devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi, autant
que possible, le mal que je lui ai fait.»
Selon toute apparence, cette réponse donna satisfaction à Jacques, car il
résolut de s'effacer. «Je n'ai plus à souffrir, je n'ai plus à aimer; mon
rôle est achevé parmi les hommes.» Vainement Sylvia, à qui il adressait
cette profession de foi ou plutôt cette lettre de démission, lui suggérait
un étrange et chimérique _modus vivendi_: «N'es-tu pas au-dessus d'une
vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta femme, laisse le
reste à ce jeune homme! Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en
être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce
quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent une
affection aussi sainte que la vôtre?» L'abnégation de Jacques n'allait pas
jusqu'à servir de témoin et à compter les coups portés à son honneur
conjugal. On cherchait cependant à le ménager, on pensait à lui aux
moments pathétiques, et Fernande avait de touchantes attentions. «O mon
cher Octave, écrivait-elle, nous ne passerons jamais une nuit ensemble
sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.» Au demeurant, ils
étaient enchantés qu'il s'éloignât. Ils honoraient le gêneur, mais lui
conseillaient do voyager. Il le note, au moment du départ: «Les deux
amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice avec joie, ils
me comblèrent tout le jour d'amitiés et de caresses délicates... Octave
m'a embrassé avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils étaient
bien contents!» Sylvia s'indigne de cette capitulation de Jacques. Sans
doute elle l'appelle le Christ, mais n'est-ce pas avec une nuance
d'ironie? Et elle ajoute: «Qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton
cercueil; ce sera leur couche nuptiale.» Puis elle lui propose, pour le
dissuader du suicide, d'élever deux enfants de sexe différent et de les
marier un jour «à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans
autre prêtre que l'amour; il y aura peut-être alors, grâce à nous, un
couple heureux et pur sur la surface de la terre.» Le projet n'agrée pas à
Jacques. Il a fait ses préparatifs pour le grand voyage. Volontiers il
dirait à Fernande: «Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma
fille, et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux,
et que la présence d'un ami malheureux, accueilli et consolé par vous,
appelle sur vos amours la bénédiction du ciel.» Il n'ose pas hasarder
cette tentative insolite, dont le sublime pourrait déchoir au ridicule. En
quelque glacier de la Suisse il ira trouver une mort qui paraîtra
accidentelle; mais d'abord il défend à Sylvia de maudire les deux amants:
«Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y
a de l'amour sincère.» Dans une de ses dernières lettres, le ressouvenir
de Fernande lui inspire cette émouvante et poétique invocation: «Oh! je
t'ai aimée, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté
délicate et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton
suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; mais la brise
me l'a emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir. Est-ce une
raison pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai
doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce que
mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton
atmosphère qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, ô mon beau
lis! je ne te toucherai plus.» Et cette voix de Jacques, qui semble déjà
d'outre-tombe, a la langueur d'un murmure, la mélancolie d'une plainte et
la gravité d'un pardon. C'est la majesté de la mort absolvant les misères
de la vie.
CHAPITRE XII
_LES LETTRES D'UN VOYAGEUR_
Selon l'humeur naturelle des écrivains qui utilisent leurs douleurs et
leurs larmes, George Sand s'apprêtait à tirer un parti littéraire de la
crise morale qu'elle venait de traverser. Alfred de Musset à peine parti,
elle avait effectué avec Pagello une petite excursion pédestre dans les
Alpes vénitiennes. Elle imagina d'en amalgamer les impressions avec les
ressouvenirs et sans doute les remords de son amour brisé. Cet alliage
étrange produisit un métal d'une trempe merveilleuse. Jamais elle n'en a
retrouvé la souplesse malléable et ductile. «Je t'ai écrit, mande-t-elle à
Musset le 15 avril, une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que
j'ai intention de publier dans la _Revue_, si cela ne te contrarie pas. Je
te renverrai, et, si tu n'y trouves rien à redire, tu la donneras à Buloz.
Si tu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin
de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits
passés, présents et futurs. Enfin, si tu la trouves entièrement
_impubliable_, jette-la au feu ou mets-la dans ton portefeuille, _ad
libitum_.» Alfred de Musset, apprenant ce voyage, écrit le 19 avril: «Tu
es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au
monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes; je voudrais
qu'elles pussent te répondre, elles te raconteraient peut-être ce que je
leur ai dit. O mon enfant, c'est là cependant qu'il est triste d'être
seul.» Dans la même lettre il annonce son arrivée à Paris, presque bien
portant, en dépit d'un coup de soleil sur la figure et d'un érysipèle aux
jambes. «Grâce à Dieu, je suis debout aujourd'hui et guéri, sauf une
fièvre lente qui me prend tous les soirs au lit, et dont je ne me vante
pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du
reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon
ancienne vie.» Elle à Venise avec Pagello, lui à Paris, livré aux voluptés
faciles, ils se paient de la même monnaie. Mais, tout en racontant qu'il
cherche un nouvel amour et dîne avec des filles d'Opéra, il ajoute: «Plus
je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, je suis
dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus.» Et tout aussitôt: «Dis-moi que
tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies; non, ne me
dis pas cela, dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. Alors je
me sens plus de courage, et je demande au ciel que chacune de mes
souffrances se change en joie pour toi... Madame Hennequin avait fait à ma
mère tous les cancans possibles sur ton compte. Je n'ai pas eu de peine à
la désabuser; il a suffi de lui parler des nuits que tu as passées à me
soigner, c'est tout pour une mère... Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol,
à Venise, à Constantinople; fais ce qui te plaît, ris et pleure à ta guise;
mais le jour où tu te retrouveras quelque part seule et triste comme à ce
Lido, étends la main avant de mourir, et souviens toi qu'il y a dans un
coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour.» A cette
lettre si complexe et si contradictoire, George Sand répond le 29 avril:
«Tu es un méchant, mon petit ange, tu es arrivé le 12 et tu ne m'as écrit
que le 19. J'étais dans une inquiétude mortelle.» Puis c'est la
sollicitude maternelle qui reparaît: «Ce qui me fait mal, c'est l'idée que
tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore
de vin, pas encore de filles! c'est trop tôt. Songe à ton corps qui a
moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne
t'abandonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander
impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au
chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée,
peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à
cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir
consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence à sauver
celle d'un homme tel que toi.»
Ces conseils de tempérance et de sobriété concordent avec une lettre que
Pagello écrivait, un peu plus tard, au «cher Alfred» et où il célèbre
«cette réciprocité d'affection qui nous liera toujours de liens sublimes
pour nous, et incompréhensibles aux autres.» Il rappelle au poète la
nécessité de «résister à ces tentations de désordres qui sont les
compagnes d'une nature trop impétueuse.» Et il conclut: «Lorsque vous êtes
entouré d'une douzaine de bouteilles de champagne, souvenez-vous de cette
petite barrique d'eau de gomme arabique que je vous ai fait vider à
l'hôtel Danieli, et je suis certain que vous aurez le courage de les fuir!
Adieu, mon bon Alfred. Aimez-moi comme je vous aime. Votre véritable ami,
_Pietro Pagello_.»
Dans la correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset, on a pu
observer que les préoccupations littéraires et même les intérêts de
librairie avaient leur place. Le 29 avril, elle lui fait tenir le
manuscrit précédemment annoncé, et l'on voit toute l'importance qu'elle y
attache. L'amour-propre d'auteur se complique d'une arrière-pensée
sentimentale: «Je t'envoie la _Lettre_ dont je t'ai parlé. Je l'ai écrite
comme elle m'est venue; sans songer à tous ceux qui devaient la lire. Je
n'y ai vu qu'un cadre et un prétexte pour _parler tout haut de ma
tendresse pour toi_ et pour fermer _tout à coup_ la gueule à ceux qui ne
manqueront pas de dire que tu m'as ruinée et abandonnée. En la relisant,
j'ai craint pourtant qu'elle ne te semblât ridicule. Le monde que tu as
recommencé à fréquenter ne comprend rien à ces sortes de choses, et
_peut-être te dira-t-on que cet amour imprimé et comique est
anti-mériméen_. Si tu m'en crois, tu laisseras dire et tu donneras la
_Lettre_ à la _Revue_. S'il y a quelque ridicule à encourir, il n'est que
pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blâme que la louange
de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe?
Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs, il n'y
a pas de _nom_ tracé dans cette _Lettre_, on peut la prendre pour un
fragment de roman, nul n'est obligé de savoir si je suis une femme. En un
mot, je ne la crois pas trop inconvenante; pour la forme, tu retrancheras
ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu, si tu veux.»
La _Lettre_, à laquelle George Sand fait allusion, est la première de
celles qui parurent au nombre de douze, à différentes dates, de 1834 à
1836, et qui furent rassemblées sous le titre général, _Lettres d'un
Voyageur_. Elles sont adressées à des correspondants tels que Néraud,
Rollinat, Everard--pseudonyme de Michel (de Bourges)--Liszt, Meyerbeer,
Désiré Nisard. Les trois premières sont dédiées «A un poète,» c'est-à-dire
à Alfred de Musset. On y rencontre des pages d'une incomparable éloquence.
A ce propos, il est surprenant que Pagello ait osé noter dans son
mémorial: «J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux
_Lettres d'un Voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et
plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs.»
A dire vrai, la «façon» de George Sand nous inspire plus de confiance et
jouit de plus de notoriété que celle de Pagello, qui très glorieusement
déclare avoir servi de modèle et de protagoniste pour l'intrigue de
_Jacques_. Aussi bien il était très fier de son intimité avec George Sand,
en dépit des représentations de son père qui lui reprochait ce «mauvais
pas» et ordonnait à son autre fils Robert de s'éloigner du logis et de la
société de Pietro, tant que durerait la liaison. «Je prévoyais cette
première amertume, dit Pagello, et je la supportai, sinon en paix, du
moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi
lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant
dans les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient
de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras.
Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette
perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque
quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à
l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.»
Il fallait que la clientèle du docteur Pagello ne fût ni bien nombreuse ni
bien absorbante pour lui permettre de courir la campagne avec George Sand,
habillée en garçon. Elle avait apporté de France un costume très simple,
pantalon de toile, casquette et blouse bleue. Tous deux, légers d'argent,
mais dans l'allégresse d'un amour naissant, se livraient à la joie des
excursions pédestres que Jean-Jacques a pratiquées et vantées. Le
délicieux printemps du nord de l'Italie favorisait leur dessein, et, quand
ils rentraient à Venise, George Sand, en disciple fidèle, retrouvait, pour
traduire ses impressions de touriste, le merveilleux coloris des
_Confessions_. Dans les _Lettres d'un Voyageur_, la partie descriptive
renferme peut-être les plus belles pages qui soient sorties de la plume du
romancier; mais ce que nous jugerons le plus digne d'intérêt par delà la
somptuosité ou la délicatesse du style, ce sont les aveux d'une âme
tumultueuse, qui encadre ses inquiétudes ou ses remords dans le décor
prestigieux de la nature.
Lorsque George Sand, à distance et à loisir, composa une préface pour
l'ensemble des _Lettres d'un Voyageur_, elle y mit des idées
philosophiques, de la métaphysique même, avec un grain de déclamation.
Elle récuse l'opinion de la plupart de ceux qui ont voulu se mirer dans
son âme et se sont fait peur à eux-mêmes. «Ils se sont écriés que j'étais
un malade, un fou, une âme d'exception, un prodige d'orgueil et de
scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise foi! Je
ne diffère de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne cherche point
à farder des couleurs de la jeunesse et de la santé mes traits flétris par
l'épouvante. Vous avez bu le même calice, vous avez souffert les mêmes
tourments. Comme moi vous avez douté, comme moi vous avez nié et blasphémé,
comme moi vous avez erré dans les ténèbres, maudissant la Divinité et
l'humanité, faute de comprendre!» Et, cherchant la cause et la source des
misères morales qui travaillent la société moderne: «Le doute, dit-elle,
est le mal de notre âge, comme le choléra... Il est né de l'examen. Il est
le fils malade et fiévreux d'une puissante mère, la liberté. Mais ce ne
sont pas les oppresseurs qui le guériront. Les oppresseurs sont athées.»
George Sand ici semble paraphraser la maxime si judicieuse de Maximilien
Robespierre: «L'athéisme est aristocratique.» De vrai, le spiritualisme
est le principe, l'idéalisme est la loi de la démocratie, en sa forme la
plus noble et la plus féconde.
A l'encontre du scepticisme, et dans l'attente et le désir d'une foi sûre,
la préface des _Lettres d'un Voyageur_ nous propose cette saisissante
image: «Au retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les
neiges des spectres effarés qui s'efforçaient, en gémissant et en
blasphémant, de retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient
calmes et résignés, se couchaient sur la glace et restaient là engourdis
par la mort. Malheur aux résignés d'aujourd'hui! Malheur à ceux qui
acceptent l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute,
avec un visage serein! Ceux-là mourront, ceux-là sont morts déjà,
ensevelis dans la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des
pieds sanglants et qui appellent avec des plaintes amères, retrouveront le
chemin de la Terre promise, et ils verront luire le soleil.»
Si la préface se complaît ainsi à évoquer des sentiments généraux et
altruistes, ce sont des émotions tout intimes qui se traduisent et se
reflètent dans les trois premières _Lettres d'un Voyageur_. Le souvenir
d'Alfred de Musset y plane ou y flotte. Au murmure de la Brenta, par
exemple, elle pense à la veillée du Christ dans le jardin des Olives, et
elle se remémore un soir où ils ont longuement parlé de ce chant du divin
poème évangélique. «C'était, dit-elle, un triste soir que celui-là, une de
ces sombres veillées où nous avons bu ensemble le calice d'amertume. Et
toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable; toi aussi, tu as été
cloué sur une croix. Avais-tu donc quelque grand péché à racheter pour
servir de victime sur l'autel de la douleur? qu'avais-tu fait pour être
menacé et châtié ainsi? est-on coupable à ton âge? sait-on ce que c'est
que le bien et le mal? Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le
plaisir ne doivent faire qu'un. Tu te fatiguais à jouir de tout, vite et
sans réflexion. Tu méconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie
au gré des passions qui devaient l'user et l'éteindre, comme les autres
hommes ont le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-même, et
tu oublias que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre
pour ton compte, et suicider ta gloire par mépris de toutes les choses
humaines. Tu jetas pêle-mêle dans l'abîme toutes les pierres précieuses de
la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie,
et jusqu'à l'innocence de ton âge, que tu voulus fouler aux pieds, enfant
superbe!»
Puis, sur le mode mystique, elle célèbre le poète qu'elle a aimé, admiré,
soigné, guéri, et remplacé, mais non pas oublié, et qui a été éloigné
d'elle par l'inévitable lassitude des sentiments périssables: «Au milieu
des fougueux plaisirs où tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit
mystérieux vint te réclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poète,
tu l'as été en dépit de toi-même. Tu abjuras en vain le culte de la vertu;
tu aurais été le plus beau de ses jeunes lévites; tu aurais desservi ses
autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le
blanc vêtement de la pudeur aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus
suave que le masque et les grelots de la Folie... Tu poursuivais ton chant
sublime et bizarre, tout à l'heure cynique et fougueux comme une ode
antique, maintenant chaste et doux comme la prière d'un enfant. Couché sur
les roses que produit la terre, tu songeais aux roses de l'Eden qui ne se
flétrissent pas; et, en respirant le parfum éphémère de tes plaisirs, tu
parlais de l'éternel encens que les anges entretiennent sur les marches du
trône de Dieu. Tu l'avais donc respiré, cet encens? Tu les avais donc
cueillies, ces roses immortelles? Tu avais donc gardé, de cette patrie des
poètes, de vagues et délicieux souvenirs qui t'empêchaient d'être
satisfait de tes folles jouissances d'ici-bas?» Et cette éloquente
apostrophe aboutit à une véridique peinture de la mélancolie du poète, mal
incurable au sein des voluptés. Tel le goût amer dont parle Lucrèce, et
qui corrompt ou dénature la douceur du breuvage: «Suspendu entre la terre
et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, dédaigneux de la gloire,
effrayé du néant, incertain, tourmenté, changeant, tu vivais seul au
milieu des hommes; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La
puissance de ton âme te fatiguait. Tes pensées étaient trop vastes, tes
désirs trop immenses, tes épaules débiles pliaient sous le fardeau de ton
génie. Tu cherchais dans les voluptés incomplètes de la terre l'oubli des
biens irréalisables que tu avais entrevus de loin. Mais quand la fatigue
avait brisé ton corps, ton âme se réveillait plus active et ta soif plus
ardente. Tu quittais les bras de tes folles maîtresses pour t'arrêter en
soupirant devant les vierges de Raphaël.--Quel est donc, disait à propos
de toi un pieux et tendre songeur, _ce jeune homme qui s'inquiète tant de
la blancheur des marbres?_»
Dans ce récit à mots couverts, mais transparent, quelle sera l'explication
que donnera George Sand de leur rupture, et qui doit satisfaire à la fois
Musset, Pagello, elle-même, le public et la vérité? C'est peut-être, sous
la grâce et la sinuosité des métaphores, le passage le plus audacieux de
la première _Lettre_: «Ton corps, aussi fatigué, aussi affaibli que ton
coeur, céda au ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau
lis se pencha pour mourir_. Dieu, irrité de ta rébellion et de ton orgueil,
posa sur ton front une main chaude de colère, et, en un instant, tes
idées se confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin établi dans
les fibres de ton cerveau fut bouleversé. La mémoire, le discernement,
toutes les nobles facultés de l'intelligence, si déliées en toi, se
troublèrent et s'effacèrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie. Tu
te levas sur ton lit en criant:--Où suis-je, ô mes amis? pourquoi
m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?--Un seul sentiment survivait
en toi à tous les autres, la volonté, mais une volonté aveugle, déréglée,
qui courait comme un cheval sans frein et sans but à travers l'espace. Une
dévorante inquiétude te pressait de ses aiguillons; tu repoussais
l'étreinte de ton ami, tu voulais t'élancer, courir. Une force effrayante
te débordait.--Laissez-moi ma liberté, criais-tu, laissez-moi fuir; ne
voyez-vous pas que je vis et que je suis jeune?--Où voulais-tu donc aller?
Quelles visions ont passé dans le vague de ton délire? Quels célestes
fantômes t'ont convié à une vie meilleure? Quels secrets insaisissables à
la raison humaine as-tu surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu
quelque chose à présent, dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour
mourir; tu as vu la fosse ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid
du cercueil, et tu as crié:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre
humide!»
Ainsi se trouve relatée et affirmée par George Sand l'hallucination
étrange et morbide d'Alfred de Musset à Venise, et cela précisément dans
une _Lettre_ qu'elle le chargea de relire, de corriger, de transmettre à
la _Revue des Deux Mondes_, si mieux il n'aimait la détruire! Du même coup
s'évanouit la narration mensongère et odieuse de Paul de Musset. Son frère,
si George Sand n'avait pas dit vrai, aurait-il donné son acquiescement et
son concours à l'impression d'un manuscrit, passé par ses mains, qui
évoquait et précisait les chimères de son cerveau délirant? Devant ces
navrantes détresses de l'humaine fragilité, à mi-chemin entre la vie et la
mort, l'âme angoissée de la femme se tourne vers la source invisible, mais
certaine, de toute consolation. Elle prie en un essor d'amour. «La seule
puissance, dit-elle, à laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais
paternel... Ecoute, écoute, Dieu terrible et bon! Il est faux que tu
n'aies pas le temps d'entendre la prière des hommes; tu as bien celui
d'envoyer à chaque brin d'herbe la goutte de rosée du matin!» Dans cet
élan de reconnaissance infinie et d'humble respect envers l'Etre des êtres,
il y a la nécessaire adoration de la créature qui ne discerne en soi-même
ni son origine ni sa fin, qui perçoit, avec la certitude de la raison plus
décisive que le témoignage des sens, l'existence d'une force éternelle,
extérieure et supérieure à sa faiblesse. Nier Dieu est un incommensurable
orgueil; l'ignorer est une transcendante indifférence; l'honorer et
l'adorer est l'acte réfléchi de la foi libre et consciente. Alfred de
Musset ne nous a-t-il pas, en deux vers sublimes, incités à ce réconfort
de la prière, confiant appel de l'isolé et viatique d'espérance?
Si le ciel est désert, nous n'offensons personne,
Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié.