On sent en elle la brisure d'âme. Elle s'ouvre à celui qui fut l'ami

sincère et désintéressé de toute sa vie, l'avocat François Rollinat, de

Châteauroux: «Je ne t'ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien

des mois. C'est que j'ai vécu des siècles; c'est que j'ai subi un enfer

depuis ce temps-là. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma

position est extérieurement calme, indépendante, avantageuse. Mais, pour

arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j'ai traversés... Cette

indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en jouir, et je n'en

suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie

ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de passions profondes, plus de

joies vives. Tout est dit. J'ai doublé le cap.»

Si, en se séparant de Sandeau, elle avait tranché dans le vif, avec la

rudesse d'amputation chirurgicale qui lui était familière, elle souffrit

néanmoins, et très cruellement, dans son amour et dans son amour-propre.

Sa vie et celle de son compagnon étaient si étroitement enchevêtrées qu'il

y eut une liquidation difficile. Chacun dut reprendre sa part de mobilier,

mais le plus gros lot revenait à George Sand qui fournissait à peu près

tout l'argent du ménage. Sandeau en convient implicitement dans son roman

_Marianna_, où certain Henry accepte volontiers les subsides de sa

maîtresse, puisqu'ils ont tout mis en commun. Sur cette pente, on risque

de glisser jusqu'à Des Grieux.

George Sand, qui avait la bourse aussi libéralement ouverte que le coeur,

paya tout ce qu'il fallait pour reconquérir sa pleine liberté. Témoin

cette lettre, du mois de juin 1833, à un jeune médecin, Emile Régnault,

qui l'avait soignée et qui était le grand ami de Jules Sandeau:

«Je viens d'écrire à M. Desgranges pour lui donner congé de l'appartement

de Jules et lui demander quittance des deux termes échus que je veux payer;

l'appartement sera donc à ma charge jusqu'au mois de janvier 1834... Je

reprends chez moi le reste de mes meubles. Je ferai un paquet de quelques

hardes de Jules, restées dans les armoires, et je les ferai porter chez

vous, car je désire n'avoir aucune entrevue, aucune relation avec lui à

son retour, qui, d'après les derniers mots de sa lettre, que vous m'avez

montrée, me paraît devoir ou pouvoir être prochain. J'ai été trop

profondément blessée des découvertes que j'ai faites sur sa conduite, pour

lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse.

Faites-lui comprendre, tant qu'il en sera besoin, que rien dans l'avenir

ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n'est pas nécessaire,

c'est-à-dire si Jules comprend de lui-même qu'il doit en être ainsi,

épargnez-lui le chagrin d'apprendre qu'il a tout perdu, même mon estime.

Il a sans doute perdu la sienne propre. Il est assez puni.»

Elle avait fait d'ailleurs, pour le tenir à distance, tous les sacrifices

utiles. C'est avec l'argent qu'elle lui transmit qu'il put effectuer un

voyage en Italie, cette même année 1833. George Sand, en lui fermant sa

porte, en lui retirant le souper, le gîte et le reste, lui laissait du

moins un viatique. Elle le congédiait en l'indemnisant. C'est le principe

de la loi sur les accidents du travail.

Un philosophe a dit: «Une femme peut n'avoir qu'un amant, mais elle ne

peut pas n'en avoir que deux.» Quand la série est commencée, il faut

poursuivre. George Sand continua. _Alea jacta est_. Instituons donc une

chronologie. Le second fut encore un homme de lettres, mais qui ne fit que

passer, comme l'ombre sur la muraille dont parle Platon. Prosper Mérimée

et George Sand n'avaient rien de ce qui importait, ni pour se complaire ni

même pour se comprendre. Ce fut une déplorable expérience, sans lendemain.

Sainte-Beuve y joua-t-il le rôle fâcheux de truchement et d'intermédiaire?

Lui écrivit-elle après coup: «Vous me l'avez prêté, je vous le rends?» En

tous cas, il exerça en cette occurrence l'emploi de confident. Elle lui

explique comment, «déjà très vieille et encore un peu jeune», elle commit

cette grossière erreur, sans enthousiasme, par nonchalance et

désoeuvrement. Elle avait des pensées de suicide. Prête à s'aller noyer,

elle se raccrocha à une branche qui manquait de solidité:

«Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne

doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma

nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina

entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait le secret du bonheur,

qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes

puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert comme moi, et

qu'il avait triomphé de sa sensibilité antérieure. Je ne sais pas encore

si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa

pauvreté.»

Après bien des digressions, elle poursuit sa confession en ces termes:

«Enfin je me conduisis à trente ans, comme une fille de quinze ne l'eût

pas fait... L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance,

de dégoût, de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de

me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et

frivole. Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et

s'il m'eût aimée, il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un

homme, je serais sauvée, car la liberté me ronge et me tue. Mais il ne me

connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me décourageai

tout de suite.»

Et voici la conclusion du mélancolique épisode: «Après cette _ânerie_,

je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez vue en humeur de suicide

très réelle.»

De l'aventure et de la lettre où elle est résumée avec toute la sincérité

d'un _mea culpa_, il sied de retenir cette phrase décisive: «Je ne me

convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais absolument et

complètement Lélia.» Elle l'écrit un mois avant la publication du roman,

mais déjà elle en avait lu les principaux passages à Sainte-Beuve qui, au

lendemain de la lecture, le 10 mars 1833, lui adressait ses félicitations

et ses remerciements enthousiastes. Ce morceau d'intime critique

littéraire a été publié par M. de Spoëlberch de Lovenjoul, dans la

_Véritable Histoire de «Elle et Lui_.» C'est la consécration du talent ou

plutôt du génie de George Sand par le juge le plus avisé:

«Madame, je ne veux pas tarder à vous dire combien la soirée d'hier et ce

que j'y ai entendu m'a déjà fait penser depuis, et combien _Lélia_ m'a

continué et poussé plus loin encore dans mon admiration sérieuse et mon

amitié sentie pour vous... Ce sera votre livre de philosophie, votre vue

générale sur le monde et la vie. Tous vos romans suivants en seront

éclairés d'en haut et y gagneront une autorité grave qui ne leur serait

venue que plus lentement... Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai été

saisi de tant de fermeté, de suite et d'abondance, à travers des régions

si générales, si profondes, si habitées à chaque pas par l'effroi et le

vertige. Etre femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en

rien au dehors quand on a sondé ces abîmes; porter cette science, qui, à

nous, nous dévasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux, la

porter avec légèreté, aisance, sobriété de discours,--voilà ce que

j'admire avant tout. C'est _Lélia_ en vous-même, dans la substance de

votre âme, dans ce que vous avez longuement senti et raisonné, dans ce que

vous en exprimez si puissamment quand vous voulez le peindre, et aussi

dans ce que vous savez en dérober aux yeux sous le simple extérieur et

l'habitude ordinaire. Allez, madame, vous êtes une nature bien rare et

forte. Quelque corrosive qu'ait été la liqueur dans le calice, le métal du

calice est vierge et n'a pas été altéré.»

Si hardie que fût la métaphore, et quoique ce _métal vierge_ dût un peu

déconcerter George Sand, elle prêtait aux flatteries et aux louanges de

Sainte-Beuve une oreille attentive. C'est lui qui la détermina, si nous en

croyons l'_Histoire de ma Vie_, à publier _Lélia_. Elle affirme avoir

composé d'abord des fragments épars, puis les avoir reliés par le fil

d'une donnée romanesque. Toutefois elle mandait à François Rollinat, le 26

mai 1833: «Je t'enverrai un livre que j'ai fait depuis que nous nous

sommes quittés. C'est une éternelle causerie entre nous deux. Nous en

sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à

ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon âme et

jusqu'au fond de la tienne.»

Lélia, c'est donc bien--comme elle se complaisait à le confesser à

Sainte-Beuve--George Sand elle-même. L'ouvrage a été conçu et écrit dans

l'abattement, dans la désespérance, alors qu'elle s'isolait en sa rêverie

pour tracer la synthèse du doute, de la souffrance, et la maladive

inquiétude d'une âme errante, incapable de se fixer au rivage d'aucune

certitude. «C'est, dit-elle, un livre qui n'a pas le sens commun au point

de vue de l'art, mais qui n'en a été que plus remarqué par les artistes,

comme une chose d'inspiration spontanée.»

Dans _Lélia_, de même que dans la _Nouvelle Héloïse_--et il existe entre

ces deux oeuvres des traits de ressemblance caractéristiques--ce n'est

point à l'intrigue qu'il faut s'attacher, mais bien au développement

prestigieux de la pensée, à l'art de la forme et à l'ampleur du style.

Aimée par le jeune poète Sténio, Lélia ne peut l'aimer d'amour. Elle

appartient toute à la mélancolie, à la désespérance, qui se sont emparées

de son imagination et de son coeur, en tuant chez elle le don de la

tendresse. A Sténio elle ne saurait accorder que la sollicitude

affectueuse d'une mère ou d'une soeur. Il a d'autres visées. Ce qu'il

demande n'est pas ce qu'elle offre. Tout le roman roulera sur ce mécompte,

qui n'est pas d'ordre purement métaphysique. Sa confiance, Lélia l'a

octroyée à Trenmor, un ancien libertin qui a tué sa maîtresse dans une

orgie, est devenu forçat, et au bagne s'est métamorphosé en parangon de

vertu, comme plus tard le Jean Valjean des _Misérables_. Cependant, pour

fuir Sténio, elle s'est retirée dans les ruines d'une abbaye qui

s'écroulent en une nuit de tempête. Elle est arrachée à la mort par le

moine Magnus, une manière de disciple de saint Antoine, mais moins

réfractaire à la tentation, et qui est harcelé par tous les aiguillons du

désir. C'est un devancier, moins réaliste, de frère Archangias, dans la

_Faute de l'abbé Mouret_. Lélia se désintéresse des troubles de Magnus,

mais elle voudrait apaiser ceux du triste et beau Sténio. De ce soin elle

charge sa soeur Pulchérie, qu'elle retrouve après bien des années de

séparation et qui, au lieu de s'adonner à la métaphysique, prodigue aux

hommes des consolations momentanées et mercenaires. Entre les deux soeurs

George Sand a ménagé une antithèse qui se peut ainsi résumer: Pulchérie,

c'est la courtisane du corps; Lélia, la courtisane de l'âme. Et l'on

retrouve là l'écho des controverses de l'auteur avec son amie, l'actrice

Marie Dorval.

A la faveur de la nuit, une substitution s'opère, dans une fête de la

villa Bambucci. Sténio, qui a passé des heures délicieuses à philosopher

avec Lélia, s'aventure dans des appartements sombres et ne reconnaît qu'à

l'aube Pulchérie. Désespoir du poète, détresse de Lélia. Seule Pulchérie

ne se plaint pas. Désormais Sténio est voué à la débauche, et Lélia au

cloître. Elle s'enferme et devient abbesse au couvent des Camaldules, pour

régénérer la règle d'observance et faire régner le christianisme intégral,

avec la pureté des âges primitifs. Elle pense ramener dans les sentiers de

la vertu un cardinal pervers, qui s'intéresse passionnément à la

communauté et à la révérende mère abbesse: nous sommes dans une atmosphère

moins ascétique que celle de Port-Royal. Sténio, dont l'amour s'est

transformé en jalousie et en haine, se déguise en religieuse et vient

participer à une conférence contradictoire d'édification, où l'orthodoxie

de Lélia triomphe de son diabolique adversaire. Faute de mieux, il essaie

d'enlever une des novices, la princesse Claudia. Mais Lélia, vengeresse de

l'honneur du couvent, surgit comme un fantôme et entrave ses desseins. Que

reste-t-il au poète, sans abbesse, sans novice, sinon de se noyer dans le

lac prochain? Il met ce projet à exécution, et il est temps, car le roman

est déjà très long, débordant de digressions fastueuses, de descriptions

variées et de tirades éloquentes. Lélia, qui n'a pas voulu partager la vie

de Sténio, tient à le rejoindre dans la mort. C'est une femme d'un

caractère compliqué et contradictoire. Mais l'au delà, paraît-il, ne

comporte pas de solutions définitives; car Trenmor, voyant sur le lac, non

loin des tombes de Lélia et de Sténio, voltiger deux feux follets qui

tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent, se demande si les infortunés

ont réussi, dans un effort posthume, à accrocher leurs atomes. Et ce

Trenmor, qui est en même temps un grand réformateur, le mystérieux

carbonaro et franc-maçon Valmarina, reprend son bâton pour aller soulager

d'autres douleurs humaines. La route sera longue.

George Sand, se commentant elle-même, a essayé d'expliquer, dans un

morceau adressé à François Rollinat, que les divers personnages de _Lélia_

sont comme les reflets et les modalités de son être, les formes

successives de sa pensée et de sa vie: «Magnus, c'est mon enfance, Sténio

ma jeunesse, Lélia est mon âge mûr. Trenmor sera ma vieillesse peut-être.»

Plus véridique nous apparaît l'interprétation donnée dans la seconde

préface du livre, celle de l'édition revue de 1836, d'après laquelle les

personnages représentent les divers éléments de synthèse philosophique du

dix-neuvième siècle: «Pulchérie, l'épicuréisme héritier des sophismes du

siècle dernier; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps où

l'intelligence monte très haut, entraînée par l'imagination, et tombe très

bas, écrasée par une réalité sans poésie et sans grandeur; Magnus, le

débris d'un clergé corrompu et abruti.» Quant à Lélia, c'est, au dire de

George Sand, «la personnification encore plus que l'avocat du

spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme à

l'état de vertu, puisqu'il a cessé de croire au dogme qui le lui

prescrivait, mais qui reste et restera à jamais, chez les nations

éclairées, à l'état de besoin et d'aspiration sublime, puisqu'il est

l'essence même des intelligences élevées.»

La substance des caractères ainsi déterminée, cherchons à préciser les

linéaments de ces physionomies. Lélia d'abord. Sténio lui écrit du style

le plus tendu et avec des sentiments presque surhumains, à tout le moins

suraigus: «J'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser la _trace

embaumée_ de vos pas.» Ceci donne le ton et comme le parfum du livre, où

toutes les sensations analysées ont une acuité extrême. Le vrai portrait

de Lélia nous est offert au cours d'un bal costumé chez le riche musicien

Spuela. Elle a «le vêtement austère et pourtant recherché, la pâleur, la

gravité, le regard profond d'un jeune poète d'autrefois.» Et Sténio, qui

la contemple avec extase, s'écrie amoureusement: «Regardez Lélia, regardez

cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie dévote et

passionnée, cette beauté antique dont la statuaire a perdu le moule, avec

l'expression de rêverie profonde des siècles philosophiques; ces formes et

ces traits si riches; ce luxe d'organisation extérieure dont un soleil

homérique a seul pu créer les types maintenant oubliés... Regardez! C'est

le marbre sans tache de Galatée avec le regard céleste du Tasse, avec le

sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aisée et chevaleresque des

jeunes héros de Shakespeare; c'est Roméo, le poétique amoureux; c'est

Hamlet, le pâle et ascétique visionnaire; c'est Juliette, Juliette

demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour

brisé.» Puis l'énumération continue, avec Raphaël, avec Corinne au

Capitole, avec le page silencieux de Lara. Et tous ces hommes, et toutes

ces femmes, toutes ces idéalités, c'est Lélia!

Elle nous apparaît aussi dans le cadre prestigieux de la nature, et c'est

sous le pinceau de George Sand un paysage d'une magie transcendante et

d'une perspective infinie: «Hier, à l'heure où le soleil descendait

derrière le glacier, noyé dans des vapeurs d'un rose bleuâtre, alors que

l'air tiède d'un beau soir d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la

cloche de l'église jetait ses notes mélancoliques aux échos de la vallée;

alors, Lélia, je vous le dis, vous étiez vraiment la fille du ciel. Les

molles clartés du couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient

d'un reflet magique. Vos yeux levés vers la voûte bleue où se montraient à

peine quelques étoiles timides, brillaient d'un feu sacré. Moi, poète des

bois et des vallées, j'écoutais le murmure mystérieux des eaux, je

regardais les molles ondulations des pins faiblement agités, je respirais

le suave parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tiède qui se

présente, au premier rayon de soleil pâle qui les convie, ouvrent leurs

calices d'azur sous la mousse desséchée. Mais vous, vous ne songiez point

à tout cela; ni les fleurs, ni les forêts, ni le torrent, n'appelaient vos

regards. Nul objet sur la terre n'éveillait vos sensations, vous étiez

toute au ciel. Et quand je vous montrai le spectacle enchanté qui

s'étendait sous nos pieds, vous me dîtes, en élevant la main vers la voûte

éthérée: «_Regardez cela!_» O Lélia! vous soupiriez après votre patrie,

n'est-ce pas? vous demandiez à Dieu pourquoi il vous oubliait si longtemps

parmi nous, pourquoi il ne vous rendait pas vos ailes blanches pour monter

à lui?»

Trenmor, l'ex-forçat devenu presque prophète, est à l'unisson de la

ténébreuse Lélia. Il inquiète, il effraie Sténio, qui interroge sa

décevante amie: «Quel est donc cet homme pâle que je vois maintenant

apparaître comme une vision sinistre dans tous les lieux où vous êtes?...

Quand il m'approche, j'ai froid; si son vêtement effleure le mien,

j'éprouve comme une commotion électrique.» Et il ajoute: «Avec lui, vous

n'êtes jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'être jaloux!»

Quelle est l'origine de cet homme? Lélia l'apprend à Sténio. Il avait des

trésors gagnés par l'abjection de ses parents; son père avait été le

favori d'une reine galante, sa mère était la servante de sa rivale. Et il

en rougissait. Jugez à quel point! «Ses larmes tombaient au fond de sa

coupe dans un festin, comme une pluie d'orage dans un jour brûlant.» De

son palais il est allé en un cachot, son génie dévoyé l'a conduit au

bagne. «On le vit briser ses meubles, ses glaces et ses statues au milieu

de ses orgies, et les jeter par les fenêtres au peuple ameuté. On le vit

souiller ses lambris superbes et semer son or en pluie sans autre but que

de s'en débarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange, et

jeter loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnées de

fleurs.» Pourquoi n'avait-il pas d'amour? Lélia répond: «Parce qu'il

n'avait pas de Dieu.» Au bagne, «il versait avec ses larmes une goutte de

baume céleste dans des coupes à jamais abreuvées de fiel.» Et voilà

l'homme avec qui, en compagnie de Lélia, Sténio n'hésite pas à monter en

barque sur le lac endormi! Trenmor, enveloppé d'un manteau sombre, tient

la barre du gouvernail, Sténio manie les rames. Un grand calme descend.

«La brise tombe tout à coup, comme l'haleine épuisée d'un sein fatigué de

souffrir.» Lélia rêve, en regardant le sillage de la barque où palpitent

des étoiles. Et Trenmor soupire, en distinguant les arbres du rivage

prochain: «Vous ramez trop vite, Sténio, vous êtes bien pressé de nous

ramener parmi les hommes.»

Sténio, au gré de certains critiques, c'est Alfred de Musset; mais ils

oublient que _Lélia_, fut composée entre l'été de 1832 et la fin du

printemps de 1833, que l'oeuvre était terminée, déjà lue à Sainte-Beuve et

livrée à l'imprimeur, lorsque le poète et la femme de lettres se

rencontrèrent au mois de juin 1833. Tout au plus Alfred de Musset a-t-il

pu fournir l'_Inno ebrioso_, l'hymne bachique qu'entonne Sténio au cours

d'un souper, et dont voici les premières et les dernières strophes,

empreintes d'un romantisme éperdu et délirant:

Que le chypre embrasé circule dans mes veines!

Effaçons de mon coeur les espérances vaines,

Et jusqu'au souvenir

Des jours évanouis dontl'importune image,

Comme au fond d'un lac pur un ténébreux nuage,

Troublerait l'avenir!

Oublions, oublions! La suprême sagesse

Est d'ignorer les jours épargnés par l'ivresse,

Et de ne pas savoir

Si la veille était sobre, ou si de nos années

Les plus belles déjà disparaissaient, fanées

Avant l'heure du soir.

Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplie

Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie

De ce flot radieux,

S'altère, se dessèche et redemande encore

Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore

Et qui m'égale aux Dieux!

Sur mes yeux éblouis qu'un voile épais descende!

Que ce flambeau confus pâlisse et que j'entende,

Au milieu de la nuit,

Le choc retentissant de vos coupes heurtées,

Comme sur l'Océan les vagues agitées

Par le vent qui s'enfuit!

Et si Dieu me refuse une mort fortunée,

De gloire et de bonheur à la fois couronnée,

Si je sens mes désirs.

D'une rage impuissante immortelle agonie,

Comme un pâle reflet d'une lampe ternie,

Survivre à mes plaisirs,

De mon maître jaloux insultant le caprice,

Que ce vin généreux abrège le supplice

Du corps qui s'engourdit,

Dans un baiser d'adieu que nos lèvres s'étreignent,

Qu'en un sommeil glacé tous mes désirs s'éteignent,

Et que Dieu soit maudit!

En admettant que, dans l'édition remaniée et amplifiée de 1836, Alfred de

Musset ait inspiré à George Sand certains traits complémentaires, il n'est

pas le Sténio de 1833, l'enfant pur et suave, ainsi dépeint par Trenmor:

«Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus angélique, ni de bleu

dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et plus céleste que le bleu de

ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que

la sienne; les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutées

que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa démarche lente, ses

attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps

frêle et souple, ses cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse,

son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un

regard de vous, Lélia, répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu'un

mot de vous imprime à ses lèvres, tout cela, c'est un poète, c'est un

jeune homme vierge, c'est une âme que Dieu envoie souffrir ici-bas pour

l'éprouver avant d'en faire un ange.»

Que deviendra Sténio au contact de Lélia, de Lélia qui définit en ces

termes l'amour immatérialisé: «Ce n'est pas une violente aspiration de

toutes les facultés vers un être créé, c'est l'aspiration sainte de la

partie la plus éthérée de notre âme vers l'inconnu?» Il lui répond, avec

des réminiscences d'Hamlet: «Doute de Dieu, doute des hommes, doute de

moi-même, si tu veux, mais ne doute pas de l'amour, ne doute pas de ton

coeur, Lélia!» Ou bien elle murmure mélancoliquement: «Pauvres hommes, que

savons-nous?» Et il lui réplique, avec une précoce sagesse: «Nous savons

seulement que nous ne pouvons pas savoir.» Du moins il rêvait de connaître

le ciel, et Lélia lui révèle l'enfer. Bien sèche, en effet, pour cette

candeur d'adolescent, est la doctrinaire du désenchantement qui, plus

encore que Pulchérie, derrière l'amour voit le dégoût, la tristesse, la

haine, et semble uniquement susceptible d'aimer, comme la Samaritaine,

«celui qui, né parmi les hommes, vécut sans faiblesse et sans péché, celui

qui dicta l'Evangile et transforma la morale humaine pour une longue suite

de siècles, et dont on peut dire qu'il est vraiment le fils de Dieu.»

George Sand et ses amis · 第 9 / 35 段