et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y
suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne
connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais
accepter.»
Après cette affirmation qui n'est flatteuse ni pour Casimir Dudevant, ni
pour Aurélien de Sèze, ni pour Jules Sandeau, ni pour Prosper Mérimée,
George Sand ajoute, comme si elle réclamait la bénédiction d'un confesseur:
«Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi... Si vous êtes étonné et
effrayé peut-être de ce choix, de cette réunion de deux êtres qui, chacun
de leur côté, niaient ce qu'ils ont cherché et trouvé l'un dans l'autre,
attendez, pour en augurer les suites, que je vous aie mieux raconté ce
nouveau roman... Je ne sais pas si ma conduite hardie vous plaira.
Peut-être trouverez-vous qu'une femme doit cacher ses affections. Mais je
vous prie de voir que je suis dans une situation tout à fait
exceptionnelle, et que je suis forcée de mettre désormais ma vie privée au
grand jour.»
Pour avancer dans cette voie sans encombre, elle demande l'assistance de
deux ou trois nobles âmes, entre lesquelles est Sainte-Beuve, et elle
conclut sur le mode mystique: «Ce sont des frères et des soeurs que je
retrouverai dans le sein de Dieu au bout du pèlerinage.» Un mois plus tard,
elle reprend son hosannah, dans une lettre du 19 septembre au même
Sainte-Beuve: «Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je
m'attache davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer de lui les
petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et
briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par dessus tout,
ce qu'il est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que
sa préférence m'a été précieuse. Vous êtes heureux aussi, mon ami. Vous
aimez, vous êtes aimé. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que
cela de bon sur la terre. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne
pour manger et dormir tous les jours.»
Pendant que George Sand épanchait ainsi ses confessions et son bonheur,
Alfred de Musset s'était installé chez elle. De cette vie nouvelle, où la
délicatesse du poète supportait malaisément certains bohêmes, hôtes
familiers du logis, Paul de Musset nous a tracé, dans _Lui et Elle_, une
peinture un peu chargée. George Sand eut tôt fait, d'ailleurs, d'écarter
ceux de ses amis, de vieille ou fraîche date, qui déplaisaient à son
aristocratique compagnon. Il semble, toutefois, qu'Alfred de Musset, au
début, ne témoigna pas des répugnances aussi vives, non plus que des
exigences aussi acariâtres; car c'est la belle humeur qui domine dans les
versiculets par lui consacrés à peindre les réunions du quai Malaquais:
George est dans sa chambrette
Entre deux pots de fleurs,
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de pleurs.
Buloz, assis par terre,
Lui fait de doux serments;
Solange par derrière
Gribouille ses romans.
Planté comme une borne,
Boucoiran tout mouillé
Contemple d'un oeil morne
Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence,
Paul, se versant du thé,
Ecoute l'éloquence.
De Ménard tout crotté.
Planche saoûl de la veille
Est assis dans un coin
Et se cure l'oreille
Avec le plus grand soin.
La mère Lacouture
Accroupie au foyer
Renverse la friture
Et casse un saladier.
De colère pieuse
Guéroult tout palpitant
Se plaint d'une dent creuse
Et des vices du temps.
Pâle et mélancolique,
D'un air mystérieux,
Papet, pris de colique,
Demande où sont les lieux.
Aussi bien les plaisanteries et les mystifications étaient à la mode dans
ce milieu jeune et joyeux, d'où l'on élimina Gustave Planche, sous
prétexte qu'il manquait de tenue, en réalité parce qu'il avait été épris
de George Sand et la traitait sur un ton familier de camaraderie. Le
critique atrabilaire s'éloigna en maugréant et en gardant rancune à Musset
de l'avoir évincé. Il y avait, quai Malaquais, des inventions drôlatiques
que n'eussent pas désavouées les héros folâtres d'Henri Murger. Témoin ce
dîner où figuraient plusieurs rédacteurs de la _Revue_, notamment le
sévère Lerminier. On lui donna pour voisin de table le mime Debureau qui,
ce soir-là, avait revêtu, au lieu du blanc costume de Pierrot, l'habit
noir et la mine grave d'un diplomate anglais. Tout le long du repas, il
garda le silence professionnel. C'est seulement au dessert, après une
dissertation copieuse de Lerminier sur la politique étrangère, qu'il
voulut expliquer à sa manière l'équilibre européen. Il lança son assiette
en l'air, la reçut et la fit tournoyer sur la pointe du couteau. Lerminier
n'avait jamais entendu interpréter de la sorte les traités de 1815.
Cependant la place d'Alfred de Musset était demeurée vide. On regrettait
vivement son absence. Le dîner fut servi assez mal par une jeune servante
très novice, en costume de Cauchoise, «avec le jupon court, les bas à
côtes, la croix d'or au cou et les bras nus.» Elle commettait maladresse
sur maladresse, mais plusieurs des convives la regardaient avec intérêt.
Troublée sans doute, elle laissait tomber les plats, posait les assiettes
à l'envers, et, pendant la conférence sur l'équilibre européen, elle versa
le contenu d'une carafe sur le crâne et dans le cou de Lerminier. La
Normande appétissante n'était autre qu'Alfred de Musset que personne
n'avait reconnu sous son déguisement. Seule George Sand était dans la
confidence. La Cauchoise prit place à table à côté du diplomate, et l'on
imagine si la soirée s'acheva gaiement.
Au mois de septembre, les deux amants, lassés du tumulte de Paris et
peut-être aussi de la surveillance indiscrète qu'exerçait Paul de Musset,
se rendirent à Fontainebleau. Ils y passèrent plusieurs semaines. De ce
séjour on retrouve la trace dans l'oeuvre de l'un et l'autre écrivain,
dans le _Souvenir_ et la _Confession d'un enfant du siècle_, de même
que dans divers romans, préfaces ou pages détachées de George Sand. C'est
là qu'ils conçurent le projet d'un voyage en Italie qui, deux mois après,
se réalisait. On a peine à croire, avec Arvède Barine, que déjà à
Fontainebleau Alfred de Musset ait manifesté ces écarts de caractère, ces
violences d'humeur dont s'accuse Octave dans la _Confession d'un enfant
du siècle_. Nous n'avons pas le droit d'accueillir à la lettre et
d'imputer au poète toutes les défaillances d'un personnage d'imagination
qui n'est pas exactement son double. Certes il y a un trait d'éternelle
vérité dans les vers fameux:
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
Le coeur d'un homme vierge est un vase profond;
Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure,
Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
Alfred de Musset était libertin, buveur et fantasque; mais à Fontainebleau
il aimait George Sand avec toute l'ardeur du premier enthousiasme, et ne
pouvait manquer de se contraindre. Plus tard il donnera à ses vices, à ses
soupçons et à ses violences, libre carrière avec frénésie.
Le voyage en Italie décidé, il s'agissait d'obtenir, d'une part
l'assentiment de madame de Musset mère, de l'autre celui de M. Dudevant.
Il ne tenait pas beaucoup de place dans l'existence de George Sand, mais
il restait, somme toute, un mari et allait être obligé de s'occuper de la
petite Solange, rentrée à Nohant, et de veiller sur Maurice, élève au
collège Henri IV, sortant le dimanche chez sa grand'mère Dupin.
Alfred de Musset, dans l'intervalle de ses débauches et des hallucinations
qui déjà le hantaient durant l'excursion à Franchard près de Fontainebleau,
était d'une humeur joyeuse et même gamine, qui contrastait avec la
rêverie sentimentale et lyrique de George Sand. Il atteste cette gaieté
naturelle dans la série de dessins, de croquis et de caricatures que
possède M. de Spoëlberch de Lovenjoul. On y voit de nombreuses esquisses
représentant George Sand, «le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle,
l'oeil impérieux»; un Mérimée dédaigneux, avec cette légende: _Carvajal
renfonçant une expansion_; un Sainte-Beuve sournoisement paterne, orné de
cette devise: _le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle
infortunée_; un jeune homme à la chevelure ondée, à la redingote serrée
comme autour d'un corset, qui figure Musset dessiné par lui-même, et
au-dessous: _Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale et
enfoncer Byron_; enfin un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une
verrue où se hérisse un poil, un bonnet grec, le tout symbolisant François
Buloz, avec ce commentaire: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse
vide_. Suivent des types humoristiques, comme ceux qui illustreront les
_Comédies et Proverbes_, et qui sont ici dénommés: «Le chevalier _Colombat
du Roseau vert_, l'abbé _Potiron de Vent du soir_, le baron _Prétextat de
Clair de lune_, le marquis _Gérondif de Pimprenelle_.»
Tous ces croquis et nombre d'autres sont réunis dans un album qui a
appartenu à George Sand. Sur le premier feuillet figure une inscription,
sinueuse et désordonnée, ainsi conçue:
«_Le public est prié de ne pas se méprendre.
Ceci est l'album de George Sand,
Le réceptacle informe de ses aberrations mentales
Et autres.
Je soussigné, Mussaillon Ier,
Déclare que mon album n'est pas si cochonné que ça.
Celui qui a inscrit son nom
Sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux.
Il est vexant d'être accusé des turpitudes de George Sand_
MUSSAILLON Ier.»
Ce tempérament d'enfant gâté, à la fantaisie débridée et maladive, aux
soubresauts nerveux et convulsifs, presque hystériques, s'accordait, au
début, avec les instincts maternels de George Sand. Il avait de soudains
caprices qu'il fallait immédiatement satisfaire. Autour de lui, dans sa
famille, on avait pris l'habitude de lui céder. Pourtant, le projet ou
plutôt l'idée fixe du voyage en Italie rencontra une résistance inusitée.
Sur ce point, Paul de Musset semble avoir dit vrai dans la _Biographie_,
quand il relate qu'aux premières ouvertures d'Alfred leur mère répondit:
«Jamais je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme
une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et
que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission.»
Devant les larmes de sa mère, il parut céder et alla donner contre-ordre
aux préparatifs d'un départ tout prochain. George Sand ne se résigna pas
si aisément. Voici comment elle intervint le jour même, si nous en croyons
Paul de Musset: «Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec
sa fille au coin de feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à
la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler.
Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma;
elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle
aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne
suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son
éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout
d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut
arraché.»
Selon ce récit, George Sand aurait réussi, par des paroles dorées, à
consommer sans violence l'enlèvement ou plutôt le détournement d'un jeune
homme à peine sorti de minorité. C'est à peu près la même version que nous
donne madame de Musset dans une lettre écrite le 10 avril 1859, après
l'apparition de _Lui et Elle_, et qui a été rendue publique grâce à M.
Maurice Clouard,[4] vigilant gardien de la mémoire d'Alfred de Musset.
Elle rapporte, en des termes analogues à ceux de la _Biographie_, la venue
de George Sand dans un fiacre, 59 rue de Grenelle: «Je montai dans cette
voiture, dit madame de Musset, voyant une femme seule. C'était _Elle_.
Alors elle employa toute l'éloquence dont elle était maîtresse à me
décider à lui confier mon fils, me répétant qu'elle l'aimerait comme une
mère, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirène
m'arracha mon consentement. Je lui cédai, tout en larmes et à contre-coeur,
car _il avait une mère prudente_, bien qu'elle ait osé dire le contraire
dans _Elle et Lui_.»
[Note 4: _Alfred de Musset et George Sand_, par M. Maurice Clouard,
dans la _Revue de Paris_ du 15 août 1896.]
Quand elle rédigeait cette lettre aigrie et portait cette accusation,
madame de Musset était enfiévrée par le conflit de récriminations
rétrospectives qui avait suivi la mort de son fils et où, de part et
d'autre, on eut le tort de batailler sur une tombe. Elle oubliait que,
vingt-cinq ans plus tôt, le 17 mars 1834, elle écrivait de Paris à Alfred,
malade à Venise: «J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et
pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle?
C'est affreux à penser.» A distance, la gratitude s'est transformée en
invectives et en calomnies.
N'est-il donc pas possible d'analyser de sang-froid les torts respectifs
de deux êtres de génie, doués de caractères foncièrement incompatibles, au
cours de ce voyage qui leur semblait une échappée vers quelque Terre
promise? Paul de Musset, âme cancanière et rancunière, note qu'il les
conduisit, «par une soirée brumeuse et triste, jusqu'à la malle-poste où
ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure.» Est-ce parce
qu'ils partaient le jeudi 13 décembre? Dans _Lui et Elle_, Pierre--lisez
Paul--qui accompagne les voyageurs, observe que leur voiture était la
treizième, qu'elle heurta la borne sous la porte cochère des messageries
et renversa, au coin de la rue Jean-Jacques Rousseau, un tonneau de
porteur d'eau et l'homme qui le traînait. Voilà, dans la fiction, et sans
doute aussi dans la réalité, ce que Paul de Musset appelait «des
circonstances de mauvais augure!»
L'_Histoire de ma Vie_, où George Sand glisse sur ce voyage comme chat sur
braise et mentionne à peine le nom de son compagnon, en indiquant assez
étrangement qu'elle regrettait de ne pas avoir ses enfants avec elle,
fournit cependant quelques détails pour le trajet en bateau à vapeur de
Lyon à Avignon. Ils lièrent connaissance avec Beyle, qui, sous le
pseudonyme de Stendhal, a publié des oeuvres vantées outre mesure par
toute une école légèrement fétichiste, éprise de cette manière sèche,
satirique et coupante. Il regagnait Civita-Vecchia, où il occupait
vaguement un poste de consul. George Sand signale le brillant de sa
conversation et l'amertume de son esprit, immuablement dédaigneux et
moqueur. «Je ne crois pas, dit-elle, qu'il fût méchant; il se donnait trop
de peine pour le paraître.» C'était une affectation, une pose. En deux
jours elle eut fait le tour de cette intelligence que plusieurs déclarent
si profonde et si complexe. Au Pont-Saint-Esprit, «il fut d'une gaieté
folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses
grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas du tout
joli.» A Avignon, il manifesta ses sentiments esthétiques et son horreur
de l'idolâtrie, en apostrophant dans une église un vieux christ en bois
peint, énorme et fort laid, auquel il montrait le poing furieusement.
On se sépara à Marseille sans regret. Beyle apparaissait ennuyeux,
fatigant et même obscène en ses propos. Il se rendait à Gênes par la voie
de terre. «Je confesse, dit George Sand, que j'avais assez de lui, et que,
s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne. C'était, du
reste, un homme éminent--ajoute-t-elle avec bienveillance--d'une sagacité
plus ingénieuse que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent
original et véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à
frapper et à intéresser vivement ses lecteurs.»
De Marseille George Sand adressait, le 18 décembre, à son fils Maurice une
lettre qu'elle ne montra sans doute pas à Alfred de Musset. Elle ne
pouvait tenir à l'un et à l'autre le même langage. Il lui fallait être
maternelle en partie double. «Mon cher petit, écrivait-elle au collégien,
je vais m'embarquer sur la mer pour aller en Italie. Je n'y resterai pas
longtemps; ne te chagrine pas. Ma santé me force à passer quelque temps
dans un pays chaud. Je retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu
sais bien que je n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien
gentils tous deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien
vous avoir avec moi et vous mener partout où je vais.» En vérité, Maurice
et Solange eussent été plutôt gênants durant ce voyage sentimental, et les
raisons de santé qu'invoque George Sand ne nous semblent pas péremptoires.
La fièvre la prit à Gênes dont le climat lui était défavorable, et c'est
là aussi que surgirent ses premiers dissentiments avec Alfred de Musset.
Sur ce point _Lui et Elle_, par miracle, ne contredit pas _Elle et Lui_.
Dans l'un et l'autre roman, Gênes est le théâtre des querelles naissantes
entre Laurent et Thérèse, entre Olympe et Edouard de Falconey. La version
de George Sand est assez imprécise: on est en présence d'un jeune homme
paresseux et dissipé, ou même dissolu. La fiction de Paul de Musset
reproche, au contraire, à la jeune femme d'avoir tenu des propos étranges
devant deux Italiens, de familles patriciennes, avec qui ils avaient fait
la traversée et qu'ils retrouvaient à Gênes. Comme on parlait de la
défense de cette ville par Masséna, elle aurait raconté que, «dans ce
temps-là, sa mère accompagnait à l'armée un officier supérieur, à qui son
père l'enleva pour l'épouser, et que sa naissance avait été un résultat si
prompt de cette union que la célébration du mariage avait précédé d'un
mois seulement son entrée en ce monde.» Malgré le mécontentement de son
ami et l'étonnement des deux Italiens, elle insista, paraît-il, en
raillant les préjugés de gentilhommerie et en vantant sa mère qui était
une femme forte, obéissant au voeu de la nature.
Nous laisserons cette aventure pour compte à l'auteur de _Lui et Elle_,
d'autant que nul indice n'en vient manifester l'authenticité et qu'elle
doit émaner de l'imagination haineuse et perfide de Paul de Musset.
Du voyage par mer de Gênes à Livourne, de la visite à Pise et du séjour à
Florence, ni George Sand ni son compagnon ne semblent avoir voulu nous
transmettre d'autre trace que la simple notation de leur itinéraire. On
sait que, sur tout cet épisode, Alfred de Musset observa un silence qui
contraste avec les commérages tardifs et malsonnants que colporta son
frère, lorsque la volonté du poète ne fut plus là pour lui fermer la
bouche et lui arrêter la plume. George SDu voyage par mer de Gênes à
Livourne, de la visite à Pise et du séjourand, dans l'_Histoire de ma Vie_,
relate simplement qu'ils jouèrent à pile ou face s'ils iraient à Venise
ou à Rome. «_Venise face_ retomba dix fois sur le plancher.» Par Bologne
et Ferrare, ils gagnèrent Venise, où le passeport d'Alfred de Musset fut
visé le 19 janvier 1834. Le «bon pour séjour» porte la signature du consul
de France, Silvestre de Sacy.
L'arrivée à Venise, qui a inspiré tant d'écrivains, ne pouvait manquer de
solliciter la plume de George Sand. Elle l'a décrite dans une page,
retrouvée et publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, et qu'on
peut regarder soit comme le début d'un roman abandonné, soit comme un
morceau d'autobiographie. L'héroïne est atteinte de cette même fièvre qui
depuis Gênes n'avait pas quitté la compagne d'Alfred de Musset. Il y a là
des traits qui n'appartiennent pas au domaine de la fiction:
«Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_, qui nous
cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée, s'arrêta à Mestre.
C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans
l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de
nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre
me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni
l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et
je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose
d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de
partout, ressemblait à un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le
flot... Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en
pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. J'eus, un
instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces ténèbres, dans ce
tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection
puissante, dans cette arrivée chez un peuple dont nous ne connaissions pas
un seul individu et dont nous n'entendions pas même la langue, dans le
froid de l'atmosphère dont l'abattement de la fièvre ne me laissait plus
la force de chercher à me préserver, il y avait de quoi contrister une âme
plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos
m'a donné un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies.
Qui m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans
lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes
passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, et me
ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur ses grèves
jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, avec mépris?
Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer violemment de mon
idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises
avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?... Tout à coup Théodore,
ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de double persienne aux
gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria:--Venise!»
Suit une description qui mérite d'être citée, car elle donne une
impression à la fois véridique et pittoresque:
«Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! Nous
descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'était
éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais
qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine! Devant
nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge,
découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses
splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur
l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer
les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site
unique dans l'univers.
«Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca,
nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de l'horizon la
silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur ou d'une
bizarrerie fantastique: la corniche transparente du palais ducal, avec sa
découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes
élancées, surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies de
Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre quand la lune les
éclaire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges; les
grandes lignes régulières des Procuraties; le Campanile, ou Tour de
Saint-Marc, géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un mignon portique
de marbres précieux rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit,
du Carrousel; enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les
deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau
ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses de
Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans
notre mémoire ou dans notre imagination.