pas où se fixer. «Je fus, dit-elle, infidèle en imagination, non seulement
à l'homme que j'aimais, mais chaque lendemain me vit infidèle à celui que
j'avais aimé la veille.» Encore que ce soit un peu précipité, Lélia avoue
ses engouements successifs pour le musicien, le philosophe, le comédien,
le poète, le peintre, le sculpteur. «J'embrassai, s'écrie-t-elle,
plusieurs fantômes à la fois.» Entendez-vous, ô Alfred de Musset, ô Chopin,
ô Michel de Bourges, et vous tous qui formez une longue théorie amoureuse
derrière la Muse de _Lélia?_
A Sténio cependant elle ne peut offrir qu'une tendresse épurée, de
platoniques embrassements, «l'amour qu'on connaît au séjour des anges, là
où les âmes seules brûlent du feu des saints désirs.» Et le jeune homme,
déçu dans ses espérances et ses convoitises, lui jette cet anathème:
«Adieu, tu m'as bien instruit, bien éclairé, je te dois la science;
maudite sois-tu, Lélia!»
Elle a bu, selon le mot de Trenmor, «les larmes brûlantes des enfants dans
la coupe glacée de l'orgueil;» puis, en la solitude du couvent, elle vide
son calice parmi le secret de ses nuits mélancoliques. L'homme qu'elle
pourrait aimer n'est pas né, et ne naîtra peut-être, dit-elle, que
plusieurs siècles après sa mort. Auparavant, il faut que de grandes
révolutions s'accomplissent, et d'abord que le catholicisme disparaisse;
car, tant qu'il subsistera, «il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrès chez
les hommes.» Elle a méconnu Sténio et ne commence à en avoir conscience
que lorsqu'elle voit, «au bord de l'eau tranquille, sur un tapis de lotus
d'un vert tendre et velouté, dormir pâle et paisible le jeune homme aux
yeux bleus.» Alors elle assigne à celui qui n'est plus rendez-vous dans
l'éternité. Lélia prenait des échéances plus lointaines que George Sand.
Celle-là n'offrait à Sténio que des attendrissements après décès. Celle-ci
accueillera moins fièrement Alfred de Musset et lui fera même escorte sur
la route de Venise. La dame de Nohant n'était pas abbesse des Camaldules.
CHAPITRE IX
ALFRED DE MUSSET ET LE VOYAGE A VENISE
Le succès de _Lélia_ fut prodigieux. Ce roman symbolique, où se retrouve
la phraséologie du romantisme, obtint l'adhésion et emporta les éloges des
critiques les plus sévères, notamment Sainte-Beuve et Gustave Planche.
Celui-ci, qui épancha dans la _Revue des Deux Mondes_ son admiration de
classique impénitent, semble n'avoir été pour George Sand qu'un ami
littéraire des plus dévoués. Elle s'en explique, sans ambages, au cours
des lettres écrites à Sainte-Beuve, en juillet et août 1833: «On le
regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et
ne le sera pas.» Le pauvre Gustave Planche avait les charges de l'emploi,
sans en recueillir les bénéfices. Il poussait l'obligeance jusqu'à faire
sortir et promener, les jours de congé, le jeune Maurice Dudevant, élève
au collège Henri IV. Non content de mettre sa plume au service de George
Sand, il provoquait pour elle, en combat singulier--tel un chevalier du
moyen âge arborant les couleurs de sa dame--certain Capo de Feuillide qui,
dans l'_Europe littéraire_ du 22 août 1833, avait parlé de _Lélia_
irrévérencieusement. Le duel eut lieu, mais l'issue n'en fut pas tragique,
aucun des adversaires n'ayant été atteint. Toutefois on assure que la
balle de Gustave Planche alla, dans un pré voisin, tuer une vache que
Buloz dut payer chèrement à son propriétaire. Seul, en effet, le directeur
de la _Revue des Deux Mondes_ était assez cossu pour assumer une si lourde
indemnité.
A ce sujet fut composée une complainte, presque aussi longue que celle de
Fualdès, et intitulée: «Complainte historique et véritable sur le fameux
duel qui survint entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris,
à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes
manières, ainsi qu'il est relaté dans la présente complainte.» Il y a
vingt-quatre couplets. Citons les trois premiers:
Monsieur Capot de Feuillide
Ayant insulté _Lélia_,
Monsieur Planche, ce jour-là,
S'éveilla fort intrépide,
Et fit preuve de valeur
Entre midi et une _heur!_
Il écrivit une lettre
Dans un français très correct,
Se plaignant que, sans respect,
On osât le méconnaître;
Et, plein d'indignation,
Il passa son pantalon.
Buloz, dedans sa chambrette,
Sommeillait innocemment.
Il s'éveille incontinent,
Et bâilla d'un air fort bête,
Lorsque Planche entra soudain,
Un vieux journal à la main.
Et voici la conclusion rimée de cette mémorable affaire, qui ne fit pas
verser de sang, mais beaucoup d'encre:
Les combattants en présence
Firent feu des quatre pieds.
Planche tira le premier,
A cent toises de distance;
Feuillide, comme un éclair,
Riposta, cent pieds en l'air.
«Cessez cette boucherie,
Crièrent les assistants,
C'est assez répandre un sang
Précieux à la patrie;
Planche a lavé son affront
Par sa détonation.»
Dedans les bras de Feuillide
Planche s'élance à l'instant,
Et lui dit en sanglotant:
«Nous sommes deux intrépides,
Je suis satisfait vraiment,
Vous aussi probablement.»
Alors ils se séparèrent,
Et depuis ce jour fameux,
Ils vécurent très heureux.
Et c'est de cette manière
Qu'on a enfin reconnu
De George Sand la vertu.
Cette vertu, solennellement attestée, allait cependant subir une nouvelle
secousse. Après la rupture avec Jules Sandeau et la courte et fâcheuse
épreuve avec Prosper Mérimée, le coeur de George Sand était libre, et
Lélia, au milieu de ses travaux, avait du vague à l'âme. Gustave Planche
n'était pour elle qu'un officieux et un chargé d'affaires, Sainte-Beuve un
confident et presque un confesseur laïque. Elle cherchait d'autres amitiés
littéraires. Qui? Nous avons la trace de ses hésitations et de ses
tâtonnements. Elle écrit, le 11 mars 1833, à son mentor, Sainte-Beuve: «A
propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de
Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus
de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de
satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A
la place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas en l'art
de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent. Il m'en a
témoigné le désir, vous n'aurez donc qu'un mot à lui dire de ma part; mais
venez avec lui la première fois, car les premières fois me sont toujours
fatales.» Elle se souvenait de Mérimée.
Dumas vint et ne revint pas. Sa belle humeur copieuse ne pouvait
s'accommoder de la sensibilité subtile de George Sand. Alors celle-ci se
retourne vers Sainte-Beuve, et lui demande d'autres présentations. On
essayait de tous les genres, on tâta même des philosophes. Elle écrit, en
avril 1833, à son cicérone, qui tenait l'emploi de fourrier ou de
pourvoyeur sentimental: «Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main.»
La livraison ne fut pas faite. Lélia recula devant un personnage aussi
grave. «Je crains un peu, dit-elle à Sainte-Beuve, ces hommes vertueux de
naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits,
mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie
mauvaise et chagrine; car, après tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux?
Je suis auprès d'eux dans la situation des bossus qui haïssent les hommes
bien faits; les bossus sont généralement puérils et méchants, mais les
hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les
bossus?»
A l'image de Diogène allumant sa lanterne, George Sand cherchait un homme,
moins léger que Sandeau, plus stable que Mérimée, moins affairé que Dumas,
plus sociable que Jouffroy. Elle rencontra Alfred de Musset, au mois de
juin 1833. Ce fut--si nous en croyons le frère du poète, son biographe et
son panégyriste--à un grand dîner offert aux rédacteurs de la _Revue_ chez
les _Frères provençaux_. Paul de Musset ajoute: «Les convives étaient
nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut placé près
d'elle à table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie à venir chez
elle. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d'intervalle, et puis il
y prit habitude et n'en bougea plus.» C'est outre mesure précipiter les
événements. George Sand ne fut pas tout à fait si expéditive; mais en la
calomniant, soit dans la _Biographie_, soit dans _Lui et Elle_, Paul de
Musset a toujours cru remplir un devoir de famille. Le vrai est que, le 24
juin, Alfred de Musset adressait à George Sand les fameux vers, _Après la
lecture d'Indiana_, puis, quelques jours plus tard, un passage de _Rolla_
qu'il était en train de composer et qu'accompagnait un billet cérémonieux,
ainsi conçu:
«Voilà, Madame, le fragment que vous désirez lire, et que je suis assez
heureux pour avoir retrouvé, en partie dans mes papiers, en partie dans ma
mémoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de
curiosité ne soit partagé par personne.
«Votre bien dévoué serviteur,
«Alfred de MUSSET.»
Près de deux mois s'écoulent. _Lélia_ paraît dans les premiers jours
d'août 1833, puisqu'il en est fait mention au _Journal de la Librairie_
du 10 août. George Sand offre un exemplaire du roman à Alfred de Musset,
avec cette dédicace sur le tome premier: «A monsieur mon gamin d'Alfred,
_George_», et cette autre sur le tome II: «A monsieur le vicomte Alfred
de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sand.» Elle
le prenait, on le voit, sur un ton assez familier, et lui-même marquait
dans sa correspondance une progression d'intimité qu'il n'est pas sans
intérêt de noter. Voici un premier billet, encore réservé d'allure:
«Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce d'idiot
entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre... Que vous
ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui,
c'est ce qu'il vous demande surtout. Votre bien dévoué,
«Alfred de MUSSET.»
Quelques jours plus tard, la camaraderie s'accentue:
«Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si
vous étiez libre, je suis tout à vos ordres et reconnaissant des moments
que vous voulez bien me sacrifier. Votre maladie n'a rien de plaisant,
quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper
une jambe que de vous guérir. Malheureusement on n'a pas encore trouvé de
cataplasme à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en
prie, et ne mourez pas avant que nous ayons exécuté ce beau projet de
voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que
vous avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop
ce que je fais dans celui-ci.»
«Tout à vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
Dans une lettre, c'est souvent le post-scriptum qu'il faut lire avec le
plus d'attention, et c'est la formule finale qui laisse volontiers
pressentir l'intensité des sentiments. Ici, «tout à vous de coeur» a
remplacé «votre bien dévoué serviteur» du début. Puis voici le billet par
lequel il accuse réception des deux nouveaux volumes qui lui sont
communiqués en bonnes feuilles:
«J'ai reçu _Lélia_. Je vous en remercie, et, bien que j'eusse résolu de
me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai
tout lu avant de retourner au corps de garde.
«Si, après avoir raisonnablement trempé vos doigts dans l'encre, vous vous
couchez prosaïquement, je souhaite que Dieu vous délivre de votre mal de
tête. Si vous avez réellement l'idée d'aller vous percher sur les tours de
Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez
d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre à mon poste le matin, je puis
disposer de ma veillée patriotique. Répondez-moi un mot, et croyez à mon
amitié sincère.
«Alfred de MUSSET.»
Sur tous les premiers incidents de cette liaison littéraire et
sentimentale, l'_Histoire de ma Vie_ est silencieuse, la _Correspondance_
de George Sand, éditée par les soins de son fils, ne contient aucune
lettre, la _Biographie_ d'Alfred de Musset par son frère est muette ou de
mauvaise foi. Les seuls documents authentiques et dignes de créance sont
les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, publiées chez Calmann Lévy par
M. Emile Aucante avec une introduction de M. Rocheblave, et les lettres
inédites d'Alfred de Musset à George Sand que la famille du poète n'a pas
voulu laisser imprimer, mais que l'on colporte sous le manteau. Il en a
paru des passages dans la biographie d'Alfred de Musset par Arvède Barine,
dans les études de M. Maurice Clouard insérées à la _Revue de Paris_, et
dans le volume de M. Paul Mariéton, _Une Histoire d'Amour_.
Voici, _in extenso_, le texte de la lettre adressée à madame Sand, 19 quai
Malaquais, vers le milieu de juillet, et où Alfred de Musset formule son
appréciation sur _Lêlia_. Il y a de l'amour, c'est-à-dire de l'hyperbole
et de la flatterie, dans cet éloge aussi enthousiaste pour la femme que
pour le livre:
«Eprouver de la joie à la lecture d'une belle chose faite par un autre,
est le privilège d'une ancienne amitié. Je n'ai pas ces droits auprès de
vous, Madame; il faut cependant que je vous dise que c'est là ce qui m'est
arrivé en lisant _Lélia_.
»J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c'était;
cela ne pouvait pas être médiocre, mais enfin ça pouvait être bien des
choses, avant d'être ce que cela est. Avec votre caractère, vos idées,
votre nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais regardée
comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgré tout
votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de
contre-parties des mémoires de vos boulangers, etc., etc., vous savez,
dis-je, que pour moi un livre c'est un homme ou rien. Je me soucie autant
que de la fumée d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames,
qu'à tête reposée et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez
imaginer et combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui
vont droit au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que
celles de _René_ et _Lara_. Vous voilà George Sand; autrement vous
eussiez été madame une telle, faisant des livres.
«Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public
vous les fera. Quant à la joie que j'ai éprouvée, en voici la raison.
«Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot
ridicule de «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes lèvres
avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous
ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre à personne (en
admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer paître,
si je m'avisais de vous le demander); mais je puis être, si vous m'en
jugez digne, non pas même votre ami--c'est encore trop moral pour
moi--mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par
conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac,
de chiffonner vos peignoirs, et d'attraper des rhumes de cerveau en
philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si,
à ce titre, quand vous n'avez rien à faire, ou envie de faire une bêtise
(comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée,
au lieu d'aller ces jours-là chez madame une telle, faisant des livres,
j'aurai affaire à mon cher monsieur George Sand, qui est désormais pour
moi un homme de génie. Pardonnez-moi de vous le dire en face, je n'ai
aucune raison pour mentir.
«A vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
_Lélia_ avait servi d'entrée en matière ou de prétexte. Sous le couvert
de la littérature, la déclaration était faite, par un artifice analogue à
cette figure de rhétorique qui s'appelle la prétérition. L'aveu ne semble
pas avoir été mal accueilli. Très peu de jours après, Alfred de Musset,
qui avait un joli talent de dessinateur et surtout de caricaturiste,
adresse à sa correspondante un petit portrait crayonné avec ces mots: «Mon
cher George, vos beaux yeux noirs que j'ai outragés hier, m'ont trotté
dans la tête ce matin. Je vous envoie cette ébauche, toute laide qu'elle
est, par curiosité, pour voir si vos amis la reconnaîtront et si vous la
reconnaîtrez vous-même.
_Good night. I am gloomy to-day_.»
Nous approchons de l'instant décisif. Les lettres d'Alfred de Musset se
font de plus en plus familières. En voici une dont la date est sûre--28
juillet--comme on peut le constater par l'article qu'elle vise dans le
_Journal des Débats_ et qui traitait avec dédain le _Spectacle dans un
fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_:
«Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin. Vous qui
vous couchez à quatre heures, vous m'écrivez à huit. Moi qui me couche à
sept, j'étais tout grand éveillé au beau milieu de mon lit, quand votre
lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un
usurier, car on l'a renvoyé sans réponse. Comme j'étais en train de vous
lire et d'admirer la sagesse de votre style, arrive un de mes amis
(toujours à huit heures) lequel ami se lève ordinairement à deux heures de
l'après-midi. Il était cramoisi de fureur contre un article des _Débats_
où l'on s'efforce, ce matin même, de me faire un tort commercial de
quelques douzaines d'exemplaires. En vertu de quoi j'ai essayé mon rasoir
dessus.
«J'irai certainement vous voir à minuit. Si vous étiez venue hier soir, je
vous aurais remerciée sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui
fait bien proche de Dieu. J'ai pleuré comme un veau pour faire ma
digestion, après quoi je suis accouché par le forceps de cinq vers et
_une_(?) hémistiche, et j'ai mangé un fromage à la crème qui était tout
aigre.
«Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progéniture, jusqu'à la
vingt-et-unième génération.
_Yours truly_
Alfred de MUSSET.
George Sand, qui avait en si peu de temps éprouvé de tels déboires d'amour,
affectait-elle de ne pas entendre les sollicitations du poète? Ou
voulait-elle--ce qui est bien féminin--l'amener et l'obliger à des
supplications encore plus pressantes? Toujours est-il que l'auteur de la
_Ballade à la Lune_ dut mettre les points sur les i et formuler sa requête
sentimentale. Il le fit dans une lettre naïve et touchante, exempte de cet
insupportable dandysme qui recherchait les mots et le genre anglais:
«Mon cher George, j'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire:
Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais
pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai désolé ce soir. Vous
allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes
rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez
que je mens. Je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier jour
où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais tout simplement, en
vous voyant à titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère
qui pourraient m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu;
mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux
vous le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.
«Cette nuit, pendant que (_ces deux derniers mots ont été biffés par
George Sand à la plume, et la ligne suivante est coupée aux ciseaux dans
la lettre originale d'Alfred de Musset._)
«J'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la campagne, mais je ne
veux pas vous faire de mystères, ni avoir l'air de me brouiller sans
sujet. Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer!»
comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour vous,
dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce
qu'il faut que je fasse. Mais, je vous en prie, si vous voulez me dire que
vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plutôt pas du tout. Je
sais comme vous pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. Je
ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agréables que j'ai
passées depuis un mois. Mais je sais que vous êtes bonne, que vous avez
aimé, et je me confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais comme à
un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir
de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris,
avant votre voyage à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous
aurions passé de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est
que je souffre et que la force me manque.
«Alfred de MUSSET.»
On n'a pas, par grand malheur, la réponse de George Sand à cette épître
qui fleure un parfum de sincérité juvénile. Ce ne dut être ni un
acquiescement ni un refus, mais une parole de vague espérance qui
maintenait et surexcitait l'exaltation du poète. Il est au seuil de la
Terre promise et il se désespère, dans une autre lettre qu'on n'a jamais
entièrement citée. La voici en sa teneur intégrale:
«Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a
dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne
me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livré
sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aimée,
non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre où me voilà
seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.
«Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait
demandé si j'étais Octave ou Célio, et que vous aviez répondu: «Tous les
deux, je crois?» Ma folie a été de ne vous en montrer qu'un, George, et
quand l'autre a parlé, vous lui avez répondu comme à...
(_Les deux lignes suivantes ont été coupées._)
«A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s'est habituée à
vivre dans un cercueil scellé, et haïssez les hommes qui m'y ont forcé.
«Voilà un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s'y
briser.»--Oui, George, voilà un mur; vous n'avez oublié qu'une chose,
c'est qu'il y a derrière un prisonnier.
«Voilà mon histoire tout entière, ma vie passée, ma vie future. Je serai
bien avancé, bien heureux, quand j'aurai barbouillé de mauvaises rimes les
murs de mon cachot. Voilà un beau calcul, une belle organisation, de
rester muet en face de l'être qui peut vous comprendre, et de faire de ses
souffrances un trésor sacré pour le jeter dans toutes les voiries, dans
tous les égouts, à six francs l'exemplaire. Pouah!
«Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous,
je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque
faible, quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je
puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser
ma mère.
«Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours où
je me tuerais; mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas aujourd'hui,
par exemple.
«Adieu, George, je vous aime comme un enfant.»
L'appel de Musset fut entendu, sa prière exaucée, dans les tout premiers
jours d'août. On le peut pressentir, d'après une lettre que George Sand
adressait à Sainte-Beuve le 3 août et où elle semble secouer le pessimisme
de _Lélia_. Son aversion, récemment déclarée, pour l'amour n'est plus
irréductible. «Quoique j'en médise souvent, écrit-elle, comme je fais de
mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je sais
bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré.» Vite, elle
éprouve le besoin de crier sa passion, de la rendre publique et de
l'arborer comme une cocarde. Elle s'en ouvre à Sainte-Beuve, le 25 août,
dans les termes les plus explicites; car elle veut qu'il voie clair dans
sa conduite, qu'il connaisse ses actions et ses intentions:
«Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de
Musset. Ceci n'est plus un caprice, c'est un attachement senti... Il ne
m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la
fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible.
J'ai aimé une fois pendant six ans[1], une autre fois pendant trois[2], et,
maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de
fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi usé
que je m'en effrayais; je le dis maintenant parce que je le sens.
[Note 1: Aurélien de Sèze.]
[Note 2: Jules Sandeau.]
«Loin d'être affligée et méconnue[3], je trouve cette fois une candeur,
une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme
et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée,
que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là.
[Note 3: Ceci est un retour vers Prosper Mérimée.]