défend de «prendre des conclusions sur le grand procès entre l'avenir et
le passé» et de «s'affubler de la robe du philosophe.» Il n'aura garde de
«porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante--il
faut être si sûr de pouvoir les guérir, quand on se risque à les sonder!»
Après nous avoir attesté qu'il n'emploiera pas son talent, «s'il en avait,
à foudroyer les autels renversés,» il aboutit à cette conclusion ampoulée:
«Vous verrez que, s'il n'a pas effeuillé des roses sur le sol où la loi
parque nos volontés comme des appétits de mouton, il a jeté des orties sur
les chemins qui nous en éloignent.» Nous apprenons qu'Indiana, c'est un
type d'être faible qui représente les passions comprimées ou supprimées
par les lois. Car George Sand, disciple de Jean-Jacques, estime que
l'oeuvre de l'Etre suprême est pervertie par notre prétendue civilisation.
De là les protestations qu'elle formule contre les iniquités sociales,
tout en déclarant, dans une langue singulière, n'avoir pas pour son livre
«le naïf amour paternel qui emmaillote les productions rachitiques de ces
jours d'avortements littéraires.»
En 1842, la pensée et les métaphores de George Sand sont mieux
équilibrées. Dans cette seconde préface, elle proclame qu'_Indiana_ et la
plupart de ses premiers romans sont basés sur une même donnée: le rapport
mal établi entre les sexes, par le fait de la société. Dix années de
réflexion ou plutôt de noviciat, le spectacle des misères humaines, le
commerce, dit-elle, de «quelques vastes intelligences religieusement
interrogées»--c'est-à-dire de Lamennais, de Pierre Leroux, de Michel (de
Bourges)--ont élargi son horizon. Elle confirme et accentue la thèse
d'_Indiana_, en paraphrasant le vers de Polyeucte:
Je le ferais encor si j'avais à le faire.
Elle a conscience de s'être acquittée d'une tâche utile et nécessaire.
«J'ai cédé, dit-elle, à un instinct puissant de plainte et de reproche que
Dieu avait mis en moi, Dieu qui ne fait rien d'inutile, pas même les plus
chétifs êtres.» Aussi bien la cause qu'elle défendait était celle de la
moitié du genre humain, et s'élevait bien au-dessus de la poursuite d'un
profit particulier ou de l'apologie d'un intérêt personnel. C'est alors
qu'elle formule une théorie qui recèle en substance les revendications
actuelles du féminisme: «J'ai écrit _Indiana_ avec le sentiment non
raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la
barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le
mariage, la famille et la société... La guerre sera longue et rude; mais
je ne suis ni le premier, ni le seul, ni le dernier champion d'une si
belle cause, et je la défendrai tant qu'il me restera un souffle de vie.»
Apôtre des droits de la femme dans cette préface, George Sand oublie sans
nul doute qu'elle s'est infligé à elle-même un démenti, en écrivant à la
page 235 d'_Indiana_: «La femme est imbécile par nature.»
Si les thèses proposées sont discutables et captieuses, le roman en soi
est attachant. L'intrigue n'offre aucune complication. Indiana, âme
sentimentale et romanesque, souffre auprès du colonel Delmare. Ce rude
personnage a juré de tuer quiconque braconne sur ses terres. Il atteint
ainsi, mais d'un coup de fusil chargé de gros sel, un jeune voisin, Raymon
de Ramière, qui escaladait son mur pour rendre visite à Noun, une créole,
soubrette d'Indiana. Assez vite, d'ailleurs, le Don Juan provincial est
las de la femme de chambre en tablier blanc et en madras. Il ne
demanderait qu'à passer de l'escalier de service au grand escalier. Noun
s'en aperçoit et se jette dans la rivière prochaine. Indiana n'a-t-elle
rien deviné ou ne s'alarme-t-elle pas de succéder à sa camériste? Du moins
elle s'éprend de Raymon de Ramière, malgré les adjurations de sir Ralph
Brown qui tient auprès d'elle l'emploi de soupirant volontairement
platonique. Elle suit son mari à l'île Bourbon, mais sans pouvoir oublier
l'amour qui la possède. Dans un accès d'exaltation, elle s'embarque pour
la France, afin de rejoindre Raymon. Elle le trouve marié. Crise de
désespérance. Ralph la soigne, la guérit, et tous deux vont terminer leurs
jours dans quelque chaumière indienne, renouvelée de Bernardin de
Saint-Pierre. Ainsi se manifeste l'apophtegme de George Sand: «L'amour est
un contrat aussi bien que le mariage.» La démonstration semble assez
sinueuse.
Il est déplaisant que les rendez-vous de Raymon et de Noun aient lieu dans
la chambre même d'Indiana absente, «où des orangers en fleurs répandaient
leurs suaves émanations, des bougies diaphanes brûlaient dans les
candélabres.» Noun a pris soin d'effeuiller sur le parquet des roses du
Bengale et de semer le divan de violettes. Elle a préparé un souper fin,
et pourtant les regards de Raymon ne se dirigent pas vers les fruits et
les flacons du guéridon, mais vers ce qui lui rappelle Indiana: ses livres,
son métier, sa harpe, les gravures de l'île Bourbon, et «surtout ce petit
lit à demi caché sous les rideaux de mousseline, ce lit blanc et pudique
comme celui d'une vierge, orné au chevet, en guise de rameau bénit, d'une
palme enlevée peut-être, le jour du départ, à quelque arbre de la patrie.»
Accueilli par la camériste, c'est à la maîtresse qu'il va songer. Noun
cependant a fait des frais de toilette, avec la garde-robe de madame
Delmare, mais toute cette élégance est visiblement empruntée. Elle a forcé
le décolletage. Voici comment George Sand nous l'explique: «Indiana eût
été plus cachée, son sein modeste ne se fût trahi que sous la triple gaze
de son corsage; elle eût peut-être orné ses cheveux de camélias naturels,
mais ce n'est pas dans ce désordre excitant qu'ils se fussent joués sur sa
tête; elle eût pu emprisonner ses pieds dans des souliers de satin, mais
sa chaste robe n'eût pas ainsi trahi les mystères de sa jambe mignonne.»
Bref, Raymon est saturé des amours ancillaires. Il demande à monter en
grade, c'est-à-dire à descendre de la mansarde à l'appartement.
Pour traduire ces fluctuations d'un amour qui va de l'office au boudoir,
George Sand use assez volontiers du style hyperbolique et fleuri, à la
mode de 1830. Ce sont des exclamations: «Pauvre enfant! si jeune et si
belle, avoir déjà tant souffert!» Ou bien de singulières manifestations de
tendresse: «Je vous aurais portée dans mes bras pour empêcher vos pieds de
se blesser; je les aurais réchauffés de mon haleine.» Comment madame
Delmare accueille-t-elle ces déclarations adressées à ses pieds? Avec
quelque complaisance, ce semble. «Si l'on mourait de bonheur, Indiana
serait morte en ce moment.» Il est vrai que Raymon hausse le ton et secoue
furieusement les cordes de sa lyre: «Tu es la femme que j'avais rêvée, la
pureté que j'adorais, la chimère qui m'avait toujours fui, l'étoile
brillante qui luisait devant moi pour me dire: «Marche encore dans cette
vie de misère, et le ciel t'enverra un de ses anges pour t'accompagner. De
tout temps, tu m'étais destinée, ton âme était fiancée à la mienne!...
Vois-tu, Indiana, tu m'appartiens, tu es la moitié de mon âme, qui
cherchait depuis longtemps à rejoindre l'autre... Ne me reconnais-tu pas?
ne te semble-t-il pas qu'il y a vingt ans que nous ne nous sommes vus? Ne
t'ai-je pas reconnue, ange, lorsque tu étanchais mon sang avec ton voile,
lorsque tu plaçais ta main sur mon coeur éteint pour y ramener la chaleur
et la vie?» Et des pages entières se déroulent ainsi sur le mode
déclamatoire. Raymon s'y abandonne avec une particulière volubilité. Au
matin, quand il se retrouve dans cet appartement, où, suivant l'étrange
expression de George Sand, Noun s'était endormie souveraine et réveillée
femme de chambre, il se jette à genoux, «la face tournée contre ce lit
foulé et meurtri qui le faisait rougir,» et il profère une invocation: «O
Indiana! s'écrie-t-il en se tordant les mains, t'ai-je assez outragée!...
Repousse-moi, foule-moi aux pieds, moi qui n'ai pas respecté l'asile de ta
pudeur sacrée; moi qui me suis enivré de tes vins comme un laquais, côte à
côte avec ta suivante; moi qui ai souillé ta robe de mon haleine maudite
et ta ceinture pudique de mes infâmes baisers sur le sein d'une autre; moi
qui n'ai pas craint d'empoisonner le repos de tes nuits solitaires, et de
verser jusque sur ce lit que respectait ton époux lui-même les influences
de la séduction et de l'adultère! Quelle sécurité trouveras-tu désormais
derrière ces rideaux dont je n'ai pas craint de profaner le mystère? Quels
songes impurs, quelles pensées acres et dévorantes ne viendront pas
s'attacher à ton cerveau pour le dessécher? Quels fantômes de vice et
d'insolence ne viendront pas ramper sur le lin virginal de ta couche? Et
ton sommeil, pur comme celui d'un enfant, quelle divinité chaste voudra le
protéger maintenant? N'ai-je pas mis en fuite l'ange qui gardait ton
chevet? N'ai-je pas ouvert au démon de la luxure l'entrée de ton alcôve?
Ne lui ai-je pas vendu ton âme? et l'ardeur insensée qui consume les
flancs de cette créole lascive ne viendra-t-elle pas, comme la robe de
Déjanire, s'attacher aux tiens pour les ronger? Oh! malheureux! coupable
et malheureux que je suis! que ne puis-je laver de mon sang la honte que
j'ai laissée sur cette couche!»
Raymon de Ramière pourrait continuer longtemps sur ce ton, si Noun
n'arrivait avec son madras et son tablier, et ne s'étonnait de le voir
agenouillé, baisant et arrosant de ses larmes le lit d'Indiana. Elle crut
qu'il faisait sa prière. Et George Sand ajoute: «Elle ignorait que les
gens du monde n'en font pas.» Noun était naïve, Indiana pareillement. Le
romancier se charge de nous en faire part: «Femmes de France, vous ne
savez pas ce que c'est qu'une créole.» Désormais c'est suffisamment
expliqué.
Par bonheur, et pour effacer l'impression de ce pathos, il est des pages
charmantes dans la partie descriptive. Voici, notamment, un paysage
nocturne, qui encadre un rendez-vous d'amour: «Il fallait traverser la
rivière pour entrer dans le parterre, et le seul passage en cet endroit
était un petit pont de bois jeté d'une rive à l'autre; le brouillard
devenait plus épais encore sur le lit de la rivière, et Raymon se
cramponna à la rampe pour ne pas s'égarer dans les roseaux qui croissaient
autour de ses marges. La lune se levait alors, et, cherchant à percer les
vapeurs, jetait des reflets incertains sur ces plantes agitées par le vent
et par le mouvement de l'eau. Il y avait, dans la brise qui glissait sur
les feuilles et frissonnait parmi les remous légers, comme des plaintes,
comme des paroles humaines entrecoupées. Un faible sanglot partit à côté
de Raymon, et un mouvement soudain ébranla les roseaux; c'était un courlis
qui s'envolait à son approche.» Ne trouvez-vous pas dans cette peinture
des touches délicates qui rappellent le procédé de Jean-Jacques et
évoquent la vision d'une toile de Corot?
Entre les divers jugements, presque tous élogieux, que provoqua _Indiana_,
nous retiendrons seulement celui d'Alfred de Musset, sans ajouter créance
à une anecdote de Paul de Musset: il prétend que son frère avait raturé
sur les premières pages du roman tous les adjectifs inutiles et que
l'exemplaire tomba sous les yeux de George Sand, cruellement atteinte dans
son amour-propre littéraire. Ce récit ne concorde guère avec la lettre et
les vers, si enthousiastes, qu'Alfred de Musset adressa, le 24 juin 1833,
à l'auteur d'_Indiana_:
«Madame,
«Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens d'écrire
en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit Raymon dans la
chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les
mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une occasion de vous
exprimer le sentiment d'admiration sincère et profonde qui les a inspirés.
«Agréez, Madame, l'assurance de mon respect. Alfred de MUSSET.»
Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,
Cette scène terrible où Noun, à demi-nue,
Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymon?
Qui donc te la dictait, cette page brûlante
Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
Le fantôme adoré de son illusion?
En as-tu dans le coeur la triste expérience?
Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?
Et tous ces sentiments d'une vague souffrance
Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?
N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?
Et cet être divin, cette femme angélique,
Que dans l'air embaumé Raymon voit voltiger,
Cette frêle Indiana, dont la forme magique
Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
O George! n'est-ce pas la pâle fiancée
Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?
N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée
Qui sur tous les amours plane éternellement?
Ah! malheur à celui qui lui livre son âme,
Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté
Veut boire l'Idéal dans la réalité!
Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
A compté sur ses doigts les heures de la nuit!
Demain viendra le jour; demain, désabusée,
Noun, la fidèle Noun, par la douleur brisée,
Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;
Elle abandonnera celui qui la méprise,
Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia?
_Valentine_, qui parut trois mois après _Indiana_, avait été composée à
Nohant et achevée pendant les journées caniculaires de l'été de 1832. Le 6
août de cette année, George Sand mandait à sa mère: «Je ne puis mieux
faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de travailler à _Valentine_.»
Ce second roman est d'une contexture supérieure au premier. Les campagnes
du Berry où il se déroule ont inspiré fort heureusement l'écrivain, à qui
elles étaient familières. «Cette _Vallée Noire_, si inconnue, lisons-nous
dans la préface, ce paysage sans grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher
pour le trouver, et chérir pour l'admirer, c'était le sanctuaire de mes
premières, de mes longues, de mes continuelles rêveries. Il y avait
vingt-deux ans que je vivais dans ces arbres mutilés, dans ces chemins
raboteux, le long de ces buissons incultes, au bord de ces ruisseaux dont
les rives ne sont praticables qu'aux enfants et aux troupeaux.» La thèse
de _Valentine_ est la même que celle d'_Indiana_. George Sand a voulu
montrer les dangers et les douleurs des unions mal assorties. «Il paraît,
ajoute-t-elle, que, croyant faire de la prose, j'avais fait du
Saint-Simonisme sans le savoir.»
Elle prétend n'avoir ni vu si loin ni visé si haut. Elle demandait à la
littérature le pain quotidien: «J'étais obligée d'écrire et j'écrivais.»
L'intrigue de ce nouveau roman est assez attachante. Valentine, mariée à
un gentilhomme égoïste et cupide, M. de Lansac, aime un simple campagnard,
Bénédict, qui, comme la plupart des héros de George Sand, n'a pas de
profession. C'est le fils de la nature, en face de ce Lansac, produit
d'une civilisation factice. Il sera aimé de reste, le séduisant Bénédict,
par toutes celles qui l'approchent, par la riche Athénaïs, fille du gros
fermier Lhéry, par Louise, soeur aînée de Valentine, qui a dû quitter le
toit familial à la suite d'une faute de jeunesse. Entre les trois d'abord
son coeur balance, puis s'arrête définitivement à Valentine. Sa tendresse
sera payée de retour. Cette fille noble aimera ce virtuose de l'amour, à
la fois poète et laboureur. «J'étais née, dit-elle, pour être fermière.»
Et elle ressentira la première commotion en jouant à cache-cache et à
colin-maillard, à la nuit tombante, dans les prés du père Lhéry, après un
plantureux repas arrosé de champagne. Bénédict, guidé, ce semble, par
l'instinct de l'amour--ou peut-être en regardant sous le
bandeau--atteignait toujours Valentine, la saisissait et, feignant de ne
pas la reconnaître, la gardait dans ses bras un peu plus longtemps qu'il
n'était nécessaire. «Ces jeux-là, observe George Sand, sont la plus
dangereuse chose du monde.»
En quoi consistait le charme de Bénédict, si irrésistible qu'il s'emparait
de la chaste Valentine, qu'on nous dépeint comme la plus belle oeuvre de
la création et qui s'amourache d'un paysan? Voici les passages où le
romancier trace le portrait de son héros. Bénédict, doué d'une voix
harmonieuse, chante non loin du château. Valentine s'approche de la
fenêtre, l'écoute et le regarde, tandis qu'il descend le sentier:
«Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement élégante.
Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa marche légère
et assurée sur les bords du ravin, son grand chien blanc tacheté qui
bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur et assez
puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute cette
apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art,
spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de
quoi émouvoir un jeune cerveau.» Et ailleurs: «Bénédict n'était pas
absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une pâleur bilieuse, ses
yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front était vaste et d'une
extrême pureté.» Or, Valentine le trouve autrement attrayant que son
correct et flegmatique fiancé, M. de Lansac, secrétaire d'ambassade. Il
est vrai que celui-ci ne songeait pas à se pencher au-dessus d'un ruisseau
pour y contempler, comme dans un miroir, l'image gracieuse de Valentine.
Bénédict avait de ces attentions romanesques. D'où son charme victorieux.
«Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les cheveux eu désordre; Bénédict, vêtu
d'habits grossiers et couvert de vase, le cou nu et hâlé; Bénédict, assis
négligemment au milieu de cette belle verdure, au-dessus de ces belles
eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à l'insu de Valentine, et qui
souriait de bonheur et d'admiration, Bénédict alors était un homme; un
homme des champs et de la nature, un homme dont la mâle poitrine pouvait
palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant lui-même dans la
contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne sais quelles
émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de lui; je ne
sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, firent tout
d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse.»
Toujours est-il que le magnétisme opère, et nous l'entrevoyons à travers
des descriptions qui mériteraient d'être confrontées avec certaines pages
de _Madame Bovary_. La mélancolie, «ce mal terrible qui avait envahi la
destinée de Bénédict dans sa fleur», a une influence si communicative que
Valentine cède au sortilège. La veille de son mariage, elle accorde, au
fond du parc, une entrevue à Bénédict, qui se montre «le plus timide des
amants et le plus heureux des hommes.» Même scène, à huis clos, la nuit
des noces. Bénédict pleurait beaucoup; c'était un préservatif. Et M. de
Lansac lui laissait le champ libre, ayant accepté une migraine opportune
invoquée par Valentine. De là une scène assez pathétique d'hallucination
ou de somnambulisme, à laquelle Bénédict assiste avec émotion et qui lui
révèle un amour partagé. Puis, à deux heures du matin, au pied du lit de
Valentine, il lui écrit une lettre d'adieu, avant de s'évader par la
fenêtre. Cette lettre est un beau morceau de prose. En voici la
péroraison: «Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes
calme. Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une
poitrine d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais
pour vous. Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la
mienne habitera toujours près de vous. Le soir, quand vous irez au bout de
la prairie, pensez à moi si la brise soulève vos cheveux, et si, dans ses
froides caresses, vous sentez courir tout à coup une haleine embrasée: la
nuit, dans vos songes, si un baiser mystérieux vous effleure,
souvenez-vous de Bénédict.»
Une situation aussi tendue ne saurait se dénouer que de façon tragique. M.
de Lansac a été tué en duel. Valentine va donc pouvoir épouser Bénédict.
Déjà il entonne l'épithalame: «Tu seras suzeraine dans la chaumière du
ravin; tu courras parmi les taillis avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras
tes fleurs toi-même; tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein
d'un paysan. Chère Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille
des faneuses!» Eh bien! non, Bénédict meurt sous la fourche d'un paysan
jaloux qui le soupçonnait de courtiser sa femme, alors qu'elle favorisait
les rendez-vous de Valentine. Et celle-ci succombe au désespoir. Le
dénouement pessimiste de _Valentine_ succède au dénouement florianesque et
mystique d'_Indiana_.
CHAPITRE VIII
_LÉLIA_
_Lélia_ parut au mois d'août 1833. George Sand, en l'écrivant, était dans
la période désespérée, désemparée, qui va de la fin de Jules Sandeau au
commencement d'Alfred de Musset, et où nous verrons passer un jour, un
seul jour, et fuir à la hâte--plus prestement que Galatée vers les
saules--la silhouette de Prosper Mérimée. Le succès littéraire était venu
avec _Indiana_, avec _Valentine_, sans satisfaire l'âme inquiète de la
femme à qui Jules Sandeau avait laissé un morceau de son nom et qui était
en train d'illustrer celui de George Sand. Du moins ces deux ouvrages,
avantageusement vendus à un éditeur, avaient procuré à la romancière un
capital de trois mille francs qui lui permit de régler son arriéré,
d'avoir une servante et de s'accorder un peu plus d'aisance. En même temps,
elle reçut des propositions de collaboration régulière à la _Revue de
Paris_ et à la _Revue des Deux Mondes_. Elle donna la préférence à
celle-ci, dont François Buloz avait pris la direction en groupant autour
de lui les plus éminents littérateurs. A George Sand il assurait par
contrat une rente annuelle de quatre mille francs, en échange de
trente-deux pages d'écriture toutes les six semaines. Vers cette époque, à
la faveur du bien-être qui arrivait, l'auteur d'_Indiana_ quitta le petit
logement au cinquième du quai Saint-Michel, pour aller s'installer 19 quai
Malaquais. Le bonheur ne l'y suivit pas. Le 12 décembre 1832, elle écrit à
Maurice: «Nous avons un appartement chaud comme une étuve; nous voyons de
grands jardins et nous n'entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir,
c'est silencieux et tranquille comme Nohant: c'est très commode pour
travailler. Aussi je travaille beaucoup.» Dans l'_Histoire de ma Vie_,
elle fournit quelques détails complémentaires: «Les grands arbres des
jardins environnants faisaient un épais rideau de verdure où chantaient
les merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller
qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite et
d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt je devais
soupirer, là comme partout, après le repos, et bientôt courir en vain,
comme Jean-Jacques, à la recherche d'une solitude.» C'est, en effet, au
quai Malaquais que survint la rupture avec Jules Sandeau, qui avait été
l'hôte fort apprécié de la mansarde du quai Saint-Michel. La crise fut
soudaine. Au début de 1833, George Sand eut l'idée de faire une aimable
surprise à Sandeau et de revenir de Nohant sans l'avertir. En arrivant au
logis, elle le trouva dans l'intime compagnie d'une blanchisseuse, Indiana
était suppléée par Noun! Il se conduisait comme un simple Dudevant.
L'amour libre ne valait donc pas mieux que le mariage? Ce fut pour George
Sand un effondrement. Vainement celui qu'elle avait congédié essaya de
s'excuser et de rentrer en grâce. Elle fut, à bon droit, inexorable. Et
voici comment elle éconduisit ses supplications, le 15 avril 1833:
«Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra
seule vous guérir. Si, après cette réponse, vous persistiez dans des
prétentions que je ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour
vous fermer ma porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore.
Aussi, quelle que soit l'explication que vous préfériez pour la lettre
inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument,
littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.»