mode d'éducation de Maurice qui, malade, fut remis aux soins de sa mère.
Par contre, M. Dudevant enleva de Nohant Solange, et George Sand eut
grand'peine à la reprendre. Puis ce furent les contestations d'argent. Le
baron ayant hérité de sa belle-mère, madame Dudevant demanda, par l'organe
de Me Chaix-d'Est-Ange, la suppression de la pension qu'elle servait sur
les revenus de l'hôtel de Narbonne. Le tribunal de la Seine, le 11 juillet
1837, refusa de statuer au fond. Et ce fut encore une transaction qui
intervint. En échange de l'hôtel de Narbonne, M. Dudevant obtint 40.000
francs. Il renonçait à Maurice et à Solange, sous condition qu'on les lui
conduisît une fois l'an et que leur mère supportât la moitié des frais de
déplacement. C'était toujours le même homme qui, dans la liquidation,
réclamait, par ministère d'avoué, quinze pots de confitures et un poêle en
fer de la valeur de 1 franc 50 centimes, et qui, en 1841, revenait à la
charge pour 125 francs. A son fils, il envoyait pour étrennes six pots de
confitures, à partager avec sa soeur. Il devait aimer les confitures.
En 1846, les époux séparés se revirent une fois, puis, l'année suivante,
lors du mariage de Solange, le baron vint à Nohant, et sa présence durant
quelques heures jeta un froid. Il ne mourut qu'en 1871, après avoir
intenté un procès à ses enfants. Sa vie s'était partagée entre
l'ivrognerie et la cupidité.
CHAPITRE XVIII
L'ÉPOQUE DE _MAUPRAT_
Ni les tourments du coeur ni les tracas de justice n'avaient interrompu la
production littéraire de George Sand. Elle travaillait chaque jour, ou
plutôt chaque après-midi et chaque nuit, avec une régularité automatique.
Le graveur Manceau, qui vécut longtemps dans son intimité et qui
l'expliquait un peu comme un montreur de phénomènes, si nous en croyons le
_Journal des Goncourt_, donnait d'elle cette définition: «C'est égal qu'on
la dérange. Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre,
vous le fermez: c'est madame Sand.» Rien ne la pouvait distraire de sa
besogne quotidienne. Bonne ou médiocre, la copie qu'elle devait fournir
prenait le chemin de l'éditeur. Ainsi, en 1836-1837, deux oeuvres fort
inégales: _Simon_ et _Mauprat_. «Le roman de _Simon_, dit George Sand dans
la notice, n'est pas, je crois, des mieux conduits, mais j'en avais connu
les types, en plusieurs exemplaires dans la réalité.» De vrai, toute cette
intrigue de l'avocat Simon, épousant Fiamma Faliero, fille de la comtesse,
mais non pas du comte de Fougères, sous les auspices de maître Parquet et
de sa fille Bonne, est fort ennuyeuse. Or Simon, fils de la modeste
paysanne Jeanne Féline et neveu d'un abbé républicain, c'est l'image de
Michel (de Bourges). George Sand, alors en pleine ferveur d'enthousiasme
pour son défenseur, a peint ce portrait avec sollicitude: «Simon portait
au dedans de lui-même la lèpre qui consume les âmes actives lorsque leur
destinée ne répond pas à leurs facultés. Il était ambitieux. Il se sentait
à l'étroit dans la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il
avait souhaité d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les
deux pieds sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le
champ de l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée;
avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir
encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété
d'une haie ou d'un sillon... Cette maladie de l'âme est commune
aujourd'hui à tous les jeunes gens qui abandonnent la position de leur
famille pour en conquérir une plus élevée... Il souffrait, mais non pas
comme la plupart de ceux qui se lamentent de leur impuissance; il
subissait en silence le mal des grandes âmes. Il sentait se former en lui
un géant, et sa frêle jeunesse pliait sous le poids de cet autre lui-même
qui grondait dans son sein.» _Simon_, roman démocratique, est dédié en ces
termes à la comtesse d'Agoult, aristocrate de naissance, républicaine de
sentiment:
«Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.
«Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.
«Madame, ne dites à personne que vous êtes sa soeur.
«Coeur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier.
«Comtesse, soyez pardonnée.
«Etoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.»
En regard de _Simon_, et par un effet de contraste, il faut placer la
_Marquise_, piquante nouvelle qui retrace l'aventure d'une coquette sous
le règne de Louis XV. Voici comment, à quatre-vingts ans, elle résume sa
liaison, qui dura plus d'un demi-siècle, avec le vicomte de Larrieux
qu'elle avait rencontré et peut-être aimé, toute jeune veuve, très
consolable, de seize ans et demi:
«En trois jours, le vicomte me devint insoutenable. Eh bien! mon cher, je
n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a
fait mon tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse ou par
ennui, je l'ai supporté.» En réalité, la marquise n'a jamais été touchée
que d'une affection, platonique au demeurant, pour le comédien Lélio. Elle
le guette, elle le suit jusque dans un café borgne, et alors elle le voit,
tel qu'il est sans maquillage, loin de la rampe et des lustres: «Il avait
au moins trente-cinq ans; il était jaune, flétri, usé; il était mal mis;
il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait la
main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. Je ne
retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée, pas même
son regard si noble, si ardent et si triste. Son oeil était morne, éteint,
presque stupide; sa prononciation accentuée devenait ignoble en
s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles.
Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées de fard.
Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le temple était vide et pauvre;
l'oracle était muet; le dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.»
D'où vient donc l'émotion qu'elle ressent, l'espèce d'amour qui l'enchaîne
à Lélio, dès qu'elle le voit en scène, jouant Rodrigue ou Bajazet? C'est,
note-t-elle, une passion toute intellectuelle, toute romanesque. Elle aime
en lui les héros qu'il représente, les vertus qu'il fait revivre.
L'imagination seule est en jeu.
Si la _Marquise_ ressemble à un joli pastel, _Mauprat_ est un merveilleux
tableau de la vieille France féodale, un chef-d'oeuvre, ou de peu s'en
faut. Les caractères y sont tracés de main de maître. Et pourtant ce roman
avait été conçu et commencé parmi les pires angoisses du procès qui
mettait tout en cause pour George Sand, son avenir, sa fortune, le sort de
ses enfants. Quand _Mauprat_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er
avril au 15 juin 1837, ce fut un cri d'admiration. Les exagérations
sentimentales d'_Indiana_, de _Valentine_ et de _Jacques_, les
déclamations éloquentes de _Lélia_ cédaient la place à une intrigue
attachante dans un décor pittoresque. La Roche-Mauprat dressait la
redoutable image du château-fort occupé par des hobereaux dégénérés,
devenus des brigands. Edmée, qui appartient à la branche honorable de la
famille, trouverait dans ce repaire, où elle s'égare au terme d'une partie
de chasse, soit le déshonneur, soit la mort, si elle n'était sauvée par
son petit cousin, Bernard Mauprat. Elle emmène et veut apprivoiser le
louveteau. Autour de ces deux personnages se groupent les figures les plus
variées: les farouches habitants de la Roche-Mauprat, le généreux père
d'Edmée, et don Marcasse le preneur de taupes, et le vertueux Monsieur
Patience. Longue et méritoire sera la lutte de Bernard pour triompher de
son naturel violent et de la sauvagerie héréditaire. Il ira guerroyer en
Amérique, dans l'armée de La Fayette, et, lors de son retour, il sera
soupçonné, accusé d'un attentat commis contre Edmée par le dernier des
Mauprat félons. L'innocent est condamné, après des débats tragiques, mais
un dénouement favorable vient réconforter le lecteur sensible. Bernard
épouse sa cousine. Et George Sand, au sortir de toutes les amertumes d'un
mariage malheureux, tient à affirmer son respect et son culte pour l'union
de deux êtres harmonieusement attachés par l'amour. Abdiquant les théories
révoltées de ses premières oeuvres, elle montra la sainteté du lien
conjugal formé sous d'heureux auspices.
C'est sa réponse aux outrages et aux calomnies de M. Dudevant. «Le
mariage--écrit-elle dans la notice de _Mauprat_--dont jusque-là j'avais
combattu les abus, laissant peut-être croire, faute d'avoir suffisamment
développé ma pensée, que j'en méconnaissais l'essence, m'apparaissait
précisément dans toute la beauté morale de son principe... Tout en faisant
un roman pour m'occuper et me distraire, la pensée me vint de peindre un
amour exclusif, éternel, avant, pendant et après le mariage. Je fis donc
le héros de mon livre attestant, à quatre-vingts ans, sa fidélité pour la
seule femme qu'il eût aimée. L'idéal de l'amour est certainement la
fidélité éternelle.» A ceux qui incriminent George Sand et allèguent
l'immoralité de son oeuvre, il n'est point inutile d'opposer la thèse de
_Mauprat_, où le mariage est proclamé «une institution sacrée que la
société a le tort de rabaisser, en l'assimilant à un contrat d'intérêts
matériels.» Et cette déclaration mérite d'être retenue: «Le sentiment qui
me pénétrait se résume dans ces paroles de Mauprat vers la fin de
l'ouvrage: «Elle fut la seule femme que j'aimai dans toute ma vie; jamais
aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'étreinte de ma main.»
On retrouve cette même doctrine, au terme du chapitre XI de la cinquième
partie de l'_Histoire de ma Vie_, après que George Sand a rappelé les
péripéties de ses procès et tout l'effort de son travail pour subvenir à
l'éducation de ses enfants. «D'où je conclus, dit-elle, que le mariage
doit être rendu aussi indissoluble que possible; car, pour mener une
barque aussi fragile que la sécurité d'une famille sur les flots rétifs de
notre société, ce n'est pas trop d'un homme et d'une femme, un père et une
mère se partageant la tâche, chacun selon sa capacité. Mais
l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition d'être
volontaire, et, pour la rendre volontaire, il faut la rendre possible. Si,
pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la religion
de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez fait une
belle découverte.»
A l'année 1837, se rattachent trois oeuvres secondaires de George Sand,
qui procèdent de l'inspiration ou du souvenir de Venise: les _Maîtres
Mosaïstes_, la _Dernière Aldini_ et l'_Uscoque_. Elle écrivit les _Maîtres
Mosaïstes_ pour son fils, qui n'avait encore lu qu'un roman, _Paul et
Virginie_. «Cette lecture, dit-elle, était trop forte pour les nerfs d'un
pauvre enfant. Il avait tant pleuré, que je lui avais promis de lui faire
un roman où il n'y aurait pas d'amour et où toutes choses finiraient pour
le mieux.» A cette fin, elle composa une nouvelle assez longue relatant la
rivalité professionnelle qui surgit entre deux groupes de mosaïstes de
Saint-Marc à l'époque du Tintoret, les Zuccatti et les Bianchini. Sous le
couvert de la fiction, c'est une description de Venise, avec quelques
pages émouvantes sur ces effroyables plombs que Silvio Pellico a voués à
notre exécration. On sent que George Sand, avec tous les libéraux et tous
les démocrates de son temps, déteste l'occupation autrichienne sous
laquelle gémit la ville des Doges. Et le volume se termine par le
rayonnement d'une aurore qui incite l'un des personnages à cette réflexion
mélancolique: «Voilà la seule chose que l'étranger ne puisse pas nous
ôter. Si un décret pouvait empêcher le soleil de se lever radieux sur nos
coupoles, il y a longtemps que trois sbires eussent été lui signifier de
garder ses sourires et ses regards d'amour pour les murs de Vienne.»
Les lettres de George Sand à Luigi Calamatta, l'éminent graveur dont la
fille Lina devait en 1863 épouser Maurice Sand, nous apprennent qu'en mai
1837, à Nohant, elle travaillait aux _Maîtres Mosaïstes_, «un petit conte
qui vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.» Puis,
le 12 juillet, elle écrit au même Calamatta, qui lui avait envoyé des
dessins sur Venise et la Renaissance: «Lisez, dans le prochain numéro de
la _Revue_, les _Maîtres Mosaïstes_. C'est peu de chose, mais j'ai pensé à
vous en traçant le caractère de Valerio. J'ai pensé aussi à votre rivalité
avec Mercuri. Enfin, je crois que cette bluette réveillera en vous
quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.»
Il y a, effectivement, dans cette oeuvre délicate et chaste, une
atmosphère de sérénité. On perçoit que l'âme de l'auteur était en pleine
quiétude: l'accalmie après l'orage. «Je ne sais pourquoi, dit-elle, j'ai
écrit peu de livres avec autant de plaisir que celui-là. C'était à la
campagne, par un été aussi chaud que le climat de l'Italie, que je venais
de quitter. Jamais je n'ai vu autant de fleurs et d'oiseaux dans mon
jardin. Liszt jouait du piano au rez-de-chaussée, et les rossignols,
enivrés de musique et de soleil, s'égosillaient avec rage sur les lilas
environnants.»
La _Dernière Aldini_ fut composée à Fontainebleau, où les souvenirs de
l'automne de 1833, en compagnie de Musset, ramenaient l'imagination de
George Sand vers Venise. Elle se plut à raconter l'aventure de Nello,
gondolier chioggiote, qui est aimé de la princesse Bianca Aldini. Elle lui
offre de l'épouser, il refuse. Plus tard, devenu le grand chanteur Lélio,
il attire l'attention de la petite Alezia, qui l'entend à San Carlo. Or
elle est la fille de la princesse Aldini. Il l'a jadis bercée, toute
enfant, de ses chansons de gondolier. Il se dérobe à une manière d'inceste
sentimental. Et ce roman, où les deux Aldini font une agréable antithèse,
offre à nos méditations un cas de conscience ou plutôt une énigme
voluptueuse que George Sand formule ainsi: «A quoi connaît-on l'amour? au
plaisir qu'on donne ou à celui qu'on éprouve?» Le champ est ouvert aux
controversistes.
Moindre nous apparaît l'intérêt de l'_Uscoque_, conte byronien. Orio
Soranzo épouse la belle Giovanna Morosini, en la détournant de son fiancé,
le comte Ezzelin. Officier au service de la république de Venise, Orio se
fait pirate, autrement dit, uscoque. Il tue Ezzelin, sa femme, ses
complices, avec le concours de Naam, jolie fille turque, déguisée en homme,
qui l'a délivré lui-même en assassinant le pacha de Patras. Arrêté, Orio
simule la folie, mais il est condamné à mort et exécuté. Naam subirait le
même sort sans l'intervention d'un juge, frappé de sa beauté. Or Naam
était un homme. Dès lors, le juge fut-il content ou déçu? Tout cela est
obscur et troublant.
En même temps qu'elle fournissait ainsi à la _Revue des Deux Mondes_ sa
production romanesque, George Sand s'orientait vers des idées plus graves.
Lamennais et Pierre Leroux allaient la convertir aux conceptions d'une
philosophie démocratique, égalitaire et socialiste. Elle y inclinait
progressivement, comme on le peut voir dans diverses lettres à son fils,
notamment dans celle du 3 janvier 1836. Cette correspondance, adressés à
un collégien de treize ans, traite fort éloquemment la question sociale,
soulevée par toutes les écoles réformatrices d'alors. «Quand tu seras plus
grand, écrit-elle à Maurice, tu liras l'histoire de cette Révolution dont
tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la raison et
à la justice.» Mais, à son estime, l'oeuvre révolutionnaire n'est
qu'ébauchée, imparfaite. Il faut la parachever, en organisant une société
meilleure, toute différente de «cette immense armée de coeurs impitoyables
et d'âmes viles qui s'appelle la _Garde Nationale_» Elle ne veut pas que
son fils se range un jour du côté de ces hommes, plus bêtes que méchants,
qui défendent la propriété avec des fusils et des baïonnettes et qui
regardent comme des brigands et des assassins ceux qui donnent leur vie
pour la cause du peuple. Sur tous ces points elle catéchise Maurice, elle
lui communique la ferveur républicaine, en lui recommandant de ne montrer
ses lettres à personne,--ce qui visait particulièrement M. Dudevant,
modèle achevé de l'électeur censitaire et du bourgeois rétrograde.
«Dis-moi, demande-t-elle à son fils, si tu trouves juste cette manière de
partager inégalement les produits de la terre, les fruits, les grains, les
troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l'or (ce métal qui représente
toutes les jouissances, parce qu'un petit fragment se prend en échange de
tous les autres biens). Dis-moi, en un mot, si la répartition des dons de
la création est bien faite, lorsque celui-ci a une part énorme, cet autre
une moindre, un troisième presque rien, un quatrième rien du tout! Il me
semble que la terre appartient à Dieu, qui l'a faite, et qui l'a confiée
aux hommes pour qu'elle leur servît d'éternel asile. Mais il ne peut pas
être dans ses desseins que les uns y crèvent d'indigestion et que les
autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire là-dessus ne
m'empêchera pas d'être triste et en colère quand je vois un mendiant
pleurant à la porte d'un riche.»
Voilà le mal social clairement et justement dénoncé. Où est le remède?
George Sand le cherchera avec persévérance. Elle le demandera aux divers
systèmes socialistes qui sollicitaient la faveur ou la curiosité publique.
De même que Sainte-Beuve, elle traversa le saint-simonisme, mais sans y
trouver la satisfaction de son esprit et la réalisation de ses rêves. En
compagnie d'Alfred de Musset, elle avait assisté à l'une des cérémonies
rituelles de cette nouvelle religion humanitaire. Elle ne se soucia pas
d'être la Mère que cherchait le Père Enfantin, et elle explique ses
réserves dans une lettre du 14 février 1837 à Adolphe Guéroult. Les
saint-simoniens ont le tort grave, à ses yeux, de déserter la cause de la
justice et de la vérité en France, de transporter leurs efforts en Orient,
de pactiser avec le gouvernement de Louis-Philippe et de négliger l'idéal
républicain. Ces compromissions-là, elle ne peut y acquiescer. Dès le 15
février 1836, dans l'ardeur de son premier zèle de néophyte, elle écrivait
à la famille saint-simonienne de Paris: «Fidèle à de vieilles affections
d'enfance, à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l'idée de
_république_ de celle de _régénération_; le salut du monde me semble
reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les bras
énergiques du républicain feront la _ville_, les prédications sacrées du
saint-simonien feront la _cité_. Vous êtes les prêtres, nous sommes les
soldats.»
Suit un hymne enflammé où, républicaine, elle annonce sa foi combative en
de vagues croyances philanthropiques: «Quant à moi, solitaire jeté dans la
foule, sorte de rapsode, conservateur dévot des enthousiasmes du vieux
Platon, adorateur silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur
indécis et stupéfait du grand Spinoza, sorte d'être souffrant et sans
importance qu'on appelle un poète, incapable de formuler une conviction et
de prouver, autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le
bien des choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre,
ni maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère
débile, mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je n'ai
pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la guerre sainte
et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une et de l'autre. Je
rêve dans ma tête de poète des combats homériques, que je contemple le
coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien au milieu desquels je me
précipite sous les pieds des chevaux, ivre d'enthousiasme et de sainte
vengeance. Je rêve aussi, après la tempête, un jour nouveau, un lever de
soleil magnifique; des autels parés de fleurs, des législateurs couronnés
d'olivier, la dignité de l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la
tyrannie de l'homme, la femme de celle de la femme, une tutelle d'amour
exercée par le prêtre sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme
sur la femme; un gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas
_domination, persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je
chanterai au diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car
je suis l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses
erreurs, j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis
plus fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus
savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et prier
sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore salué son
messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de m'agenouiller
devant le beau.»
Comment vont se traduire ces maximes en actes? Et, d'abord, comment le
républicanisme de George Sand va-t-il s'adapter à l'éducation de Maurice?
Elle sait que son fils est, au collège Henri IV, camarade du duc de
Montpensier, qu'il a été invité aux Tuileries, qu'il est allé chez la
reine. Elle s'en émeut: «Tu es encore trop jeune pour que cela tire à
conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu réfléchiras aux
conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je crois bien que tu n'es
pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es invité que comme faisant
partie de la classe de Montpensier. Mais, si tu avais dix ans de plus, tes
opinions te défendraient d'accepter ces invitations.»
Elle le met en garde contre les séductions de la cour, contre les
sortilèges de la puissance: «Les amusements que Montpensier t'offre sont
déjà des faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais,
s'il arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions,
tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux pas
en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient à un
homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire qu'on t'a
enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent disposé à ne
croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter le prince ne
t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal, tu étais capable
de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui déplaire par ta
franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.»
Toutefois elle l'incite à s'abstenir d'une arrogance déplacée, à ne dire,
devant Montpensier, ni du mal de son père: ce serait une espèce de
crime--ni du bien: ce serait vendre sa conscience. Bref, Maurice devra
éviter, à la cour, d'appeler Louis-Philippe _la Poire_, selon l'expression
que George Sand emploie au courant de la plume. Mais qu'il se garde de
toute familiarité, de tout abandon avec les princes! «Ce sont nos ennemis
naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi, il est
destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis, repoussés ou
persécutés par lui. Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners
et par les fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire,
fier, prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la
sincérité.» Et Maurice lui répond: «Montpensier m'a invité à son bal,
malgré mes opinions politiques. Je m'y suis bien amusé. Il nous a tous
fait cracher avec lui sur la tête des gardes nationaux.» On ne s'ennuyait
pas à un gala du roi-citoyen.