Pagello, derrière ses projets de voyage à Nohant. «Il est inquiet,
dit-elle, et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien
que cela me fait du mal... Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est
bon. Il veut que je te voie sans lui une dernière fois et que je te décide
à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant.» Dans cette même lettre,
elle autorise, elle invite Alfred de Musset à venir quai Malaquais: car
elle est trop malade pour sortir, et il fait un temps affreux. Il vint, il
s'attarda, et l'on pourrait croire qu'il allait abandonner ses idées de
départ. Au contraire, il s'y attache, après une nuit qui porte conseil. Il
ira à Baden. La lettre où il le signifie, au lendemain de l'entrevue de
réconciliation, a été par lui très attentivement et très éloquemment
composée: «Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu hier,
devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme
lui. Je ne crains plus rien ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre.
Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma
jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui
qui est aimé de toi ne peut plus maudire, George. Je puis souffrir encore
maintenant, mais je ne puis plus maudire.»
Il lui offre le sacrifice de sa vie et d'aller mourir en silence à trois
cents lieues, ou simplement de ne plus la poursuivre de ses lettres. Il
est prêt à obéir: «Sois heureuse à tout prix, oh! sois heureuse,
bien-aimée de mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les
dernières années de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les
premières.» Puis il ajoute, avec un tantinet de déclamation: «Les
condamnés à mort ne renient pas leur Dieu... Rétrécis ton coeur, mon grand
George, tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la
vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle toi le
serment que tu m'as fait: «Ne meurs pas sans moi.» Souviens-t'en,
souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.»
Le surplus de la lettre, où frémit et vibre l'émotion, est d'une rare
beauté de pensée et de style. On y sent tressaillir l'âme douloureuse du
poète:
«Je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre sur moi et sur toi (sur
toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas
dans cette froide terre, sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non,
j'en jure par ma jeunesse et mon génie, il ne poussera sur ta tombe que
des lis sans tache. J'y poserai, de ces mains que voilà, ton épitaphe en
marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité
répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus
qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard; on ne
parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus
sacré que ceux que font les prêtres; le mariage impérissable et chaste de
l'Intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu
qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de
l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à
leur siècle? Eh bien, le siècle de l'Intelligence est venu. Elle sort des
ruines du monde, cette souveraine de l'avenir; elle gravera ton portrait
et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui
nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une mère y couche sa
fille le soir de ses noces; elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle
écorce de l'arbre de vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour;
je ferai un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les enfants de
la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée
et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Cbrist a
laissée au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de
ton père. Je te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as
envoyée, à travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a
couru pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles
quelques-unes de mes paroles, peut-être béniront-elles un jour ceux qui
auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la liberté.»
Cette lettre, écrite avec une sensibilité qui ne dédaigne pas d'être très
littéraire, fut envoyée la veille ou l'avant-veille du départ d'Alfred de
Musset. Il quitta Paris la dernière semaine d'août, traversa Strasbourg le
28, et le 1er septembre, arrivé à Baden, il adressa à George Sand un
nouvel hymne d'amour. En voici l'un des plus brûlants passages:
«Ma chère âme, tu as un coeur d'ange... Jamais homme n'a aimé comme je
t'aime. Je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais
plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; je
sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur
inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as jamais demandé
au ciel, oh! toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les
fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, autant que Dieu
peut être aimé par ses lévites, par ses amants, par ses martyrs. Je t'aime,
ô ma chair et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom,
insensé, désespéré, perdu; tu es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à mourir!
Et non, je ne guérirai pas. Et non, je n'essaierai pas de vivre; et j'aime
mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie
bien de ce qu'ils diront. Ils diront que tu as un autre amant. Je le sais
bien, j'en meurs. Mais j'aime, j'aime, j'aime! Qu'ils m'empêchent
d'aimer!»
Il est parti--il le confesse--dans un état d'exaltation éperdue, après
avoir tenu entre ses bras ce corps adoré, après l'avoir pressé sur une
blessure cbérie. Il emportait à ses lèvres le souffle des lèvres aimées,
et, comme il l'exprime très poétiquement: «Je te respirais encore.» Ce
baiser, il l'avait attendu cinq mois, dans une continuelle angoisse:
«Sais-tu ce que c'est pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq mois,
jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe
descendre lentement dans la solitude, la mort et l'oubli tomber goutte à
goutte comme la neige; sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à
cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir, comme une pauvre
fleur mourante, et de boire une goutte de rosée vivifiante? O mon Dieu! je
le sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir.»
Vainement il avait tenté de l'oublier, de prendre un autre amour: nulle
part, il n'a ni n'aurait trouvé ce qui le charme en elle. Les faciles et
vénales amours l'ont écoeuré, et il le crie en quelques mots d'une vérité
saisissante: «Ces belles créatures, je les hais; elles me dégoûtent avec
leurs diamants, leur velours. Je les embrasse; après je me rince la bouche
et je deviens furieux, je n'aime pas les Vénus. O mon amour, ce que j'aime,
c'est ta petite robe noire, le noeud de ton soulier, ton col, tes yeux.»
Et il se compare, en son agonie de passion, à l'un de ces taureaux blessés
dans le cirque qui ont la permission d'aller se coucher dans un coin avec
l'épée du matador dans l'épaule et de mourir en paix. Voilà le droit qu'il
réclame. Il n'admet pas qu'on le lui conteste. «Le reste, dit-il, me
regarde. Il serait trop cruel de venir dire à un malheureux qui meurt
d'amour, qu'il a tort de mourir.» Elle ne l'entend pas, quand il l'appelle
à cent cinquante lieues de distance, et pourtant il ne peut vivre sans
elle. Il voudrait s'établir aux environs de Moulins ou de Châteauroux,
louer un grenier avec une table et un lit. Elle viendrait le voir une fois
ou deux, à cheval, et là, dans la solitude, il écrirait la mélancolique
histoire de leur amour. Puisqu'il n'en peut être ainsi, du moins il a
conçu un rêve et il formule une prière: «O ma fiancée, je te demande
encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant,
seule; va dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque saule
vert; regarde l'occident, et pense à ton enfant qui va mourir. Tâche
d'oublier le reste, relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre.
Pense, laisse aller ton bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre
chez toi doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure à
ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur.
Efforce-toi plutôt un peu; ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en
dire même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien, ce ne peut être
un crime; je suis perdu.» Et la lettre se termine en un véritable spasme
de passion, où éclate l'éréthisme névrosé du poète: «Dis-moi que tu me
donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai
eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu, quand j'y pense, ma
gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! il est
horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George,
oh! quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me
meurs. Adieu.» Après avoir indiqué son adresse, à Baden (Grand-Duché),
près Strasbourg, poste restante, il ajoute en post-scriptum: «O ma vie, ma
vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle maîtresse, mon
premier, mon dernier amour!»
Que devient cependant George Sand? Elle a profité de son séjour à Paris
pour régler ses intérêts avec Buloz, mais nous ne savons pas si elle a,
comme elle projetait, sermonné le bavard et compromettant Gustave Planche,
contre lequel Alfred de Musset nourrissait une rancune particulière.
Planche, en effet, fils de pharmacien, avait joué au poète un tour
pendable, du temps où ils étaient rivaux d'influence auprès de l'auteur de
_Lélia_. Certain jour, il offrit à Musset des bonbons au chocolat. A
peine en eut-il mangé deux ou trois qu'il dut céder la place. C'étaient
des bonbons purgatifs que Gustave Planche avait dérobés à l'officine
paternelle. Et cette anecdote, qui a son parfum moliéresque, a été
transmise par madame Martelet, gouvernante d'Alfred de Musset.
Le 29 août, George Sand arrive à Nohant, en compagnie de son fils Maurice.
Elle y retrouve Solange et le singulier M. Dudevant qui la reçoit
placidement, comme si elle ne revenait pas de Venise. Elle a laissé à
Paris, sans s'émouvoir, sans éprouver ni remords ni scrupules, le triste
Pagello, qui ne paraît pas avoir supporté cette séparation avec son
habituelle philosophie. Comme c'était la saison des vacances et que
d'ailleurs George Sand se souciait peu de l'exhiber dans les milieux
littéraires, il n'entra en relations qu'avec Gustave Planche et Buloz qui,
par une politesse sans doute ironique, lui offrit de collaborer à la
_Revue des Deux Mondes_. Il fit plusieurs visites à Alfred de Musset, dont
l'accueil fut «des plus courtois, mais dépourvu de toute expansion
cordiale; il était, au reste--d'après Pagello--d'un naturel peu expansif.»
Il ne trouva de véritable intimité qu'auprès d'Alfred Tattet, bon vivant,
amant de Déjazet avec qui il avait fait le voyage d'Italie; mais surtout
compagnon de plaisir de Musset et grand amateur de vin de Chypre dont il
se faisait envoyer chaque année un tonnelet. Voici la lettre découragée
que Pagello lui adresse, le 6 septembre:
«Mon cher Alfred, votre pauvre ami est à Paris. Je suis allé chez vous
demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si
j'avais eu le temps, je serais allé vous donner un baiser, mais comme je
suis ici pour peu, je vous l'envoie par cette feuille. Je ne sais combien
de jours encore je resterai à Paris. Vous savez que je suis obligé d'obéir
à ma petite bourse, et celle-ci me commande déjà le départ. Adieu. Si je
puis vous voir à Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un
baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier. Hôtel d'Orléans, n° 17,
rue des Petits-Augustins. Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu, votre
très affectionné ami,
Pietro PAGELLO.»
Le Vénitien déraciné prenait ses repas dans une pension tenue par un
compatriote, Burnharda, hôtelier à Paris depuis trente-trois ans; mais
souvent aussi, obligé d'être économe, il allait au Jardin des Plantes
manger un pain et quelques fruits, au sortir de la clinique de Velpeau.
George Sand, avant de partir pour Nohant, s'était bornée à lui donner
quelques recommandations dans le monde médical. Or le malheureux, isolé,
sans ressources, sans relations, parlant à peine notre langue, menait une
vie de délaissement et de misère, inconsolable d'un injurieux abandon qui
succédait à la passion la plus enflammée. «Il me semble, écrivait-il à son
père le 18 août, être un oiseau étranger jeté dans une tempête.» Et plus
loin: «Si quelqu'un a toutes raisons de se jeter à la Seine, c'est moi!»
George Sand, sur le point de quitter Paris, avait dû affronter une
explication orageuse avec Pagello. Nous en trouvons l'écho dans la lettre
qu'elle adresse de Nohant à Alfred de Musset, au commencement de
septembre. Elle rêve,_pour eux trois_, un amour de l'âme où les sens ne
seraient rien. Mais ni le poète ni le médecin ne veulent s'en accommoder.
«Eh bien! s'écrie-t-elle, voilà que tu t'égares, et lui aussi. Oui,
lui-même, qui dans son parler italien est plein d'images et de
protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot,
lui qui, selon l'usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche,
et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu'il est, lui qui
tutoie la belle Cressini sans jamais avoir songé à être son amant; enfin,
lui qui faisait à Giulia (je t'ai dit qu'elle était sa soeur de la main
gauche) des vers et des romances tout remplis d'_amore_ et de _felicità_,
le voilà, ce pauvre Pierre, qui, après m'avoir dit tant de fois: _il
nostro amore per Alfredo_, lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma
réponse à toi le jour du départ, et s'imagine je ne sais quoi.» Pagello
est jaloux. A-t-il décacheté une lettre de George Sand? A-t-il lu, par
dessus l'épaule d'Alfred de Musset, une phrase ainsi conçue: «Il faut que
je sois à toi, c'est ma destinée?» Elle nie l'avoir écrite. En réalité, il
n'admet pas qu'on lui ait fait faire trois cents lieues pour l'abandonner
et lui laisser l'unique distraction de promenades au Jardin des Plantes,
ou lui infliger la lugubre solitude d'une misérable chambre d'hôtel.
Nous nous expliquons, mais George Sand semble ne pas s'expliquer la
révolte de Pagello: «Lui qui comprenait tout à Venise, du moment qu'il a
mis le pied en France, il n'a plus rien compris, et le voilà désespéré.
Tout de moi le blesse et l'irrite. Et faut-il le dire? il part, il est
peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas,
parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et
que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par conséquent il n'a plus
l'amour.» Elle ira à Paris, en apparence pour consoler Pagello--car elle
ne veut ni se justifier ni le retenir--mais, à dire vrai, avec l'espoir et
le désir de rencontrer Musset, à son retour de Baden. Le Vénitien l'obsède;
elle en est excédée, et elle philosophe sur cet amour expirant, qui va
rejoindre les affections défuntes: «Est-ce que l'amour élevé et croyant
est possible? Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir
rencontré? Toujours saisir des fantômes et poursuivre des ombres! Je m'en
lasse. Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme
généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.
Je l'aimais comme un père, et tu étais alors notre enfant à tous deux. Le
voilà qui redevient un être faible, soupçonneux, injuste, faisant des
querelles d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui
brisent tout.»
Elle espérait, certes, que Pagello serait raisonnable. N'avait-il pas
accepté qu'elle revît Alfred de Musset et qu'elle l'embrassât en sa
présence? «Les trois baisers que je t'ai donnés, un sur le front et un sur
chaque joue, en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas été troublé,
et moi je lui savais tant de gré de me comprendre!» Elle hésite, elle
flotte, elle ne sait où se prendre, partagée entre celui qui va partir et
celui qui ne revient pas. Mais elle est «outrée» que Pagello ne la croie
pas sur parole, et elle ne saurait descendre à se disculper. «Qu'il parte,
je te redemanderai alors ma lettre, et je la lui enverrai pour le punir...
Mais non, pauvre Pierre, il souffre, et je tâcherai de le consoler, et tu
m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les
jours plus malade, plus dégoûtée de la vie, et il faut que nous nous
séparions tous trois sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore
une fois et lui aussi; je te l'ai promis, d'ailleurs, et je te renouvelle
ma promesse; mais ne m'aime plus, entends-tu bien? Je ne vaux plus rien.
Le doute de tout m'envahit tout à fait. Aime-moi, si tu veux, dans le
passé, et non telle que je suis à présent.»
Elle l'avertit que, s'ils se revoient à Paris, du moins aucun
rapprochement d'amour n'est possible entre eux, et qu'elle ne saurait
entreprendre de guérir cette passion qu'il croit et dit inguérissable.
«Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui
s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de
son amour pour moi et qu'il te jura de me rendre heureuse.» Elle lui
rappelle la nuit mémorable, la nuit d'enthousiasme où, malgré eux, il
joignit leurs mains et les bénit solennellement. «Tout cela était donc un
roman? Oui, rien qu'un rêve, et moi seule, imbécile, enfant que je suis,
j'y marchais de confiance et de bonne foi! Et tu veux qu'après le réveil,
quand je vois que l'un me désire, et que l'autre m'abandonne en
m'outrageant, je croie encore à l'amour sublime! Non, hélas! il n'y a rien
de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison. Adieu, mon
pauvre enfant. Ah! sans mes enfants à moi, comme je me jetterais dans la
rivière avec plaisir!»
Ainsi tous les trois, George Sand, Alfred de Musset, Pagello, arrivent à
la même conclusion du suicide, de la noyade. Et aucun d'eux ne se jette
dans la rivière...
Les tristesses de Pagello laissent, il va sans dire, Musset fort
insensible. Il est trop pénétré de sa propre douleur pour s'apitoyer sur
celle de son rival, et même il savoure la joie d'une équitable revanche.
«S'il souffre, lui, eh bien! qu'il souffre, ce Vénitien, qui m'a appris à
souffrir. Je lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Qu'il
souffre, il te possède... Par le ciel, en fermant cette lettre, il me
semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui se resserre et
s'ossifie.»
Pareilles pensées de désespoir hantaient l'imagination de George Sand. Le
31 août, de Nohant elle écrit à Jules Boucoiran: «C'est un adieu que je
venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon
enfance; car vous avez dû le comprendre et le deviner: la vie m'est
odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. Nous en
reparlerons.» Elle lui recommande Pagello, «un brave et digne homme de
votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred et la
mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je vous le
confie et je vous le lègue; car, dans l'état de maladie violente où est
mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.»
De vrai, Pagello s'apprêtait à regagner Venise. Il avait décliné très
dignement l'invitation que George Sand lui adressait, avec l'agrément de
M. Dudevant, de venir passer huit ou dix jours à Nohant. Au surplus,
malgré ses velléités de suicide, elle chargeait Boucoiran de dire au
propriétaire qu'elle gardait son appartement du quai Malaquais, et elle
donnait l'ordre de faire carder ses matelas, «ne voulant pas être mangée
aux vers de son vivant.»
Dans la première quinzaine d'octobre, George Sand rentrait à Paris. Alfred
de Musset y revenait le 13. Peu de jours après, le 23, Pagello reprenait
le chemin de l'Italie. La vente de quatre tableaux--à l'huile,
observe-t-il--de Zucarelli lui avait, par l'entremise de George Sand,
procuré une somme de quinze cents francs. Il acheta une boîte d'instruments
de chirurgie et quelques livres de médecine. «Le temps, dit-il, qui est un
grand honnête homme, amena le jour redouté et désiré par moi du retour de
la Sand à Paris.» Il reçut le complément du prix des tableaux, prépara son
bagage et alla prendre congé de George Sand, devant Boucoiran. «Nos adieux
furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était
comme perplexe; je ne sais pas si elle souffrait; ma présence
l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple bon sens,
abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume d'envelopper la
lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître que j'avais
profondément sondé son coeur plein de qualités excellentes, obscurcies par
beaucoup de défauts. Cette connaissance de ma part ne pouvait que lui
donner du dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite.
J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna.»
En s'éloignant, Pagello ne lança pas la flèche du Parthe, bien qu'il fût
en état de légitime défense. Le jour même où il quittait Paris, il écrivit
à Alfred Tattet: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
baiser. Je vous conjure de ne jamais parler de mon amour avec la George.
Je ne veux pas de _vendette_. Je pars avec la certitude d'avoir agi en
honnête homme. Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté. Adieu,
mon ange. Je vous écrirai de Venise. Adieu, adieu.»
Avait-il, l'infortuné Pagello, été dûment informé de la réconciliation
amoureuse survenue entre Alfred de Musset et George Sand? Il est probable.
Le jour même de son retour à Paris, 13 octobre, le poète envoyait, non pas
à Nohant, comme le croit M. Maurice Clouard, mais au quai Malaquais, où se
trouvait George Sand, une lettre qui débute ainsi: «Mon amour, me voilà
ici... Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne
crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose, qui
puisse te faire souffrir un instant... Fie-toi à moi, George, Dieu sait
que je ne te ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble,
parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance
ou de la douleur, je ne suis plus rien que ce que tu me feras.» Et il lui
rappelle, et il s'approprie les touchantes paroles de Ruth à Noémi:
«Laissez-moi vivre de votre vie; le pays où vous irez sera ma patrie, vos
parents seront mes parents; là où vous mourrez, je mourrai, et dans la
terre qui vous recevra, là je serai enseveli.» Ce mystique appel aboutit à
la conclusion plus pratique d'un rendez-vous: «Dis-moi ton heure. Sera-ce
ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une heure, un instant à
perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. Si c'est dans
un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras rien à faire. Moi, je n'ai à
faire que de t'aimer. Ton frère, Alfred.»
Ils se réconcilièrent amoureusement, dans le courant d'octobre, sans qu'on
puisse préciser la date, car leurs lettres d'alors ne contiennent aucune
indication; mais ce fut, selon toute apparence, avant le départ de
Pagello. Il emportait cette blessure au coeur et, ne devant plus revoir
George Sand, il ne lui écrira désormais, du fond de sa Vénétie, qu'à de
lointains intervalles, pour recommander des amis. Aussi bien fut-il
amplement vengé de cet abandon. Entre George Sand et Alfred de Musset,
l'amour ne pouvait ni cesser ni durer, ni mourir ni renaître. Le lendemain
même ou le surlendemain de leur rapprochement, les souvenirs du passé
cruel se dressèrent devant eux. Il n'y eut, pour ainsi dire, point de
journée sans raccommodement et sans brouille. La jalousie de Musset, et
comme une rage infernale de torturer, se donnait carrière. «J'en étais
bien sûre, écrit George Sand, que ces reproches-là viendraient dès le
lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce
que tu avais accepté comme un droit. A peine satisfait, c'est contre moi
que tu tournes ton désespoir et ta colère.» Il accumule, en effet, les
questions, les soupçons, les récriminations. «N'ai-je pas prévu,
s'écrie-t-elle, que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un
beau poème tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un
cauchemar, à présent que tu me ressaisis comme une proie. Voyons,
laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je
suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi
t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder?... Que nous restera-t-il donc,
mon Dieu! d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni amour, ni amitié,
mon Dieu!»