beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la voulais,
comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui
se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie! Ne dirait-on pas
que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre réception? Quelle
magnifique entrée! Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux
présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver
l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!
«Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...»
Plus succinctement, mais presque dans les mêmes termes, l'_Histoire de ma
Vie_ traduit une impression analogue. George Sand a la passion de Venise.
Toutefois, si elle allait y chercher la santé, l'erreur était grossière.
L'insalubrité de la ville égale son charme prestigieux. C'est le lieu
d'élection de la fièvre typhoïde. Tandis que George Sand continuait à être
souffrante, Alfred de Musset tomba malade. Il menait, il est vrai,
l'existence la plus agitée, et la plus contraire aux goûts comme aux
habitudes de sa compagne. Alors qu'elle s'asseyait le soir à sa table de
travail pour envoyer de la copie à Buloz, il reprenait la vie de
noctambule, qui à Paris commençait de l'épuiser et faisait le désespoir de
madame de Musset. Il courait les tavernes et les filles, doublement
intempérant. Déjà, à Gênes, à Florence, George Sand avait eu sujet de
plainte. Dès l'arrivée à Venise, elle avait fermé sa porte. Ils n'étaient
plus qu'amis, ils avaient recouvré leur liberté respective. C'est ce que
passent sous silence tous les biographes et les apologistes d'Alfred de
Musset.
Les deux voyageurs s'étaient installés dans un appartement de l'hôtel
Danieli. George Sand dut s'aliter durant deux semaines. Pendant sa maladie,
Musset fréquentait les brelans; car il n'était pas seulement buveur et
libertin, mais follement joueur. Il perdit dix mille francs et alla le
lendemain se confesser à son amie: il lui fallait payer ou se tuer. George
Sand--et nous avons sur ce point le témoignage d'Edmond Plauchut--demanda
la somme à Buloz, à titre d'avance qu'elle devait rembourser en copie. Par
retour du courrier le directeur de la _Revue_ lui accorda satisfaction.
Dès le début de sa convalescence, elle fut donc obligée de se remettre au
travail pour acquitter en manuscrit les dettes de jeu du poète. Jamais les
défenseurs d'Alfred de Musset n'ont révoqué en doute l'allégation formelle
d'Edmond Planchut et de François Buloz.
A peine George Sand avait-elle repris sa tâche littéraire qu'elle dut
mener de front des devoirs de garde-malade. Elle s'en explique avec un
tact et une délicatesse extrêmes dans l'_Histoire de ma Vie_: «Alfred de
Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de Venise, qui
foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez. Il fit une maladie
grave; une fièvre typhoïde le mit à deux doigts de la mort. Ce ne fut pas
seulement le respect dû à un beau génie qui m'inspira pour lui une grande
sollicitude et qui me donna, à moi très malade aussi, des forces
inattendues; c'était aussi les côtés charmants de son caractère et les
souffrances morales que de certaines luttes, entre son coeur et son
imagination créaient sans cesse à cette organisation de poète. Je passai
dix-sept jours à son chevet, sans prendre plus d'une heure de repos sur
vingt-quatre.»
C'est bien une fièvre typhoïde que relate George Sand, et il n'est pas
permis de transformer la nature de la maladie, comme l'a fait sans aucune
preuve l'écrivain russe Wladimir Karénine, en une note ainsi conçue: «Il a
été beaucoup parlé dans la presse de la maladie de Musset que personne, à
commencer par le médecin, n'a jamais osé appeler de son vrai nom. Le
médecin l'a poliment appelée «fièvre typhoïde», mais en réalité c'était le
«delirium tremens», effet final de la vie de débauches de Musset.[5]»
[Note 5: _George Sand, sa vie et ses oeuvres_, par Wladimir Karénine
(madame Komarof), II, 67.]
Il y a là une assertion que rien ne justifie ni n'étaie. Les excès
indéniables d'Alfred de Musset ne l'avaient pas conduit jusqu'à un accès
de delirium tremens, auquel d'ailleurs il n'aurait pas survécu vingt-trois
ans. La nature et les progrès du mal peuvent se noter d'après les lettres
que George Sand adressait à ses divers correspondants. Le 4 février, elle
écrit à Boucoiran: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une
dysenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. Nous
ne nous en vantons pas, parce que nous avons à Paris une foule d'ennemis
qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour s'amuser et ils
ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont malades!» Ensuite madame
de Musset serait au désespoir si elle apprenait la maladie de son fils,
ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un état inquiétant, mais il est
fort triste de voir languir et _souffroter_ une personne qu'on aime et qui
est ordinairement si bonne et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé
que l'estomac.» Le lendemain, autre lettre plus sombre au même Boucoiran:
«Je viens d'annoncer à Buloz l'état d'Alfred qui est fort alarmant ce soir,
et en même temps je lui démontre qu'il me faut absolument de l'argent
pour payer les frais d'une maladie qui sera sérieuse et pour retourner en
France. Comme au bout du compte c'est un assez bon diable et qu'il a de
l'attachement pour Alfred, je crois qu'il comprendra ce que notre position
a de triste et qu'il n'hésitera plus... Adieu, mon ami, je vous écrirai
dans quelques jours, je suis rongée d'inquiétudes, accablée de fatigue,
malade et au désespoir. Embrassez mon fils pour moi. Mes pauvres enfants,
vous reverrai-je jamais? Gardez un silence absolu sur la maladie d'Alfred,
à cause de sa mère qui l'apprendrait infailliblement et en mourrait de
chagrin.» Trois jours après, le 8 février, encore à Boucoiran: «Mon enfant,
je suis toujours bien à plaindre. Il est réellement en danger et les
médecins me disent: _poco a sperare, poco a disperare_, c'està-dire que la
maladie suit son cours sans trop de mauvais symptômes alarmants. Les nerfs
du cerveau sont tellement entrepris, que le délire est affreux et
continuel. Aujourd'hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. La
raison est pleinement revenue et le calme est parfait; mais la nuit
dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré deux
hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des
hurlements, des convulsions, ô mon Dieu! mon Dieu! quel spectacle! Il a
failli m'étrangler en m'embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire
lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre
pour la nuit prochaine, et d'autres encore peut-être, car il n'y aura pas
à se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si
horribles crises? Suis-je assez malheureuse, et vous qui connaissez ma vie,
en connaissez-vous beaucoup de pires? Heureusement j'ai trouvé enfin un
jeune médecin, excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit, et qui lui
administre des remèdes d'un très bon effet.»
Ce jeune médecin, qui va aider George Sand à soigner et à sauver Alfred de
Musset, s'appelait le docteur Pietro Pagello. Il a vécu soixante-quatre
ans après ces événements qui lui ont valu une notoriété
extra-professionnelle, et c'est seulement entre la quatre-vingtième et la
quatre-vingt-dixième année qu'il s'est décidé à parler et à ouvrir ses
archives, sous les sollicitations qui l'obsédaient.
Né à Castelfranco Veneto en 1807, Pagello venait de terminer ses études et
exerçait depuis quelques mois la chirurgie et la médecine à Venise. Sa
clientèle était encore mince. Un jour--c'est lui qui le raconte--en se
promenant sur le quai des Esclavons avec un Génois de ses amis, il vit à
un balcon de l'_Albergo Danieli_, «une jeune femme assise, d'une
physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et deux yeux d'une
expression décidée et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de
singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en
manière de petit turban. Elle portait au cou une cravate, gentiment
attachée sur un col blanc comme neige, et, avec la désinvolture d'un
soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond,
assis à ses côtés.» Le lendemain--est-ce pure coïncidence, ou George Sand
avait-elle remarqué et désirait-elle connaître celui qui l'observait avec
tant de curiosité?--Pagello fut appelé à l'hôtel Danieli. «Je fus
introduit, raconte-t-il à des amis, dans l'appartement de la fumeuse qui,
assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria
de la soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui
proposai une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai, et à l'instant elle
fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me
reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et
voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette femme,
et elle te dominera.»
Notons que déjà George Sand avait fait venir un médecin, le docteur
Santini, qui n'avait pas pu la saigner, parce qu'elle avait, paraît-il,
une veine fort difficile, _vena difficilissima_. Elle préféra Pagello,
qui avait su trouver sa veine et qui était un fort joli garçon blond,
presque roux, de vingt-sept ans. Elle aimait les blonds. Le surlendemain,
il fit une seconde visite. Elle était debout et guérie. Quinze ou vingt
jours plus tard, on l'appela de nouveau, mais non plus pour George Sand.
Voici la traduction du billet qu'elle lui avait écrit, en mauvais italien:
«Mon cher monsieur Païello (Pagello),
«Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon
médecin, pour conférer ensemble sur l'état du _signor_ français de
l'Hôtel-Royal. Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa
raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête
excessivement faible et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant
un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un
poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le
vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué et ont excité ses
nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose
d'importance.
«Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit,
à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de
lui, et criait de peur et d'horreur[6]. A présent, il est toujours inquiet,
et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il
pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, dit
qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
[Note 6: Elle fait allusion aux hallucinations survenues à Franchard.]
«Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation
des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignée pourrait le
soulager. Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin et de
ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition
indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je
suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
«J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer deux
étrangers.
«Excusez le misérable italien que j'écris.
«G. SAND.»
Quel fut, au chevet de Musset, le diagnostic du docteur Pagello? Il l'a
résumé longtemps après, alors qu'il ne s'agissait plus de violer le secret
professionnel, dans une lettre au professeur Moreni: «L'impression que me
fit l'extérieur de Musset n'était pas nouvelle pour moi; elle resta la
même que quinze jours auparavant: figure fine et spirituelle, organisme
enclin à la phtisie, ce que l'on voyait à ses mains longues et maigres, au
faible développement de sa poitrine, à sa figure tirée et à la rougeur de
ses pommettes. La maladie consistait en une fièvre nerveuse typhoïde[7].
La cure fut longue et difficile, par suite surtout de l'état agité du
malade, qui fut mourant durant plusieurs jours. Enfin le mal prit une
tournure favorable, et le malade se rétablit peu à peu. George Sand,
durant toute la maladie, le soigna avec l'empressement d'une mère,
constamment assise, nuit et jour, auprès de son lit, prenant à peine
quelques heures de repos, sans se déshabiller et seulement lorsque je la
remplaçais.»
[Note 7: «Une typhoïdette compliquée de délire alcoolique,» dit Pietro
Pagello dans son entretien avec le docteur Cabanès. (_Le Cabinet secret
de l'Histoire_, page 303.)]
Doute-t-on du témoignage de Pagello en faveur de la sollicitude vraiment
maternelle de George Sand? Il est corroboré par le plus intime ami de
Musset, Alfred Tattet, qui, de passage à Venise, avait séjourné auprès du
malade et écrivait de Florence à Sainte-Beuve, le 17 mars 1834: «J'ai
tâché de procurer quelques distractions à madame Dudevant, qui n'en
pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai
quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors
de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.
Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher monsieur de Sainte-Beuve;
Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et
qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne qui le
tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, madame Dudevant
et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.»
Ainsi Alfred Tattet rend, le plus formel et le plus élogieux hommage aux
soins combinés de George Sand et du docteur Pagello. Il n'a rien vu, rien
pressenti qui éveillât ses soupçons. Lié à Musset par la plus étroite
camaraderie, il n'a recueilli de sa bouche aucune plainte, pas la moindre
allusion à la scène mystérieuse et dramatique que le poète des _Nuits_
n'a jamais retracée, mais qui, sous la plume haineuse de son frère,
devient la plus cruelle des incriminations. L'âme généreuse d'Alfred de
Musset ne peut ni avoir conçu ni avoir autorisé cette vengeance posthume.
Aussi bien n'eût-il pas songé à partir avec George Sand pour Rome, si elle
l'avait misérablement et cyniquement trompé.
CHAPITRE X
LE DOCTEUR PAGELLO
Avant d'examiner comment au chevet d'un malade la sympathie et la
tendresse ont pu naître entre le docteur Pagello et George Sand, il
importe, pour bien établir des responsabilités morales qui seront assez
lourdes, de préciser s'il y avait rupture d'intimité entre Alfred de
Musset et sa compagne de voyage. Cette rupture n'est pas niable. George
Sand s'en explique catégoriquement, dans une des lettres qu'elle écrivit
au cours des réconciliations et des brouilles qui se succédèrent durant
l'hiver 1834-1835: «De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise?
Etais-je à toi à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade,
n'as-tu pas pris de l'humeur, en disant que c'était bien triste et bien
ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre
rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que
tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas
dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me
suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants[8], à mes amis, à mon
travail, à mes affections et à mes devoirs, pour être conduite à trois
cents lieues et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes,
sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la
tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais
plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un
certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: «George,
je m'étais trompé, je t'en demande pardon, mais _je ne t'aime pas_.» Si je
n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais
partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en
accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul,
en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos
chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre
vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus
possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour
tu me dis que tu craignais...
[Note 8: Est-ce qu'un jeune homme de vingt-trois ans peut enlever une
femme de trente ans?]
(_Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu_).
«Nous étions tristes. Je te disais: «_Partons, je te reconduirai jusqu'à
Marseille_», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais
travailler un peu ici, puisque nous y sommes.» Pierre venait me voir et me
soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère
à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais
été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à
toi, qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la
religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais
dit aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_.»
Que s'était-il passé entre ces trois personnages, le malade, la garde et
le médecin? A distance, quand Alfred de Musset, avec une perverse
curiosité d'amour, veut connaître, jour par jour, heure par heure,
l'historique de cette liaison superposée à la sienne, elle lui dénie le
droit de la questionner: «Je m'avilirais en me laissant confesser comme
une femme qui t'aurait trompé. Admets tout ce que tu voudras pour nous
tourmenter, je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour
que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je
l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus à toi
je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est trouvé dans
sa vie à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des
situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder
comme engagée par des précédents _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part
une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour
ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre
détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front,
et je te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de
reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi.»
Que faut-il entendre par «des précédents quelconques?» Quelle était, au
cours de la maladie de Musset, la nature de cette intimité qu'elle
circonscrit entre l'oeil et le front?
Devant le silence d'_Elle_ et de _Lui_, et en présence des seules
accusations proférées par Paul de Musset, il sied d'interroger Pagello.
Son récit semble véridique et exempt de toute fatuité. Il parle des nuits
qu'il a passées avec George Sand au chevet du poète: «Ces veillées
n'étaient pas muettes, et les grâces, l'esprit élevé, la douce confiance
que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à toute
heure et à chaque instant davantage.» Il se défend toutefois d'avoir fait
les premiers aveux, et il déclare qu'il devenait rouge comme braise, quand
elle lui demandait à quoi il pensait. Certain soir, elle se mit à écrire
avec fougue, tandis qu'il parcourait un volume de Victor Hugo. Au bout
d'une heure, elle posa la plume, parut longuement réfléchir la tête entre
ses mains. «Puis, se levant, ajoute Pagello, elle me regarda fixement,
saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.»
Ils s'approchèrent du lit où Alfred de Musset dormait, et le docteur se
retira, emportant le papier qu'il lut avec surprise. Etait-ce quelque page
détachée d'un roman? Ou un fragment d'autobiographie? Il le demanda le
lendemain à George Sand, en la priant d'indiquer à qui s'adressait et
devait être remis ce morceau de prose passionnée.
--Au stupide Pagello,» écrivit-elle en travers du pli.
C'était, dans le style coloré et enflammé de _Lélia_, une véritable
déclaration d'amour, intitulée «En Morée.» qui débutait ainsi:
«Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le
même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? Le tiède et
brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et
mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions
t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu?
L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes
désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni
la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi
comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec
inquiétude.»
Elle continue, usant de ce don du développement qui lui est propre, et
elle s'afflige de ne pas parler la même langue. Ce sont ensuite des
questions singulièrement indiscrètes, qu'une femme ne pose pas, auxquelles
un homme ne saurait répondre. Et voici la conclusion de ces pages, où le
lyrisme romantique s'allie à de maladives curiosités qui devaient
déconcerter le simple Pagello:
«Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui
te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le
dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je
t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr
bientôt. Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me
tromperais. Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de
vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le
trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le
possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu
me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses
paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton
silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai.
Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la
mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence
remonte vers le foyer éternel dont elle émane.»
«Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les
hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme, que je
puisse toujours la croire belle!»
Obligé de comprendre l'appel de George Sand et d'y répondre, Pagello dut
remettre au lendemain l'explosion de sa reconnaissance et de son
enthousiasme. Lorsqu'il fit sa visite quotidienne à Alfred de Musset, il
le trouva sensiblement mieux. «La Sand, dit-il, n'était pas là. Il y avait
pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la
voir, l'autre qui aurait voulu la fuir; mais celui-ci perdait toujours à
la loterie.»
Soudain George Sand entra, et, à long intervalle, Pagello la revoit, au
plus profond de ses souvenirs, «introduisant sa petite main dans un gant
d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un
petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en
demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
désinvolture enchanteresses, elle me dit: «Signor Pagello, j'aurais besoin
de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si cependant
cela ne vous dérange pas.»
Les achats n'étaient qu'un prétexte pour le tête-à-tête. Elle eut tôt fait
d'aborder le chapitre des confidences, de se plaindre du caractère et des
procédés d'Alfred de Musset, et de manifester sa résolution de ne pas
retourner avec lui en France. «Je vis alors mon sort, soupire Pagello, je
n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermés.» La
promenade dura trois heures, et l'on ne fit aucune emplette. «Nous
parlâmes comme tout le monde en pareil cas. C'étaient les variations
accoutumées du verbe _je t'aime_.»