s'humilie, implore son pardon, s'accuse et se condamne, pour recommencer
le jour suivant: «Mon enfant, mon enfant, lui écrit-il, que je suis
coupable envers toi! que de mal je t'ai fait cette nuit! Oh! je le sais,
et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis
malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal!... O mon
enfant, ô mon âme, je t'ai pressée, je t'ai fatiguée, quand je devrais
passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une
larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à
respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur; quand ta douleur
devrait être pour moi un enfant chéri que je bercerais doucement. O George,
George! Ecoute, ne pense pas au passé. Non, non, au nom du ciel, ne
compare pas, ne réfléchis pas, je t'aime comme on n'a jamais aimé... O
Dieul si je te perdais! ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant,
punis-moi, je t'en prie; je suis un fou misérable, je mérite ta colère...
Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces
beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je
sens là, pense au bonheur, hélas! hélas! si l'amour l'a jamais donné.
George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le
mérite pas; mais dis seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y
a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma
vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en
mourrai.» Ces cris de désespoir, d'ivresse, de folie, ces lamentations,
succédant à des explosions de colère, ne sont qu'un faible écho des
tourments qui secouaient deux êtres de génie, un homme enfiévré et
hystérique, surexcité par l'alcool, une femme mobile et irritable, plus
mère qu'amante. Ils vont se débattre cinq mois dans cette agonie
d'amour.
CHAPITRE XV
LA RUPTURE DÉFINITIVE
Cette réconciliation avec George Sand, aussitôt suivie de reproches et de
querelles, devait avoir sur l'organisme d'Alfred de Musset une
répercussion fâcheuse. Au commencement de novembre, selon toute
apparence--car les lettres ne sont pas datées,--il envoya à son amie un
court billet, sans signature et d'une écriture tourmentée. En voici le
texte: «J'ai une fièvre de cheval. Impossible de tenir sur mes jambes.
J'espérais que cela se calmerait. Comment donc faire pour te voir? Viens
donc avec Papet ou Rollinat; il entrerait le premier tout seul, et, quand
il n'y aurait personne, il t'ouvrirait. Après dîner, cela se peut bien. Je
me meurs de te voir une minute, si tu veux. Aime-moi. Vers huit heures tu
peux venir, veux-tu?» Sur-le-champ George Sand lui répondit: «Certainement,
j'irai, mon pauvre enfant. Je suis bien inquiète. Dis-moi, est-ce que je
ne peux pas t'aller soigner? Est-ce que ta mère s'y opposerait? Je peux
mettre un bonnet et un tablier à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas. Ta
mère fera semblant de ne pas me reconnaître, et je passerai pour une
garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie. Parle à ta mère,
dis-lui que tu le veux.» C'était un réveil, un revenez-y de cette
tendresse maternelle qui se prodiguait au chevet du malade et s'atténuait
après la guérison. Elle vint, en effet, revêtit le costume de la servante
et soigna le poète avec sollicitude. Il fut vite rétabli, mais les soucis
s'accumulaient autour de leur amour. Pour Alfred de Musset, il y eut
d'abord une brouille avec Alfred Tattet, qui avait blâmé la reprise de la
liaison rompue; puis une provocation adressée à Gustave Planche, qui nia
avoir tenu les propos désobligeants qu'on lui prêtait. Enfin, entre _Elle
et Lui_, les récriminations et les griefs s'amoncelaient. Perpétuelle
alternance de soupçons, de colères, de repentirs et de pardons. On a
prétendu qu'alors, comme avant le voyage de Venise, Alfred de Musset
habitait chez George Sand, et l'on invoque à cet égard l'adresse, 19, quai
Malaquais, mise au-dessous de sa signature dans le cartel à Gustave
Planche. En réalité, ce ne devait être là qu'un domicile intermittent. Les
billets qu'il envoyait à madame Sand portent presque tous cette
suscription: Madame Dudevant, n° 19, quai Malaquais. Ils n'ont pas le
cachet de la poste et étaient remis par un commissionnaire. En voici un
qui a été écrit par Alfred de Musset dans un intervalle de calme relatif:
«Le bonheur, le bonheur, et la mort après, la mort avec. Oui, tu me
pardonnes, tu m'aimes! Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu,
heureuse par moi. Eh! oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je?
Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour te verser ma vie, pour
que tu la boives sur mes lèvres? Ce soir, à dix heures, et compte que j'y
serai plutôt (_sic_). Viens, dès que tu pourras; viens, pour que je me
mette à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner. Ce
soir, ce soir!» Les bonnes résolutions d'Alfred de Musset duraient peu,
ses promesses n'avaient pas de lendemain. George Sand le lui rappelle et
s'en plaint avec une douce mélancolie: «Pourquoi nous sommes-nous quittés
si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous être heureux?
Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaie de le croire. Mais
il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre
souffrance tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon
enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre
nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous
empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble?
La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraie. Je suis triste
et consternée par instants; tu me fais espérer et désespérer à chaque
instant. Que ferai-je? Veux-tu que je parte? Veux-tu essayer encore de
m'oublier? Moi, je ne chercherai pas, mais je puis me taire et m'en aller.
Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je
te tuerai peut être et moi avec toi, penses-y bien.» Est-ce à cette lettre
et à l'offre de rupture amiable qui y est formulée qu'Alfred de Musset, de
nouveau malade, répond en quelques lignes? «Quitte-moi, toi, si tu veux.
Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie, je n'en aurais jamais la force.
Ecris-moi un mot, je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je peux
me lever, j'irai te voir.» Le lendemain ou le surlendemain, autre billet
du poète, où l'on sent l'exaltation s'accroître. Ce ne sont plus guère
que des exclamations: «Mon ange adoré, je te renvoie ton _agent_
(l'_r_ manque). Buloz m'en a envoyé. Je t'aime, je j'aime, je t'aime.
Adieu! O mon George, c'est donc vrai? Je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma
vie, mon bien; adieu, mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant! O
Dieu, adieu, toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.» George
Sand atteint, elle aussi, au paroxysme de la névrose; elle suit Musset sur
le chemin de la frénésie amoureuse, et lui propose de rejoindre leur amie
Roxanne dans cette forêt de Fontainebleau où ils ont connu, l'automne
précédent, les joies de l'amour naissant, mais où, pour la première fois,
se sont manifestées les hallucinations du poète. Là-bas, dans la solitude,
ils pourront réaliser le lugubre et tragique dessein que chacun d'eux
nourrit en son imagination maladive. «Tout cela, répond George Sand,
vois-tu, c'est un jeu que nous jouons, mais notre coeur et notre vie
servent d'enjeux, et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a
l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à
Franchard? Ce sera plus tôt fait. Roxanne a eu une petite larme sur la
joue, quand je lui ai lu le paragraphe qui la concerne. Viens pour elle,
si ce n'est pour moi. Elle te donnera du lait et tu lui feras des vers. Je
ne serai jalouse que du plaisir qu'elle aura à te soigner.»
Ces projets de suicide étaient dans le goût du jour et conformes à
l'esthétique du romantisme. C'est l'époque où Victor Escousse, âgé de
dix-neuf ans, s'asphyxiait avec son collaborateur Auguste Lebras, parce
que sa troisième pièce, _Raymond_, avait été froidement accueillie.
Plus sages à la réflexion, George Sand et Alfred de Musset remplacèrent le
suicide par une rupture. Ils parurent écouter les avis que leur donnaient,
à _Lui_ Alfred Tattet, à _Elle_ Sainte-Beuve, qui exerçaient en partie
double les fonctions de confident, presque de confesseur et de directeur
de conscience sentimentale. Alfred Tattet n'aimait pas George Sand, et
Sainte-Beuve jalousait un peu Musset. Ils devaient, l'un et l'autre,
pousser à la séparation. Nous avons une lettre de madame Sand implorant de
Sainte-Beuve assistance et protection, en cette crise du mois de novembre
1834: «Mon ami, écrit-elle, je voudrais vous voir et causer avec vous
tête-à-tête; cela est impossible chez moi. Soyez assez bon pour aller au
collège Henri IV demain, de midi et demi à une heure; demandez mon fils,
je serai avec lui. De là nous irons faire un tour sur la place
Sainte-Geneviève, et, en une demi-heure, je vous expliquerai ma situation
et vous demanderai un conseil. J'ai une question de vie et de mort à
trancher. Aidez-moi. A vous.»
Par malheur, nous n'avons pas la réponse de Sainte-Beuve; mais, au cours
de la promenade sur la place Sainte-Geneviève, il dut conseiller le
départ. Elle se rendit, en effet, à Nohant, d'où elle écrit, le 15
novembre, à Jules Boucoiran: «Je ne vais pas mal, je me distrais, et ne
retournerai à Paris que guérie et fortifiée. Vous avez tort de parler
comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout, si vous m'aimez, et
soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi.» De son côté, Musset
va en Bourgogne, à Montbard, chez des parents, pour soigner sa santé fort
ébranlée par ces secousses, et il mande, le 12 novembre, à Alfred Tattet:
«Tout est fini. Si par hasard _on_ vous faisait quelques questions, si
peut-être _on_ allait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne
m'avez pas vu, répondez purement que non, et soyez sûr que notre secret
commun est bien gardé de ma part.» Paul de Musset, dans la _Biographie_,
passe rapidement sur tous ces détails, non sans tâcher de donner à son
frère le beau rôle de l'homme poursuivi et harcelé: «Le retour, dit-il,
d'une personne qu'il ne voulait pas revoir et qu'il revit bien malgré
lui[12] le plongea de nouveau dans une vie si remplie de scènes violentes
et de débats pénibles que le pauvre garçon eut une rechute, à croire qu'il
ne s'en relèverait plus. Cependant il puisa dans son mal même les moyens
de se guérir. A défaut de la raison, le soupçon et l'incrédulité le
sauvèrent. Il s'ennuya des récriminations et de l'emphase, et prit la
résolution de se dérober à ce régime malsain.»
[Note 12: Ceci est faux, comme l'indique le billet d'Alfred de Musset à
son retour de Baden.]
Quoiqu'ils l'eussent juré, _Elle et Lui_, à Sainte-Beuve et à Tattet,
rien n'était encore fini. Nous voici, au contraire, en pleine drame. Ni
Montbard ni Nohant n'étaient assez loin de Paris. Ils y reviennent, l'un
et l'autre. George Sand est reprise, à la fin de novembre, de la passion
la plus effrénée; la plus délirante pour Musset:
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.
Et nous entendons ses sanglots, nous voyons couler ses larmes dans le
_Journal_ inédit où s'épanche le débordement de sa folie d'amour. Il
faudrait citer toutes ces pages cruellement éloquentes, et nous n'en
pouvons retenir que les passages les plus douloureusement émus. Avant le
départ pour Nohant, elle avait consigné sur son _Journal_ ces lignes
navrantes: «Je t'aime avec toute mon âme, et toi, tu n'as pas même
d'amitié pour moi. Je t'ai écrit ce soir. Tu n'as pas voulu répondre à mon
billet. On a dit que tu étais sorti, et tu n'es pas venu seulement passer
cinq minutes avec moi. Tu es donc rentré bien tard, et où étais-tu, mon
Dieu? Hélas! c'est bien fini, tu ne m'aimes plus du tout. Je te
deviendrais abjecte et odieuse, si je restais ici. D'ailleurs, tu désires
que je parte. Tu m'as dit l'autre jour, d'un air incrédule: «Bah! tu ne
partiras pas.» Ah! tu es donc bien pressé? Sois tranquille, je pars dans
quatre jours, et nous ne nous reverrons plus. Pardonne-moi de t'avoir fait
souffrir, et sois bien vengé; personne au monde n'est plus malheureux que
moi.»
A son retour de Nohant, elle apprend que Musset est également rentré à
Paris. Elle se rend chez lui; la porte est close. Alors elle se retourne
vers Sainte-Beuve, comme vers le guide, le sauveur, et lui écrit, le 25
novembre: «Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas
encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur
soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me
secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle. Hier,
mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez lui. Heureusement je
ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai.» Elle allait, en effet, pleurer,
sangloter, se morfondre à sa porte. Et il ne la recevait pas. Alors elle
lui envoya un petit paquet qu'il ouvrit et qui contenait ses admirables
nattes brunes, sa chevelure opulente, qu'elle avait coupée pour lui en
faire don, comme mademoiselle de La Vallière à son Dieu, lors de cette
vêture où s'émut la froideur majestueuse de Bossuet. Devant un pareil
sacrifice, suprême abnégation féminine, le poète ne pouvait demeurer
insensible. Ils se revirent, mais quel lugubre crépuscule d'amour! Nous en
apercevons toute la mélancolie à travers le _Journal_ de George Sand: «Si
j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu'à ce qu'il m'ouvrît la
porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe? Si je me
jetais--non pas à ses pieds, c'est fou après tout, car c'est l'implorer,
et certes il fait pour moi ce qu'il peut, il est cruel de l'obséder et de
lui demander l'impossible--mais si je me jetais à son cou, dans ses bras,
si je lui disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais
tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je
ne peux aimer que toi. Embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas;
dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi, puisque tu me trouves encore
jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui se sont
formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien! quand tu sentiras ta
sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi,
maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot _dernière
fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne
fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me
fasse vivre et me donne du courage.» Elle adjure la Providence
d'intervenir, de la protéger, de la sauver. Volontiers elle demanderait un
miracle: «Ah! il a tort, n'est-ce pas? mon Dieu, il a tort de me quitter à
présent que mon âme est purifiée et que, pour la première fois, une
volonté sévère s'est arrêtée en moi... Cet amour pourrait me conduire au
bout du monde. Mais personne n'en veut, et la flamme s'éteindra comme un
holocauste inutile. Personne n'en veut!... Ah! mais on ne peut pas aimer
deux hommes à la fois. Cela m'est arrivé. Quelque chose qui m'est arrivé
ne m'arrivera plus.»
Elle en donne alors une explication qui paraît véridique et où tressaille
toute l'angoisse de la passion, au moment où elle voit disparaître
irréparablement son bonheur: «Est-ce que je ne souffre pas des folies ou
des fautes que je fais? Est-ce que les leçons ne profitent pas aux femmes
comme moi? Est-ce que je n'ai pas trente ans? Est-ce que je ne suis pas
dans toute ma force? Oui, Dieu du ciel, je le sens bien, je puis encore
faire la joie et l'orgueil d'un homme, si cet homme veut franchement
m'aider. J'ai besoin d'un bras solide pour me soutenir, d'un coeur sans
vanité pour m'accueillir et me conserver. Si j'avais trouvé cet homme-là,
je n'en serais pas où j'en suis. Mais ces hommes-là sont des chênes noueux,
dont l'écorce repousse. Et toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta
rosée. Elle m'a enivrée, elle m'a empoisonnée, et, dans un jour de colère,
j'ai cherché un autre poison qui m'a achevée. Tu étais trop suave et trop
subtil, mon cher parfum, pour ne pas t'évaporer chaque fois que mes lèvres
t'aspiraient. Les beaux arbrisseaux de l'Inde et de la Chine plient sur
une faible tige et se courbent au moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on
tirera des poutres pour bâtir des maisons. On s'abreuve de leur nectar, on
s'entête de leur odeur, on s'endort et on meurt.»
N'y a-t-il pas là toute l'ivresse d'un amour qui, en échange du don de ses
tresses noires, demandait à Musset et obtenait de lui une mèche de ses
cheveux blonds? N'y a-t-il pas le délire de l'être livré à la frénésie des
sens? Comme Liszt prétendait un soir que Dieu seul méritait d'être aimé,
elle répondit: «C'est possible, mais quand on a aimé un homme, il est bien
difficile d'aimer Dieu.» Ou bien elle demandait des consultations sur
l'amour, ici et là. Henri Heine lui dit qu'on n'aime qu'avec la tête et
les sens, que le coeur n'est que pour bien peu dans l'amour. Madame Allart
lui déclara qu'il faut ruser auprès des hommes et faire semblant de se
fâcher pour les ramener. Enfin, Sainte-Beuve, qui avait été mêlé à toute
cette série de brouilles et de raccommodements avec Alfred de Musset,
questionné par elle sur ce que c'était que l'amour, en donna cette
définition exquise: «Ce sont les larmes. Vous pleurez, vous aimez.»
Si elle va au théâtre, en bousingot, les cheveux coupés, elle se trouve
les yeux cernés, les joues creuses, l'air bête et vieux. Elle admire, au
balcon, dans les loges, «toutes ces femmes blondes, blanches, parées,
couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets,
des épaules nues.» Et elle s'écrie, la vibrante amoureuse: «Voilà,
au-dessus de moi, le champ où Fantasio ira cueillir ses bluets!» Elle
revient longuement, tristement, sur ses souvenirs de Venise, alors que,
séparés déjà, il lui écrivait de Paris des lettres palpitantes de
tendresse. «Oh! ces lettres que je n'ai plus, que j'ai tant baisées, tant
arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, quand l'autre ne me
voyait pas!» Combien, en effet, il lui est devenu odieux, l'autre, le
Pagello, sur qui elle est prête à reporter la responsabilité de ses fautes
et de ses malheurs! «Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot
ne m'a pas arraché un cri d'horreur. Et pourquoi ai-je cédé, pourquoi,
pourquoi? Le sais-je?» De ce crime involontaire elle est effroyablement
punie. «Voilà dix semaines que je meurs jour par jour, et à présent,
minute par minute! C'est une agonie trop longue. Vraiment, toi, cruel
enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir haïe? Quel mystère
s'accomplit donc en toi chaque semaine?»
Va-t-elle courir vers lui, le supplier encore, se traîner à ses pieds?
Elle en a une furieuse envie. «Je vais y aller, j'y vais!--Non.--Crier,
hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.» Et elle
reprend, comme si elle prononçait, à voix haute, sa confession publique:
«Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise qui a fait mon désespoir
et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins,
vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi,
ma pauvre colombe mourante? Ah! Dieu, je n'ai jamais pensé un instant à
ce que vous aviez souffert à cause de cette maladie et à cause de moi,
sans que ma poitrine se brisât en sanglots. Je vous trompais, et j'étais
là entre ces deux hommes, l'un qui me disait: «Reviens à moi, je réparerai
mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi!» et l'autre qui disait tout
bas dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a
plus à en revenir. Mentez, Dieu le veut. Dieu vous absoudra.»--Ah! pauvre
femme, pauvre femme, c'est alors qu'il fallait mourir.»
Peut-être retournerait-il vers elle, le tendre enfant, le poète que
Lamartine appellera «jeune homme au coeur de cire.» Mais il redoute le
jugement des salons esthétiques et le blâme de M. Tattet, «qui dirait d'un
air bête: «Dieu! quelle faiblesse!» lui qui pleure, quand il est saoûl,
dans le giron de mademoiselle Déjazet.» Ah! elle regrette maintenant avec
amertume les folies de Venise. Si elle avait su! «Je me serais,
s'écrie-t-elle avec frénésie, je me serais coupé une main, je te l'aurais
présentée en te disant: «Voilà une main menteuse et sale. Jetons-la dans
la mer, et que le sang qui en coulera lave l'autre. Prends-la, et mène-moi
au bout du monde.» Si tu devais accepter cette main ainsi lavée, je le
ferais bien encore. Veux-tu?»
«Mais à qui, continue-t-elle dans une sorte d'extase, s'adresse tout cela?
Est-ce à vous, murs de ma chambre, échos de sanglots et de cris? Est-ce à
toi, portrait silencieux et grave? A toi, crâne effrayant, plein d'un
poison plus sûr que tous ceux qui tuent le corps, cercueil où j'ai
enseveli tout espoir? A toi, Christ sourd et muet? J'aurai beau dire, beau
pleurer et me plaindre, il n'y a que vous qui me pardonnerez, mon Dieu!
Que votre miséricorde commence donc par donner le repos et l'oubli à ce
coeur dévoré de chagrin; car, tant que je souffre, tant que j'aime ainsi,
je vois bien que vous êtes en colère. Ah! rendez-moi mon amant, et je
serai dévote et mes genoux useront les pavés des églises.»
Essaiera-t-elle, de le rendre jaloux? Déploiera-t-elle des sortilèges pour
le ramener, la pauvre «Madeleine sans cheveux, mais non pas sans larmes,
sans croix et sans tête de mort?» De qui pourrait-il prendre ombrage? Ce
ne serait ni de Buloz, ni de Sainte Beuve. Peut-être de Liszt? Mais Liszt,
dit-elle, «ne pense qu'à Dieu et à la Sainte Vierge qui ne me ressemble
pas absolument. Bon et heureux jeune homme!» Plus tard, il pensera aussi à
madame d'Agoult. Au demeurant, elle se flatte de réconquérir Musset, en
s'entourant d'hommes très illustres et très purs, Delacroix, Berlioz,
Meyerbeer. Que lui demande-t-elle, pour avoir la force de patienter? Son
amitié. «Si j'avais, soupire-t-elle, quelques lignes de toi, de temps en
temps, un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite
image de quatre sous achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi,
un oiseau, un joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui,
pour me figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!»
Elle ne souhaite qu'une affection dans l'ombre et le silence, elle ne
sollicite ni actes publics, ni démarches qui prouvent qu'elle n'est pas
«une malheureuse chassée à coups de pied.» Ce qu'elle implore est pour son
coeur, non pour son orgueil. «Mon Dieu, dit-elle, j'aimerais mieux des
coups que rien. Rien, c'est ce qu'il y a de plus affreux au monde, mais
c'est mon expiation.» Et elle ajoute, n'oubliant jamais que la douleur
doit être un auxiliaire, un adjuvant de la littérature: «Alfred, je vais
faire un livre. Tu verras que mon âme n'est pas corrompue; car ce livre
sera une terrible accusation contre moi. Saints du ciel, vous avez péché,
vous avez souffert!»
Elle veut mourir, elle voit s'entr'ouvrir la tombe de sa jeunesse et de
ses amours. Tout au plus s'accorde-t-elle quatre jours encore, avant que
sonne l'heure fatale. «Et que serai-je ensuite? Triste spectre, sur quelle
rive vas-tu errer et gémir? Grèves immenses, hivers sans fin! Il faut plus
de courage pour franchir le seuil de la vie des passions et pour entrer
dans le calme du désespoir que pour avaler la ciguë. Oh! mes enfants, vous
ne saurez jamais combien je vous aime. Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô
mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée?
Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits
brûlantes, ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un
enfant blond et délicat? Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes
baisers me brûlent donc vite, et que je meure consumée! Tu jetteras mes
cendres au vent. Elles feront pousser des fleurs qui te réjouiront.»