Voici le paroxysme du mal d'aimer; nous touchons aux ultimes confins de la

passion, tout près des régions de la folie: «O mes yeux bleus, vous ne me

regarderez plus! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te

voiler d'une douce langueur. Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous

étendrez plus sur moi, comme Elisée sur l'enfant mort, pour me ranimer.

Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en

disant: «Petite fille, lève toi.» Adieu, mes cheveux blonds, adieu, mes

blanches épaules, adieu, tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi.

J'embrasserai maintenant, dans mes nuits ardentes, le tronc des sapins et

les rochers dans les forêts en criant votre nom, et, quand j'aurai rêvé le

plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide.»

A nuit close, en plein jour, elle est en proie ù l'idée fixe, elle voit

sans cesse un profil divin, toujours le même, qui se dessine entre son

oeil et la muraille. Sur les épaules de ses interlocuteurs elle aperçoit

une tête qui n'est pas la leur, la tête de l'aimé. Cette image la hante,

la possède: «Quelle fièvre avez-vous fait passer dans la moelle de mes os,

esprits de la vengeance céleste? Quel mal avais-je fait aux anges du ciel

pour qu'ils descendissent sur moi et pour qu'ils missent en moi, pour

châtiment, un amour de lionne? Pourquoi mon sang s'est-il changé en feu et

pourquoi ai-je connu, au moment de mourir, des embrassements plus fougueux

que ceux des hommes? Quelle furie t'anime donc contre moi, toi qui me

pousses du pied dans le cercueil, tandis que ta bouche s'abreuve de mon

corps et de ma chair? Tu veux donc que je me tue? Tu dis que tu me le

défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme

continue à me ronger? Si je ne puis passer une nuit sans crier après toi

et me tordre dans mon lit, que ferai-je quand je t'aurai perdu pour

toujours? Pâlirai-je comme une religieuse dévorée par les désirs?

Deviendrai-je folle, et réveillerai-je les hôtes des maisons par mes

hurlements? Oh! tu veux que je me tue!»

Est-il rien dans la littérature d'imagination qui soit plus déchirant que

ce _Journal_ véridique et vécu? Phèdre, Didon, _la Religieuse portugaise_

ont-elles plus désespérément gémi ou crié leur amour? Qui la retient

encore, au bord de l'abîme, «dans ces heures féroces où elle voudrait

arracher son coeur et le dévorer»? Il ne subsiste, désormais, de sain dans

son être que le recoin mystérieux de la tendresse maternelle: «O mon fils,

mon fils, je veux que tu lises ceci un jour et que tu saches combien je

t'ai aimé. O mes larmes, larmes de mon coeur, signez cette page, et que

les siennes retrouvent un jour vos larmes auprès de son nom!»

Ce _Journal_, en effet, que George Sand ne voulut jamais publier, fut

classé parmi ses papiers intimes, et n'a été édité ni par son fils ni par

ses héritiers, alors même que la correspondance fut recueillie en volumes

et qu'ensuite on livra très légitimement à la curiosité littéraire du

public les lettres adressées à Alfred de Musset. Ces lettres, qui

provoquèrent vers 1840 un échange de récriminations et, de réclamations

entre _Lui et Elle_, sont finalement restées aux mains de George Sand.

Elle faillit les donner au libraire après la mort de Musset, mais elle en

fut dissuadée par Sainte-Beuve. Nous n'y trouvons que de trop rares

indications sur la réconciliation du mois de janvier 1835, lorsque George

Sand écrivait victorieusement à Tattet, le 14: «Alfred est redevenu mon

amant», de même que sur la rupture définitive du mois suivant. Nous

n'avons guère, pour pénétrer le secret, qu'une lettre de la malheureuse à

celui qu'elle ne peut retenir: «Eh bien! oui, s-écrie-t-elle, tu es jeune,

tu es poète, tu es dans ta beauté et dans ta force... Moi, je vais mourir,

adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je

ne veux rien, rien! J'ai les genoux par terre et les reins brisés. Qu'on

ne me parle de rien! Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime

plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux

pas m'en passer. Il n'y aurait qu'un coup de foudre d'en haut qui pourrait

me guérir en m'anéantissant. Adieu, reste, pars, seulement ne dis pas que

je ne souffre pas: il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir

davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang,

allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»

Alfred de Musset, dans un accès de délire, avait menacé de la tuer. Le

lendemain, en annonçant son départ et en sollicitant chez elle une suprême

entrevue de quelques instants, il ajoute: «Ne t'effraie pas, je ne suis de

force à tuer personne ce matin.» Elle lui avait renvoyé ce qu'il avait

laissé quai Malaquais, ce qu'il appelle «les oripeaux des anciens jours de

joie.» Pour l'apitoyer peut-être, il l'avertit qu'il a retenu sa place

dans la malle-poste de Strasbourg, mais il lui adresse auparavant l'adieu

de Sténio à Lélia: «Il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio; il

est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs; ses yeux trempés de

larmes veillent sur tes nuits silencieuses.» Et il lui raconte une manière

de rêve, une hallucination symbolique: «Moi, je me disais: Voilà ce que je

ferai; je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie, je lui

montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil

qui réchauffe tout dans l'horizon plein de vie; je l'asseoirai sur du

jeune chaume, elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces

oiseaux, toutes ces rivières, avec les harmonies du monde; elle

reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux.

Elle me pressera sur son coeur, elle deviendra blanche comme un lis, et

elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.»

Un autre jour, il envoie, encore à la veille de partir, ces deux lignes

sans signature: «_Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d'un pazzo

che parte domani_ (sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou

qui part demain).» Elle lui répond, et c'est la lettre qui pose la pierre

tombale sur leur amour, à la fin de février: «Non, non, c'est assez,

pauvre malheureux, je t'ai aimé comme un fils, c'est un amour de mère,

j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous

quitter. J'y deviendrais méchante. Tu dis que cela vaudrait mieux, et que

je devrais te souffleter quand tu m'outrages. Je ne sais pas lutter. Dieu

m'a faite douce, et cependant fière. Mon orgueil est brisé à présent, et

mon amour n'est plus que de la pitié. Je te le dis, il faut en guérir.

Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est déplorable, impossible! Mon Dieu, à

quelle vie vais-je te laisser! l'ivresse, le vin! les filles, et encore et

toujours! Mais, puisque je ne peux plus rien pour t'en préserver, faut-il

prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-même? Mes larmes

t'irritent, ta folle jalousie à tout propos, au milieu de tout cela! Plus

tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble à une

punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais mes enfants à moi, oh! mes

enfants, mes enfants, adieu, adieu, malheureux que tu es, mes enfants, mes

enfants!» Dans cette crise de lassitude amoureuse ou d'angoisse maternelle,

elle exécuta la résolution dont il parlait toujours, sans l'accomplir. Ce

fut elle qui se déroba clandestinement, en brisant la chaîne trop lourde.

Le 6 mars, elle écrit à Jules Boucoiran, complice de son évasion: «Mon ami,

aidez-moi à partir aujourd'hui. Allez au courrier à midi et retenez moi

une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu'il faut faire.

Cependant, si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car

j'aurai bien de la peine à tromper l'inquiétude d'Alfred, je vais vous

l'expliquer en quatre mots. Vous arriverez à cinq heures chez moi et, d'un

air empressé et affairé, vous me direz que ma mère vient d'arriver, qu'elle

est très fatiguée et assez sérieusement malade, que sa servante n'est pas

chez elle, qu'elle a besoin de moi tout de suite et qu'il faut que j'y

aille sans différer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir

et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la

journée. Il vous sera facile de l'emporter sans qu'on le voie et vous le

porterez au bureau. Adieu, venez tout de suite, si vous pouvez. Mais si

Alfred est à la maison, n'ayez pas l'air d'avoir quelque chose à me dire.

Je sortirai dans la cuisine pour vous parler.»

Il en fut comme il était convenu. Trois jours après, le 9 mars, elle écrit

à Boucoiran, de Nohant où elle va pour la quatrième fois depuis son retour

de Venise: «J'ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me

tourmente, c'est la santé d'Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et

racontez-moi, sans y rien changer et sans en rien atténuer, l'indifférence,

la colère ou le chagrin qu'il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon

départ.» Et, dans un autre passage de la même lettre: «Je vais me mettre à

travailler pour Buloz. Je suis très calme.» Elle n'était point aussi calme

qu'elle le veut dire; car elle eut une crise hépatique qui lui couvrit

tout le corps de taches et la mit en danger de mort. Puis le travail la

reprit et l'absorba, tandis que Musset cherchait l'oubli dans ses plaisirs

habituels, le vin et les filles. Le drame intime est terminé; la

littérature reconquiert ses droits. George Sand orientera sa vie vers

d'autres pensées et d'autres désirs. Alfred de Musset, en ses jours de

répit, épanchera ses souvenirs et ses rancoeurs dans les strophes

admirables des _Nuits_ et la _Confession d'un enfant du siècle_. _Elle_ et

_Lui_ auront trouvé, daus la mutuelle souffrance, un aliment pour leur

génie. Sur les ruines de cet amour va croître et s'épanouir la luxuriante

floraison des chefs-d'oeuvre.

CHAPITRE XVI

INFLUENCE POLITIQUE: MICHEL (DE BOURGES).

Retirée à Nohant, et résolue à se soustraire à l'affection troublante et

tumultueuse d'Alfred de Musset, George Sand recouvre, après une violente

secousse, la sérénité de son jugement. Elle ne traîne pas derrière soi ce

cortège de rancunes ou de haines qui encombre trop souvent les lendemains

de l'amour, jusqu'à transformer en mortels ennemis ceux qui s'étaient juré

une tendresse éternelle. Comme Boucoiran, dans une de ses lettres,

s'exprimait sur le compte de Musset avec une amertume dédaigneuse, elle

lui écrit tout net, le 15 mars 1835: «Mon ami, vous avez tort de me parler

d'Alfred. Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal, et si ce que vous en

pensez était juste, il faudrait me le taire. Mépriser est beaucoup plus

pénible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne

puis regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, je ne puis

mépriser un homme que sous le rapport de l'honneur je connais aussi bien.

J'ai bien assez de raisons de le fuir, sans m'en créer d'imaginaires. Je

vous avais prié seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui

ferait mon départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré

aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir, et c'est ce que je

puis apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le

faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué. Ne parlez de lui avec

personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort à côté de toutes choses,

et de plus il répète immédiatement aux gens le mal qu'on dit d'eux et

celui qu'il en dit lui-même. C'est un excellent homme et un dangereux ami.

Prenez-y garde, il vous ferait une affaire sérieuse avec Musset, tout en

vous encourageant à mal parler de lui. Je me trouverais mêlée à ces

cancans et cela me serait odieux. Ayez une réponse prête à toutes les

questions: «Je ne sais pas.» C'est bientôt dit et ne compromet

personne.»

La même circonspection, que George Sand recommande à Boucoiran, est mise

par elle en pratique dans l'_Histoire de ma Vie_. On s'est étonné qu'elle

y mentionnât à peine le nom d'Alfred de Musset, à qui elle avait adressé

les trois premières _Lettres d'un Voyageur_. Pourquoi ce silence obstiné

dans l'autobiographie officielle écrite par George Sand? Etait-elle, aux

environs de la cinquantième année, embarrassée de revenir sur un épisode

d'amour, vieux de vingt ans? Alfred de Musset lui semblait-il, dans les

_Nuits_ et la _Confession d'un enfant du siècle_, avoir épuisé le sujet?

Craignait-elle d'engager une polémique et de susciter des récriminations?

Voici l'insuffisante explication qu'elle donne, à la fin du chapitre VI de

la cinquième partie de l'_Histoire de ma Vie_: «Des personnes dont j'étais

disposée à parler avec toute la convenance que le goût exige, avec tout le

respect dû à de hautes facultés, ou tous les égards auxquels a droit tout

contemporain, quel qu'il soit; des personnes enfin qui eussent dû me

connaître assez pour être sans inquiétude, m'ont témoigné, ou fait

exprimer par des tiers, de vives appréhensions sur la part que je comptais

leur faire dans ces mémoires. A ces personnes-là je n'avais qu'une réponse

à faire, qui était de leur promettre de ne leur assigner aucune part,

bonne ou mauvaise, petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment

qu'elles doutaient de mon discernement et de mon savoir-vivre dans un

ouvrage tel que celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance

en mon caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière

spontanée et absolue par la promesse de mon impartialité.»

Au premier rang de ces _personnes_ qu'elle a connues, «même d'une

manière particulière,» et dont elle ne parlera pas, se trouve Alfred de

Musset. En rentrant à Nohant après la rupture, elle s'était promis de

garder le silence sur leur amour défunt. Elle ne se départira de cette

attitude qu'un quart de siècle plus tard, assez malencontreusement

d'ailleurs, pour publier _Elle et Lui_, au lendemain même de la mort du

poète.

D'autres sympathies, d'autres aspirations vont l'envahir et la posséder.

Elles s'incarneront en un personnage nouveau, dont le nom figure la

première fois dans une lettre qu'elle adresse, le 17 avril 1835, à son

frère Hippolyte Chatiron: «J'ai fait connaissance avec Michel, qui me

paraît un gaillard solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S'il

y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le

connais-tu?» Michel (de Bourges) sera l'inspirateur politique de George

Sand, l'âme de ses romans humanitaires, en même temps que son avocat dans

le procès en séparation de corps contre Casimir Dudevant. Le dissentiment

conjugal, en effet, ne tardera pas à se produire à la barre des tribunaux.

Des vengeances de domestiques congédiés, et particulièrement d'une

certaine femme de chambre, Julie, qui menait Solange à coups de verges

durant l'absence de la mère, aigrirent la débonnaireté sournoise et lâche

de M. Dudevant. Ayant du goût pour ce qu'on a appelé les amours

ancillaires et ce qu'un réaliste nommerait «les poches grasses,» il

correspondit avec la Julie, après qu'elle eut quitté son service. «Je ne

prévoyais pas, relate George Sand dans l'_Histoire de ma Vie_, que mes

tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y en

avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus, depuis que nous nous

étions faits indépendants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais passé

à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne amitié et de

satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des enfants, et

m'engageant même à voyager pour mon instruction et ma santé.» De vrai, il

aimait mieux, suivant le train de ses vulgaires habitudes, que sa femme

fût au loin qu'à Nohant. Il livrait la maison et Solange à la direction

des domestiques, et laissait toute latitude à George Sand, pourvu qu'elle

ne lui demandât pas d'argent et vécût du produit de sa plume. Des

difficultés d'ordre financier surgirent entre eux, dès le printemps de

1835. A ce sujet, elle écrit, le 20 mai, à Alexis Duteil: «Ma profession

est la liberté, et mon goût est de ne recevoir ni grâce ni faveur de

personne, même lorsqu'on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais

pas fort aise que mon mari (qui subit, à ce qu'il paraît, des influences

contre moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout

aux yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir

me faire rendre ce témoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou de

mauvais, qu'il n'ait autorisé ou souffert.» Casimir Dudevant appartenait à

ce genre trop commun d'hommes suprêmement illogiques, définis par George

Sand dans une lettre du mois de juin 1835, «qui ne veulent plus de femmes

dévotes, qui ne veulent pas encore de femmes éclairées, et qui veulent

toujours des femmes fidèles.» Sur ce dernier point, il devait avoir perdu

certaines illusions.

Quel ressort d'énergie morale n'y eut-il pas cependant, à côté de maintes

défaillances de l'imagination ou des sens, chez celle qui, inspirée par la

tendresse maternelle, écrivait à son fils Maurice, le 18 juin de la même

année, cette admirable lettre, guide de la conscience et règle du devoir:

«Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites

vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour des

actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront.

Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et travaillé gaiement.

Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais dès aujourd'hui quelle

sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes,

j'espère pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trésor de la

bonté. Sache donner sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans

lâcheté. Sache mettre dans ton coeur le bonheur de ceux que tu aimes à la

place de celui qui te manquera! Garde l'espérance d'une autre vie, c'est

là que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu;

pardonne à celles qui sont disgraciées; résiste à celles qui sont iniques;

dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu. Aime-moi! je

t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes

pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse m'arriver, le seul qui

me fasse désirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et, du sein de

la mort, s'il reste dans l'univers quelque chose de moi, l'ombre de ta

mère veillera sur toi.

»Ton amie.

»George.»

Avant la fin de la même année, et alors que son affection pour ses enfants

semblait l'incliner aux mesures de conciliation et de paix, George Sand

prit la résolution d'introduire une instance en séparation de corps. Elle

en avertit sa mère, par une lettre écrite de Nohant le 25 octobre 1835,

qui débute ainsi: «Ma chère maman, je vous dois, à vous la première,

l'exposé de faits que vous ne devez point apprendre par la voie publique.

J'ai formé une demande en séparation contre mon mari. Les raisons en sont

si majeures, que, par égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas.

J'irai à Paris dans quelque temps, et je vous prendrai vous-même pour juge

de ma conduite.» Elle ne dit pas à sa mère, mais il importe de rechercher

quels événements l'avaient induite à entamer cette lutte, alors qu'elle

sortait à peine de sa liaison tourmentée avec Alfred de Musset.

Durant les séjours que George Sand fit à Nohant après le voyage de Venise,

elle eut avec son mari, sinon des explications décisives, du moins des

scènes pénibles devant témoins. M. Dudevant était un homme étrange, exempt

de dignité morale. Il n'avait cessé d'écrire à sa femme, et même en termes

affectueux, tandis qu'elle cohabitait avec Musset, puis avec Pagello; il

avait invité celui-ci à venir passer quelques jours à la campagne. Bref,

il acceptait la situation qui lui était faite, mais il prenait sa revanche

dans les menues choses de la vie. Sous l'excitation du vin ou de l'alcool,

il tempêtait à table, brusquait Solange, et, pour une bouteille cassée que

George Sand commandait de remplacer, il défendait aux domestiques, devant

les convives étonnés, de recevoir d'autres ordres que les siens. «Je suis

le maître,» aimait-il à répéter. En tous cas, il avait fort mal géré ses

affaires. Son patrimoine était dissipé, et déjà il entamait la fortune de

sa femme. Elle proposa et il accueillit une séparation à l'amiable, qui

réglerait leurs intérêts matériels. George Sand aurait Nohant; Casimir

l'hôtel de Narbonne, à Paris. Solange serait élevée par sa mère, les

vacances de Maurice se partageraient entre ses parents. Enfin, comme M.

Dudevant n'avait plus que 1.200 francs de rente, sa femme se chargeait de

lui fournir une pension supplémentaire de 3.800 francs, en même temps

qu'elle assumait les autres obligations qui incombaient à la communauté.

Cette convention devait être exécutée à dater du 11 novembre 1835. Elle

avait reçu l'assentiment des deux parties, l'approbation de divers hommes

de loi, notamment de Michel (de Bourges) dont George Sand prenait les

conseils. Deux amis communs, Fleury et Planet, les avaient mis en

relations, et il allait devenir pour elle plus et mieux qu'un avocat.

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