l'incite à s'abstenir d'une arrogance déplacée, à ne dire,

devant Montpensier, ni du mal de son père: ce serait une espèce de

crime--ni du bien: ce serait vendre sa conscience. Bref, Maurice devra

éviter, à la cour, d'appeler Louis-Philippe _la Poire_, selon l'expression

que George Sand emploie au courant de la plume. Mais qu'il se garde de

toute familiarité, de tout abandon avec les princes! «Ce sont nos ennemis

naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi, il est

destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis, repoussés ou

persécutés par lui. Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners

et par les fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire,

fier, prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la

sincérité.» Et Maurice lui répond: «Montpensier m'a invité à son bal,

malgré mes opinions politiques. Je m'y suis bien amusé. Il nous a tous

fait cracher avec lui sur la tête des gardes nationaux.» On ne s'ennuyait

pas à un gala du roi-citoyen.

George Sand et ses amis · 第 23 / 35 段