Afin d'occuper ses tristes loisirs, il lit _Werther_, la _Nouvelle

Héloïse_. «Je dévore, dit-il, toutes ces folies sublimes dont je me suis

tant moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, comme dans

l'autre. Qu'est-ce que cela me fait? J'irai toujours.» Et sous sa plume

vient une de ces pensées charmantes par où il savait effacer les

bizarreries de son humeur et les pires écarts de sa conduite: «Ne

t'offense pas de ma douleur, ange chéri. Si cette lettre te trouve dans un

jour de bonheur et d'oubli, pardonne-la moi, jette-la dans la lagune; que

ton coeur n'en soit pas plus troublé que son flot tranquille, mais qu'une

larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j'ai bues autrefois

sur tes yeux noirs.»

Le 24 mai, George Sand écrit à son tour; la lettre arrive à Paris le 2

juin. Il n'en faut retenir que ce qui précise respectivement leur état

d'âme. Elle revient sur les mérites de Pagello et les énumère avec

complaisance: «J'ai là, près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre

pas, lui; il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux; il n'a pas connu

les amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il

a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je

souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de

souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de

sensibilité qui _sont_ en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle

sollicitude qui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué.

_Oh.'pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux

sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?_ J'aurais bien vécu dix ans

ainsi.»

Cette idée lui agrée; elle y insiste, et elle croit ouïr la voix de Dieu,

tandis que les hommes, déconcertés par la singularité de ses paroles, de

ses actes, et par l'audace de ses professions de foi, lui crient: horreur,

folie, scandale, mensonge, la couvrent d'anathèmes et de malédictions.

Elle ne veut ni s'en émouvoir ni s'en indigner. Les clabauderies d'en bas

ne sauraient l'atteindre, et elle a recours, pour s'en expliquer, à une

réminiscence de sa prime jeunesse: «Je me souviens du temps où j'étais au

couvent. La rue Saint-Marceau passait derrière notre chapelle. Quand les

forts de la Halle et les maraîchères élevaient la voix, on entendait leurs

blasphèmes jusqu'au pied du sanctuaire. Mais ce n'était pour moi qu'un son

qui frappait les murs. Il me tirait quelquefois de ma prière dans le

silence du soir; j'entendais le bruit, je ne comprenais pas le sens des

jurements grossiers. Je reprenais ma prière sans que mon oreille ni mon

coeur se fussent souillés à les entendre. Depuis, j'ai vécu retirée dans

l'amour comme dans un sanctuaire, et quelquefois les sales injures du

dehors m'ont fait lever la tête, mais elles n'ont pas interrompu l'hymne

que j'adressais au ciel, et je me suis dit comme au couvent: «Ce sont des

charretiers qui passent.» Cependant elle annonce son retour pour le mois

d'août. Sans doute, quand ils se reverront, il sera engagé dans un nouvel

amour. Elle le désire et le craint tout ensemble. C'est une lutte entre sa

tendresse de mère et ses instincts d'amante. «Je ne sais, écrit-elle, ce

qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une

poignée de main à celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et

t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de

madame Sand, c'est une femme infâme.» Plus heureuse--et ici la liaison des

idées est d'une rare ingénuité--elle peut parler d'Alfred de Musset à

Pagello, sans voir un front se rembrunir, sans entendre une parole amère.

Le nouvel occupant est d'une complexion sentimentale des plus

accommodantes; il a de l'amour pour son prédécesseur, et George Sand se

complaît à l'entretenir dans ce culte pieux. «Ton souvenir est une relique

sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le

silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole,

simple et laconique, mais qui me semble si belle alors: _Io l'amo!_» Elle

ne pouvait évoquer face à face Musset et Pagello, sans inviter Dieu à

assister à la confrontation. C'est au paradis qu'elle donne volontiers ses

rendez-vous mystiquement galants. Au cas où elle n'arriverait pas la

première, elle charge Alfred de Musset d'une commission utile: «Mon petit

ange, si tu rejoins Dieu avant moi, garde-moi une petite place là-haut,

près de toi. Si c'est moi qui pars la première, sois sûr que je la

garderai bonne.»

Les anges ont, d'ailleurs, un rôle prépondérant dans cette correspondance

qui ne semblait pas devoir être précisément séraphique. Alfred de Musset,

en sa lettre du 4 juin arrivée le 12 mai à Venise[11], traite un sujet

analogue et s'élève, lui aussi, aux sphères éthérées. «Deux êtres, dit-il,

qui s'aiment bien sur la terre, font un ange dans le ciel.» A ce prix, le

paradis ne saurait jamais souffrir de la dépopulation. Une image aussi

hardie, pour expliquer la naissance des anges en des conditions humaines

et très laïques, était, paraît-il, de l'invention de Latouche. George Sand

trouve la métaphore exquise. Elle avait figuré dans une comédie, la _Reine

d'Espagne_, qui fut outrageusement sifflée et qui, à l'en croire, méritait

un meilleur sort. «A cette phrase si belle et si sainte, dit-elle, un

monsieur du parterre a crié: «Oh! quelle cochonnerie!» et les sifflets

n'ont pas permis à l'acteur d'aller plus loin.» Sans doute les spectateurs

avaient une autre conception de la genèse des anges.

[Note 11: Les dates indiquées ici sont bien celles qui figurent sur le

livre publié en 1903 par la Librairie Paul Ollendorff]

Presque en chacune de ses lettres, Alfred de Musset, avec la fatuité naïve

de la jeunesse, aime à parler des bonnes fortunes qui s'offrent à lui et

qu'il repousse. C'est peut-être une manière de rendre à George Sand la

monnaie de Pagello. Du moins il se targue d'une belle impertinence dans

les préludes obligés de la galanterie: «L'autre soir, une femme que

j'estime beaucoup sous le rapport de l'intelligence, dans un entretien de

bonne amitié que j'avais avec elle, commençait à se livrer. Je

m'approchais d'elle franchement et de bonne foi, lorsqu'elle a posé sa

main sur la mienne, en me disant: «Soyez sûr que le jour où vous êtes né,

il est né une femme pour vous.»--J'ai reculé malgré moi.--«Cela est

possible, me suis-je dit, mais alors je vais chercher ailleurs, car

assurément ce n'est pas vous.» Cette affectation de dandysme et de

byronisme, dédaigneux ou insolent, est l'élément insupportable du

caractère d'Alfred de Musset. De même, dans sa littérature et jusque dans

cette correspondance intime avec George Sand, on s'irrite parfois d'un

surcroît de rhétorique et de déclamation qui altère la sincérité des

sentiments. Ainsi ce passage où il évoque, sur un ton de mélodrame,

l'image de son cadavre: «Prie pour moi, mon enfant. Quoi qu'il doive

m'arriver, plains-moi; je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à

mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il en est tombé une

étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé

par ce feu céleste qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli,

regarde dans ce lit où j'ai souffert; il doit y avoir un cadavre, car

celui qui s'en est levé n'est pas celui qui s'y était couché.»

George Sand avait chargé Boucoiran de voir son fils et d'envoyer à Venise

une somme que lui devait Buloz. Or elle ne recevait ni nouvelles de

Maurice ni argent. Elle prie Alfred de Musset d'aller au collège Henri IV

et de stimuler la négligence et l'apathie de Boucoiran. La lettre où elle

lui transmet cette requête est inquiète et agitée. On y sent l'affection

maternelle--la vraie--qui se réveille, et en même temps elle confesse ses

embarras et ses tourments financiers. Pagello a mis toutes ses pauvres

_roba_ au Mont-de-Piété; elle doit deux cents francs à Rebizzo, fait des

économies sur son estomac et se nourrit de deux sardines. Va-t-elle être

obligée de demander l'aumône, alors qu'elle travaille, qu'elle a gagné son

salaire et attend un argent qui lui est dû? Sa colère se déchaîne contre

Boucoiran. En réalité, il n'était pas coupable. La lettre, qui contenait

un mandat de onze cents francs sur un banquier de Venise, s'était égarée

au fond d'une case à la poste restante. On ne la retrouva que tardivement.

Dans l'intervalle, George Sand connut les angoisses de la gêne et presque

la détresse. Elle en parle très discrètement à Alfred de Musset, mais

surtout elle s'alarme de la santé de Maurice; elle le croit mort, elle est

comme folle toutes les nuits. Qui la rassurera? Boucoiran n'écrit pas,

Papet est peut-être absent. Elle ne veut s'adresser ni à Paultre, qui

n'est pas exact, ni à Sainte-Beuve, avec qui elle n'est pas assez liée, ni

à Gustave Planche, qu'elle a tenu à distance, car il est encombrant et

vantard. «Les cancans, dit-elle, recommenceraient sur notre prétendue

passion.» Il semblerait naturel qu'elle recourût à sa famille. Elle y

répugne. «Mon frère est parfaitement indifférent à tout ce qui me concerne,

mon mari voudrait bien me savoir crevée.» Aussi sa lettre n'est qu'un

long épanchement de tristesse et de désespérance. Elle a l'obsession du

suicide: «Quelle vie! J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie!

Tu es bon et tu m'aimes. Pietro aussi, mais rien ne peut empêcher qu'on

soit malheureux.»

La lettre suivante de George Sand, datée du 13 juin, réitère les mêmes

doléances. Elle n'a pas encore reçu de Boucoiran l'argent qu'elle réclame

avec impatience. «Cet excès de misère, écrit-elle à Alfred de Musset,

empoisonne beaucoup ma vie et me force à de continuelles privations ou à

des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer.» Elle

fait diversion à ses soucis en donnant à son correspondant des leçons sur

l'amour, dont elle espère qu'il tirera profit. Voici les définitions et

les métaphores qu'elle lui propose: «L'amour est un temple que bâtit celui

qui aime à un objet plus ou moins digne de son culte, et ce qu'il y a de

plus beau dans cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel. Pourquoi

craindrais-tu de te risquer? Que l'idole reste debout longtemps, ou

qu'elle se brise bientôt, tu n'en auras pas moins bâti un beau temple. Ton

âme l'aura habité, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une âme comme

la tienne doit produire de grandes oeuvres. Le dieu changera peut-être, le

temple durera autant que toi. Ce sera un lieu de refuge sublime où tu iras

retremper ton coeur à la flamme éternelle, et ce coeur sera assez riche,

assez puissant pour renouveler la divinité, si la divinité déserte son

piédestal.» Au milieu de cette page de noble allure, elle insinue une

question qui a tout l'air, sous sa forme prudente, d'être un plaidoyer

_pro domo_. «Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et

flétrir une âme forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais à

présent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à

monter et à s'épurer.» Ainsi sa doctrine--et sa pratique--consiste à

multiplier les foyers d'incendie. Elle y trouvera des points de

comparaison et décidera, sur le tard, lequel fut le plus lumineux. Il faut

aimer, à son école, jusqu'en l'arrière-saison, par delà l'automne et l'été

de la Saint-Martin, même en hiver. «C'est peut-être, dit-elle, l'oeuvre

terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne

d'épines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent à

blanchir.» Or, voici en quels termes elle encourage à la récidive, à la

persévérance opiniâtre, ceux qui du premier coup n'ont pas eu la main

heureuse: «Peut-être que plus on a cherché en vain, plus on devient habile

à trouver; plus on a été forcé de changer, plus on devient propre à

conserver. Qui sait?» C'est la théorie du mouvement perpétuel. C'est

l'apologie de la prodigalité sentimentale. Si l'on n'a pas gagné à la

loterie, il faut prendre de nouveaux billets, jusqu'à ce que l'escarcelle

soit vide. Est-ce prudent? Mais elle invoque comme autorité Jésus disant à

Madeleine: «Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Et

elle compte sur le même traitement.

Ses conseils littéraires valent mieux que ses exhortations douteusement

morales. «Aime et écris, dit-elle à Alfred de Musset, c'est ta vocation,

mon ami. Monte vers Dieu sur les rayons de ton génie et envoie ta muse sur

la terre raconter aux hommes les mystères de l'amour et de la foi.» Tandis

qu'elle l'incite de la sorte à l'ascension des sommets qui se perdent dans

la nue, elle goûte à Venise le placide et bourgeois amour de Pagello.

Aucune de ses souffrances ne lui vient de l'honnête et consciencieux

médecin, très appliqué à tous ses devoirs professionnels. En dehors de

l'exactitude, il témoigne même de délicates attentions d'amoureux pauvre,

mais enflammé: «N'ayant pas une petite pièce de monnaie pour m'acheter un

bouquet, il se lève avant le jour et fait deux lieues à pied pour m'en

cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le

résumé de toute sa conduite. Il me sert, il me porte et il me remercie.

Oh! dis-moi que tu es heureux, et je le serai.»

Heureux, Alfred de Musset ne pouvait l'être, ni alors ni plus tard, avec

ce tempérament de fièvre et ces habitudes de débauche qui useront ses

nerfs et brûleront sa vie. De près, il n'a pas su--il le reconnaît--aimer

George Sand et lui donner le bonheur. De loin, il offre de sauter pour

elle dans un précipice, avec une joie immortelle dans l'âme. «Mais sais-tu,

dit-il, ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami,

sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis

trois mois et pour bien des années, d'avoir tout perdu, jusqu'à mes rêves,

de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit? Sais-tu

ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il

faut que je souffre, et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins

tu es heureuse! peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le

repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'étais

pas!...» Il veut qu'elle le soit; elle doit l'être. Pagello est «une noble

créature, bonne et sincère.» C'est même cette certitude qui lui a donné le

courage de quitter Venise, de fuir. Mais le bonheur est un hiéroglyphe

terrible, l'énigme indéchiffrable sur cette route de Thèbes où le sphinx

dévore tant de pèlerins de l'éternel voyage. Et il lui pose à elle, il se

pose à lui-même la douloureuse question: «Ce mot si souvent répété, le

bonheur, ô mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et

d'espérance en l'entendant! Le bonheur! Est-ce l'absence du désir? Est-ce

de sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce

dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui

sait pourquoi il souffre?» Ni le génie qui s'interroge, ni les efforts de

l'humanité pensante, ni la simplicité des humbles, ne découvriront la

solution du mystérieux problème.

Le 26 juin, George Sand écrit de Venise la dernière lettre que nous

possédions. Elle a reçu, grâce à Alfred de Musset, de bonnes nouvelles de

son fils, elle a trouvé son argent à la poste restante. C'est un

soulagement. Elle annonce son retour à Paris pour la première quinzaine

d'août, car elle veut assister à la distribution des prix du collège Henri

IV. Reviendra-t-elle seule? Non, Pagello va l'accompagner. Le voyage est

coûteux, mais il a, dit-elle, «bien envie de ne pas me quitter, et il se

fait une joie de t'embrasser; j'espère que cela l'emportera sur les

embarras de sa position.» Une fois encore--mais c'est la dernière--elle

remercie Musset de «l'avoir remise dans les mains d'un être dont

l'affection et la vertu sont immuables comme les Alpes.» Elle va donc

revoir ses enfants et son Alfred--ses trois enfants--elle constatera, de

ses propres yeux, s'il est rose comme autrefois et gras comme il s'en

vante. «Que je sois bien rassurée sur ta santé, écrit-elle, et que mon

coeur se dilate en t'embrassant comme mon Maurice, et en t'entendant me

dire que tu es mon ami, mon fils bien-aimé, et que tu ne changeras jamais

pour moi!» Cette maternité en partie double--ou même triple, si l'on

n'oublie pas Solange--est le tout de sa vie. Et Pagello? direz-vous. Elle

a vite fait sa part. «Quant à Pierre, c'est un corps qui nous enterrera

tous, c'est un coeur qui ne s'appartient plus et qui est à _nous_ comme

celui que nous avons dans la poitrine.» Puis elle termine en hâte par ce

paragraphe qui résume bien la complexité bizarre de ses sentiments: «Adieu,

adieu, mon cher ange, ne sois pas triste à cause de moi. Cherche, au

contraire, ton espérance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille

mignonne, qui te chérit et qui prie Dieu pour que tu sois aimé.»

Enfin, il y a une lettre d'Alfred de Musset, en date du 11 juillet, qui se

divise en deux parties. L'une est dédiée _al mio caro Pietro Pagello_.

Elle traite sur le ton du badinage ses recommandations relatives au vin de

champagne: «Je vous promets que jamais, jamais je ne boirai plus de cette

maudite boisson--sans me faire les plus grands reproches.» Et le poète

ajoute: «George me mande que vous hésitez à venir ici avec elle; il faut

venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir.» Signé: «Un de vos meilleurs

amis, Alfred de Musset.» Les autres feuilles, destinées à George Sand, ont

été dépecées par elle à coups de ciseaux. Il n'en subsiste, pour ainsi

dire, que ce bout de conversation: «Dites-moi, monsieur, est-il-vrai que

madame Sand soit une femme adorable?»--Telle est l'honnête question qu'une

belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne l'a pas répétée

moins de trois fois, pour voir apparemment si je varierais mes

réponses.--«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras

pas renier, comme saint Pierre.»

Ni l'_Histoire de ma Vie_, ni la _Correspondance_ ne contiennent de

détails sur les circonstances qui précédèrent et déterminèrent le départ

de George Sand. Le journal intime de Pagello est plus explicite. Quand

elle parla de la nécessité de rejoindre ses enfants pour les vacances et

qu'elle lui demanda de l'accompagner, sauf à retourner ensuite à Venise

ensemble, il fut tout déconcerté et sollicita le temps de la réflexion.

«Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans

elle; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille

désagréments plutôt que de la laisser courir seule un si long voyage.» Il

finit par accepter, en spécifiant qu'il ne se rendrait pas à Nohant, qu'il

habiterait seul à Paris et compléterait dans les hôpitaux son instruction

médicale. Ils tombèrent d'accord, mais ils avaient compris ce qui allait

les séparer. «A partir de ce moment-là, dit Pagello, nos relations se

changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être

qu'un ami, mais je me sentais néanmoins amoureux.» Hélas! ses soupirs et

ses appels ne seront plus guère entendus.

Le trajet s'effectua par Milan, Domo d'Ossola, le Simplon, Chamonix--où

ils firent l'excursion de la Mer de Glace--et Genève. Le 29 juillet, ils

étaient à Milan; le 10 août, ils arrivaient à Paris. «A mesure que nous

avancions, dit Pagello, nos relations devenaient plus circonspectes et

plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le

cacher. George Sand était un peu mélancolique et beaucoup plus

indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez

coutumière de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux

commençait à s'éclaircir.» Pagello, qui semble avoir eu l'esprit porté au

sentiment plutôt qu'à la géographie, raconte qu'ils allèrent de Genève à

Paris par le Dauphiné et la Champagne: on a peine à croire que la

diligence ait suivi cet itinéraire fantaisiste. En descendant de voiture,

George Sand, attendue par le fidèle Boucoiran, gagna son appartement du

quai Malaquais, et Pagello, tout dépaysé, alla occuper, à l'hôtel

d'Orléans, rue des Petits-Augustins, une chambrette du troisième étage à 1

fr. 50. Pauvre Pietro, les jours sombres commencent. A Venise, il avait

supplanté Alfred de Musset. A Paris, il va être évincé par lui. Juste

revanche. Pagello n'était pas un article d'exportation. Tels ces fruits

qui demandent à être consommés sur place et supportent mal le voyage.

CHAPITRE XIV

RETOUR A ALFRED DE MUSSET

A peine arrivée à Paris, George Sand se trouva dans la situation la plus

fausse entre Pagello qu'elle avait amené, mais qu'elle n'aimait plus, et

Alfred de Musset qui brûlait de la revoir et que peut-être elle aimait

encore. Une entrevue eut lieu. Fut-elle sollicitée par _elle_ ou par

_lui_? On l'ignore. Ils se rapprochèrent en vertu de cette propriété

mystérieuse et attractive qui appartient à l'aimant. Que pensa Pagello de

la réunion, amicale en apparence, mais vouée à devenir amoureuse, dont il

devait être le témoin? Il l'avait autorisée avec longanimité, ou plutôt il

s'y était résigné. «La Sand, dit-il dans son journal intime, voulait

partir avec ses deux petits enfants pour La Châtre, et moi j'avais

manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. Elle voyait toute la

singularité de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits à mon

amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés, et moi exilé sans fortune,

sans appui, sans espérance.» Ajoutez l'indifférence croissante de George

Sand à son endroit, et la reprise ostensible, publique de l'ancienne

passion pour Alfred de Musset. Aussi bien cette renaissance de tendresse

ne devait-elle pas se produire sans de cruelles secousses. L'affection

essaya vainement de demeurer platonique. «Georgette, écrit Musset, j'ai

trop compté sur moi en voulant te revoir, et j'ai reçu le dernier coup.»

Il s'éloignera, du moins il l'annonce; il ira aux Pyrénées, en Espagne.

«Si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la

France... Je pars aujourd'hui pour toujours, je pars seul, sans un

compagnon, sans un chien. Je te demande une heure, et un dernier baiser.

Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,

n'hésite pas à me refuser.» Et, recourant à ces grands effets de style

qu'il savait irrésistibles auprès de George Sand, il poursuit sur le mode

pathétique: «Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du

présent, ni de l'avenir; que ce ne soit pas l'adieu de Monsieur un tel et

de Madame une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux

intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le

ciel et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour

l'éternité! Que ce soit un embrassement, chaste comme l'amour céleste,

profond comme la douleur humaine! O ma fiancée! Pose-moi doucement la

couronne d'épines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta

vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!»

Les lettres suivantes, du mois d'août 1834, mais sans indication précise

de date, développent les mêmes sentiments et affirment sa résolution de

partir. «Quoique tu m'aies connu enfant, s'écrie-t-il, crois aujourd'hui

que je suis homme... Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non,

je ne me trompe pas, j'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie...

Adieu, ma bien-aimée Georgette, ton enfant, Alfred.» Toutefois, avant de

se rendre à Toulouse d'abord, chez son oncle, puis à Cadix, il sollicite

un suprême entretien. Ces entretiens-là sont périlleux. Le plus souvent,

ils débutent par des adieux et s'achèvent en des recommencements. «Tu me

dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors?

Ta position n'est pas changée? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, écoute,

George, si tu as du coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez

toi, au Jardin des Plantes, au cimetière, au tombeau de mon père c'est là

que je voulais te dire adieu... Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons

pas légèrement des portes éternelles.» Et la lettre se termine, à la

pensée de ne pas la revoir, sur cette apostrophe et cette adjuration: «Ah!

c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu! Qu'ai-je donc fait?»

George Sand et ses amis · 第 17 / 35 段