«déclaration au stupide Pagello»--ce qui n'a jamais été tenté--il est
acquis qu'au cours même de la maladie d'Alfred de Musset George Sand
s'abandonnait à un autre amour. Fut-il d'abord platonique? Le docteur
vénitien s'abstient de nous l'apprendre, et tout au contraire Paul de
Musset produit une incrimination, qui serait accablante si elle était
véridique. Il prétend que son frère lui aurait dicté, en décembre 1852,
une relation dont il a transmis à sa soeur l'autographe et qui est
l'équivalent de la scène fameuse de _Lui et Elle_. Edouard de Falconey,
presque moribond, voyant sa maîtresse dans les bras du médecin qui le
soignait, ce serait une tragique aventure de la vie réelle. Alfred de
Musset, George Sand et Pagello en auraient été les acteurs.
Le témoignage de Paul de Musset semble entaché de ce que les
jurisconsultes appellent la suspicion légitime,--disons tout net: la
haine. D'autre part, George Sand a toujours protesté, notamment dans sa
lettre du 6 février 1861 à Sainte-Beuve, contre «la saleté de cette
accusation» d'avoir donné «le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
d'un mourant.» Enfin, Alfred de Musset, qui a conservé une attitude si
correcte et si digne au regard des événements de Venise, qui savait la
violence du parti pris de son frère et qui la redoutait, ne peut pas lui
avoir confié pour un usage posthume et perfide cette arme empoisonnée. Ne
rendait-il point un délicat et chevaleresque hommage à George Sand, dès
son retour à Paris, en écrivant à Sainte-Beuve le 27 avril 1834?
«J'ai à vous remercier, mon cher Sainte-Beuve, de l'intérêt que vous avez
bien voulu prendre aux tristes circonstances qui m'ont forcé de quitter
l'Italie. Buloz sort de chez moi maintenant, et j'apprends par lui que mon
retour est interprété de plusieurs manières par certaines gens. Tant qu'il
ne s'agit que de moi-même, je suis obligé d'avouer qu'un mépris naturel
m'a toujours là-dessus tenu lieu de philosophie; mais je verrais avec le
plus grand chagrin qu'on accusât madame Sand du plus léger tort à mon
occasion, et surtout que de pareilles accusations pussent venir jusqu'à
vous. Je sais que madame Sand tient à votre estime, et je mettrais autant
d'empressement à la défendre auprès d'un homme capable de l'apprécier, que
je mets d'orgueil à laisser parler les sots anonymes. Un mot de vous, à ce
sujet, me ferait plaisir. J'ai pour madame Sand trop de respect et
d'estime pour les renfermer en moi seul, et vous êtes un de ceux à qui je
voudrais le plus possible les voir partager.
«Tout à vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
S'il avait eu devant les yeux, quelques semaines auparavant, l'infâme
trahison de sa maîtresse, Alfred de Musset n'aurait pas écrit cette
lettre. L'ayant écrite, il ne désavouera pas les sentiments qu'il y
traduit et dont on retrouve l'écho dans la _Confession d'un enfant du
siècle_, il n'ira pas salir et déshonorer George Sand, en dictant à son
frère Paul la page suivante, effroyablement accusatrice:
«Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un
soir, Pagello et George Sand étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un,
je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous les deux. Par instants,
les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
«Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à
la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même
pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient
dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce
reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible
d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta
de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.
«J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils
n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le
pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre
machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna
pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une
chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je
sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un coup de
tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un long temps.
Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est
ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain
d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade, si
d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne
m'étais pas trompé. En face de moi, je voyais une femme assise sur les
genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas
la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la
tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une
partie du groupe; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se
poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans
le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me
fallut une minute pour comprendre cette révélation: mais je compris tout à
coup et je poussai un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur
l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai
mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes
gardiens pour leur crier: «Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai
qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello
s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi,
il est sauvé!» Je l'étais en effet.
«C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être, que Pagello
s'apprêtait à sortir lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit
de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand
donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je
serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte.
En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après
l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir.
George Sand le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, et je
soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. George Sand prit ensuite une lumière
pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur
l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes
mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai la
table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le
moyen de douter; tant j'avais de répugnance à croire une chose si
horrible!»
Ce n'est pas seulement le doute, c'est une parfaite incrédulité que nous
inspire le récit de Paul de Musset. Il ne revêt aucun caractère de
vraisemblance. Il se produit après la mort du poète, qui par tous ses
actes, par toutes ses lettres, l'a implicitement démenti. Il est rédigé en
des termes déclamatoires et mélodramatiques qui ne sont pas le style
d'Alfred de Musset. Il est inconciliable avec l'impression qu'Alfred
Tattet rapportait de Venise, avec la plus élémentaire pudeur féminine,
avec ce respect dû à la mort qui plane au-dessus du lit d'un être qu'on a
aimé. George Sand a pu reprendre sa liberté et se détacher de Musset,
convalescent et guéri. Il est impossible qu'elle l'ait trahi quand il
était au seuil de l'agonie.
Toutefois entre le poète et sa maîtresse, à la suite des explications
orageuses précédemment accumulées, était survenu ce que M. Paul Bourget a
appelé «l'irréparable.» George Sand avait admirablement soigné l'_ami_
malade; elle était incapable de pardonner à l'_amant_ qui l'avait
offensée. Sur ce point, elle donne de son caractère une analyse bien
pénétrante dans une sorte de confession adressée à Pagello: «Quand je vois
les torts recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me
semble plus qu'une faiblesse. Tu me commandes d'être généreuse. Je le
serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous
les trois... Tant que j'aime, il m'est impossible d'injurier ce que j'aime,
et quand j'ai dit une fois _je ne vous aime plus_, il est impossible à
mon coeur de rétracter ce qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un
mauvais caractère; je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant,
et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à
te le dire. Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être
miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
servir encore Alfred par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
amour ce m'est impossible.»
Vient ensuite l'hymne d'adoration qu'elle dédie à Pagello, comme à l'idole
vers qui tendent ses désirs et ses extases:
«Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis
si exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi? Mon coeur
est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? Hélas! j'ai
tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer!
Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? Je le
crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur
quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés
que le doute et le découragement s'emparent de moi.
«Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et sincère,
ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus
qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu
parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à mon âme!
Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je
t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer. Pourquoi t'ai-je
rencontré si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par
les années et un coeur usé par les déceptions?--Mais non, mon coeur n'est
pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, mais il est
fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse
que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses.
»Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a
que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus».--Et je sens bien qu'il
ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et
que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue
capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est
toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je ne trouve rien en
toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. _C'est la première fois que
j'aime sans souffrir au bout de trois jours_. Reste mon Pagello, avec ses
gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, ses caresses,
son grand gilet, son regard doux... Oh! quand serai-je ici seule au monde
avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand
tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
»Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à toi.
Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes chagrins
quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette
dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si déplorable, qui
agonise entre moi et Alfred, sans pouvoir recommencer ni finir, est un
supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage pour l'avenir et
semble me dire, à tout instant: «Voilà ce que devient l'amour.» Mais non,
mais non, je ne veux pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul,
t'aimer en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu
m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinée s'accomplisse!»
Tel est l'aveu que nous recueillons sur les lèvres mêmes de George Sand,
tels sont les torts qui lui peuvent être reprochés. Ils furent assez
graves pour qu'on n'aille pas en chercher d'imaginaires. Or, Paul de
Musset a jeté dans la circulation et livré à la sottise humaine des griefs
où le ridicule le dispute à l'odieux. Comme le malade parlait et se
plaignait--est-ce plausible?--de l'ignoble spectacle qu'il pensait avoir
eu devant les yeux, _on_--est-ce George Sand ou Pagello?--l'aurait
menacé de l'enfermer dans une maison de santé, en tant qu'atteint de
folie. Elle aurait fait cela, l'admirable garde-malade qui n'avait pas
quitté son chevet? Et voilà les énormités, les absurdités, les mensonges
que Paul de Musset tente audacieusement d'accréditer! Il va jusqu'à
prétendre que son frère lui aurait dicté un autre récit dont il faut noter
l'invraisemblable, l'extravagante teneur:
«Je m'expliquai un soir avec George Sand. Elle nia effrontément ce que
j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela était une invention de
la fièvre. Malgré l'assurance dont elle faisait parade, elle craignait
qu'en présence de Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut
le prévenir, probablement même lui dicter les réponses qu'il devrait me
faire lorsque je l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière
sous la porte qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et
j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier
dans son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était
sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle
écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres. Elle se
mit dans une colère épouvantable et me déclara que si je continuais ainsi,
je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandai comment elle m'en
empêcherait. «En vous faisant enfermer dans une maison de fous,» me
répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai dans ma chambre sans
oser répliquer. J'entendis George Sand se lever, marcher, ouvrir la
fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à Pagello
et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis le point du jour et je
descendis en robe de chambre dans la ruelle. La porte de la maison était
ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et j'aperçus
une femme en jupon enveloppée d'un châle. Elle était courbée. Elle
cherchait quelque chose à terre. Le vent était glacial. Je frappai sur
l'épaule de la chercheuse, lui disant, comme dans le _Majorat_: «George,
George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les
morceaux de ta lettre. Le vent les a balayés; mais ta présence ici me
prouve que tu avais écrit à Pagello.»
«Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; qu'elle
me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. Je la suivis
le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une
gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je m'étais jeté dans
la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes ensemble. Elle n'ouvrit pas la
bouche pendant le voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir,
sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. Je la suivais et je
sautais comme elle. Enfin elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale.
De rage et de dépit, elle se mit à pleurer: «A votre place, lui dis-je, je
renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre
Pagello sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que
vous êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...,»
ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.»
Qui accordera créance à cette grotesque anecdote? Paul de Musset passe la
mesure en proposant de telles niaiseries à la crédulité du lecteur. Au
vrai, les événements suivirent un cours plus simple. Jusqu'au 22 mars,
George Sand et Alfred de Musset devaient partir ensemble de Venise. Sept
jours plus tard, le poète reprit seul la route de France. Il était survenu,
dans l'intervalle, un incident que la _Confession d'un enfant du siècle_
nous aide à comprendre. George Sand avait spontanément confessé son
inclination croissante, son amour pour Pagello. Musset voulut être
héroïque. Non seulement il refusa d'entraver cette tendresse, mais il y
donna son consentement et comme sa bénédiction. Dans une nuit d'extase, il
unit leurs mains en s'écriant: «Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant;
vous m'avez sauvé, âme et corps.» Et ils s'aimèrent, effectivement, plus
qu'à la manière mystique, en Alfred de Musset, leur enfant d'adoption.
Pagello célèbre avec elle _il nostro amore per Alfredo_. Il y eut là une
triple déviation du sens moral.
Ces émotions, toutefois, et la surexcitation qui en résultait étaient
funestes à la convalescence d'Alfred de Musset. Il fallait qu'il
s'éloignât. Son immolation n'avait pas supprimé son amour. Le 29 mars, il
fit viser son passeport. George Sand avait vainement essayé de le retenir;
car il courait la ville, échappant à la surveillance de son gondolier pour
entrer dans les tavernes. Il avait quitté le domicile commun, sans doute
afin de se soustraire au spectacle du bonheur de Pagello, et il écrivait à
George Sand, au moment du départ: «Adieu, mon enfant, je pense que tu
resteras ici et que tu m'enverras l'argent par Antonio[9]. Quelle que soit
ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai
donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au
premier pas que j'ai fait dehors avec la pensée que je t'avais perdue pour
toujours, j'ai senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est
trop dur. Mais s'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou
non, il m'importe à moi aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et
s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, et
t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
enfant.»
[Note 9: Un jeune perruquier qui accompagna Musset à Paris.]
Sur le verso de cette lettre apportée par un gondolier, George Sand
écrivit au crayon la réponse suivante:
«_Al signor A. de Musset_.
«Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a pas
encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio. Je ne veux
pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis je pas
toujours le frère George, l'ami d'autrefois?»
Alfred de Musset s'obstina à partir. Il avait annoncé à sa mère son
arrivée en ces termes: «Je vous apporterai un corps malade, une âme
abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore.» Cependant George
Sand et Pagello, désireux de lui offrir un petit souvenir, s'étaient
cotisés et lui avaient acheté un portefeuille qu'ils ornèrent de deux
dédicaces. Sur la première page il y avait: «A son bon camarade, frère et
ami, sa maîtresse, George. Venise, 28 mars 1834. «Quel étrange amalgame de
mots! Et sur la page 72 et dernière était écrit: «_Pietro Pagello
raccomanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio, a Vicenzo Stefanelli, à
Aggiunta, ingegneri_.» Le poète, ainsi lesté de recommandations, avait son
congé et sa lettre de voyage. Il s'éloigna avec Antonio, accompagné
jusqu'à Mestre par George Sand qui prétend qu'au retour elle voyait tous
les objets, particulièrement les ponts, à l'envers. Encore qu'elle ne
l'avoue pas, elle ressentait comme une impression de soulagement, de
délivrance. Loin de ses enfants, séparée d'Alfred de Musset, elle va
pouvoir travailler et aimer. Auprès de ce Pagello qui lui donne la
quiétude au sortir des grands orages de la passion romantique, elle écrira
abondamment pour la _Revue des Deux Mondes_, et composera, en recueillant
et distillant ses émotions, ce chef-d'oeuvre de description et d'analyse,
les _Lettres d'un Voyageur_.
CHAPITRE XI
LES ROMANS DE VENISE
Après le départ d'Alfred de Musset, la vie de George Sand semble se
dédoubler. Par intervalles, son imagination suit le poète sur la route de
France, et le reste du temps elle est à Pagello ou à sa tâche opiniâtre,
infatigable, pour alimenter de romans la _Revue_ de Buloz. «J'en suis
arrivée, écrit-elle à son frère Hippolyte, à travailler, sans être malade,
treize heures de suite, mais, en moyenne, sept ou huit heures par jour,
bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup
d'argent et me prend beaucoup de temps, que j'emploierais, si je n'avais
rien à faire, à avoir le spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux.»
N'éprouvait-elle, dans ses moments de loisir et de méditation, aucun
scrupule d'avoir confié, à peine convalescent, aux soins d'un garçon
perruquier, le poète avec qui elle avait entrepris ce voyage et qu'elle
délaissait pour demeurer auprès du docteur Pagello? Elle explique et
cherche à justifier sa conduite dans une lettre à Jules Boucoiran, du 6
avril 1834[10]: «Alfred est parti pour Paris sans moi, et je vais rester
ici quelques mois encore. Vous savez les motifs de cette séparation. De
jour en jour elle devenait plus nécessaire, et il lui eût été impossible
de faire le voyage avec moi sans s'exposer à une rechute... La poitrine
encore délicate lui prescrivait une abstinence complète, mais ses nerfs,
toujours irrités, lui rendaient les privations insupportables. Il a fallu
mettre ordre à ces dangers et à ces souffrances et nous diviser aussitôt
que possible. Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long
voyage, et je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le
supportera. Mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et
chaque jour consacré à attendre le retour de sa santé le retardait au lieu
de l'accélérer. Il est parti _enfin_ sous la garde d'un domestique très
soigneux et très dévoué. Le médecin m'a répondu de sa poitrine en tant
qu'il la ménagerait. Je ne suis pas bien tranquille, j'ai le coeur bien
déchiré, mais j'ai fait ce que je devais. Nous nous sommes quittés
peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu sait
maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de la force
pour vivre, pour travailler, pour souffrir. La manière dont je me suis
séparée d'Alfred m'en a donné beaucoup. Il m'a été doux de voir cet homme,
si athée en amour, si incapable (à ce qu'il m'a semblé d'abord) de
s'attacher à moi sérieusement, devenir bon, affectueux et plus loyal de
jour en jour. Si j'ai quelquefois souffert de la différence de nos
caractères et surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de
m'applaudir des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y
a en lui un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le
rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront
pas sur des actions légères. S'il conservera de l'amour pour moi, j'en
doute, et je n'en doute pas. C'est-à-dire que ses sens et son caractère le
porteront à se distraire avec d'autres femmes, mais son coeur me sera
fidèle, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne
saura mieux s'en faire entendre. Je doute que nous redevenions amants.
Nous ne nous sommes rien promis l'un à l'autre sous ce rapport, mais nous
nous aimerons toujours et les plus doux moments de notre vie seront ceux
que nous pourrons passer ensemble. Il m'a promis de m'écrire durant son
voyage et après son arrivée.»
[Note 10: Cette lettre a été mutilée dans la _Correspondance_, I, 265-269.]
Cette correspondance, partiellement inédite en ce qui concerne les lettres
d'Alfred de Musset, est du plus vif intérêt sentimental et littéraire.
Elle indique quelles impressions et quelles émotions subsistaient dans ces
cerveaux et ces coeurs douloureusement dissociés. Voici, d'abord, un
billet du voyageur à la première étape de sa route, qui témoigne quelle
influence George Sand conservait sur lui, même à distance et après toute
l'amertume de la séparation: «Tu m'as dit de partir, et je suis parti; tu
m'as dit de vivre, et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était
huit heures du soir, et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage.
Ecris-moi un mot à Milan, frère chéri, George bien-aimé.»