Trévise, où elle s'était rendue avec Pagello, une lettre à Alfred de
Musset, poste restante à Milan. Elle avait d'abord conçu le projet--du
moins elle l'affirme--de le rejoindre à Vicence, pour savoir comment
s'était écoulée la première et triste journée. Elle se fit violence et
resta auprès de son médecin. «J'ai senti, dit-elle, que je n'aurais pas le
courage de passer la nuit dans la même ville que toi sans aller
t'embrasser encore le matin. J'en mourais d'envie.» Mais elle a craint de
l'émouvoir outre mesure, et elle préfère que leurs attendrissements
s'échangent par correspondance. «Un voyage si long, s'écrie-t-elle, et toi
si faible encore! Mon Dieu! mon Dieu! Je prierai Dieu du matin au soir,
j'espère qu'il m'entendra... Ne t'inquiète pas de moi. Je suis forte comme
un cheval, mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne
m'arrivera pas de si tôt. Pauvre ange, comment auras-tu passé cette nuit?
J'espère que la fatigue t'aura forcé de dormir. Sois sage et prudent et
bon, comme tu me l'as promis... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te
protège, te conduise et te ramène un jour ici, si j'y suis. Dans tous les
cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme
nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon
enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi,
et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du
bien et du mal que tu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que
je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours, le dernier surtout,
qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure! Adieu,
mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.»
Cependant, avant de clore sa lettre, elle cède à la tentation de lui
parler de l'_autre_. Etait-ce un sujet qui devait agréer au voyageur et
le réconforter? Peu importe! Il faut qu'elle entretienne l'absent de celui
qui occupe ses regards et sa pensée:
«Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque
autant que moi.» Or, si nous comprenons les larmes de Musset, voire même
de George Sand, celles de Pagello sont moins explicables. N'est-il pas,
pour le moment, le plus heureux des trois?
De Genève, Alfred de Musset répond, le 4 avril. Il envoie sa lettre à M.
Pagello, docteur-médecin, pharmacie Ancillo, pour remettre à madame Sand.
«Mon George chéri, écrit-il, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de
ces deux mois de chagrins; tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des
choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras
heureuse; tu sais que j'ai très bien supporté la route; Antonio doit
t'avoir écrit. Je suis fort bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces
tristes nuits d'auberges? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne
me croirais pas.
«Je t'aime encore d'amour, George; dans quatre jours il y aura trois cents
lieues entre nous, pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette
distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime,
je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis
tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je
t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie
versées. Je suis tranquille; ce n'est pas un enfant épuisé de fatigue qui
te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon
coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr
de moi; il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve
étrange je m'éveille!
«Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un
gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait
mon attention. Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant
d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que
tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le coeur, tu avais
depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau
sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a
fait frémir. Je t'ai rendue si malheureuse! Et quels malheurs plus
terribles n'ai-je pas encore été sur le point de te causer! Je le verrai
longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché
dix-huit nuits sur mon chevet, je te verrai longtemps dans cette chambre
funeste où tant de larmes ont coulé. Pauvre George, pauvre chère enfant!
Tu t'étais trompée, tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère. Le
ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur
sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles
ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un
inceste que nous commettions.
«Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins
dans ces derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir; mais, Dieu soit
loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon
enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau
ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave
jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes
larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas dérobée à la
Providence, je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour
être heureuse! J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus
simple du monde, mais je l'ai faite; mon coeur se dilate malgré mes larmes;
j'emporte avec moi deux étranges compagnes, une tristesse et une joie
sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense à moi, George. C'était la
première fois que les spectres éternels des Alpes se levaient devant moi,
dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet, je ne
sais comment rendre ce que j'ai éprouvé. Il me semblait que ces géants me
parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu. «Je ne suis
qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont
heureux.»
«Ecris-moi, mon George: sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires.
Que mon amitié ne te soit jamais importune; respecte-la, cette amitié plus
ardente que l'amour; c'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela,
c'est l'ouvrage de Dieu; tu es le fil qui me rattache à lui; pense à la
vie qui m'attend.»
George Sand recevait ces lettres enflammées des mains de Pagello et les
lisait avec lui; car elle habitait à San-Fantino un petit logement,
séparé seulement par une salle de l'appartement du médecin. Elle répond
à Alfred de Musset, le 15 avril, sur le même ton passionné, avec cette
nuance de sollicitude maternelle qui donne à l'amour un caractère
fâcheux et équivoque: «Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu
importe, que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été
heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de
mon âme à présent. Je sais que je t'aime, et c'est tout. Veiller sur
toi, te préserver de tout mal, de toute contrariété, t'entourer de
distractions et de plaisirs, voilà le besoin et le regret que je sens
depuis que je t'ai perdu. Pourquoi cette tâche si douce, et que j'aurais
remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu à peu si amère et puis
tout à coup impossible? Quelle fatalité a changé en poison les remèdes
que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te
donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un
tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent
(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle.
Je couvre mon oreiller de mes larmes, j'entends ta voix m'appeler dans
le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce
qui aura besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force que j'ai
amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même? Oh! mon
enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon!»
Elle l'invite alors à quelque union surnaturelle de l'intelligence et du
coeur; elle lui propose de se guérir mutuellement par une affection
sainte. «Nos caractères, dit-elle, plus âpres, plus violents que ceux des
autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais
nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans
ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous
serions restés frère et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous
nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien! qu'importe,
après tout? Nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés
à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble.» Et elle conclut qu'en
renonçant l'un à l'autre ils se lient pour l'éternité. O paradoxe! ô
chimère!
Tout à coup George Sand change de ton, descend des sommets de l'amour dans
la simplicité de l'existence quotidienne. Il lui plaît de rassurer Musset,
en accumulant des détails sur l'emploi de son temps. On peut douter qu'ils
soient conformes à la vérité. Elle ment pour endormir les inquiétudes de
l'absent: «Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure
le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est
très occupé de ses malades.» Elle raconte ensuite les mésaventures
amoureuses du beau docteur, poursuivi, relancé par une ancienne maîtresse,
l'Arpalice, une véritable furie. «Cette femme, dit-elle, vient me demander
de les réconcilier; je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien
que je leur rends à l'un et à l'autre un assez mauvais service. Pagello
est un ange de vertu et mériterait d'être heureux... Je passe avec lui les
plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si
bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si
religieusement! C'est un muet qui se ferait couper la tête pour moi. Il
m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idée.
Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses
matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure.»
Pour compléter l'idylle et occuper les moments où Pagello est retenu par
sa clientèle et par l'Arpalice, George Sand a un autre compagnon dont
Alfred de Musset ne prendra pas ombrage, non plus que Catulle du moineau
de Lesbie. «J'ai, dit-elle, un ami intime qui fait mes délices et que tu
aimerais à la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tiré un
matin de sa poche et qu'il a mis sur mon épaule. Figure-toi l'être le plus
insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus
extravagant. Je crois que l'âme de Jean Kreyssler est passée dans le corps
de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout
allumée; la fumée le réjouit beaucoup et, tout le temps que je fume, il
est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule
fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il
m'arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur le _bel vestito_
de Pagello. Enfin c'est un animal charmant. Bientôt il parlera; il
commence à essayer le nom de George.»
Elle tient également Alfred de Musset au courant de ses travaux
littéraires; car il est chargé de négocier avec Buloz, qui réclame sans
cesse de la copie et ne se hâte pas d'envoyer de l'argent. Avant de
quitter Paris, elle a livré à la _Revue_ le _Secrétaire intime_, oeuvre
faite à la hâte, qui nous montre la princesse Cavalcanti rencontrant sur
les grandes routes le jeune comte de Saint-Julien et l'attachant à sa
personne. Durant les six mois de séjour à Venise, la production de George
Sand est particulièrement abondante. Ce sont des nouvelles, comme _Mattea_,
histoire de la fille du marchand de soieries, Zacomo Spada, qui devient
amoureuse du Turc Abul. C'est _Leone Leoni_, composé en huit jours. Le
dessein de l'auteur fut de faire de Manon Lescaut un homme, de Des Grieux
une femme. On réputa dangereux cet ouvrage qui nous présente un aventurier
enlevant une jeune fille, vivant de jeu et de vol, sachant malgré tout se
faire aimer de la malheureuse et la soumettant à son empire. Une partie du
roman se passe à Venise, où il fut écrit durant le carnaval. George Sand a
étrangement idéalisé le misérable Leoni et tristement ravalé l'infortunée
Juliette qu'il tâche de vendre à son ami lord Edwards et qu'il oblige à
demeurer chez sa maîtresse, une princesse Zagarolo, riche et phtisique,
qui l'a institué son héritier. Et Juliette se résigne, par une monstrueuse
bassesse d'amour. «J'avais fini, avoue-t-elle, par m'habituer à voir leurs
baisers et à entendre leurs fadeurs sans en être révoltée.» En dépit des
avanies qu'il lui faut subir, elle ne peut briser la chaîne qui l'attache
à Leoni. «C'est le boulet qui accouple les galériens, mais c'est la main
de Dieu qui l'a rivé.»
_André_, que George Sand avait commencé avant le départ d'Alfred de Musset,
est une étude de moeurs provinciales, telle qu'elle avait pu les observer
à La Châtre. «C'est, dit la préface de 1851, au sein de la belle Venise,
au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au son des guitares
errantes, et en face des palais féeriques qui partout projettent leur
ombre sur les canaux les plus étroits et les moins fréquentés, que je me
rappelai les rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres toits
moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants et de chats de ma
petite ville.» L'intrigue est menue: c'est l'histoire des amours du jeune
comte André de Morand avec la grisette--comme on disait alors--Geneviève,
ouvrière en fleurs artificielles. La grisette, selon la définition des
dictionnaires, était et est peut-être encore une fille de condition
modeste, de moeurs accueillantes, mais non vénales. Telle la Mimi Pinson
d'Alfred de Musset ou l'héroïne favorite d'Henri Murger en la bohême du
quartier latin. André est un personnage romantique, voué à l'idéalisme, et
qui poursuit la réalisation de son rêve en une «belle chercheuse de
bluets.» Geneviève lui apparaît, la première fois, habillée de blanc, avec
un petit châle couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille; elle
est occupée à cueillir les fleurettes de la prairie, au bord de la
rivière. Selon le tour d'esprit familier à George Sand, en cette humble
fille s'incarne la poésie qui ne saurait mourir et qui, «exilée des
hauteurs sociales», se réfugie dans le peuple et y rayonne. La passion
d'André se heurte à la résistance hautaine, intraitable, de son père le
marquis, lequel ne veut pas avoir pour bru une grisette. Et c'est
l'occasion, vite saisie par George Sand, de développer une autre thèse qui
lui est chère, l'apologie de l'amour libre: «Qu'y a-t il d'impur entre
deux enfants beaux et tristes, et abandonnés du reste du monde? Pourquoi
flétrir la sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel amour?
André ne put combattre longtemps le voeu de la nature.» Mais, s'il savait
aimer, il était incapable de gagner sa vie et de subvenir aux besoins de
la femme qu'il avait entraînée. Comme la plupart des héros de George Sand,
il n'exerçait aucune autre profession que celle d'amoureux, qui nourrit
mal son homme. «Instruit et intelligent, il n'était pas _industrieux_.»
Geneviève lutta contre la misère. «Elle essaya de consoler André en
pleurant avec lui. Mais une femme ne peut pas aimer d'amour un homme
qu'elle sent inférieur à elle en courage; l'amour sans vénération et sans
enthousiasme n'est plus que l'amitié: l'amitié est une froide compagne
pour aider à supporter les maux immenses que l'amour a fait accepter.»
Parfois Geneviève prenait un lis et disait à André, agenouillé devant
elle: «Tu es blanc comme lui, et ton âme est suave et chaste comme son
calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te courbe et te
renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de cela; car tu étais, comme mes
fleurs chéries, inoffensif, inutile et précieux.» Et le roman finit
mélancoliquement par le mal de langueur auquel succombe Geneviève. Sur son
lit d'agonie, telle Albine dans la _Faute de l'abbé Mouret_, elle demande
à mourir et à reposer parmi les fleurs amoncelées.
_Jacques_ est d'une tout autre valeur. On peut le regarder comme le plus
psychologique et le plus profond des premiers romans de George Sand. La
forme même, imitée de la _Nouvelle Héloïse_, qui consiste en lettres
échangées par les divers personnages, ajoute ici à l'émotion. Non que la
personnalité ni les doctrines de l'auteur disparaissent. On sent, au
contraire, palpiter son âme et vibrer ses nerfs, dans cette oeuvre écrite
au printemps de 1834, en une période d'extrême agitation morale et de
tiraillement entre la présence réelle de Pagello et le souvenir obsédant
d'Alfred de Musset. «Que Jacques, déclare George Sand dans la notice
rédigée quoique vingt ans après, soit l'expression et le résultat de
pensées tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire.
C'est un livre douloureux et un dénouement désespéré. Les gens heureux,
qui sont parfois fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être
désespéré? disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade? _Jacques_ n'est
cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire d'une passion, de la
dernière et intolérable passion d'une âme passionnée.» Aussi bien George
Sand professe-t-elle que, dans l'état actuel de la société, «certains
coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres.» Dans
_Jacques_, et au gré de l'auteur, c'est le mari qui doit disparaître. Il
obtiendra l'aumône de la compassion, mais il faut qu'il s'immole. Ainsi
l'exige la morale de l'union libre. Elle veut cet holocauste. George Sand
le proclame en termes courroucés: «Le mariage est toujours, selon moi, une
des plus barbares institutions que la société ait ébauchées. Je ne doute
pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la
justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera
celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme
et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre.»
Tels sont les principes que Jacques, vague disciple de M. de Wolmar,
énonce dans une lettre adressée à Sylvia, qui rappelle la Claire de
Jean-Jacques. Pour compléter le quatuor, Octave c'est exactement
Saint-Preux, et Fernande Julie. Quand Jacques, âgé de trente-cinq ans, va
épouser Fernande qui en a dix-sept, il l'avertit congrûment que les liens
et les promesses du mariage ne sont rien, que le libre consentement est
tout. Il n'entend la tenir que de sa seule volonté:
«La société, dit-il, va vous dicter une formule de serment. Vous allez me
jurer de m'être fidèle et de m'être soumise, c'est à-dire de n'aimer
jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une
absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre
coeur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes;
vous ne devez pas me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir
l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots
consacrés sans lesquels votre mère et le monde vous défendraient de
m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le prêtre et le magistrat
me dicteront, puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer
ma vie. Mais à ce serment de vous protéger que la loi me prescrit, et que
je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes
n'ont pas jugé nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne
dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de te respecter, et
c'est à tes pieds que je veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu
m'auras accepté pour amant.»
A l'estime de Jacques, partant de George Sand, les êtres humains ne sont
rendus malheureux que par les liens indissolubles. Mais Octave, qui
connaît les approches et les détours du coeur féminin, excelle à apaiser
les scrupules de Fernande qu'il veut séduire, en lui offrant les joies
éthérées de la tendresse platonique. «Ah! je saurai, s'écrie-t-il,
m'élever jusqu'à toi, et planer du même vol au-dessus des orages des
passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur.
Laisse-moi t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce
sentiment étrange et sublime que j'éprouve; _amitié_ est un mot trop froid
et trop vulgaire pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas
de nom pour la baptiser.» Depuis George Sand, et tout récemment, le
baptême a eu lieu. Une brillante élève de Guy de Maupassant n'a-t-elle pas
défini et dénommé ce sentiment complexe et subtil, un peu hypocrite, mais
suprêmement habile pour obtenir de l'avancement, quand elle a composé son
joli roman, _Amitié amoureuse_?
C'est de l'avancement, en effet, que ne tarde pas à réclamer Octave, et il
a une singulière façon de postuler. Sa passion s'exaspère, au moment où
Fernande sèvre ses jumeaux; car cette femme poétique fut une nourrice
accomplie, qui, fidèle aux leçons de l'_Emile_, n'eut garde de recourir
aux _Remplaçantes_ qu'a flétries M. Brieux. Et voici en quels termes elle
est admonestée par Octave: «Quand vous parliez de votre mari, sans
blasphémer un mérite que personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une
affection que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le secret
ineffable de me persuader que ma part était aussi belle que la sienne,
quoique différente. A présent, vous avez le talent inutile et cruel de me
montrer combien sa part est magnifique et la mienne ridicule. Ne
pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? me
comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je crains d'être brutal;
car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté. Enfin, vous avez fait
emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure.
Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous persécutait pour
hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez bien fait: vous êtes
moins belle ce matin, et vous me semblez moins pure. Je vous respectais
dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si jeune, avec vos
enfants dans vos bras, je vous comparais à la Vierge mère, à la blanche et
chaste madone de Raphaël caressant son fils et celui d'Elisabeth. Dans les
plus ardents transports de ma passion, la vue de votre sein d'ivoire,
distillant un lait pur sur les lèvres de votre fille, me frappait d'un
respect inconnu, et je détournais mon regard de peur de profaner, par un
désir égoïste, un des plus saints mystères de la nature providente. A
présent, cachez bien votre sein, vous êtes redevenue femme, vous n'êtes
plus mère; vous n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier,
et qui me remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus
indifférent et plus hardi.»
Aussi bien Jacques, l'époux héroïque, confiant et trahi, qui refuse de se
venger et préfère se sacrifier, personnage surhumain dont nous avons vu
l'équivalent dans le drame de M. Gabriel Trarieux, _A la Clarté des
Etoiles_, pose par lettre à l'amant un singulier questionnaire. En voici la
teneur, qui est destinée à lui épargner l'embarras d'une explication
verbale:
«1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une personne
qu'il n'est pas besoin de nommer?
«2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en vous
présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention?
«3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous
chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, si
son mari l'abandonnait?»
Octave, ainsi interrogé, s'explique en trois points, comme s'il était dans
le cabinet d'un juge d'instruction:
«1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui
s'est passé entre _elle_ et moi;
«2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage et
du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers elle, je
découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer;