Dès le lendemain du départ, le dimanche 30 mars, George Sand adressait de

Trévise, où elle s'était rendue avec Pagello, une lettre à Alfred de

Musset, poste restante à Milan. Elle avait d'abord conçu le projet--du

moins elle l'affirme--de le rejoindre à Vicence, pour savoir comment

s'était écoulée la première et triste journée. Elle se fit violence et

resta auprès de son médecin. «J'ai senti, dit-elle, que je n'aurais pas le

courage de passer la nuit dans la même ville que toi sans aller

t'embrasser encore le matin. J'en mourais d'envie.» Mais elle a craint de

l'émouvoir outre mesure, et elle préfère que leurs attendrissements

s'échangent par correspondance. «Un voyage si long, s'écrie-t-elle, et toi

si faible encore! Mon Dieu! mon Dieu! Je prierai Dieu du matin au soir,

j'espère qu'il m'entendra... Ne t'inquiète pas de moi. Je suis forte comme

un cheval, mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne

m'arrivera pas de si tôt. Pauvre ange, comment auras-tu passé cette nuit?

J'espère que la fatigue t'aura forcé de dormir. Sois sage et prudent et

bon, comme tu me l'as promis... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te

protège, te conduise et te ramène un jour ici, si j'y suis. Dans tous les

cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme

nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon

enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi,

et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du

bien et du mal que tu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que

je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours, le dernier surtout,

qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure! Adieu,

mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.»

Cependant, avant de clore sa lettre, elle cède à la tentation de lui

parler de l'_autre_. Etait-ce un sujet qui devait agréer au voyageur et

le réconforter? Peu importe! Il faut qu'elle entretienne l'absent de celui

qui occupe ses regards et sa pensée:

«Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque

autant que moi.» Or, si nous comprenons les larmes de Musset, voire même

de George Sand, celles de Pagello sont moins explicables. N'est-il pas,

pour le moment, le plus heureux des trois?

De Genève, Alfred de Musset répond, le 4 avril. Il envoie sa lettre à M.

Pagello, docteur-médecin, pharmacie Ancillo, pour remettre à madame Sand.

«Mon George chéri, écrit-il, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de

ces deux mois de chagrins; tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des

choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras

heureuse; tu sais que j'ai très bien supporté la route; Antonio doit

t'avoir écrit. Je suis fort bien portant, presque heureux. Te dirai-je que

je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces

tristes nuits d'auberges? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne

me croirais pas.

«Je t'aime encore d'amour, George; dans quatre jours il y aura trois cents

lieues entre nous, pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette

distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime,

je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis

tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je

t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie

versées. Je suis tranquille; ce n'est pas un enfant épuisé de fatigue qui

te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon

coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr

de moi; il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve

étrange je m'éveille!

«Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un

gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait

mon attention. Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant

d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que

tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le coeur, tu avais

depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau

sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a

fait frémir. Je t'ai rendue si malheureuse! Et quels malheurs plus

terribles n'ai-je pas encore été sur le point de te causer! Je le verrai

longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché

dix-huit nuits sur mon chevet, je te verrai longtemps dans cette chambre

funeste où tant de larmes ont coulé. Pauvre George, pauvre chère enfant!

Tu t'étais trompée, tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère. Le

ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur

sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles

ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un

inceste que nous commettions.

«Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins

dans ces derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir; mais, Dieu soit

loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon

enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau

ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave

jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes

larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas dérobée à la

Providence, je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour

être heureuse! J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus

simple du monde, mais je l'ai faite; mon coeur se dilate malgré mes larmes;

j'emporte avec moi deux étranges compagnes, une tristesse et une joie

sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense à moi, George. C'était la

première fois que les spectres éternels des Alpes se levaient devant moi,

dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet, je ne

sais comment rendre ce que j'ai éprouvé. Il me semblait que ces géants me

parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu. «Je ne suis

qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont

heureux.»

«Ecris-moi, mon George: sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires.

Que mon amitié ne te soit jamais importune; respecte-la, cette amitié plus

ardente que l'amour; c'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela,

c'est l'ouvrage de Dieu; tu es le fil qui me rattache à lui; pense à la

vie qui m'attend.»

George Sand recevait ces lettres enflammées des mains de Pagello et les

lisait avec lui; car elle habitait à San-Fantino un petit logement,

séparé seulement par une salle de l'appartement du médecin. Elle répond

à Alfred de Musset, le 15 avril, sur le même ton passionné, avec cette

nuance de sollicitude maternelle qui donne à l'amour un caractère

fâcheux et équivoque: «Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu

importe, que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été

heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de

mon âme à présent. Je sais que je t'aime, et c'est tout. Veiller sur

toi, te préserver de tout mal, de toute contrariété, t'entourer de

distractions et de plaisirs, voilà le besoin et le regret que je sens

depuis que je t'ai perdu. Pourquoi cette tâche si douce, et que j'aurais

remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu à peu si amère et puis

tout à coup impossible? Quelle fatalité a changé en poison les remèdes

que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te

donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un

tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent

(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle.

Je couvre mon oreiller de mes larmes, j'entends ta voix m'appeler dans

le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce

qui aura besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force que j'ai

amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même? Oh! mon

enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon!»

Elle l'invite alors à quelque union surnaturelle de l'intelligence et du

coeur; elle lui propose de se guérir mutuellement par une affection

sainte. «Nos caractères, dit-elle, plus âpres, plus violents que ceux des

autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais

nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans

ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous

serions restés frère et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous

nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien! qu'importe,

après tout? Nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés

à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble.» Et elle conclut qu'en

renonçant l'un à l'autre ils se lient pour l'éternité. O paradoxe! ô

chimère!

Tout à coup George Sand change de ton, descend des sommets de l'amour dans

la simplicité de l'existence quotidienne. Il lui plaît de rassurer Musset,

en accumulant des détails sur l'emploi de son temps. On peut douter qu'ils

soient conformes à la vérité. Elle ment pour endormir les inquiétudes de

l'absent: «Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure

le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est

très occupé de ses malades.» Elle raconte ensuite les mésaventures

amoureuses du beau docteur, poursuivi, relancé par une ancienne maîtresse,

l'Arpalice, une véritable furie. «Cette femme, dit-elle, vient me demander

de les réconcilier; je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien

que je leur rends à l'un et à l'autre un assez mauvais service. Pagello

est un ange de vertu et mériterait d'être heureux... Je passe avec lui les

plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si

bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si

religieusement! C'est un muet qui se ferait couper la tête pour moi. Il

m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idée.

Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses

matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure.»

Pour compléter l'idylle et occuper les moments où Pagello est retenu par

sa clientèle et par l'Arpalice, George Sand a un autre compagnon dont

Alfred de Musset ne prendra pas ombrage, non plus que Catulle du moineau

de Lesbie. «J'ai, dit-elle, un ami intime qui fait mes délices et que tu

aimerais à la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tiré un

matin de sa poche et qu'il a mis sur mon épaule. Figure-toi l'être le plus

insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus

extravagant. Je crois que l'âme de Jean Kreyssler est passée dans le corps

de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout

allumée; la fumée le réjouit beaucoup et, tout le temps que je fume, il

est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule

fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il

m'arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur le _bel vestito_

de Pagello. Enfin c'est un animal charmant. Bientôt il parlera; il

commence à essayer le nom de George.»

Elle tient également Alfred de Musset au courant de ses travaux

littéraires; car il est chargé de négocier avec Buloz, qui réclame sans

cesse de la copie et ne se hâte pas d'envoyer de l'argent. Avant de

quitter Paris, elle a livré à la _Revue_ le _Secrétaire intime_, oeuvre

faite à la hâte, qui nous montre la princesse Cavalcanti rencontrant sur

les grandes routes le jeune comte de Saint-Julien et l'attachant à sa

personne. Durant les six mois de séjour à Venise, la production de George

Sand est particulièrement abondante. Ce sont des nouvelles, comme _Mattea_,

histoire de la fille du marchand de soieries, Zacomo Spada, qui devient

amoureuse du Turc Abul. C'est _Leone Leoni_, composé en huit jours. Le

dessein de l'auteur fut de faire de Manon Lescaut un homme, de Des Grieux

une femme. On réputa dangereux cet ouvrage qui nous présente un aventurier

enlevant une jeune fille, vivant de jeu et de vol, sachant malgré tout se

faire aimer de la malheureuse et la soumettant à son empire. Une partie du

roman se passe à Venise, où il fut écrit durant le carnaval. George Sand a

étrangement idéalisé le misérable Leoni et tristement ravalé l'infortunée

Juliette qu'il tâche de vendre à son ami lord Edwards et qu'il oblige à

demeurer chez sa maîtresse, une princesse Zagarolo, riche et phtisique,

qui l'a institué son héritier. Et Juliette se résigne, par une monstrueuse

bassesse d'amour. «J'avais fini, avoue-t-elle, par m'habituer à voir leurs

baisers et à entendre leurs fadeurs sans en être révoltée.» En dépit des

avanies qu'il lui faut subir, elle ne peut briser la chaîne qui l'attache

à Leoni. «C'est le boulet qui accouple les galériens, mais c'est la main

de Dieu qui l'a rivé.»

_André_, que George Sand avait commencé avant le départ d'Alfred de Musset,

est une étude de moeurs provinciales, telle qu'elle avait pu les observer

à La Châtre. «C'est, dit la préface de 1851, au sein de la belle Venise,

au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au son des guitares

errantes, et en face des palais féeriques qui partout projettent leur

ombre sur les canaux les plus étroits et les moins fréquentés, que je me

rappelai les rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres toits

moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants et de chats de ma

petite ville.» L'intrigue est menue: c'est l'histoire des amours du jeune

comte André de Morand avec la grisette--comme on disait alors--Geneviève,

ouvrière en fleurs artificielles. La grisette, selon la définition des

dictionnaires, était et est peut-être encore une fille de condition

modeste, de moeurs accueillantes, mais non vénales. Telle la Mimi Pinson

d'Alfred de Musset ou l'héroïne favorite d'Henri Murger en la bohême du

quartier latin. André est un personnage romantique, voué à l'idéalisme, et

qui poursuit la réalisation de son rêve en une «belle chercheuse de

bluets.» Geneviève lui apparaît, la première fois, habillée de blanc, avec

un petit châle couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille; elle

est occupée à cueillir les fleurettes de la prairie, au bord de la

rivière. Selon le tour d'esprit familier à George Sand, en cette humble

fille s'incarne la poésie qui ne saurait mourir et qui, «exilée des

hauteurs sociales», se réfugie dans le peuple et y rayonne. La passion

d'André se heurte à la résistance hautaine, intraitable, de son père le

marquis, lequel ne veut pas avoir pour bru une grisette. Et c'est

l'occasion, vite saisie par George Sand, de développer une autre thèse qui

lui est chère, l'apologie de l'amour libre: «Qu'y a-t il d'impur entre

deux enfants beaux et tristes, et abandonnés du reste du monde? Pourquoi

flétrir la sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel amour?

André ne put combattre longtemps le voeu de la nature.» Mais, s'il savait

aimer, il était incapable de gagner sa vie et de subvenir aux besoins de

la femme qu'il avait entraînée. Comme la plupart des héros de George Sand,

il n'exerçait aucune autre profession que celle d'amoureux, qui nourrit

mal son homme. «Instruit et intelligent, il n'était pas _industrieux_.»

Geneviève lutta contre la misère. «Elle essaya de consoler André en

pleurant avec lui. Mais une femme ne peut pas aimer d'amour un homme

qu'elle sent inférieur à elle en courage; l'amour sans vénération et sans

enthousiasme n'est plus que l'amitié: l'amitié est une froide compagne

pour aider à supporter les maux immenses que l'amour a fait accepter.»

Parfois Geneviève prenait un lis et disait à André, agenouillé devant

elle: «Tu es blanc comme lui, et ton âme est suave et chaste comme son

calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te courbe et te

renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de cela; car tu étais, comme mes

fleurs chéries, inoffensif, inutile et précieux.» Et le roman finit

mélancoliquement par le mal de langueur auquel succombe Geneviève. Sur son

lit d'agonie, telle Albine dans la _Faute de l'abbé Mouret_, elle demande

à mourir et à reposer parmi les fleurs amoncelées.

_Jacques_ est d'une tout autre valeur. On peut le regarder comme le plus

psychologique et le plus profond des premiers romans de George Sand. La

forme même, imitée de la _Nouvelle Héloïse_, qui consiste en lettres

échangées par les divers personnages, ajoute ici à l'émotion. Non que la

personnalité ni les doctrines de l'auteur disparaissent. On sent, au

contraire, palpiter son âme et vibrer ses nerfs, dans cette oeuvre écrite

au printemps de 1834, en une période d'extrême agitation morale et de

tiraillement entre la présence réelle de Pagello et le souvenir obsédant

d'Alfred de Musset. «Que Jacques, déclare George Sand dans la notice

rédigée quoique vingt ans après, soit l'expression et le résultat de

pensées tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire.

C'est un livre douloureux et un dénouement désespéré. Les gens heureux,

qui sont parfois fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être

désespéré? disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade? _Jacques_ n'est

cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire d'une passion, de la

dernière et intolérable passion d'une âme passionnée.» Aussi bien George

Sand professe-t-elle que, dans l'état actuel de la société, «certains

coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres.» Dans

_Jacques_, et au gré de l'auteur, c'est le mari qui doit disparaître. Il

obtiendra l'aumône de la compassion, mais il faut qu'il s'immole. Ainsi

l'exige la morale de l'union libre. Elle veut cet holocauste. George Sand

le proclame en termes courroucés: «Le mariage est toujours, selon moi, une

des plus barbares institutions que la société ait ébauchées. Je ne doute

pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la

justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera

celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme

et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre.»

Tels sont les principes que Jacques, vague disciple de M. de Wolmar,

énonce dans une lettre adressée à Sylvia, qui rappelle la Claire de

Jean-Jacques. Pour compléter le quatuor, Octave c'est exactement

Saint-Preux, et Fernande Julie. Quand Jacques, âgé de trente-cinq ans, va

épouser Fernande qui en a dix-sept, il l'avertit congrûment que les liens

et les promesses du mariage ne sont rien, que le libre consentement est

tout. Il n'entend la tenir que de sa seule volonté:

«La société, dit-il, va vous dicter une formule de serment. Vous allez me

jurer de m'être fidèle et de m'être soumise, c'est à-dire de n'aimer

jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une

absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre

coeur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes;

vous ne devez pas me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir

l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots

consacrés sans lesquels votre mère et le monde vous défendraient de

m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le prêtre et le magistrat

me dicteront, puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer

ma vie. Mais à ce serment de vous protéger que la loi me prescrit, et que

je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes

n'ont pas jugé nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne

dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de te respecter, et

c'est à tes pieds que je veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu

m'auras accepté pour amant.»

A l'estime de Jacques, partant de George Sand, les êtres humains ne sont

rendus malheureux que par les liens indissolubles. Mais Octave, qui

connaît les approches et les détours du coeur féminin, excelle à apaiser

les scrupules de Fernande qu'il veut séduire, en lui offrant les joies

éthérées de la tendresse platonique. «Ah! je saurai, s'écrie-t-il,

m'élever jusqu'à toi, et planer du même vol au-dessus des orages des

passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur.

Laisse-moi t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce

sentiment étrange et sublime que j'éprouve; _amitié_ est un mot trop froid

et trop vulgaire pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas

de nom pour la baptiser.» Depuis George Sand, et tout récemment, le

baptême a eu lieu. Une brillante élève de Guy de Maupassant n'a-t-elle pas

défini et dénommé ce sentiment complexe et subtil, un peu hypocrite, mais

suprêmement habile pour obtenir de l'avancement, quand elle a composé son

joli roman, _Amitié amoureuse_?

C'est de l'avancement, en effet, que ne tarde pas à réclamer Octave, et il

a une singulière façon de postuler. Sa passion s'exaspère, au moment où

Fernande sèvre ses jumeaux; car cette femme poétique fut une nourrice

accomplie, qui, fidèle aux leçons de l'_Emile_, n'eut garde de recourir

aux _Remplaçantes_ qu'a flétries M. Brieux. Et voici en quels termes elle

est admonestée par Octave: «Quand vous parliez de votre mari, sans

blasphémer un mérite que personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une

affection que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le secret

ineffable de me persuader que ma part était aussi belle que la sienne,

quoique différente. A présent, vous avez le talent inutile et cruel de me

montrer combien sa part est magnifique et la mienne ridicule. Ne

pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? me

comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je crains d'être brutal;

car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté. Enfin, vous avez fait

emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure.

Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous persécutait pour

hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez bien fait: vous êtes

moins belle ce matin, et vous me semblez moins pure. Je vous respectais

dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si jeune, avec vos

enfants dans vos bras, je vous comparais à la Vierge mère, à la blanche et

chaste madone de Raphaël caressant son fils et celui d'Elisabeth. Dans les

plus ardents transports de ma passion, la vue de votre sein d'ivoire,

distillant un lait pur sur les lèvres de votre fille, me frappait d'un

respect inconnu, et je détournais mon regard de peur de profaner, par un

désir égoïste, un des plus saints mystères de la nature providente. A

présent, cachez bien votre sein, vous êtes redevenue femme, vous n'êtes

plus mère; vous n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier,

et qui me remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus

indifférent et plus hardi.»

Aussi bien Jacques, l'époux héroïque, confiant et trahi, qui refuse de se

venger et préfère se sacrifier, personnage surhumain dont nous avons vu

l'équivalent dans le drame de M. Gabriel Trarieux, _A la Clarté des

Etoiles_, pose par lettre à l'amant un singulier questionnaire. En voici la

teneur, qui est destinée à lui épargner l'embarras d'une explication

verbale:

«1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une personne

qu'il n'est pas besoin de nommer?

«2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en vous

présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention?

«3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous

chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, si

son mari l'abandonnait?»

Octave, ainsi interrogé, s'explique en trois points, comme s'il était dans

le cabinet d'un juge d'instruction:

«1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui

s'est passé entre _elle_ et moi;

«2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage et

du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers elle, je

découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me

frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger

sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer;

George Sand et ses amis · 第 14 / 35 段