Ce généreux spiritualisme, nous le retrouvons dans l'oeuvre entière de

George Sand, et il se manifeste en un instinct de survivance pour les

pensées, les affections, comme pour la substance même de l'être, par delà

l'inconnu de la tombe. Ainsi l'exquise senteur, emportée d'une fleur que

l'on a touchée et qui confie aux doigts un peu de son arome, inspire à

George Sand une image d'un touchant symbolisme: «Quelle chose précieuse

est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane,

s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui

rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime?--Le parfum de l'âme,

c'est le souvenir. C'est la partie la plus délicate, la plus suave du

coeur, qui se détache pour embrasser un autre coeur et le suivre partout.

L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais qu'il est doux et

suave! qu'il apporte, à l'esprit abattu et malade, de bienfaisantes images

et de chères espérances!--Ne crains pas, ô toi qui as laissé sur mon

chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je la laisse se perdre.

Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme une essence subtile dans

un flacon scellé. Nul ne la respirera que moi, et je la porterai à mes

lèvres dans mes jours de détresse, pour y puiser la consolation et la

force, les rêves du passé, l'oubli du présent.»

Du fond de ses souvenirs de jeunesse, George Sand appelle et nous montre

les palombes ensanglantées que rapportaient les chasseurs, en la saison

d'automne. Quelques-unes vivaient encore. On les donnait à Aurore. Elle

les soignait avec cette sollicitude de tendre mère que plus tard elle ne

devait pas réserver aux seules palombes. Quand elles étaient guéries, dans

la cage qui les emprisonnait, elles avaient la soif du plein air, la

nostalgie de la liberté. Et Aurore, qui déjà était douée de l'instinct

sentimental, les voyant refuser les fèves vertes et se heurter aux

impitoyables barreaux, songeait à leur rendre la plénitude de vivre.

«C'était un jour de vives émotions, de joie triomphante et de regret

invincible, que celui où je portais une de mes palombes sur la fenêtre. Je

lui donnais mille baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de

revenir manger les fèves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main

que je refermais aussitôt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore,

le coeur gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, après bien des

hésitations et des efforts, je la posais sur la fenêtre. Elle restait

quelque temps immobile, étonnée, effrayée presque de son bonheur. Puis

elle partait avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la

suivais longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrière les

sorbiers du jardin, je me mettais à pleurer amèrement...»

Alfred de Musset venait d'être, lui aussi, la palombe ensanglantée,

souffreteuse, lentement réchauffée, péniblement guérie, qui d'une aile

encore lasse, à peine remise de sa brisure, avait fui la cage vénitienne

pour s'envoler vers la douce France et rentrer au nid déserté, au vrai nid

maternel.

«Quand nous nous sommes quittés--murmure celle qui reste et

s'attarde--j'étais fier et heureux de te voir rendu à la vie; j'attribuais

un peu à mes soins la gloire d'y avoir contribué. Je rêvais pour toi des

jours meilleurs, une vie plus calme. Je te voyais renaître à la jeunesse,

aux affections, à la gloire. Mais quand je t'eus déposé à terre, quand je

me retrouvai seul dans cette gondole noire comme un cercueil, je sentis

que mon âme s'en allait avec toi. Le vent ne ballottait plus sur les

lagunes agitées qu'un corps malade et stupide. Un homme m'attendait sur

les marches de la Piazzetta.--Du courage! me dit-il.--Oui, lui

répondis-je, vous m'avez dit ce mot-là une nuit, quand il était mourant

dans nos bras, quand, nous pensions qu'il n'avait plus qu'une heure à

vivre. A présent, il est sauvé, il voyage, il va retrouver sa patrie, sa

mère, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; mais pensez de moi ce que vous

voudrez, je regrette cette horrible nuit où sa tête pâle était appuyée sur

votre épaule, et sa main froide dans la mienne. Il était là entre nous

deux, et il n'y est plus. Vous pleurez aussi, tout en haussant les

épaules. Vous voyez que vos larmes ne raisonnent pas mieux que moi. Il est

parti, nous l'avons voulu; mais il n'est plus ici, nous sommes au

désespoir.»

Il faudrait, dans les _Lettres d'un Voyageur_, dans celles qui furent

écrites à Venise comme dans celles qui sont postérieures, noter tant de

pages exquises où transparaît l'âme de George Sand: les idées qu'elle

professe et n'appliquera qu'à demi pour l'éducation de ses enfants; le

portrait du Juste: la critique de _Lélia_ et _de Jacques_; les vues sur

_Manon Lescaut_, sur la _Nouvelle Héloïse_ et la probabilité du suicide de

Rousseau. «Martyr infortuné, qui avez voulu être philosophe classique

comme un autre, pourquoi n'avoir pas crié tout haut? Cela vous aurait

soulagé, et nous boirions les gouttes de votre sang avec plus de ferveur;

nous vous prierions comme un Christ aux larmes saintes.» Il faudrait

entendre et répercuter l'apostrophe émouvante qu'elle adresse à ses dieux

Lares, et cet éloge de l'amitié qui rappelle les belles périodes

cicéroniennes: «Amitié! amitié! délices des coeurs que l'amour maltraite

et abandonne; soeur généreuse qu'on néglige et qui pardonne toujours!»

Mais, parmi tant de cris de douleur, de soupirs ou de murmures qui sortent

d'une poitrine angoissée, est-il rien qui égale cet aveu de repentir et de

remords, proféré par une âme en deuil:

«Je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir,

ou, si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder. Ecoute une histoire,

et pleure.

«Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à

l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte

et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son

mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les

maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia.

Quarante ans après, on découvrit aux environs de Paris, dans une

maisonnette appelée _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait à

l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui

gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui

découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut en

foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, un

travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux;

Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit

époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poètes,

ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours

après, car le le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils gravèrent

représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise:

_Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_

«Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici

n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est

assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même

travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre

oeuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d'art, de

sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô

Marguerite Le Conte!»

On voit qu'en cette page pathétique elle ne cherche pas à plaider non

coupable. Elle confesse implicitement ses torts, ses chutes et ses

rechutes. «Je tombai souvent», dit-elle; puis elle parle avec mélancolie

de l'hiver de son âme qui est venu, un éternel hiver. Dans sa pensée

surgit une comparaison entre les jours d'autrefois, si lumineux, si doux,

et ceux d'à présent, voués à un déplorable veuvage: «Il fut un temps où je

ne regardais ni le ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de

l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur

branche. A genoux devant l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous

les parfums de mon coeur. Tout ce que Dieu a donné à l'homme de force et

de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais

sans cesse à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel

est renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'élève encore et

cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale

et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette âme s'est

envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre.»

Tels sont les ressouvenirs et les regrets que George Sand exprime, à

quelques mois d'intervalle, dans la cinquième des _Lettres d'un Voyageur_,

adressée à François Rollinat. L'heure viendra--mais il lui faut auparavant

traverser la crise la plus douloureuse--où elle pourra sortir d'esclavage

et, selon l'admirable métaphore de la sixième _Lettre_ à Everard, se

délivrer de la flèche qui lui perce le coeur. «C'est ma main qui l'a

brisée, c'est ma main qui l'arrachera; car chaque jour je l'ébranle dans

mon sein, ce dard acéré, et chaque jour, faisant saigner ma plaie et

l'élargissant, je sens avec orgueil que j'en retire le fer et que mon âme

ne le suit pas.» Elle veut alors, elle veut abdiquer sa grande folie,

l'amour! A cette idole de sa jeunesse, dont elle croit--ô

illusion!--déserter le temple à jamais, elle envoie un éloquent et

solennel adieu: «Adieu! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble

en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une

couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu!» A

d'autres, à de plus jeunes lévites elle laisse les courtes joies, les

longs soucis et les cruels tourments de la passion. Ceux-là continueront

d'aimer au jour le jour, sans prévoir les lendemains de souffrance. «Régne,

amour, règne en attendant que la vertu et la république te coupent les

ailes.»

Une évolution, en effet, à laquelle nous assisterons, s'annonce et

s'effectue dans la pensée et la sensibilité de George Sand. De l'amour

égoïste et sensuel elle voudrait s'élever à l'amour idéaliste et

immatériel. Mais combien malaisée est la délivrance de tout ce passé qui

l'enlace! Elle entend encore, durant ses insomnies fiévreuses, les tendres

modulations du rossignol. «_O chantre des nuits heureuses!_ comme

l'appelle Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se

possèdent; nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits

profondément tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres,

vous qui ne voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici

pour vous. Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sève,

fermentent partout trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et

de fièvre plane lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous

les pores de la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans

ces ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas

longtemps que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse.

Chaque soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique.

O Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!»

Cependant elle veut et croit se ressaisir; elle se reproche d'avoir trop

vécu, de n'avoir rien fait de bon; elle aspire à mettre sa vie, ses forces,

son intelligence, «au service d'une idée et non d'une passion, au service

de la vérité et non à celui d'un homme.» Pour la Liberté et pour la

Justice, pour l'avenir républicain et la foi démocratique, sur les traces

de Jésus, de Washington, de Franklin ou de Saint-Simon, elle demande à

servir dans le rang d'une grande armée libératrice. «Je ne suis qu'un

pauvre enfant de troupe, emmenez-moi!» Et voici le couplet où elle épanche

son nouvel amour, humanitaire et social: «République, aurore de la justice

et de l'égalité, divine utopie, soleil d'un avenir peut-être chimérique,

salut! rayonne dans le ciel, astre que demande à posséder la terre. Si tu

descends sur nous avant l'accomplissement des temps prévus, tu me

trouveras prêt à te recevoir, et tout vêtu déjà conformément à tes lois

somptuaires. Mes amis, mes maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon

pain vous appartiennent désormais, en attendant que la république les

réclame. Et toi, ô grande Suisse! ô vous, belles montagnes, ondes

éloquentes, aigles sauvages, chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges

argentées, sombres sapins, sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut

être un mal que d'aller me jeter à genoux, seul et pleurant, au milieu de

vous. La vertu et la république ne peuvent défendre à un pauvre artiste

chagrin et fatigué d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos

lignes sublimes et le prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez

bien, ô échos de la solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et

semée de fleurs, tu lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux

limpides, vous ne retournerez pas en arrière quand il s'approchera de vous;

et toi, botanique, ô sainte botanique! ô mes campanules bleues, qui

fleurissez tranquillement sous la foudre des cataractes! ô mes panporcini

d'Oliero, que je trouvai endormis au fond de la grotte et repliés dans vos

calices, mais qui, au bout d'une heure, vous éveillâtes autour de moi

comme pour me regarder avec vos faces fraîches et vermeilles! ô ma petite

sauge du Tyrol! ô mes heures de solitude, les seules de ma vie que je me

rappelle avec délices!»

Alors, dans l'enthousiasme de cette religion nouvelle, disant adieu à

l'amour qui décline et saluant l'aurore de la vérité prochaine, George

Sand s'écrie, avec toute sa ferveur de néophyte: «Si vous proclamez la

république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a chez moi, ne vous

gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en ont pas; j'ai un

jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison, faites-en un hospice

pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du tabac, fumez-le; j'ai mes

oeuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il n'y a dans tout mon

patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle: le portrait de

ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de gazon plantés de cyprès et

de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon père. Je mets cette tombe et ce

tableau sous la protection de la république, et je demande qu'à mon retour

on m'accorde une indemnité des pertes que j'aurais faites, savoir: une

pipe, une plume et de l'encre; moyennant quoi je gagnerai ma vie

joyeusement, et passerai le reste de mes jours à écrire que vous avez bien

fait.»

Si nous prenions ce serment à la lettre, c'en serait fait pour George Sand

des terrestres amours. La conversion serait accomplie. De même qu'on avait

dit de Racine: «Il aima Dieu comme il avait aimé la Champmeslé,» on

pourrait croire qu'elle va chérir l'idéal républicain avec la fougue qui

l'avait entraînée aux voluptés humaines. Mais ce sont là promesses hâtives

et révocables. Ni Pagello, ni Alfred de Musset n'auront calmé en George

Sand les curieuses inquiétudes du coeur.

CHAPITRE XIII

ENTRE VENISE ET PARIS

Tandis que George Sand s'attarde à Venise, écrivant des romans, se livrant

à de menus travaux manuels ou même aidant sa servante la Catina à faire la

cuisine, qu'advient-il à Paris d'Alfred de Musset? Nous l'apprenons par sa

correspondance encore inédite, mais dont certains passages ont été publiés

de ci de là, notamment dans les études de M. Maurice Clouard et d'Arvède

Barine, ainsi que dans le volume de M. Paul Mariéton. Le 30 avril, il

envoie de meilleures nouvelles de sa santé, mais surtout il parle de cet

amour interrompu, non pas rompu, et qu'il affirme être toujours vivace en

son coeur. «Songe à cela, s'écrie-t-il, je n'ai que toi, j'ai tout nié,

tout blasphémé, je doute de tout, hormis de toi... Sais-tu pourquoi je

n'aime que toi? Sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent,

je regarde de travers comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun

de tes défauts; tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens

bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupçons

seraient vrais, en quoi me tromperais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais?

N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant chéri, lorsque

tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à te

faire, pendant sept mois que je t'ai vue jour par jour? Et quel est donc

le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour

l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, ce

qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais

tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse. Voilà pourquoi je

crois en toi, et je te défendrai contre le monde entier jusqu'à ce que je

crève.»

Non qu'il promette à George Sand une autre fidélité que celle du souvenir.

Il entend garder sa liberté; il aura--et il l'en avertit--d'autres

attachements. Déjà, depuis son retour, il a cédé à des fantaisies, comme

pour secouer le joug de l'absente. La raison qu'il en donne est

physiologique et printanière: «Les arbres se couvrent de verdure, et

l'odeur des lilas entre ici par bouffées, tout renaît, et le coeur me

bondit malgré moi.» Aussi bien s'est-il promis à lui-même que la première

femme qu'il aimera sera _jeune_. Et cette déclaration est médiocrement

flatteuse pour les trente ans révolus de George Sand; mais presque

aussitôt, et par contraste, il ajoute une impression tendre et même une

câlinerie sentimentale. Il est allé chez elle quai Malaquais, il a trouvé

dans la soucoupe des cigarettes qu'elle avait faites avant leur départ.

«Je les ai fumées, dit-il, avec une tristesse et un bonheur étranges. J'ai,

de plus, volé un petit peigne à moitié cassé dans la toilette, et je m'en

vais partout avec cela dans ma poche.» Quelques lignes plus loin, nouvelle

et singulière virevolte de la pensée: «Sais-tu une chose qui m'a charmé

dans ta lettre? C'est la manière dont tu me parles de Pagello, de ses

soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle

tu me laisses lire dans ton coeur. Traite-moi toujours ainsi, cela me rend

fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant à celui

qu'elle quitte et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus

grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme.» Du même coup ses

félicitations et ses sympathies s'étendent à son successeur. Il la charge

de l'en informer: «Dis à Pagello que je le remercie de t'aimer et de

veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule

du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi;

arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la

richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne

voudrais pas vous voir ensemble, et je suis heureux de penser que vous

êtes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.» Puis

c'est l'aveu, le cri du coeur, qu'à cette époque il profère dans chacune

de ses lettres: «Je t'ai si mal aimée!»

Cependant il l'entretient de projets littéraires auxquels elle est mêlée.

Il a l'intention d'écrire un roman qui sera leur histoire, celui-là même

qu'il intitulera la _Confession d'un enfant du siècle_. «Il me semble que

cela me guérirait et m'élèverait le coeur. Je voudrais te bâtir un autel,

fût-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle.» Il insiste,

il entend la venger de tant de calomnies stupides. Le monde s'étonnera,

rira peut-être de ce mouvement chevaleresque d'un amant abandonné.

Qu'importe? «Il m'est bien indifférent qu'on se moque de moi, mais il

m'est odieux qu'on t'accuse avec toute cette histoire de maladie.» Et

voilà, sous la plume d'Alfred de Musset, la réfutation anticipée de tout

ce qu'inventera et publiera l'humeur enfiellée de son frère!

Le 12 mai, George Sand répond point par point et donne au poète pleine

licence d'user de sa liberté reconquise: «Aime donc, mon Alfred, aime pour

tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aimé, pas

encore souffert. Ménage-la, et ne la fais pas souffrir; le coeur d'une

femme est une chose si délicate, quand ce n'est pas un glaçon ou une

pierre.» A ses confidences elle en oppose d'autres, qui ont trait à

Pagello. Avec lui, dit-elle, «je n'ai pas affaire à des yeux aussi

pénétrants que les tiens, et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans

qu'on s'en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me

justifie avec une douleur de tête ou un cor au pied... Ce brave Pierre n'a

pas lu _Lélia_, et je crois bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est

pas en méfiance contre ces aberrations de nos têtes de poètes. Il me

traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'étoiles comme une

âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir son erreur. Je

me laisse régénérer par cette affection douce et honnête; pour la première

fois de ma vie, j'aime sans passion.»

Se retournant alors vers Alfred de Musset, elle lui conseille, elle le

supplie de veiller sur son coeur, de ne pas en mésuser. «Qu'il se mette,

dit-elle, tout entier ou en partie dans toutes les amours de la vie, mais

qu'il y joue toujours son rôle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder

en arrière et dire comme moi: «_J'ai souffert souvent, je me suis trompé

quelquefois, mais j'ai aimé; c'est moi qui ai vécu, et non pas un être

factice créé par mon orgueil et mon ennui._» Or, ces quelques lignes d'un

billet intime ont paru à Alfred de Musset assez éloquentes et assez

émouvantes pour qu'il les reproduisît textuellement dans _On ne badine pas

avec l'amour_, en les plaçant dans la bouche de Perdican.

Le surplus de la lettre est consacré à des détails familiers. «Mon oiseau

est mort, et j'ai pleuré, et Pagello s'est mis à rire, et je me suis mise

en colère, et il s'est mis à pleurer et je me suis mise à rire.» Elle

remplacera le sansonnet, quand elle aura quelques sous, en achetant une

tourterelle dont elle est éprise. Ce sont ensuite des commissions dont

elle charge Alfred de Musset. Elle le prie de lui envoyer douze paires de

gants glacés, deux paires de souliers de satin noir et deux paires de

maroquin noir, en recommandant à Michiels, cordonnier au coin de la rue du

Helder et du boulevard, de les faire un peu plus larges que sa mesure; car

elle a les pieds enflés, et le maroquin de Venise est dur comme du buffle.

Enfin elle a besoin de parfumerie, mais elle appréhende qu'Alfred de

Musset ne paie trop cher un quart de patchouli. Il devra le prendre chez

Leblanc, rue Sainte-Anne. «Ne te fais pas attraper, cela vaut deux francs

le quart; Marquis le vend six francs.» Et ce sont encore d'autres

indications pour du papier à lettre, des romances espagnoles, des paquets

de journaux.

Le 18 mai, elle reçoit à Venise, datée du 10, la réponse d'Alfred de

Musset à sa «lettre du Tyrol,» la première des _Lettres d'un Voyageur_,

qui parut le 15 mai dans la _Revue des Deux Mondes_. En la lisant, il a

versé des larmes, il a senti sa blessure se raviver, et ce qui devrait

être le baume le plus doux, le plus céleste, «tombe comme une huile

brûlante sur un fer rouge.» Alors il veut s'adonner au plaisir, follement,

éperdument, au risque de n'avoir qu'un an ou deux à vivre. «Mais avec qui?

où?» Puis ce sont les idées de suicide qui le hantent, ce suicide par

l'ivresse qu'il devait accomplir avec une lente ténacité. «Voilà pourquoi

j'ai des envies de mettre ma blouse de cotonnade bleue, de prendre une

bouteille de rhum avec un peu d'opium autour de ma ceinture, et d'aller

m'étendre sur le dos sur la roche de Fontainebleau.» Cette persistance de

mélancolie n'est pas sans inquiéter ses amis, notamment Alfred Tattet.

Mais, dit-il, «je bois autant de vin de champagne que devant, ce qui le

rassure.»

Combien plus sympathique que ce buveur invétéré et taciturne est l'autre

Alfred de Musset, celui qui a des retours de sensibilité et qui confesse

ses fautes avec une sincérité juvénile! Ses repentirs ont le double

attrait de l'éloquence et de la vérité. «Et c'est à un homme, s'écrie-t-il,

qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves,

que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime! Mon George,

jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne

s'est mieux trouvé dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi que tu parles

aussi! Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai

tenue sur mon sein! Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis

réveillé à son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait,

elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher

pour aller à elle et la saisir; toutes les nobles sympathies, toutes les

harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre

nous un abîme éternel!»

George Sand et ses amis · 第 16 / 35 段